CHAPITRE X
LESSING. LA PHILOSOPHIE DE FICHTE
JDLIAN SCHMIDT.
Au cours des années de 1860 et 1861, Lassalle s'occupa principalement de sa grande œuvre juridique, qui fera le sujet du chapitre suivant.
Les circonstances politiques n'étaient pas favorables au rôle rêvé par son ambition. Mais il ne cessait de s'intéresser à tous les symptômes de réveil que semblait présenter le parti démocratique. Il s'efforçait de préparer l'opinion à sa renaissance.
M. Bernstein, qui possède sa correspondance avec Marx, cite une lettre de lui, qui est datée d'Aix-la-Chapelle, pendant le séjour dont nous venons de retracer les épisodes romanesques. Lassalle y dénonce avec amertume la magistrature prussienne et la presse allemande. Marx venait de voir repousser trois fois une plainte en diffamation, déposée par lui contre le directeur de la National Zeitung de Berlin. Lassalle rappelle à ce sujet son long duel avec la justice.
« Quand je me souviens, dit-il, de ce déni de justice « quotidien prolongé pendant dix années, des vapeurs « sanglantes passent devant mes yeux. Je crois être sur « le point d'étouffer dans un torrent de rage... Des galé-
mt
LESSING
« riens réapparaissent comme de fort honnêtes gens en « comparaison de nos juges. »
M. Mehring publiait aussi tout récemment une réclamation adressée par Lassalle à la Chambre des députés prussiens au nom de la comtesse Hatzfeldt, au sujet des frais de son procès. Cette pièce est datée du 2 janvier 1861, et Lassalle s'exprime ainsi : « Je laisse à la conscience « morale du pays le soin d'apprécier la conduite d'un mi- « nistère constitutionnel qui, dans l'opposition contre le « cabinet Manteuffel, proclamait que l'obligation pour le » gouvernement d'exécuter les décisions de la Chambre est « le palladium inviolable d'un État constitutionnel, et qui, « aussitôt arrivé au pouvoir, foule lui-même aux pieds de « la manière la plus ignominieuse ce principe sacré. » Ces citations ont pour but de montrer que, au cours de ses studieux loisirs , Lassalle n'abandonnait le ton d'un démocrate, ni dans sa correspondance privée, ni dans son attitude vis-à-vis du pouvoir. Marx annonçait à son correspondant qu'il se proposait de tirer vengeance de la magistrature de son pays, en la stigmatisant dans les colonnes des journaux anglais. « Vengeance impuissante, h continue Lassalle, que nos ennemis ne ressentiront « pas, car la presse allemande tout entière fera le silence a sur ces attaques contre son palladium sacré, la magisii trature prussienne, et nul ne liticilcsjournauxanglais. » Le mot qui vient sous la plume de l'ami de Marx pour caractériser ce mutisme de la presse, a paru trop fort pour être imprimé dans l'édition de ses œuvres.
Cependant la publication qui avait inséré son premier travail sur Fichte, les Éludes démocrutù/ucs, lui ouvrit de nouveau ses colonnes, pour imprimer une étude sur Lessing, écrite dès 1858 d'ailleurs. Elle est d'une lecture assez difficile, et l'influence de Hegel y est toujours sou-
veraine. Mais elle renferme encore des idées originales et profondes, comme on en jugera par une courte analyse Nous vxvons dans un temps d'épigones, de descendants dégénérés, dit Lassalle. Il est bon de contempler parfois les ancêtres, les grands modèles, qui, au temps del' . Aufklœrung . , du réveil de l'Allemagne, l'ont arrachée à un sommeil de plus d'un siècle. Tels furent le r rand Frédéric et Lessing.
On a dit d'eux qu'ils furent supérieurs à leur temps mais c'est en ce sens seulement qu'ils en ont été la plus parfaite expression.
