CHAPITRE IX
LA « LETTRE MANUSCRITE a
En nous attachant à l'ordre chronologique des écrits de Lassalle, nous rencontrons maintenant cette Lettre manuscrite, cet examen de conscience si intéressant auquel nous avons déjà fait plus d'un emprunt.
« Lassalle, dit M. Bernstein, souffrait de nouveau, en 1860, de violents accès de cette maladie chronique (1) dont il parlait déjà dans son discours d'assises, à Dusseldorf, et qui reparaissait périodiquement depuis lors. »
Pour se guérir entièrement, Lassalle se rendit aux eaux d'Aix-la-Chapelle, et ce fut là qu'il fit la connaissance d'une jeune fille russe, Mlle Sophie de Solutzew, qu'il songea bientôt sérieusement à épouser.
Mlle de Solutzew a publié beaucoup plus tard (Leipzig, 1878) les lettres que lui adressa Lassalle, et elle eut l'occasion d'en établir l'authenticité devant les tribunaux. Elle s'exprime ainsi en français, dans son avant-propos :
a Mlle de S..., très jeune alors, nourrie dès son enfance des idées qui, vers cette époque, éveillaient la Russie à une vie nouvelle d'activité et d'abnégation, dont les idées enthousiastes cherchaient partout le grand et le beau, crut au bout de quelques semaines de connaissance
(1) M. Bernstein exprime une supposition que nous laisserons au lecteur le soin de deviner.
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intime avec Lassalle trouver en lui l'incarnation vivante de son idéal, de l'apôtre social que sa jeune tête avait rêvé. »
Nous retrouvons, on le voit, chez cette jeune fille, l'état d'esprit que les Souvenirs de Mme Kovalewski nous ont révélé. La passion, chez la jeunesse slave, à cette époque, était souvent tout intellectuelle. On prenait par exemple un mari, dont le seul rôle était d'apporter à sa femme la liberté de quitter le toit paternel pour l'Université ; et le jeune homme acceptait de se renfermer strictement dans ce rôle. Mlle de Solutzew n'était pas portée à de pareilles excentricités, mais elle était capable de s'intéresser vivement à un homme, sans mettre en jeu autre chose que son intelligence.
Lassalle, avec sa nature volontaire et impulsive, était loin d'être à l'unisson. » Au commencement même de cette rencontre, écrit la jeune femme, il y eut un malentendu qui devint la cause des événements ultérieurs. »
Il semble bien, en effet, que Mlle de Solutzew n'encouragea jamais la passion à laquelle Lassalle s'abandonnait pour la première fois de sa vie. L'accent familier et enthousiaste du jeune homme contraste avec la réserve que ses lettres reprochent sans cesse à son amie.
Après une séparation de quelques semaines, le hasard les réunit de nouveau à Aix-la-Chapelle, d'où ils allèrent ensemble visiter Cologne, avec le père de la jeune Russe et la comtesse de Hatzfeldt. Dans cette ville, Lassalle hasarda sa demande.
« Jamais une pensée de mariage et d'amour entre elle et Lassalle ne lui avait traversé l'esprit, continue Mlle de Solutzew; elle demanda du temps pour réfléchir et lui donna rendez-vous à Berlin. »
Ici se place un incident qui mérite d'être rapporté. Ce
rendez-vous devait être précédé par un séjour de la famille russe à Dresde. Les circonstances la contraignirent à retourner directement de là en Russie. Toutefois, par une erreur de la poste, la lettre de Sophie de Solutzew qui devait annoncer à Lassalle ce changement d'itinéraire, si regrettable pour ses projets, éprouva du retard, et la malechance voulut qu'il reçût d'abord une seconde lettre de la jeune fille, écrite deux jours après la première, et clans laquelle, supposant ce contretemps suffisamment justifié par ses précédentes explications, elle en parlait à peine, comme d'une chose déjà connue et acceptée. Lassalle, qui attendait avec impatience la visite promise à Berlin, se crut joué en l'entendant supprimer sans plus de ménagements. La passion déçue fit éclater le vernis d'éducation et de convenance qui recouvrait son énergique personnalité, et il écrivit ab irato au père de son amie une lettre, que celle-ci prétend perdue, peut-être pour n'avoir pas à la publier. Les termes devaient en être bien violents, à en juger par le prompt repentir de l'auteur et par sa confusion. Car, bientôt, tout s'explique, et l'amoureux, désolé, ne sait comment se faire pardonner cette sortie déplacée.
