LE LEGS POLITIQUE DE FICHTE
pensée fondamentale qui inspire l'auteur. Dans la Guerre d'Italie, Lassalle semblait attribuer à la Prusse la mission de réaliser l'unité de l'Allemagne. Il revient maintenant sur ces déclarations : « Quel est, dit-il, le gouvernement qui accomplira cette grande œuvre? Ce n'est pas l'Autriche, à cause de ses intérêts si nombreux en dehors de l'Allemagne. Ce n'est pas la Prusse, à cause de ses intérêts dynastiques, qui sont en opposition avec les aspirations de ses peuples. Ce n'est pas, enfin, une république fédérative formée par les petits États de l'Allemagne, car leurs jalousies engendreraient bientôt une réaction et un retour en arrière. Il reste donc que ce soit une république unitaire et démocratique. »
Ce qui nuit à la clarté de la pensée dans le travail de Lassalle, c'est l'état fragmentaire dans lequel se présente l'œuvre de Fichle, qu'il veut suivre pas à pas. Ces essais inachevés du grand philosophe, relégués dans le septième volume de ses Œuvres complètes, sont pour ainsi dire inédits, écrit ironiquement Lassalle, si l'on songe au nombre infime de lecteurs que rencontre le septième volume des Œuvres complètes d'un philosophe. Nous ne voulons reproduire ici que quelques citations de Fichte, sur lesquelles Lassalle a insisté, et qu'on peut considérer comme l'expression de sa propre pensée.
« Comparée à l'opposition fondamentale entre fédération et unité, dit Fichte, l'opposition entre monarchie et république devient relativement sans importance. Donc plutôt une monarchie unitaire qu'une république fédérative en Allemagne. » Mais, d'autre part, l'hérédité est un principe déraisonnable pour assurer la représentation de la nation. « Il faut pourtant, ajoute Lassalle, excuser les princes et la noblesse, s'ils se prêtent au rôle néfaste que leur origine leur impose. Nés et élevés comme ils le sont,
ils ne peuvent agir autrement. Tout le monde suivrait leur exemple dans les mêmes conditions.
Après ces quelques aphorismes déjà très discutables, Fichte se perd tout à fait dans les nuages les plus obscurs de l'idéologie. Selon lui, le caractère national allemand s'est constitué sans gouvernement, sans bistoire. Son caractère distinctif est sa formation purement intellectuelle. Lassalle semble approuver cette matière de voir. Or, il est impossible de prétendre qu'un peuple quelconque a pu vivre un instant sans histoire. Cette histoire peut bien être effacée, cette vie précaire, mais, malgré tout, les sentiments d'un peuple ne sont, en définitive, que l'expression de son histoire.
Cependant, si nous en croyons Fichte, grâce à cette situation sublime entre ciel et terre, « les Allemands sont « appelés, dans le plan éternel du monde, à un avenir « grandiose. Chez eux, l'État sortira de la liberté person- « nelle entièrement développée, et non pas inversement, « comme c'est le cas pour les autres peuples. Ce sera un a véritable empire du droit, comme on n'en a pas encore « vu dans le monde. Les Allemands mûrissent lentement » depuis des milliers d'années pour cette fin sublime. « Nul autre élément n'existe dans l'humanité pour une « telle évolution. »
Il est curieux de remarquer qu'à l'inverse de ce qui s'est passé en France après 1870, les revers de l'Allemagne, en 1806, avaient exalté l'orgueil national jusqu'à la folie dans certaines âmes. Presque toute l'œuvre de Fichte, qui est postérieure à cette date, porte la marque de cette exaltation, et nous en rencontrons ici un exemple caractéristique. Cette disposition d'esprit fut très favorable au relèvement de l'Allemagne et à son grand élan de 1813.
Cette conception abstraite de la mission et de l'avenir