L'œuvre du dix-huitième siècle tout entier a été de faire passer dans la réalité les conceptions de l'esprit moderne, de briser des institutions fossiles, et des or P amsmes dont la vie s'était retirée. En France, « cette irritation contre le passé fut même si puissante et si comprimée tout a la fois, qu'on en vint à rompre entièrement avec la conception de l'histoire et de son développement normal et qu on voulut revenir à l'état de nature. . (Lassalle fait allusion à Rousseau.)
En Allemagne, le grand Frédéric, ce marquis de Brandebourg, comme disait dédaigneusement Mme de Pompadour, fut un révolutionnaire vis-à-vis de l'Empereur II arracha ses enveloppes de momie au cadavre du Saint- Empire. Dès la paix d'Hubertsburg, l'Empereur eût pu déposer sa couronne, comme il le fit quarante ans plus tard Aussi le héros prussien souleva-t-il dans la nation un enthousiasme inconscient pour ainsi dire, comme il l'était lui-même de sa mission. « Un instinct secret m'arrache à mon repos ,. , écrivait-il à son ami Jordan. Et l'Europe entière pensait comme le major Tellheim (1), qui prit du
11) Personnage du drame de Lessing intitulé : Minna de Barnhelm.
LESSING
service sous les ordres du roi de Prusse « par sympathie, dit-il, car je ne sais pas moi-même par quelle raison politique » .
Pourtant, il fallait encore porter cette révolution jusque dans les âmes, et l'histoire suscita Lessing pour accomplir
cette tâche.
Le principe qu'il fit triompher, fut celui de la suprématie, de la présence réelle de la conscience personnelle, et du libre examen. Ce qui existera dorénavant, disait-il, doit être conforme à la pensée de chacun, c'est-à-dire répondre à la nature intérieure de l'individu. On le voit, Lessing est en ce sens un Luther laïque, plus grand que Luther, dit Lassalle.
Cette liberté d'examen qu'il veut laisser à chacun dans le domaine de l'esprit inspire également tout son théâtre. Émilia Galotti, par exemple, met en scène la lutte entre la liberté intérieure et une contrainte extérieure qui amène finalement le suicide de l'héroïne. Ses personnages ne vont pas encore jusqu'à réclamer la liberté en politique, comme le fera Schiller dans Guillaume Tell, mais dans leur for intérieur du moins, ils l'exigent tout entière. De là la prédilection de Lessing pour l'état militaire, si propre à développer la valeur individuelle et la personnalité, chez les chefs tout au moins. Tellheim a pris du service « pour se familiariser avec tout ce qu'on appelle danger, pour apprendre le sang-froid et la décision » .
Cette préoccupation de la liberté intérieure chez Lessing, explique aussi son désir de voir le drame allemand s'inspirer de sujets nationaux. Il sait gré aux Français d'avoir applaudi le Siège de Calais de du Belloy. « Le vrai historien, pense-t-il, doit écrire l'histoire de son temps et de son pays. »
Toujours par respect de la liberté intérieure, il a hor-
reur du « bon goût .. , de ses oracles de salon, de ses jugements sans appel.
C'est le bon goût qui engendre la superstition du « modèle à imiter -. . Ainsi, l'admiration d'Homère s'impose, à son avis, trop exclusivement à la littérature.
C'est toujours la même pensée qui inspire son Laocoon. Il s'efforce d'y ramener le beau dans le sanctuaire de la pensée ; il l'intériorise en quelque sorte.