« J'ai une douleur si navrante, si navrante » , écrit-il. Et ailleurs : « J'ai eu le manque de galanterie de vous parler d'une promesse, d'exploiter dans un moment de rage un acte de votre bonté. »
Après cet incident, la fameuse Lettre manuscrite de quarante pages, à laquelle Lassalle travaillait depuis plusieurs jours, trouvait un terrain assez mal préparé. Il se plaint luimême d'envoyer cet ardent plaidoyer sous l'impression d'un a pardon froid » . Il aspirait à un « pardon chaud » ; mais il faut avouer que Mlle de Solutzew était excusable de garder quelque réserve visrà-vis d'un adorateur si exigeant, qu'elle appelle avec raison « un enfant gâté » . II y
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avait en effet beaucoup de l'enfant chez Lassalle, comme en toute nature spontanée et volontaire. La confession que nous allons résumer le prouverait, à défaut d'autres documents. Une vanité véritablement puérile, dont nous avons déjà donné quelques exemples, s'y allie à la sincérité émouvante et vraiment sympathique d'un cœur haut' placé. Il ne dissimule pas à son amie le sort réservé à celle qui partagera sa vie. « Il y a des circonstances, clit-il, dans « lesquelles un amour modéré suffit pour faire la femme « heureuse... Mais il y a aussi des situations, et c'est la » mienne, où il faut que l'amour d'une femme soit un feu « dévorant... un ouragan invincible... pour durer, et ci pour donner à cette femme la compensation de toutes « les chances qu'elle pourrait courir. »
Il avoue même noblement qu'il entre un certain égoïsme dans ce besoin qu'il aura de la savoir heureuse, malgré tous les événements extérieurs.
« Je suis sans cœur pour moi... Tant que je suis seul, « il n'y a pas de malheur, de malheur possible pour « moi... Mais, Sophie, rocher insensible pour moi-même, « je sens cependant. Je sens pour ceux et par ceux que « j'aime. Le malheur de ceux que j'aime me rend d'au- « tant plus malheureux que je suis insensible pour moi, « que je ne concentre que dans ceux que j'aime le besoin « de bonheur, de repos, des impressions douces et « agréables. »
La langue elle-même trahit moins l'écrivain que d'ordinaire, dans ce passage où la pensée est si délicate. Involontairement, on revoit Lassalle, enfant, songeant à se tuer à la suite d'une correction reçue de son père et s'arrêtant à la pensée du chagrin qu'il va causer à ce père chéri. 11 avait réellement un cœur capable de profondes affections.
« Donc, continue-t-il, si vous ne m'aimez de ce flot
« d'amour irrésistible je n'unirai pas votre existence
« à la mienne... parce que je briserais par cela ce fier « contentement de moi-même, cette unité intérieure qui « fait le bouclier de ma vie. «
Arrivé à ce point, Lassalle se pose cette question : Dans le cas où l'amour de Sophie ne répondrait pas au sien, n'éprouverait-il pas quelque embarras à laisser aux mains d'une étrangère une confession si complète? Non, répondil : « S'il y a erreur dans cette supposition (que la jeune « fille l'aime), vous pouvez garder néanmoins cet écrit. « II doit vous rester, jeune fille, comme trophée de la « puissance attractive de votre existence, car tôt ou tard « viendra le temps qui vous prouvera que ce n'est pas un « souvenir petit et méprisable d'avoir donné l'amour, « d'avoir donné l'idée d'une union à un homme de ma « trempe. »
Il ajoute encore : « Vous êtes la seule pour laquelle je « ferai ce sacrifice énorme de mariage, et, vous le savez, « c'est mon opinion sur les sacrifices d'amour, de ne les « sentir pas du tout comme sacrifices, mais comme bon- « heur. »
Lassalle savait vraiment trouver la note juste. Il parlait â cette jeune fille , comme il fallait le faire si leur état d'esprit eût été le même. Mais là, comme dans sa dernière et tragique aventure d'amour, il se heurta à la force des choses. Il s'adressa à des âmes trop différentes de la sienne, trop enchaînées par leur origine, leur éducation et leur entourage. Un instant séduites par l'attrait irrésistible qu'il exerçait sur ceux qui l'approchaient, ces femmes devaient nécessairement reculer, après quelque temps de réflexion, devant une alliance qui les eût déclassées.
