LE LEGS POLITIQUE DE FICHTE ET LE TEMPS PRÉSENT
Un écrivain démocrate, Louis Walesrode, demanda, en 1860, à Lassalle, une étude pour un recueil qu'il publia dans l'été de la même année, sous le titre d'Études démocratiques
Il semble que Lassalle, éclairé par les événements, ait saisi l'occasion de revenir sur les opinions exposées dans sa Guerre d'Italie. Ses études philosophiques lui permettaient d'aborder avec compétence l'exposition des idées de Fichte. On sait que ce philosophe éleva l'un des premiers la voix contre le despotisme de Napoléon I er , contre le joug de fer qui pesait sur l'Allemagne après Iéna. Ses Discours à la nation allemande, dont on peut discuter, d'ailleurs, la valeur morale et littéraire, préparèrent certainement l'explosion de patriotisme de 1813, la guerre libératrice de l'Allemagne.
Le fragment de l'œuvre de Fichte, que Lassalle veut commenter, date précisément du printemps de 1813, et la mort du philosophe, survenue en 18 H, en empêcha la rédaction définitive. Fichte partageait, en somme, les sentiments de tous les Allemands éclairés, qui, au début du siècle, aspiraient à l'unité de l'Allemagne. On sentait confusément que le concours de la Prusse était indispensable
à cette grande œuvre, mais les traditions autocratiques et brutales de ce gouvernement choquaient dans l'âme allemande les sentiments de libéralisme et l'amour de l'idéal. « Il faut, disait Gœrres, que la Prusse travaille continuel- « lement à devenir une puissance allemande, au lieu « d'essayer, comme par le passé, de transformer l'Alle- « magne en une puissance prussienne (1). »
Par malheur, dans cette année 1813 où Fichte prenait la plume pour écrire les fragments dont va parler Lassalle, la Prusse montrait une fois de plus qu'elle était bien décidée à ne pas tenir compte de ces conseils amicaux. Elle prétendait imposer son concours à l'œuvre nationale par la force, et ne recherchait pas la popularité. Elle s'appuyait sur la puissance des baïonnettes plus que sur celle de l'opinion. Aussi Fichte, au déclin de la vie, n'espérait-il plus l'accomplissement de son rêve d'unité que d'une république allemande. « Autrement, dit-il, ce ne serait « pas l'Allemagne qui serait rétablie... mais les autres « races qui seraient prussifiées, rendues bavaroises, au- « trichiennes... et, de la sorte, le peuple allemand serait « privé de sa racine morale. » Question encore pendante en 1860, et que Lassalle posait de nouveau dans son étude avec une grande clarté de vue. Voici une brève analyse des idées principales que renferme cet opuscule.
Lassalle a l'intention de couvrir le bourdonnement répugnant qui vient de Gotha (2) par le coup de trompette retentissant d'une voix républicaine. Il faut avouer que le son de cette trompette est un peu étouffé. Il ne fut entendu de personne à cette époque. Voici, cependant, la
(1) Voir le beau travail de M. Lévy-Bruhl sur l'Idée de l'unité en Ailemagne depuis Leibniz.
(2) C'est-à-dire du parti national-libéral, récemment fondé à Gotha et conduit par M. de Benningsen.