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COUP D'OEIL

CARRIÈRE POLITIQUE DE LASSALLE

La carrière politique de Lassalle, qui fut le créateur du parti socialiste, est un chapitre de la plus haute importance dans l'histoire de Y Allemagne contemporaine. Mais cette période de sa vie ne saurait être retracée sans de grands développements, sans une étude complète des circonstances et des partis au milieu desquels elle se déroula. Nous nous contenterons d'en donner ici un simple aperçu, que des publications récentes ont permis de rendre assez exact, nous l'espérons du moins. Eidèle à notre intention de tracer avant tout le portrait moral de Lassalle, nous soulignerons principalement les traits qui lui sont personnels et les particularités de son caractère. En 18G2, Lassalle sentait, depuis quelque temps déjà, son inaction lui peser. Les séductions de la science ne suffisaient plus à endormir le désir d'activité qui tourmentait cette ardente nature. La haute opinion qu'il avait de lui-même lui faisait regretter chaque jour davantage de sentir sans influence réelle un esprit qu'il jugeait fait pour gouverner les hommes. L'âge venait pourtant. Sa santé était fatiguée par un travail de cahinct opiniâtre, parfois même fébrile, et peut-être aussi par l'abus des plaisirs. Sa correspondance avec ses amis trahit ses préoc-

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cupations à ce sujet. Il sentait que sa jeunesse allait s'envoler bientôt. » Voici l'après-midi qui vient » , écrivait-il à Freiligrath. Alors, où jamais, lui semblait-il, ses qualités natives et la vaste culture de son esprit devaient porter leurs fruits. Il rêvait de se jeter dans la mêlée politique, d'entrer enfin en action dans le monde des faits positifs. Il aspirait à descendre des régions sereines, mais quelque peu désertes et silencieuses, de la science juridique et philosophique. Encore quelques années, et il serait trop tard. Une génération nouvelle viendrait peutêtre arracher au lutteur aigri et fatigué les suffrages de ce peuple qu'il aimait, mais dont il attendait, en retour de sa sollicitude, la satisfaction de ses ambitions.

Les circonstances politiques semblaient plus favorables à une action des partis avancés. Le roi Guillaume, après avoir fait naître l'espoir au cœur de la bourgeoisie libérale, oubliait décidément ses promesses d'une ère nouvelle. Il reprenait les préparatifs de conquête, fidèle en cela à la véritable tradition prussienne, comme les dix années suivantes l'ont démontré, mais en contradiction complète avec le sentiment des classes éclairées en Allemagne. Le conflit était imminent, entre les représentants de la bourgeoisie dans le parlement et le parti féodal qui entourait le trône.

Peut-être Lassalle rêva-t-il d'abord de se faire une place, à l'aile gauche sans doute, mais pourtant dans les rangs de ces bourgeois progressistes qu'il allait bientôt combattre avec acharnement.

Ses avances furent repoussées. L'ancien insurgé de 1848, l'ami aux allures excentriques de la comtesse de Hatzfeldt, parut un allié compromettant aux mandataires de la classe moyenne.

Lui-même était d'esprit trop absolu, trop entreprenant,

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pour être capable de faire longtemps cause commune avec ces parlementaires irrésolus et prudents à l'excès.

Son instinct lui indiqua sa voie véritable. Il résolut d'en appeler au peuple lui-même, et de démasquer ceux qui prétendaient parler en son nom, tout en trahissant sa confiance.

Un voyage en Italie, en 1862, le mit en relation avec Garibaldi et les révolutionnaires transalpins. Ce fut l'impulsion décisive. Il revint à Berlin résolu à l'action à tout prix.

Au printemps de 1862, il fut invité à prononcer une conférence dans un cercle ouvrier des faubourgs de Berlin. C'était l'occasion souhaitée.

Il parla sur 1' « Essence d'une Constitution » . Le sujet était à l'ordre du jour, car le ministère prussien prétendait gouverner sans majorité parlementaire, au mépris de la Constitution du royaume.

Lassalle exposa qu'une Constitution n'est pas une simple « feuille ,de papier » conservée dans quelque dépôt d'archives. Dans son essence, c'est l'ensemble des pouvoirs qui maintiennent, dans l'État, les choses et les gens à la place qu'ils y occupent.

Si le peuple veut une Constitution à son gré, il doit disposer de l'armée, de l'administration, de la magistrature, de tous les pouvoirs de l'État. Ce n'est qu'avec ces armes qu'il pourra faire prévaloir sa volonté.

Ce fut, dit-il, l'erreur des révolutionnaires de 1848 que d'avoir voté paisiblement des lois théoriques, au lieu de s'emparer d'abord des pouvoirs effectifs de la nation. Avant toute autre chose, ils auraient dû, par exemple, transformer l'armée royale en une armée populaire.

Moyens excellents, en effet, pour le triomphe de la cause démocratique, moyens praticables peut-être en

1848, mais que les progressistes parlementaires n'avaient pas tort de juger impraticables en 1862. Les recommander, c'était prêcher la Révolution. Éclairée par l'expérience de 1848, la bourgeoisie libérale la craignait alors pour elle-même, tout autant que pouvait le faire le parti de la Cour. Et le langage trop sincère de Lassalle, tout en excitant les colères des parlementaires, devait par surcroît lui attirer les sympathies perfides des réactionnaires féodaux. Car c'était trop bien servir leurs projets que de montrer au grand jour les conséquences logiques, mais effrayantes, des théories de l'opposition progressiste, c'est-à-dire la Révolution menaçante. Cette sympathie dangereuse accompagnera dès lors l'agitateur et ne sera pas sans influence sur la suite de sa carrière.

A propos de ses débuts à la tribune, l'organe des partis féodaux, la Gazette de la Croix, écrivait ce qui suit sur la conférence de Lassalle : « Il y a beaucoup de vues justes dans ce discours, surtout au moment où l'orateur conseille de désarmer les vaincus. Actuellement, c'est la couronne seule qui pourrait se decouronner elle-même. . . » Et la conclusion de l'article recommandait à la Cour l'emploi des moyens énergiques.

Le 12 avril 18G2, Lassalle prononçait de nouveau dans un faubourg de Rerlin, devant une assemblée ouvrière, une conférence plus importante que la précédente. Il la publia ensuite sous le titre de Programme ouvrier. Les théoriciens actuels du socialisme, qui tiennent d'ordinaire peu de compte des vues vieillies de Lassalle, considèrent pourtant cet écrit comme une excellente introduction dans la sphère des idées socialistes. On peut y admirer en effet les qualités maîtresses de son auteur, la logique de la déduction et la clarté du style. Cette œuvre hardie passa presque inaperçue tout d'abord, mais elle devait

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bientôt apporter à Lassalle la présidence de 1' « Association générale des ouvriers allemands » , et en même temps lui attirer le premier de ses nombreux procès politiques.

Signalons quelques idées intéressantes, par exemple une curieuse définition de l'essence d'une révolution. « Un parti n'est véritablement révolutionnaire, dit Las- « salle, que lorsqu'il tend à subtituer un principe histo- » rique ou social entièrement nouveau, à des conceptions « vieillies du gouvernement des peuples. »

Une révolution peut donc s'accomplir par les voies les plus pacifiques, car la transformation économique qui, depuis quelques siècles, a transporté insensiblement la puissance sociale et politique de la propriété foncière au capital mobilier, n'est pas autre ebose qu'une révolution. On peut en dire autant du développement de la monarchie absolue depuis la Renaissance.