Dans la religion, ce sont les mêmes vues élevées qui le dirigent. Le protestantisme est fondé sur l'authenticité et la vérité historique de l'Écriture. Or, jamais la dogmatique scolastique, à l'avis de Lessing, n'a fait à la religion de blessures aussi profondes que l'exégèse historique de nos jours. A quoi bon cette critique constante des détails dans les sources du christianisme, puisque tout historien doit nécessairement laisser passer des inexactitudes et des contradictions? Lessing rejette donc toute preuve historique et extérieure à l'âme humaine. « La religion n'est pas vraie, dit-il, parce que les apôtres l'ont enseignée. Ils l'ont enseignée parce qu'elle est vraie. »
D'ailleurs, l'évangile chrétien n'est pour lui que le précurseur d'un nouvel évangile, qui sera la règle morale d'un temps où l'homme fera le bien parce qu'il est le bien, non parce que des récompenses arbitraires y sont attachées. Le but de ces récompenses promises aura été de fixer et d'affermir d'abord notre regard incertain, afin qu'il apprenne à connaître les récompenses intérieures du bien, qui sont les plus nobles. S'il y avait un art divinatoire, continue Lessing, il vaudrait mieux ne pas le connaître. Si la religion enseignait sûrement la vie future, il faudrait n'y pas prêter attention. Car ce n'est pas la possession de la vérité, mais l'effort sincère pour y atteindre qui fait la grandeur de l'homme. « Si Dieu, dit-il, tenait
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. dans sa main droite toute la vérité, et dans sa mam „ gauche, la soif toujours ardente de la vérité, avec la . condition pour moi de me tromper éternellement, si ■ Dieu me disait : « Choisis maintenant entre mes deux « mains. » Je tomberais humblement à genoux près de « sa gauche, en disant : » Donne, ô mon Père, car la a vérité pure est réservée à toi seul. »
11 n'y a pas à se dissimuler, ajoute Lassalle, que cet effort pour élever la religion si haut la détruit, au contraire. Lessing le savait bien, quoiqu'il ne pût en convenir à son époque. "Vous êtes, écrivait-il à Mendelssohn, u bien plus heureux que d'autres honnêtes gens, qui ne . peuvent entreprendre le renversement de ces affreux . bâtiments d'absurdité qu'avec le prétexte de les recon- « struire sur de nouvelles bases. » Aussi eombat-d le rationalisme.il préfère l'erreur grossière à la demi-vérité, parce que la première est plus facile à détruire.
Lassalle termine en vantant l'ouvrage de Stahr sur Lessing, qui lui a fourni l'occasion de cette étude. Stahr était admirablement préparé à traiter ce sujet, car il a approfondi, comme le grand homme dont il écrit la vie, la philologie, l'esthétique, l'archéologie et l'histoire. A la fois savant et écrivain, ce qui est bien rare, il a fait une œuvre claire, populaire, et cependant complète. C'est là comme une seconde apparition, une nouvelle promesse d'influence pour Lessing, qu'on ne lisait plus guère. Stahr a retrace d'une façon poignante la lutte du philosophe contre la misère. Trompé par le duc de Wolfenbuttel.qui prétendit orner sa cour par la présence du grand homme, tout en lui refusant la pension qu'il avait promise, Lessing mourut si pauvre qu'il dut être enterré aux frais de I État. . Mais c'est un spectacle fortifiant, dit Lassalle en terminant, que la fierté et le courage dont fit preuve dans
l'adversité ce véritable héros de Plutarque. C'est un exemple pour la jeunesse contemporaine, car Lessing lui-même posait ce principe de l'art dramatique, qui est aussi vrai dans la vie : « Les situations analogues engen-
« drent des caractères semblables. »
Nous quitterons ici pour un instant l'ordre chronologique des œuvres de Lassalle, comme l'a fait son dernier éditeur, afin de rapprocher de l'étude sur Lessing le discours sur la philosophie de Fichte, qui appartient à la même inspiration, plutôt scientifique que politique, en apparence du moins.
L' « enfant prodige » de Humboldt, le brillant étudiant de l'Université de Berlin, était resté l'un des membres importants de la Société de philosophie de cette ville. Le 19 mai 1862 était le centième anniversaire de la naissance de Fichte, et Lassalle fut chargé de prononcer un discours pendant la fête donnée à cette occasion.