Car, si Lassalle conservait une sorte de situation dans
LA « LETTRE MANUSCRITE »
ce monde élégant qui lui plaisait, c'était à sa qualité de célibataire, à sa fortune indépendante qu'il la devait. Il ne se le dissimulait pas d'ailleurs, et ne cacha pas cet avenir d'isolement et de médiocrité, pour le présent du moins, aux deux jeunes filles qu'il aima. Nous avons vu qu'il priait Mlle de Solutzew de lire la scène de l'aveu entre Marie de Sickingen et Ulrich de Hutten. Les compensations que son avenir politique pouvait lui réserver étaient alors bien incertaines. Un coup dœil jeté autour de soi suffisait à renseigner chacun sur l'exagération d'affirmations telles que celles-ci : <« Une partie de la bour- „ geoisie et le peuple m'estiment, m'aiment, et souvent « m'adorent. Pour ceux-ci, je suis un homme du plus « grand génie, et d'un caractère presque surhumain, « dont il faut attendre les plus grandes choses. »
Nous en avons assez dit pour montrer tout ce que la iMlre manuscrite ajoute de traits précieux au portrait
moral de Lassalle.
Notons encore son opinion sur les femmes de sa classe.
' « Dans notre bourgeoisie, les femmes ont pour la plupart u encore très peu de charmes, et d'agréments dans leurs « mœurs... Elles n'ont pas encore reçu par l'éducation a ce parfum d'amabilité, ce cachet de bonnes manières „ qui est indispensable pour chaque femme qui a eu « l'habitude de vivre dans les cercles aristocratiques. »
Voici une franche profession de foi sur les mariages d'intérêt : « L'argent, comme tel, est un des moyens d'ac- „ tion les plus grands sur la terre. . . Peut-être j'aurais été „ été capable d'épouser une femme qui m'aurait apporté a trois ou quatre millions d'écus, seulement pour cette s fortune-là, sans viser à sa personne. »
Nous avons analysé longuement ailleurs l'important paragraphe consacré au procès Hatzfeldt ; il termine la
Lettre manuscrite. - Lassalle y exprime avec l'accent de la sincérité son affection pour la comtesse, et il conserva ces sentiments pour elle jusqu'à la fin de sa vie. . J'espère « bien, dit-il, pouvoir la déterminer de loger avec nous « pour vivre ensemble et heureux tous les trois »
L'éloquence de Lassalle ne put lui donner la victoire dans cette circonstance. Malgré les sincères élans de passion que nous avons mis en lumière, ce fut surtout le ton raisonneur et précis de cet exposé qui frappa la jeune
« Tout, dit-elle, dans le manuscrit de Lassalle captivait son esprit libre de préjugés,... mais rien ne touchait son cœur. . Son amour exalté pour sa patrie l'empêchait aussi de songer à devenir Allemande. Elle ne se détermina à revoir Lassalle à Berlin, qu'avec la condition expresse qu il ne serait fait aucune allusion à la grave question qui les occupait. Elle demandait à ne répondre qu après son retour en Russie.
Il semble que Lassalle ne se fit plus dès lors grande illusion sur l'issue de sa démarche, et, il f aut le dire à son honneur, il ne songea pas à reprendre le ton qui avait produit si mauvais effet avant la Lettre manuscrite
« Vous serez contente de moi, écrivait-il, et, n'est-ce « pas, Sophie, vous me garderez toujours un souvenir - bienveillant. . - H ajoute a propos des ^^ ^ ^ jeune fille : . Au moins, j'ai le droit de garder ces preuves « de votre amitié, ces témoins des beaux jours qui me « viennent de vous. . . Je bénis ma maladie, qui m'a forcé « d aller à Aix-la-Chapelle, et qui m'a donné par là dans « cette chose si mélancolique et si triste qu'on appelle la ■ vie, un souvenir si doux, ... si mélancoliquement doux. .
A Berlin, sa passion reprit un instant toute sa force,
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mais sans parvenir à échauffer le cœur de Mlle de Solutzew. Dans sa réponse définitive, elle ne parle que d'admiration et d'estime, la plus sincère et la plus exaltée. « Je vous assure, Lassalle, que si je pouvais n'être guidée « que par ma raison, je n'aurais pas hésité un instant à a vous épouser. » Elle termina en lui offrant son amitié.
Leur correspondance ne recommença que deux ans plus tard, grâce à une nouvelle maladresse de Lassalle, qui piqua son amie en exigeant d'elle deux lettres pour une seule réponse de lui.
Leurs relations restèrent dès lors insignifiantes.