Au contraire, une émeute sanglante, un soulèvement populaire, peuventêtre éminemment réactionnaires. C'est, à l'avis de Lassalle, le cas de la guerre des paysans allemands, au seizième siècle. Car il pense que l'aspiratiou des paysans révoltés était de changer les intermédiaires qui réglaient leurs rapports avec l'Empereur et le gouvernement de l'Empire. Ils voulaient remplacer, dans cet office, les grands seigneurs féodaux, les princes souverains, par les représentants, nobles ou bourgeois, de la propriété foncière.

Or, comme ce principe social avait achevé sa mission à la fin du moyen âge, l'effort des paysans n'avait d'autre signification que celle d'un véritable retour en arrière, d'une tentative purement réactionnaire.

Le Programme ouvrier nous éclaire aussi sur la conception que Lassalle se faisait du rôle de l'État. Il raille

les partisans des doctrines de Manchester, qui réduisent sa mission à la protection des propriétés et des personnes et lui demandent seulement le maintien de l'ordre établi. C'est là, dit-il, une « idée de garde de nuit » , dont l'idéal est la tranquillité des rues dans le quartier confié à sa surveillance. Lassalle recommande à la classe ouvrière une tout autre conception de l'État. 11 est, suivant l'expression du philologue Bœckh, ami de Lassalle, 1' « institution dans laquelle doit se réaliser toute la vertu de l'humanité » .

Lassalle indique aussi, dès lors, une idée qui lui est chère. Il proclame l'injustice des impôts indirects, parce que les classes pauvres, à son avis, y contribuent dans une proportion écrasante, et il énonce ce curieux principe : « Toute classe dirigeante et privilégiée tend à se soustraire » aux impôts, pour en rejeter le poids sur les autres » classes de la société. » En effet, l'ancien régime offrait un exemple saisissant de cette tendance, la noblesse s' étant soustraite à la plupart des charges publiques, et la démocratie triomphante n'échapperait pas à la même tentation.

Le 17 novembre 1862, Lassalle abordait de nouveaula question constitutionnelle dans une réunion publique à Berlin. Dans ce discours, publié sous le titre de Que faire? il conseillait à la Chambre des députés, alors en lutte ouverte avec M. de Bismarck, de cesser un combat stérile. Plus de récriminations, de protestations inutiles. Le moyen de vaincre l'absolutisme du gouvernement est bien simple. Il suffit d'exprimer ce qui est, c'est-à-dire de montrer aux plus aveugles que la Constitution est morte en Prusse. Voici ce que Lassalle propose pour arriver à ce but : Que la Chambre s'ajourne à une date^ indéterminée et laisse gouverner sans Parlement le ministère dont les prétentions

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à l'absolutisme, dévoilées par la retraite des représentants de la nation, éclateront au grand jour. L'opinion publique, enfin éclairée en Prusse et surtout eu Europe, ne laissera pas longue vie au ministère traître à la Constitution. Il est curieux de constater que Lassalle recommande, en 1862, cette même « résistance passive" qu'il accablait de ses mépris en 1848.

En terminant, il offrait de nouveau, au parti libéral, une réconciliation complète et l'appui de ses conseils. L'un et l'autre furent repoussés, et, cette fois encore, les réactionnaires seuls applaudirent.

Il faut bien avouer que Lassalle montrait, comme à son ordinaire, une confiance exagérée en lui-même, un optimisme toujours prêt à prendre ses désirs pour des réalités et surtout une fâcheuse tendance à jouer le tout pour le tout, en s'étonnant de n'être pas suivi sans discussion. Ce sont là, d'ailleurs, les véritables dons de l'homme d'action, du chef d'armée qu'il rêvait de devenir. Mais encore, pour réussir de la sorte, faut-il posséder une armée et, de plus, ne pas la hasarder sans cesse d'une façon trop téméraire.

La courte réponse qu'il fit aux attaques soulevées contre lui par ce dernier discours porte dans son œuvre le titre de Force et droit. Il s'y défend d'avoir laissé entendre que la violence devait primer le droit. Il avait fait seulement remarquer, dit-il, qu'il en est toujours ainsi dans l'histoire, et il conclut en proclamant que « seule la démoli cratie en Prusse peut parler du droit, car seule elle ne « lui a jamais fait violence dans le passé. La démocratie « a le droit et elle aura la force. »

Cependant le gouvernement s'était ému des théories révolutionnaires émises dans le Programme ouvrier » . Saisi dès son apparition, cet opuscule attira à son auteur un

procès qui fut plaidé le 16 janvier 1863. Lassalle, condamné d'abord à dix mois de prison, vit pourtant sa peine réduite en appel à une simple amende.

Son plaidoyer fut publié avant les débats, sous le titre de La science et les ouvriers. Il s'efforce de défendre les droits de la science en avocat brillant et érudit : « L'al- « liance de la science et des travailleurs, dit-il, ces deux « pôles opposés de la société qui, lorsqu'ils s'embrasse- « ront, étoufferont tout obstacle à la civilisation entre « leurs bras d'airain, voilà le but auquel j'ai juré de « vouer ma vie, aussi longtemps qu'elle durera. »

Tout ce discours est semé de railleries mordantes à l'adresse du procureur royal, M. de Schelling (1), qui soutenait l'accusation. Lassalle se servit habilement, pour l'accabler, de citations tirées des œuvres de son père, le grand philosophe Schelling, qui avait défendu constamment la liberté de penser et dont l'accusé rappela, en terminant, cette belle pensée : a Le milieu par lequel les « âmes peuvent s'entendre entre elles n'est pas l'air am- « biant, mais la liberté commune, dont les ondulations « se propagent jusqu'au fond des cœurs. Lorsque l'esprit « d'un homme n'est pas pénétré du sentiment de la « liberté, toute communication est interrompue pour lui, « non seulement avec autrui, mais avec lui-même. Rien « de surprenant à ce qu'il demeure alors incompréhen- » sible à soi-même et aux autres, se fatiguant, dans sa ter- « nble solitude, à de vaines paroles auxquelles nul écho « amical ne répond dans son cœur et dans celui de ses » semblables. Demeurer incompréhensible à un tel « homme, c'est une gloire et un honneur devant Dieu et « devant les hommes. »

(1) Il y a quelques mois encore, M. de Schelling était ministre de la justice en Prusse. Les traits de Lassalle n'ont donc pas nui à sa carrière.

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Le compte rendu sténographique des débats de ce procès, publié par M. Bernstein dans son édition des œuvres de Lassalle, donne un aperçu piquant de l'arrogance et de l'opiniâtreté de l'accusé, qui arracha toutes sortes de concessions matérielles à des juges en somme assez débonnaires pendant l'audience, bien que leur sentence ait été sévère.

M. de Schelling, blessé au vif, fit condamner Lassalle, en avril 1863, à un mois de prison, pour offenses au ministère public. Mais cette poursuite, traînée d'appel en appel, finit par être abandonnée.

Avant le jugement en appel, dans le procès du Programme ouvrier, dont nous venons de parler, Lassalle fit imprimer des Notes critiques sur le jugement \en première instance. Dans cet écrit, il défend par des subtilités d'avocat une cause qui aurait pu fournir des arguments plus élevés et plus convaincants. Le passage le plus intéressant est celui où il se justifie habilement d'avoir attaqué l'immoralité innée des hautes classes de la société. Il est certain qu'en les jugeant avec les impressions du procès llatzfeldt, Lassalle ne pouvait en avoir une haute opinion. 11 s'appuie de l'autorité de Fichte : » L'homme, a écrit ce « philosophe, devient plus mauvais à mesure qu'il se fait a plus vieux et plus important. Il en vient à tenir pour « des niaiseries les bonnes tendances de sa jeunesse, et il u vaudrait mieux pour la société que l'on mourût à trente « ans. Les enfants des hautes classes deviennent plus a mauvais que les autres, parce qu'ils ne supposent pas « qu'on puisse être meilleur au-dessous deux et qu'ils « connaissent bien plus vite la vie. »

Pour en finir avec les œuvres qui se rapportent au procès du Programme ouvrier, nous dirons un mot du discours que Lassalle comptait prononcer en appel, et qui

fut publié dès l'été 1863, bien que les débats se fussent ouverts le 12 octobre seulement.