Il s'y montre plus hégélien et plus difficile à suivre que jamais, mais, en revanche, intéressant et profond, comme toujours.
Bernard Becker raconte que les assistants, au grand chagrin de l'orateur, quittèrent peu à peu la salle de conférences pour se rendre dans celle où les attendait un succulent festin. Mais il est obligé d'avouer que l'assemblée se composait surtout de gens du monde, très profanes en philosophie.
Voici les idées principales de ce discours.
L'orateur annonce qu'il ne parlera pas de la vie de Fichte, de ce qui est chez lui accident et particularité Mais il cherchera à déterminer la loi générale qui se dégage de son œuvre, et dont l'action cachée en a dirigé le développement.
LA PHILOSOPHIE DE FITCHE
Qu'est-ce, en effet, qui signale un grand homme à l'attention publique, quel est le trait distinctif qui marque une œuvre immortelle ? C'est le fait d'avoir exprimé la pensée de la nation sous sa forme la plus essentielle, c'est en même temps le mérite de lui avoir indique la voie de son progrès futur, d'avoir préparé son évolution.
Aussi la fête d'un grand homme est-elle une fête nationale. C'est l'esprit national qui se fête lui-même ce jourdà dans une de ses incarnations. Cette solennité doit être à la fois repos et activité, repos du labeur quotidien, activité de l'intelligence qui portera des fruits abondants. Car chaque citoyen, cessant le travail de détail, la tache infime, mais nécessaire, qui forme la trame de ses jours, doit jeter en cette heure un regard sur la vie nationale dans son ensemble et prendre conscience de son évolution.
Quel fut le spectacle qui frappa les yeux de Fichte lorsqu'il entra dans la vie de la pensée, vers la fin du siècle dernier? Des dogmes et des institutions d'emprunt, dont les racines plongent dans les nécessités évanouies d'un passé lointain, oppriment la conscience dans tous les domaines de l'activité intellectuelle.
La philosophie régnante exprime naturellement dans ses théories cet engourdissement universel des esprits. A.vec Locke règne l'empirisme, la philosophie de l'expérience. Pour lui, la conscience n'est que la « table rase » sur laquelle le réel imprime son caractère, la cire molle qui reçoit l'empreinte du monde extérieur.
Cet état de choses existe en France comme en Allemagne, et l'on peut caractériser les deux lignes de conduite, à la fois identiques et opposées, qu'il impose aux deux peuples, en disant que les Français sont le peuple de l'idéalisme pratique, les Allemands le peuple de l'idéalisme théorique.
Comme l'enfant qui brise un jouet, et puise dans cet acte le sentiment de son moi, de sa personnalité, les Français renversent de fond en comble, à la fin du dixhuitième siècle, l'édifice vieilli qui les abrite. L'esprit allemand n'agit pas de même. 11 étudie le principe de la vie sociale par la critique. Il cherche ensuite à s'élever à la hauteur morale de sa destinée nationale, à combler le vide qui existe entre la réalité attardée et sa conception actuelle de l'avenir. Pour accomplir cette tâche, son action se porte tout d'abord sur la métaphysique.
Le premier devoir qui s'imposait aux adeptes de cette science difficile, c'était de combler le vide béant qui la sépare de la logique, l'abîme qui s'ouvre entre le inonde extérieur et sa représentation dans notre esprit.
Kant s'arrête simplement au bord de cet abîme, et il en nie l'existence. Les catégories de notre esprit (quantité qualité, relation, cause, effet, réalité, nécessité, espace et temps même) sont pour lui des conceptions à priori de la conscience des formes propres de la pensée subjective. Mais cette solution ne saurait nous suffire. « La conscience a brisé, par sa supériorité, la réalité objective du monde, dit Lassalle, mais, des débris de ce miroir, son propre reflet seul est renvoyé mille fois vers elle, et semble la narguer. » Nos bras s'étendent encore en vain pour embrasser la réalité extérieure.
