JULIAN SCHMIDT
Quelle que soit l'authenticité de ce récit, Lassalle avait jugé l'ouvrage de Julian Schmidt pédant, prétentieux, inexact et propre à gâter le goût public, en lui offrant des mots au lieu d'idées.
11 lui parut en un mot faire partie d'un système préconçu, pour abêtir la nation et, par là, la disposer à accepter les idées politiques du parti libéral. — Sa critique prit la forme d'annotations aux passages saillants de l'ouvrage de Schmidt, et il eut l'idée assez spirituelle de les prêter au typographe chargé de l'impression du livre, et à la femme du typographe : Lothar Bûcher se chargea
de ce dernier rôle.
Cet honnête couple est supposé s'intéresser à ce qu il imprime. Il juge cette histoire de la littérature au nom du bon sens populaire et de la saine raison.
Il faut avouer qu'il y a un peu d'abus et de monotonie dans cette fiction trop prolongée, qui est même assez mal soutenue, Lassalle se dévoilant à demi dès le début, pour apparaître à visage découvert à la fin de l'œuvre, où d parle pour son propre compte.
Ce qui est plus choquant encore, c'est le ton insultant et grossier du critique, qui parle en pédagogue bourru, comme s'il corrigeait la composition d'un écolier ignorant. Doit-on même, avec les admirateurs intransigeants de Lassalle, s'étonner de cette nouvelle preuve de son savoir universel? Certes, la trace de ses fortes études philologiques apparaît dans ses observations. Beaucoup d'entre elles cependant pourraient être signées par un bon élève de collège, ce qui prouve d'ailleurs que l'œuvre de Schmidt avait été en effet composée avec négligence. Une bonne part des critiques plus relevées de Lassalle porte sur les philosophes du dix-neuvième siècle, Fichte, Schclhng, Hegel, qu'il avait eu plus d'une occasion d'approfondir.
En résumé, cet écrit n'ajoute pas beaucoup à sa gloire U apporte une nouvelle preuve de sa facilité à traiter tous les sujets, de la redoutable vivacité de sa plume, et de l 'exagération de sa dialectique acharnée.
Car M. Bernstein reconnaît lui-môme que les citations de Lassalle sont plus d'une fois tronquées, qu'il va trop loin dans sa critique, et que Schmidt n'était pas un ignorant.
« Les mauvais écrivains, dit le typographe, n'arrivent à la réputation que par la complaisance de leurs coteries Il faut dissiper ce mirage, car le progrès, qu'ils combattent, deviendrait une œuvre impossible, comme la toile de Pénélope. Même quand ils rendent compte des ouvrages des bons auteurs, ils les défigurent et leur font dire le contraire de leur pensée. Leur style prétentieux et vide habitue le public à se contenter d'idées nuageuses. Si encore Julian était seul de son espèce, le typographe ne l'eût pas touché, même avec des pincettes; mais il est le roi de nombreux sujets.
« Au surplus, le public lui-même est coupable d'encourager par ses suffrages de pareilles médiocrités. C'est une honte de songer que l'œuvre de Julian a eu quatre éditions. »
Le ton de la femme du typographe est en général plus posé et plus fin. Lothar Bûcher n'a même pas endossé tout à fait un déguisement ridicule, car, à la première apparition de sa femme, le typographe avertit le lecteur que c'est un de ses amis qui écrira sous ce nom.
« Quant à Lassalle, il avait, dit M. de Plener, une prédilection remarquable pour ce genre de critiques par annotations. (Il l'employa dans ses procès et dans son Bastiat-Schulze.) Elle est toujours un peu mesquine, esclave des mots, et ne gagne pas en importance par des
JUMAN SCHMIDT.
interjections et des points d'exclamation. Son intelligence si vive qui trouvait le point faible à la première lecture, son esprit de contradiction particulièrement développé, le poussaient à employer cette forme de polémique. »
Si Julian Schmidt est une vengeance littéraire- sans grande portée, elle devait cependant trouver sa place dans une revue des œuvres de Lassallc, car elle est un de ses premiers actes d'hostilité ouverte contre le parti libéral qu'il allait si violemment combattre.