Ce plaidoyer est intitulé : Les impôts indirects et la situation des classes ouvrières. Le ton en est assez modéré, car Lassalle, qui s'était définitivement jeté dans la mêlée, croyait à son étoile en ce moment et sentait le pouvoir mieux disposé pour lui.

Il s'efforça de démontrer que les impôts indirects, n'atteignant pas les individus en proportion de leur fortune, font peser sur les classes pauvres presque tout le poids des charges publiques. C'est une progression à rebours, car le citoyen qui a trois cent mille francs de rente ne consomme pas trois cents fois plus de sucre, par exemple, que celui qui a mille francs de rente. Par conséquent, il ne paye pas trois cents fois plus l'impôt sur le sucre, comme il devrait le faire.

Lassalle apporte à l'appui de sa thèse les témoignages d'Adam Smith, de Sismondi et d'autres auteurs. Il invoque l'autorité d'économistes français du dix-septième siècle, Boisguilbert et Forbonnais, entre autres, que les socialistes allemands considèrent comme des précurseurs de leur doctrine. Ces citations sont remarquables, mais elles démontrent que la bourgeoisie n'a pas créé les impôts indirects, depuis que la Révolution l'a faite triomphante, comme le prétend Lassalle, puisqu'on en stigmatisait déjà les abus, sous le régime de la monarchie absolue, héritière directe des procédés fiscaux de la féodalité. Il s'étend longuement aussi sur la répartition des fortunes en Prusse, où les grands capitalistes étaient rares à cette époque.

Une érudition un peu confuse, mais fort étendue, se révèle dans cette longue discussion. Depuis plusieurs années, Lassalle s'était voué aux études économiques. Il était doué d'une puissance de travail remarquable, on le

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sait, et il avait noté avec soin, dans les économistes classiques, les passages qui venaient à l'appui de ses opinions socialistes. Ces passages sont fort nombreux dans certains d'entre eux; ils n'avaient pas échappé au coup d'œil perçant de Lassalle.

Il prononça dans sa péroraison cette phrase caractéristique, qui montre bien en lui le disciple de la pensée française : «Connaissez-vous, messieurs, dit-il à ses juges, « toute la continuité cachée dans l'histoire de la Révo- « lution française? Pour moi, je la connais dans ses fibres r les plus intimes, b C'est la digne conclusion de la période de sa vie où la théorie révolutionnaire le préoccupa surtout. La conduite d'un parti politique allait donner à ses idées une direction plus positive et plus immédiatement pratique.

La lutte entre M. de Bismarck et le parti libéral, alors en majorité dans la Chambre prussienne, était à l'état aigu, vers la fin de cette année 18(32. M. Bernstein trace ce curieux portrait du futur chancelier, à l'époque de ses débuts au pouvoir : « Il avait appris de la diplomatie russe comment on peut gouverner despotiquement et intriguer sous main avec les révolutionnaires, et de la diplomatie française, commenton doit toujours accuser son adversaire de préparer une mauvaise action, au moment où l'on est sur le point de la commettre soi-même. Comme spécialité, il cultivait de plus cette rubrique de tous les diplomates et escrocs chevronnés, qui consiste à afficher de temps à autre une sincérité « ébouriffante » , afin de pouvoir, à l'occasion prochaine, et avec un succès certain, employer le même langage à dissimuler la vérité. »

Pour résister aux empiétements du gouvernement, la bourgeoisie libérale avait fondé à Gotha, en 1861, le

National Verein, et la partie la plus intelligente de la classe ouvrière s'était tout d'abord associée à ce mouvement.

Ce ne fut que pour un moment, toutefois. L'Exposition de Londres, en 1862, donna lieu à des souscriptions publiques, dont le but était de payer à des ouvriers choisis un voyage en Angleterre. Ces visiteurs de l'Exposition, mis au contact de la vie politique et sociale, si active au delà de la Manche, ayant noué de nouvelles relations avec les démocrates allemands de 1848, exilés en Angleterre, se demandèrent, en rentrant dans leur patrie, s'ils étaient bien dans la bonne voie. A Berlin et à Leipzig à la fois, se fit jour l'idée d'un congrès ouvrier, qui aurait à élaborer le programme spécial des revendications particulières au monde du travail.

A Berlin, ce mouvement s'apaisa bientôt, grâce à l'influence des chefs du parti progressiste dans cette ville, de Schulze-Delitzsch en particulier, qui avait alors une grande action sur les classes populaires. Mais les éléments dissidents de Leipzig ne se laissèrent pas endormir par les bonnes paroles de ces hommes politiques, qui déclaraient les ouvriers « membres d'honneur» de leur parti, laissant assez entendre qu'ils prétendaient les tenir en tutelle. Deux fois les mandataires de la réunion de Leipzig vinrent négocier sans succès à Berlin, et, à cette occasion, ils furent mis en relation avec Lassallc.

Celui-ci venait d'appeler de nouveau l'attention sur lui en prononçant son plaidoyer : La science et les ouvriers. Il fit le meilleur accueil aux délégués, et, sur leur prière, il fut convenu qu'il adresserait au Comité ouvrier de Leipzig ses conseils et son programme sous la forme d'une Lettre ouverte, qui parut, en effet, en mars 1863.

La Lettre ouverte débute par une violente attaque contre la politique du parti progressiste. Puis elle expose cette

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théorie célèbre que Lassalle a nommée la « loi d'airain » , car ce métal lui fournissait une de ses métaphores de prédilection.

Voici en quelques mots l'énoncé de cette loi. L'ouvrier, sous le régime économique actuel, ne peut voir son salaire s'élever d'une façon durable au delà, ni d'ailleurs s'abaisser au-dessous de ce qui est nécessaire à sa subsistance et à celle de sa famille.

Par ce mot de subsistance nécessaire, Lassalle entend le niveau inférieur des besoins de l'homme, à une époque et dans un pays donnés, les choses dont il ne peut se passer sans une véritable souffrance.

Voici comment il établit cette loi. Supposons que les salaires s'élèvent dans une certaine industrie, pendant une période de prospérité. Aussitôt, des ouvriers d'industries voisines se présentent, ou tout au moins les familles des travailleurs s'augmentent par le bien-être qui règne dans les ménages. Lassalle croit du moins cette dernière conséquence inévitable. L'offre du travail augmente en tout cas par rapport à la demande, et le salaire est amené à baisser de nouveau.

Au contraire, si par une raison quelconque les salaires descendent au-dessous de la somme qui procure cette subsistance indispensable à laquelle le peuple est accoutumé, le célibat forcé, la misère, la maladie, la faim même font leur œuvre destructive. L'offre du travail diminue et le salaire remonte.

La conclusion de Lassalle est la suivante : « Le salaire oscillera par des variations très faibles aux environs de la somme qui procure tout juste à l'ouvrier sa subsistance et celle d'une famille moyenne. Telle est la » loi d'airain » qui régit sa condition économique.

Démonstration incomplète et naïve, car, même en ad-

mettant ces raisonnements mathématiques sur des matières aussi délicates, la difficulté consiste dans la détermination de ce niveau moyen d'existence, dont l'ouvrier est supposé ne pouvoir se passer. Ce qui semble un objet de luxe à une époque, devient objet de consommation courante par la suite. Ainsi des chaussures, des mouchoirs, des fourchettes, dans les temps modernes. Gomment déterminer les choses et les jouissances dont l'ouvrier ne peut se passer en bonne justice, avant de songer à épargner?