« Hélas! hélas! chantent les esprits de Faust, ton bras puissant a détruit ce monde si beau... le plus puissant des fils delà terre, rebâtis le plus magnifique, rebâtis-le dans ton propre sein. »
Or Fichte parait pour rebâtir le monde. Il accepte la ruine du monde objectif dans la conscience, mais pour l'en faire ressortir bientôt, réparé et rajeuni. Le moi ou la pensée pure sera le sein maternel qu, accomplira c ette
LA PHILOSOPHIE DE FITCHE
œuvre. Elle porte déjà en elle toute la réalité qu'elle va enfanter.
« A égale A » ne nous apprend rien sur A. Mais cette identité nous apprend l'existence de notre moi. Après cette remarque, nous ne possédons pas seulement cette relation « JE suis JE » , mais, de plus, cette conclusion positive : u JE SUIS » .
Or, par cela même que je me pose moi, je pose le nonmoi, et toutes les catégories sont engendrées ainsi successivement par l'activité constructive du moi. L'esprit allemand retrouve l'héritage d'Àristote (l).
On a dit, il est vrai (Hegel l'a dit tout le premier), ce moi, pour se poser lui-même, a toujours besoin du choc d'un non-moi. C'est encore le dualisme de Kant. — L'objection est spécieuse, mais ne va pas au fond de la ques tion, car le non-moi, étant posé par le moi, soit en dernière instance de l'activité créatrice de ce dernier. Déplus la chose en soi, dans ce système, s'est confondue avec le moi lui-même, qui déduit ensuite les catégories en tant qu'objectives. — Le moi ou la raison pure est toute la réalité, et rien n'a de réalité que le moi et ce qu'il pose. C'est donc bien la suppression du dualisme de Kant, et déjà le principe de l'identité de la pensée et de l'être.
A ses débuts, en effet, Fichte crut demeurer entièrement sur le terrain des découvertes de Kant. — Il n'eut d'autre prétention que d'exposer systématiquement et par une autre méthode les théories de ce philosophe. Plus lard, il reconnut sa propre originalité, et ses conquêtes inconscientes. Il considérait, le premier, les catégories mm plus comme des formes de la pensée, mais comme des formes
(1) Il faut songer que cet exposé s'adresse à îles esprits rompus aux sulitilités philosophiques pour ne pas sourire à l'annonce de cette renaissance de l'esprit allemand, sortie de la découverte de Fichte.
de l'être. Pour lui, les objets, bien loin de pouvoir prétendre à une existence en soi, inaccessible aux catégories, ne sont engendrés tout d'abord cpu'avec le secours et par le moyen des catégories. — Ainsi, le inonde extérieur est reconstruit par la raison pure qui l'avait détruit.
La philosophie de Scbelling et de Hegel ne sera que la conséquence de celle deFicbte.
« Si le sujet et l'objet sontidentiques, continue Lassallc, « aucun des deux cependant n'est la chose en soi, mais « tous deux en sont des aspects particuliers, unilatéraux, « et la chose en soi n'est autre que cette identité qui les « unit, le processus même qui les pose comme existant « dans l'objet, et qui atteint dans le sujet à la connais- .« sance de soi, à l'être en soi.