Lassalle se rend bien compte lui-même que la loi d'airain ne semblera intolérable aux ouvriers que s'ils aspirent à relever leur condition. Aussi leur conseille-t-il de comparer leur situation actuelle, non pas à celle de leurs semblables dans le passé, mais à celle de leurs concitoyens dans le présent. « Car, dit-il, toute satisfaction humaine a n'existe que par l'excès des moyens de satisfaction sur « la limite inférieure qui est d'usage à une époque. Le » sauvage ne souffre pas de manquer de savon et d'habit. « Toute souffrance ou privation de l'homme ne dépend « que du rapport des moyens de satisfaction avec les « satisfactions et habitudes de vie existantes actuelle- « ment. »

11 serait inutile de s'attarder à une réfutation superflue de la loi d'airain, puique le parti socialiste lui-même a renoncé à en parler. M. Bernstein, qui s'est occupé plus d'une fois de cette question, a écrit : « La loi d'airain répond à un certain état social. A notre époque de grande industrie, elle est tout au moins dépassée. Elle suppose offre et demande absolument libres, absence d'organisation de la classe ouvrière et de réglementation par l'Etat. C'est ce qui n'a pas lieu. »

La loi d'airain est donc absolument rejetée par les Marxistes. Elle fut cependant admise, à titre de compromis,

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dans le programme socialiste, au moment de la fusion des partisans de Marx et de ceux de Lassalle, en 1875. On la raya définitivement en 1891, à Erfurt. Mais Liebknecht lui consacra alors une courte oraison funèbre, et déclara qu'elle avait merveilleusement rempli son rôle, dans l'agitation démocratique.

Aussitôt après avoir exposé le mal qui résulte, pour la classe ouvrière, de l'existence de la loi d'airain, Lassalle indique le remède qu'il propose. La classe ouvrière doit devenir son propre entrepreneur, en formant de grandes sociétés coopératives de production, dont l'avantage sera de supprimer à la fois le gain du capital et la loi d'airain. Mais d'où viendra le capital nécessaire à la fondation de ces entreprises?— De l'État, dont c'est le rôle et le devoir. — Etl'inventeur de cette panacée développe tout un plan financier qui facilitera la réalisation de son rêve : émission de billets par une banque spéciale, assurances réciproques entre les différentes coopératives, etc.

Ce plan serait véritablement puéril, si Lassalle avait cru tout à fait à l'efficacité de son remède. — Sa correspondance avec Rodbertus démontre, au contraire, qu'il n'était pas persuadé du succès de ses propositions : «Mais, dit-il, « pour s'excuser, il faut bien offrir à l'esprit des ouvriers « quelque chose de tangible et de pratique. » — Il ne put d'ailleurs réfuter l'objection qui lui fut aussitôt présentée : il ressuscitait les ateliers nationaux, qui échouèrent si complètement à Paris, en 1848, quelles qu'aient été, du reste, les raisons de cet échec.

« Les idées de Lassalle sur les coopératives ne pouvaient être suivies et conséquentes, a écrit M. Bernstein dans un récent article, car il les conçut à mesure que des objections nouvelles lui étaient proposées. Il se rapprochait d'ailleurs de plus en plus des conceptions de Louis Blanc. »

Après avoir, pendant vingt ans, abandonné cet article du programme de Lassalle, certains Marxistes ne semblent pas loin aujourd'hui d'y revenir par une autre voie. Ils ont été récemment convertis par les succès qu'ont obtenus en Angleterre quelques coopératives de production, greffées sur des coopératives de consommation ; q ui avaient prospéré. — Mais la conclusion vraiment pratique de la Lettre ouverte estla revendication du suffrage universel.

Le programme tracé dans la Lettre ouverte fut adopté par six voix contre quatre, dans le sein du comité ouvrier de Leipzig. — Ce ne fut guère qu'à Hambourg et sur le Rhin que ses idées trouvèrent accueil là où existaient déjà des cercles démocratiques florissants. Sur le Rhin, dans la région deDusseldorf et de Mayence, Lassalle était déplus personnellement connu, et l'onsaitle charme tout particulier qu'exerçait sa personne. Partout ailleurs les progressistes étouffèrent sa voix sans peine.

Le 16 avril 1863, le comité de Leipzig convoqua dans cette ville une nombreuse réunion publique pour la fondation d'une « Association ouvrière allemande » . Lassalle accepta d'y prendre la parole, et son discours a été publié sous ce titre : Sur la question ouvrière. Il est obligé, dès le début, de se défendre contre le reproche de servir l'a réaction, reproche que les progressistes ne lui épargnaient guère. Puis il aborde la défense de sa théorie de la loi d'airain; ses arguments sont heureusement choisis, car il n'a pas de peine à établir qu'elle a été formulée tout d'abord parles économistes classiques, Smith et Ricardo les premiers. Inutile d'ajouter que ceux-ci ne lui attribuaient pas la même portée, ni le même caractère mathématique. — Enfin, une réponse à des attaques personnelles forme la conclusion de cet écrit moins important que le précédent. — Nous en résumerons seulement un passage qui montre

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que Lassalle cherchait alors des alliés clans tous lesmilicux. Le langage en est assez conciliant. — « Avant tout, dit-il, « les ouvriers ne doivent pas haïr les entrepreneurs et les « industriels; la bourgeoisie est le résultat de l'histoire; « elle ne peut être autre qu'elle est. — Les chaînes qui « chargent les travailleurs ne peuvent leur être enlevées <. que dans la paix, par l'initiative de l'intelligence, avec « l'assistance sympathique des classes capitalistes. Une « amertume injuste et funeste serait aussi peu justifiée « dans l'esprit des travailleurs, que l'aveuglement et « l'inertie, conseillés par les doctrines de Manchester. » Dans les cercles ouvriers de Francfort-sur-le-Mein, Lassalle trouva également des défenseurs convaincus. On y résolut de le convoquer dans cette ville pour le 17 mai, ainsi que Schulze-Delitzsch. Ce dernier était l'une des autorités du parti progressiste, et Lassalle avait particulièrement attaqué ses idées économiques dans de récents ouvrages. Tous deux étaient priés d'exposer contradictoirement leurs sentiments. — Schulze, au comble de sa popularité, jugea au-dessous de sa dignité de venir se mesurer corps à corps avec un si mince adversaire. Lassalle se rendit à l'invitation et prononça une longue conférence qu'il ne put terminer entièrement le premier jour, bien qu'il eût parlé pendant quatre heures, avec un succès douteux d'ailleurs. Mais il aborda, le second jour, la question politique, devant un auditoire jeune et enthousiaste, qui décida enfin de son triomphe.

La première partie de ce discours, qui s'intitule Alphabet ou Livre de lecture [Lesebuch) des travailleurs, est, en effet, malgré les violences et les personnalités qui l'émaillent, une assez ennuyeuse confirmation des opinions précédemment émises par Lassalle sur les impôts indirects, sur la « loi d'airain " , sur les coopératives de production. « Je

« parlerai, avait-il dit lui-même, longuement, fastidieuse- « ment, et sincèrement, parce que c'est dans votre inté- « rêt. »

Aigri par les attaques que lui avaient attirées ses premiers écrits, le conférencier s'efforce cette fois beaucoup plus ouvertement de soulever les passions dans son auditoire, et chez ses lecteurs ouvriers. «Aujourd'hui, dit-il, le travailleur n'est qu'une marchandise On comprendrait qu'il brisât son ennemie, la machine... car il y a des excès, si punissables qu'ils soient, qui sont cependant des erreurs naturelles delà force. »

« Des travailleurs anglais ou français, s'écrie-t-il, suivraient sans hésiter mes conseils, mais les Allemands sont des « valets » . Votre inertie vient de votre damnée absence de besoins. C'est une vertu chrétienne, direz-vous, mais c'est un défaut économique. Quel est le plus grand malheur pour un peuple? C'est de n'avoir pas de besoins ainsi que les lazaroniou les cosaques. Avoirle plus possible de besoins et les satisfaire de manière honnête et convenable, c'est la vertu du temps présent, du temps de l'économie politique. » — Ces excitations ne suffisent pas à masquer la puérilité des idées financières que Lassalle expose, et que lui-même ne prenait peut-être pas très au sérieux. Son éditeur, M. Bernstein, les condamne d'ailleurs sans réserve.

La seconde journée de la conférence se termina par une attaque ouverte contre la bourgeoisie, que Lassalle déclare incapable d'aucune action politique, parce qu'elle craint à la fois le gouvernement et le peuple. — Après qu'une quarantaine d'assistants furent sortis en acclamant Schulze- Delitzsch, malgré son absence, quatre cents voix contre une approuvèrent les conclusions de l'orateur.

Ce succès inespéré eut la plus grande influence sur la

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destinée de Lassalle, car elle le décida à accepter la présidence de l'Association générale des ouvriers allemands. Cette association fut fondée le 23 mai 1863, à Leipzig, en présence des délégués des dix villes d'Allemagne, qui restèrent, durant la vie de Lassalle, les foyers les plus actifs de l'agitation ouvrière. C'étaient: Hambourg, Ilarbourg, Cologne, Dusseldorf, Mayence, Elberfeld, Solingen, Barmcn, Leipzig et Francfort-sur-le-Mein. Lassalle prit une part prépondérante dans la rédaction des statuts de l'Association, qui lui assurèrent pour cinq ans, avec le titre de président, une véritable dictature. Il fut certainement poussé dans cette voie hasardeuse par la comtesse de Hatzfeldt, femme ambitieuse, intelligente et sans préjugés. Elle voyait avec peine demeurer sans emploi les dons remarquables qui marquaient son ami pour l'action sur le terrain politique. Alors âgé de trente-huit ans, il n'avait pas trouvé, dans les travaux scientifiques qu'il avait poursuivis en amateur, la célébrité et l'influence dontclle le croyait digne; aussi futelle charmée de le voir descendre dans l'arène. Lui-même à cette époque se voyait bientôt, sinon président de la république allemande, comme il le dira l'année suivante, du moins chef d'un grand parti politique dans le Parlement.

11 s'imaginait avoir derrière lui, comme entrée enjeu, cinq cent mille ouvriers s'inscrivant d'enthousiasme sur la liste de son association. La réalité répondit bien peu à ce rêve. 11 faut lire dans l'ouvrage de Becker l'histoire des pénibles débuts de cette Association. Quand Lassalle, déjà désabusé et surmené après trois mois d'activité de tous les instants, partit pour les eaux, dans l'été 18(>:i, son « Verein » comptait à peine neuf cents membres. Bien peu, sans doute, versaient la cotisation légère qui, additionnée par centaines de mille, «levait, dans la pensée

du président, donner au parti une si grande puissance financière et des moyens d'action si étendus. Lassalle s'imposa plus d'un sacrifice d'argent pour entretenir l'existence précaire de son Association, et l'on peut lui rendre cette justice qu'il ne se découragea pas devant l'insuccès des premiers jours. Jusqu'à sa mort, survenue l'année suivante, les progrès furent bien lents, sans doute, en comparaison de ses rêves, mais cependant continus et réguliers. Au mois de juillet 1864, plus de quatre mille membres avaient donné au moins leur signature, sinon leur coopération effective.

Lassalle, jusque-là théoricien, se trouvait mis en présence des réalités de la lutte politique. Les désillusions qu'il éprouva eurent une action décisive sur la direction qu'il donna par la suite à son agitation : il va dès lors, en apparence tout au moins, se rapprocher des conservateurs et des féodaux, et cette politique d'action parallèle, si naturelle aux partis extrêmes, ressemblera de plus en plus à une alliance avouée. Bismarck allait bientôt mander secrètement auprès de lui l'agitateur que ses tribunaux condamnaient pourtant sans relâche. Lequel de ces deux hommes, qui, tous deux, savaient vouloir et charmer, eût été la dupe de l'autre, si Lassalle avait vécu plus longtemps ? Nous laisserons aux héritiers politiques de Lassalle le soin de défendre sa mémoire sur ce point. Nous ne croyons pas plus qu'eux, d'ailleurs, qu'il eût jamais changé de camp pour devenir, comme son ami Lothar Bûcher, conseiller intime et bureaucrate important.

Il est certain que, pour paraître le chef d'un parti considérable, il fut bientôt contraint de dissimuler l'insuffisance de ses forces véritables, de refuser de s'expliquer sur le nombre restreint de ses adeptes, de faire croire à tout prix à l'existence d'une armée encore absente. Et il

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parut que c'était au gouvernement surtout qu'il cherchait

à faire illusion.

Ses voyages aux eaux en 1863, ses fréquentations aristocratiques pendant cet été, eurent-elles quelque influence sur ce changement d'orientation politique ? Il est certain qu'on en remarque déjà nettement la trace dans le discours qu'il rapporta à son retour et qui fut prononcé, en septembre, à Barmen, Solingen et Dusseldorf. Il porte ce titre : Les fêles, la presse, et la Réunion de députés à Francfort.

a ... J'ai écrit tout cela pour quelques personnes à Berlin, disait Lassalle à un de ses correspondants. » Il n'est pas difficile de deviner que Bismarck est parmi ces quelques personnes. Il écrivait encore le 29 août à Valhteich, son secrétaire général : « Je ne veux pas remettre l'épée au fourreau. Il est vrai qu'elle est de bois, mais, grâce à la poignée, elle paraît encore une épée. » Cette épéc insuffisante n'est autre que l'Association, et, par la poignée, il faut entendre son président. A partir de ce moment, en effet, Lassalle ne compte plus guère que sur lui-même pour triompher ; les troupes lui manquent, le génie du général y suppléera. Sa personnalité, de tout temps débordante, occupera dès lors de plus en plus le devant de la scène ; aussi son discours est-il purement politique cette fois. Il raille les députés libéraux du Rhin qui, malgré leur impuissance contre le ministère Bismarck, se réunissent à Francfort pour festoyer et pour se réjouir. « Pour s'épargner un véritable combat, les vaincus entonnent parmi le vin et les victuailles un hymne de victoire. » Ainsi, pendant les Saturnales, les esclaves romains s'affubaient des attributs du commandement pour tendre de nouveau la tète au joug dès le lendemain. Il attaque violemment la presse libérale, mercantile, avilie et prête à

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toutes les bassesses. Il cite à ce sujet l'opinion de M. de Bismarck et se flatte de la partager. « Car celui-ci, dit-il, est un homme, tandis que les libéraux sont de vieilles femmes. »