« Ce mouvement agissant de part et d'autre esll'absolu, « car la chose en soi ne consiste qu'en un éternel devenir, « et, inversement, l'être actuel se réalise en continuelle « objectivation de lui-même de sorte que, à présent, les " deux facteurs de la raison et du monde objectif sont unis « dans celte dernière etinlime réconciliation de ne laisser « voir en tous deux que les aspects divers et la réalisation » par lui-même de l'esprit universel. »
Nous avons traduit ce passage pour donner une idée du style philosophique de Lassalle. Il préparc un hymne enthousiaste à la métaphysique, qui le suit immédiatement. Kant, Fichte, Hegel et Schelling! En eux l'esprit allemand prend conscience de lui-même. A l'inverse de ce qui se passe en Angleterre et en France, chaque génération produit en Allemagne un métaphysicien, et le destin de la nation est lié, d'une manière indissoluble, à leurs découvertes. La loi de développement dupeupleallemand, c'est la prise de possession du monde réel par la pensée intérieure, c'est leur réconciliation. 11 n'ira pas, comme d'au-
LA PHILOSOPHIE DE FITCHE
très peuples, briser l'objet réel et prendre conscience de lui-même dans cette destruction. Il partira de la plus profonde et de la plus théorique des solutions de cet antagonisme, d'une suppression consciente, métaphysique et pour ainsi dire inamissible, c'est-à-dire impossible à perdre, de l'indépendance et de l'objectivité du monde réel.
« Pour atteindre ce noble but, il faut, dit Fichtc, conserver et propager les sciences, afin de façonner à l'heure propice la vie universelle et tout l'ordre humain des choses. Aussi, tout effort scientifique est utile à l'État ne serait-ce que médiatement et dans un lointain avenir. »
Jetons un rapide coup d'œil sur une autre partie de l'œuvre de Fichte, sur les leçons de philosophie populaire, continue Lassalle. C'est ici même, à Berlin, qu'il eut le courage surhumain de s'attaquera Napoléon. Ce fut en 1808, au milieu du silence de l'Europe domptée, que s'éleva cette protestation admirable : « Un peuple se fatigue de la guerre sans but, quand il n'est plus à l'état sauvage. » On croit entendre la prédiction de la chute. On pressent la trahison des maréchaux, la Bourse montant à Paris à la nouvelle du désastre de Waterloo.
Fichte possède un autre mérite. Il a fondé la philosophie de l'histoire avant Hegel. Pour lui, le contenu de l'histoire, c'est (d'évolution de la race humaine vers la liberté » . Un peuple est une communauté qui, dans son ensemble, est soumis aune certaine loi particulière du développement de l'esprit, et quelques peuples par mission spéciale font progresser la liberté dans le monde.
Quelle est donc la mission du peuple allemand? continue Lassalle. C'est là ce qu'il fautéclaircirparce discours et à l'occasion de cette fête. — Les Allemands feront plus que les autres peuples pour le perfectionnement complet, et pour l'évolution de l'humanité. D'abord parce qu'ils
possèdent une langue originale et sans mélange, avantage qu'ils partagent cependant avec d'autres nations. Mais surtout parce qu'ils ne marquent pas seulement un moment dans l'évolution de la liberté. Us sont destinés à en réaliser
le règne.
L'unité du peuple allemand engendrera le « citoyen de la liberté » et un empire « du droit » sans esclaves, fondé sur l'égalité. Les Allemands seuls sont créés depuis des milliers d'années pour cette fin sublime, et ils mûrissent lentement pour l'atteindre. « Il n'y a pas dans l'humanité un autre élément pour cette évolution. »
Achevons, continue Lassalle, en revenant aux matériaux qu'il employa pour le « legs politique de Fichte » , achevons d'exposer la pensée de Fichte au moyen des fragments qui terminent son œuvre.
Les Allemands ont grandi sans histoire. Nous existons sans État, et au-dessus de l'État, puisque nous n'apercevons dans la réalité que des fragments d'Allemagne, Prusse, Saxe, etc. Mais il faut supprimer cette opposition de la conception et du fait, engendrer là aussi, comme dans la métaphysique, l'identité de la pensée et de l'être (en d'autres termes refaire l'unité allemande). De là naît l'importance capitale, à la fois nationale et politique, de la métaphysique allemande. Elle est la loi intérieure et directrice qui est donnée à l'ensemble de l'histoire de l'Allemagne.