Par une singulière illusion d'optique, qui naît souvent d'un spectacle contemplé de trop près et à un point de vue trop personnel, Lassalle attribue à une circonstance bien insignifiante la profonde démoralisation qu'il signale dans la presse. Elle vient uniquement, selon lui, de ce que les journaux insèrent des annonces payées. Supprimez ces dernières et la vertu régnera parmi les journalistes. Voici son raisonnement à ce sujet : « Pour que les annonces soient nombreuses et bien payées, il faut présenter un chiffre respectable d'abonnés. A cet effet il faut leur plaire, il faut flatter les sentiments d'opposition chers à la bourgeoisie allemande. Cependant, il faut encore continuer à paraître et, pour cela, se faire tolérer par le gouvernement, céder à sa pression, passer sous silence certaines questions réservées, d'accord avec lui. D'autre part, il serait imprudent vis-à-vis des abonnés d'avouer cette attitude à double face. Que fait la presse? Elle présente ces compromis louches comme de nouveaux points de vue de l'esprit public. Elle décourage le peuple, parce qu'elle le trompe, et c'est ainsi que s'explique l'apathie qui s'est emparée des classes ouvrières depuis 1848. De là aussi l'abaissement du caractère des journalistes. Si le ministère leur ordonnait d'imprimer en grosses lettres : « Le peuple « n'est que delà canaille « , ils le feraient et prouveraient sans peine que c'est pour son bien. » Ces considérations un peu puériles se terminent par un beau mouvement d'éloquence, comme les orateurs populaires doivent savoir en trouver pour masquer l'insuffisance d'un raisonnement. Ce passage a vraiment du souffle. « Répandez dans tous

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les esprits ces moyens infaillibles pour améliorer la presse. Aussi vrai que vous êtes suspendus à mes lèvres, avides et transportés, aussi vrai que mon àme frissonne du plus pur enthousiasme en se répandant tout entière dans les vôtres, aussi évidente me pénètre cette certitude : Un jour viendra où nous lancerons la foudre qui ensevelira cette presse dans l'éternelle nuit. »

A Barmen, ce discours fut écouté sans trop d'incidents, malgré l'expulsion de quelques partisans de Schulze-Delitzsch. Mais, à Solingen, ces mêmes expulsions amenèrent des luttes violentes et même des coups de couteau entre les assistants. Aussi, trois quarts d'heure après, le bourgmestre, appuyé par les gendarmes, vint-il dissoudre la réunion et emmener Lassalle par la force. Celui-ci, au milieu des acclamations de ses partisans, se fit conduire au télégraphe et adressa à M. de Bismarck la dépêche célèbre qui sembla marquer définitivement le nouveau caractère de l'agitation et qui ébranla bien des confiances dans le camp démocratique. « Un bourgmestre progressiste, à la tête de dix gendarmes armés de baïonnettes, et de nombreux policiers le sabre au clair, vient de dissoudre illégalement une réunion ouvrière convoquée par moi. J'ai en vain protesté en m'appuyant sur la loi des associations. J'ai avec peine empêché des actes de violence de la part delà foule, composée de cinq mille hommes environ, réunis dans la grande salle du tir, et de plusieurs milliers en dehors. J'ai été porté jusqu'au télégraphe par les gendarmes et six mille personnes, qui me croyaient arrêté. La bannière des travailleurs d'Elbcrfeld a été confisquée. Je demande une satisfaction légale, la plus rapide et la plus sévère. — F. Lassalle. »

Ce télégramme resta d'ailleurs sans réponse et n'arrêta pas les nombreuses poursuites exercées contre son auteur.

A Dusseldorf, au contraire, la réunion se passa dans le plus grand calme.

Une violente polémique de presse fut le résultat de ces événements. Lassalle cherchait par tous les moyens à faire parvenir ses succès jusqu'aux oreilles du pouvoir. Ses adversaires, exaspérés, soutenaient, au contraire, que les gendarmes n'avaient eu d'autre office que de protéger l'agitateur contre les fureurs de la foule indignée contre lui.

Une lettre écrite en octobre par le plénipotentiaire ou représentant principal de l'Association, à Solingen, dépeint cependant la popularité de Lassalle , dans la région du Rhin, sous les traits les plus flatteurs ; mais le résultat effectif de cette campagne ne fut pas considérable, car cinq cents membres nouveaux tout au plus s'inscrivirent sur les listes de l'Association.

La publication de ce dernier discours attira à Lassalle un nouveau procès , fondé sur le même article du code pénal que la poursuite de l'année précédente : celui qui punissait l'excitation publique à la haine et au mépris soit des institutions de l'État, soit de certaines classes de citoyens. Sa brochure fut saisie, et le tribunal de Dusseldorf condamna l'auteur, par contumace, à un an de prison. Le ministère public avait demandé le maximum de la peine, c'est-à-dire deux ans ; il interjeta donc appel en même temps que l'accusé. Le procès revint seulement le 27 juin 1864, et cette fois Lassalle alla se défendre lui-même. Pour suivre l'exemple de son dernier éditeur, nous parlerons dès maintenant de ce plaidoyer : ce fut le dernier discours qu'il travailla d'avance et qu'il publia, car il improvisa une fois encore, le 3 juillet, une conférence sur la question du Schleswig. M. Paul Lindau, l'écrivain connu qui, l'année précédente, avait prêté les colonnes de son jour-

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nal, la Gazelle de Dusscldorf, aux comptes rendus des partisans de Lassalle sur les réunions du Rhin, a publié ses impressions sur ce procès, dans une brochure intéressante et agréable à lire : Le dernier discours de F. Lassalle. On ne saurait trouver un meilleur guide pour se rendre compte de la manière d'être et de penser de Lassalle pendant cette dernière année de sa vie, qui voyait son effort

suprême.

n Notre conversation fut si animée, dès notre première rencontre, dit Lindau, que nous ne pouvions la terminer et que nous fîmes quatre ou cinq fois le tour de la Karlsplatz avant que Lassalle rentrât dans son hôtel. L'entretien fut du reste presque un monologue; je me contcnlai du rôle d'auditeur attentif. Un mot, jeté discrètement de temps à autre, suffisait pour entraîner aussitôt Lassalle â des reparties prolongées, toujours intéressantes et substantielles d'ailleurs. Il accompagnait ses paroles de gestes très expressifs, mais un peu trop agités. Il s'arrêtait souvent et changeait fréquemment la hauteur du ton dans ses paroles. D'ordinaire, il commençait ses phrases en ténor aigu et les terminait en baryton bien timbré. Il articulait nettement et parlait avec soin, mais ne pouvait cacher son accent silésien. »

Le lendemain Lindau le trouva dans sa chambre, installé à l'américaine, ses pieds croisés reposant sur la table, sa tête sur son sofa. Il portait un négligé du matin extraordinairement élégant, coquet et à la motlc. Ils devaient dîner ensemble à une heure. A trois heures et demie, Lassalle parlait encore dans sa chambre, et son hôte dut lui confesser qu'il avait terriblement faim. « Il parcourait constamment la chambre, assez vaste, et alla bien quelques centaines de fois de la fenêtre à la porte et de la porte à la fenêtre, gesticulant sans interruption et

agitant sa tête par saccades singulières, la portant tantôt à droite, tantôt à gauche, tantôt inclinée, tantôt redressée. » On reconnaît là les premiers indices de cette tension nerveuse dont il allait subir les désastreux effets au cours de sa dernière et tragique aventure.

Passons aux impressions d'audience de Lindau, qui assista aux débats du procès de Lassalle. Le 27 juin, la salle du tribunal, trop remplie par cette chaude journée d'été, offrait un séjour intolérable. La comtesse Hatzfeldt, voisine de M. Lindau, lui laissa faire usage, à discrétion, de son flacon d'eau de Cologne. « ...Je n'oublierai jamais, dit-il, l'expression d'effroi qui se peignit sur la physionomie du procureur et de l'avocat Blœn, lorsqu'ils virent entrer le prévenu. Lassalle qui, par respect pour la cour, avait revêtu une toilette de bal, bottines vernies, frac et cravate blanche, portait en effet, sous son bras, une aussi grande quantité de livres de tout format qu'il en pouvait porter à cette place ; derrière lui s'avançait péniblement le négociant L..., qui lui tenait lieu de « famulus » pendant son séjour à Dusseldorf et qui traînait, sous chaque bras, un nombre de volumes plus considérable encore. C'était toute une bibliothèque que Lassalle apportait dans la salle d'audience. J'entendis distinctement l'exclamation du procureur, M. Nebe-Pflugstcdt : « Dieu du ciel! [Um u Gotteswillen!) » Une hilarité contenue se répandit par toute l'assemblée. »

Lassalle parla quatre heures, et l'impression produite par son éloquence sur un auditeur bien disposé et d'un goût sûr, tel que M. Lindau, est un précieux renseignement. « La déclamation de Lassalle donnait tout à fait l'impression d'une improvisation, mûrement réfléchie par avance toutefois et soutenue par un plan écrit, très condensé. Il tenait dans la main droite une petite feuille de

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format in-octavo, sur laquelle il jetait de temps à autre un rapide regard. Il parlait avec une netteté parfaite et un grand élan oratoire. Une particularité que j'avais déjà remarquée dans sa conversation se montrait encore, et même plus marquée : sa voix, par des modulations faciles, résonnait successivement dans tous les tons. Sa déclamation était au plus haut point persuasive, bien qu'elle ne fût pas entièrement exempte d'un certain caractère théâtral. Pour chaque impression qu'il voulait faire naître, il savait trouver des accents appropriés, et l'ensemble donnait, comme chez Gambetta, le sentiment d'une chose très voulue, étudiée ou tout au moins répétée d'avance. « . . .L'expression de son visage changeait constamment. Tantôt un sourire dédaigneux jouait sur sa bouche, et d fermait à demi les yeux d'un air de pitié et de mépris. Tantôt il les ouvrait tout grands, et des regards menaçants atteignaient les sièges élevés des juges. Tantôt il balançait négligemment la tète... Tantôt il la rejetait en arrière avec audace et majesté comme un empereur romain... Ses bras et ses mains étaient en perpétuelle activité... Il les tendait en avant comme s'il voulait boxer, ou bien d hachait l'air de ses petites feuilles froissées dans son poing, comme s'il battait une mesure à deux temps dans un prestissimo; ou encore, il levait la main comme pour menacer et l'agitait alors si passionnément qu'à plusieurs reprises les pages lui échappèrent et retombèrent sur le sol, en décrivant lentement des courbes. Comme cet incident se renouvela plusieurs fois et toujours à la fin d'un argument de sa démonstration, de sorte que le temps d'arrêt nécessaire afin de ramasser et de réunir les feuilles venait très à propos pour l'orateur, je ne pus échapper entièrement à l'impression que cet effet aussi était préparé à dessein. — Lassalle faisait parfois quelques pas vers

les juges. A la fin de son discours surtout, ce mouvement fut remarquable : durant les phrases très pathétique! par lesquelles il termina, il s'avança peu a peu sans qu'on le remarquât le moins du monde, de sorte qu'au dernier mot il se tenait tout près des degrés qui conduisaient aux sièges du tribunal. Il prononça la péroraison d'une voix si haute et avec des mouvements si énergiques a l'adresse des juges, que le président se recula involontairement quelque peu. Le discours fit la plus profonde impression. »

Le lendemain, M. Lindau ayant demandé à Lassallc de faire quelques retouches aux notes, presque exactes pourtant, qu'il avait pu prendre pendant son plaidoyer, il fut frappé de la manière dont il répéta exactement devant lui le moindre mot et jusqu'au moindre geste. Cependant il se convainquit que le discours n'avait pas été écrit tout entier d'avance; une esquisse merveilleusement tracée, dont il admira profondément la disposition, avait guidé sûrement et commodément l'improvisation de l'orateur. Lassalle lui en fit cadeau.

« On y reconnaît, dit-il, l'œuvre magistrale d'un penseur systématique, d'un cerveau merveilleusement clair, a La clarté nous semble, en effet, une des qualités éminentes de Lassalle et la cause principale de ses succès.

Nous avons laissé parler longuement M. Lindau, car son croquis nous parait ajouter des traits précieux au portrait moral que nous avons entrepris. Il y a peu de choses à dire d'ailleurs du fond du discours. C'est un plaidoyer extrêmement habile, glissant sur les passages dangereux de la publication poursuivie. C'est aussi, cette fois, une véritable justification, et non une étude sociale ou politique sous prétexte de défense. Lassalle ne sort pas ici de son sujet. Il démontre uniquement que les arti-

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cles 100 et 101 du code pénal ne lui sont pas applicables. On sent que, ce jourdà, il veut à tout prix conserver sa liberté : « A mon âge, dit-il, la prison devient dure, et d a n'en est plus pour moi comme clans ma jeunesse, où je » m'y rendais comme d'autres vont au bal. »

Un acquittement était attendu de tous. Une condamnation à six mois de prison fut pourtant prononcée. Lassalle pouvait en retarder l'effet, mais non plus y échapper entièrement, et cette perspective pesa sans doute lourdement sur sa pensée pendant le dernier été de sa vie. Est-ce à ce désir passionné de disposer favorablement ses juges, est-ce à la direction inattendue qu'il imprimait de plus en plus à son action politique, qu'il faut attribuer les deux passages qui nous frappent dans ce plaidoyer? Le premier est l'hommage éclatant qu'il rend à l'archevêque de Mayence, Mgr de Ketteler, « qui, dit-il, est considéré presque comme un saint par les catholiques des provinces du Rhin « . Il est vrai que le savant prélat, préoccupé des questions sociales, avait entièrement approuvé la théorie de la loi d'airain : « C'est un mérite incontestable de Lassalle de l'avoir établi, écrit-il; il faut vouloir tromper le peuple pour la nier. Les associations de Schulze sont insuffisantes et les mesures proposées par Lassalle parfaitement justifiées (1). »

Lassalle ne citait, d'ailleurs, que ce qui lui était favorable, car l'archevêque mettait bien quelques réserves à son approbation ; néanmoins , le parti socialiste reprochera toujours à son fondateur d'avoir accepté ce patronage. Il se réclame aussitôt après de celui du roi de Prusse. Le Roi, en effet, avait reçu une députation de tisserands silésiens en difficulté avec leurs patrons pro-

(1) Voir les études de M. l'abbé Kannengieser sur Mgr de Ketteler. Paris, Lethielleux, 1894.

gressistes. Le souverain avait fait espérer un règlement de la question « par la loi » . Lassalle voudrait faire considérer cette vague promesse comme un résultat inouï et définitif obtenu par son agitation : « La promesse du Roi est mon œuvre. La promesse royale résonnera comme un encouragement dans les vallées des monts des Géants. »

Et ce succès éclatant, obtenu en un an, Lassalle l'attribue au fondement scientifique du mouvement ouvrier, à la démonstration rigoureuse qu'il a donnée de ses théories : « Il fallait que chacune de mes pensées fût enveloppée d'une cotte d'acier aux mailles impénétrables; malheur à moi si une seule de ces mailles avait cédé. »

Les patronages nouveaux qu'il invoquait ouvertement montrent bien tout le chemin qu'avait parcouru, depuis une année, la pensée de Lassalle.