II serait peut-être imprudent de sourire à ces étranges propositions de Lassalle, car son œuvre et celle de Marx surtout sont bien l'aboutissement et le dernier chapitre de la philosophie allemande, et l'on ne peut nier que leur pensée n'exerce actuellement une grande influence sur le développement politique de l'Allemagne.
Mais, poursuit Lassalle, on m'objectera que la Révolu-
LA PHILOSOPHIE DE FITCHE
tion française a déjà accompli une œuvre analogue. Hegel
u'a-l-il pas écrit : « Depuis que le soleil est au firmament,
» et que les planètes tournent autour de lui, on n'avait
u pas encore vu, comme à la fin du dix-huitième siècle,
u l'homme s'appuyer sur la pensée, et bâtir d'après elle
« la réalité. »
Gela est vrai, et cependant les Français avaient un sol et une tradition historiques dont ils n'ont pu se dégager entièrement. « Au peuple allemand, au peuple métaphy- « sicien, revient, de par toute son évolution et dans la » concordance de son histoire intérieure et extérieure, ce u suprême honneur métaphysique, cette suprême récomu pense dans l'histoire du monde de se former un sol na- « tional par la seule conception intellectuelle du peuple, « d'engendrer son être par sa pensée. «
Se réaliser avec une pleine conscience de lui-même, tel est le devoir de l'esprit allemand. « Ce qui est philosophie à une époque est religion à la suivante « , dit Fichtc.
L'unité allemande est devenue aujourd'hui notre religion, conclut Lassalle. Progrès bien lent, sans doute; tel est cependant le progrès réel que nous avons fait depuis cinquante ans, depuis Fichte.
En exposant les idées de Fichtc, Lassalle montre assez qu'il les partage. C'est à ce titre que nous avons cru pouvoir les reproduire en partie, au risque de fatiguer un lecteur peu familier avec les abstractions de la métaphysique allemande. L'Allemagne n'est plus à aucun point de vue « sans histoire » , en admettant qu'elle l'ait jamais été. Mais il est inutile de faire remarquer que le nouvel empire germanique n'a réalisé aucune des prédictions de Fichte et de Lassalle. Il reste à leurs successeurs la consolation de travailler à la réalisation de leur rêve, et d'at-
tendre du triomphe de la démocratie socialiste l'Empire du droit qu'ils avaient entrevu.
Pour terminer l'étude des ouvrages de Lassalle oui précédèrent son entrée dans la vie politique active, et avant d examiner, dans le chapitre suivant, son grand ouvrai, la Théorie des droits acquis, nous dirons un mot d'une récréation littéraire qu'il s'accorda en compagnie de son ami Lothar Bûcher. Elle est intitulée : M. Julian Schmidt l historien de la littérature.
Le collaborateur de Lassalle était alors au même titre que lu, 1 espo,r du parti démocratique. Depuis, une évolution inattendue l'a amené dans le camp de M de Bismarck, et en a fait un conseiller intime [Geheùnrath] Les socialistes ne lui ont jamais pardonné cette défection
Le docteur Juhan Schmidt était un journaliste en vue de cette presse libérale que Lassalle poursuivait dès lors de ses sarcasmes.
H venait de publier une Histoire populaire de la littérature allemande, et ce fut sur lui que tomba l'orage de la colère de Lassalle. Une anecdote mainte fois reproduite, et cependant peu vraisemblable, donne à entendre que ces deux adversaires ne se connaissaient même pas de vue, chose à peine croyable dans une aussi petite ville que le Berlin de 1860. Us se seraient rencontrés par hasard dans un hôtel de la Suisse, longtemps après la pubbcahon du pamphet de Lassalle. Enchantés l'un de autre, ils projetaient déjà d'être inséparables pendant eur séjour. Mais, tout d'abord, chacun d'eux alla feuileter le registre des voyageurs pour apprendre le nom de 1 agréable compatriote qu'ils avaient rencontré. Aussitôt édifiés, ils quittèrent à l'instant l'hôtel, pour se fuir le plus rapidement possible.