Revenons maintenant sur nos pas, jusqu'à l'automne de l'année 1863. Lassalle employa cette saison tout entière à des essais infructueux pour conquérir les ouvriers de Berlin. Il y avait, en effet, quelque chose d'irritant pour son amour-propre, dans l'indifférence de ses concitoyens. La ville qu'il habitait restait insensible aux dons de séduction personnelle dont il était si fier et acclamait, sous ses yeux, son adversaire Schulze-Delitzsch, dans une série de conférences sur le Capital et le Travail. Lassalle se sentait bravé. Il crut que cette fois encore les événements obéiraient à sa forte volonté, et il dépensa pendant quelques semaines toute son énergie pour l'emporter. « Dans six mois Berlin doit être à moi, je le cerne » , écrit-il le 5 octobre à Rodbertus Jagetzow, celui de ses correspondants dont l'intérêt lui fait le plus d'honneur.

Il publia donc une brochure : Aux ouvriers de Berlin. Il y cherche tout d'abord à rectifier les idées fausses répandues dans le public par la presse progressiste au sujet de

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son voyage au Rhin. « Ceux qui reçurent des coups de couteau à Solingen étaient, dit-il, des propriétaires d'usines d'opinion progressiste. » Et sa rancune l'entraîne même à employer cet argument haineux : « Ces interrupteurs croyaient pouvoir tout se permettre pendant la réunion, parce qu'ils savaient les ouvriers dans leur dépendance et obligés pour vivre de subir leur despotisme. » Lassalle glorifie, d'ailleurs, l'intervention de la passion et de la violence dans les luttes politiques. "L'Association générale des ouvriers allemands n'existe que depuis quatre mois, et déjà, assure-t-il, elle met la passion au cœur du peuple, « Puis, il se défend du reproche de servir la réaction : « Croyez-vous qu'on puisse tromper sur ce sujet les ouvriers du Rhin, les plus démocrates, les plus éclairés de l'Allemagne, grâce au voisinage de la France et de l'Angleterre? » Enfin, il se proclame une fois de plus « révolutionnaire » et termine en identifiant le « self help » , mot d'ordre de ses adversaires, avec « l'intervention de l'État » , qui est le sien, « car, dit-il, le « self help » d'une classe de la société, c'est la législation » .

Malgré ses efforts, Lassalle échoua complètement à Berlin. Les réunions qu'il organisa furent toujours orageuses et hostiles à sa parole. L'Association n'y compta jamais cent membres. Mais, en revanche, la brochure : Aux ouvriers de Berlin, attira à son auteur une nouvelle poursuite, la plus grave de celles qu'il eût encourues : une accusation de haute trahison. Il fut même emprisonné préventivement et durement traité pendant trois jours (1).

Il comparut le 12 mars 186 4 devant le Conseil d'État. L'accusation lui reprochait d'avoir attaqué la loi électo-

(1) B. Beckbk, p. 118.

rôle, partie intégrante de la Constitution, et d'avoir excité le peuple à la modifier par la « violence » . Les débats recueillis sténographiquement furent publiés sous ce titre : Le procès de haute trahison contre F. Lassalle. Cette fois encore , comme il savait le faire lorsqu'il désirait passionnément un acquittement , Lassalle se défendit en habile avocat ; il tortura le sens de ses propres phrases et des articles du code ; il accumula les subtilités et les équivoques : « S'il a glorifié la passion en politique, dit-il, il l'a fait à la suite de Hegel, qui a écrit dans sa Philosophie de l'histoire : « Rien de grand dans le monde n'a été « fait sans passion. » S'il a avoué ses tendances révolutionnaires, il faut l'entendre dans le sens qu'il a déjà exposé. On sait que, pour lui, la révolution n'est pas un soulèvement du peuple « armé de fourches » , c'est une évolution qui peut être pacifique, puisqu'il va jusqu'à appeler une révolution le développement de la royauté absolue. »

Le procureur répondit avec raison que, dans une réunion publique, les ouvriers ne faisaient pas de pareilles distinctions (1).

Lassalle fut mieux inspiré , au point de vue de sa défense , lorsqu'il rendit un hommage détourné à Bismarck et au parti conservateur : " Il ne se passera peutêtre pas un an, dit-il, avant que le suffrage universel soit » octroyé » . Les beaux jeux peuvent être joués cartes sur table, messieurs, et M. de Bismarck aura rempli le rôle de Robert Peel. »

C'est à ce moment, en effet, que Lassalle avait avec Bismarck des conférences secrètes. On sait que le ministre

(1) Chez le demi-lettré, a dit Taine dans l'Ancien Régime « toujours les principes sont des hôtes disproportionnés. Ils dépassent sa compréhension. En vain il récite ses dogmes, il n'en peut mesurer la portée; il n'en saisit pas les limites; il en oublie les restrictions, il en fausse les applications. »

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réalisa plus tard l'espoir de son interlocuteur au sujet du suffrage universel.

Quinze ans après, le 16 septembre 1878, le chancelier de l'Empire, mis en cause par le député Bebel, fit l'aveu au Reichstag de ses entrevues avec le fondateur du parti socialiste. Il leur refusa cependant toute importance, mais il rendit un hommage éclatant aux qualités séduisantes de Lassalle, qu'il opposa à ces « chétifs Épigones » . Il s'exprima ainsi :

« Le caractère de Lassalle m'attirait extraordinairement en tant qu'homme privé. C'était un des hommes les plus spirituels et les plus aimables que j'aie connus, un ambitieux de grand style, tout l'opposé d'un républicain. Il avait des sentiments nationaux et monarchiques très prononcés. Le but vers lequel il tendait était l'empire allemand, et nous avions là un point de contact... Il hésitait peut-être à prononcer si l'empire allemand serait fait avec la dynastie Hohcnzollern ou la dynastie Lassalle, mais son esprit était profondément monarchique... C'était un homme énergique et très intelligent, dont la conversation était fort instructive. Nos entretiens ont duré des heures, etj'ai toujours regretté qu'ils prissent un terme. » Bismarck ajouta qu'il l'eût beaucoup apprécié comme « voisin de campagne » , mais il parait bien difficile de croire qu'il n'ait pas eu des vues plus intéressées sur l'ennemi de ses ennemis, les progressistes.

M. de Wurzbach cite aussi dans ses Contemporains un article du Wandercr (1869, n° 166), qui donne des détails précis sur ces entrevues et reproduit même les paroles de Bismarck à Lassalle. Il résulterait de ces pages que le ministre se donna quelque peine pour faire la conquête de son interlocuteur. Il alla jusqu'à se promener à son bras dans les rues de Berlin. L'annexion du Schleswig-

Holstein fut aussi discutée entre eux, ce qui explique l'importance que Lassalle donna dans son programme à cette question si étrangère à toute revendication sociale. Il n'avait, sans doute, d'autre but que de se rendre utile en s'engageant dans la voie qu'on lui avait indiquée (1); il espérait obtenir en retour quelques concessions pour l'Association.

Revenons maintenant au procès de haute trahison. Cette fois, les habiletés de son plaidoyer servirent, du moins, Lassalle ; il fut acquitté, mais il resta sous le coup de nouvelles poursuites pour d'autres passages de la même brochure et bientôt pour la publication des débats du procès.

M. Bernstein a dit à propos de ce plaidoyer et du discours de Ronsdorf dont nous allons parler : « Tout ce que Lassalle écrit alors porte les traces toujours plus évidentes de la fatigue intérieure, de l'épuisement intellectuel... Comparez le Programme ouvrier avec le discours de Ronsdorf, et la Science et les travailleurs avec le procès de haute trahison. La force intérieure a disparu et des expressions violentes la remplacent ; des tours de force de logique succèdent à l'enchaînement qui subjugue, et, au lieu de convaincre [uberzeugcn) son adversaire, Lassalle s'efforce de plus en plus de couvrir sa voix [ubersehreien). »

Passons donc à ce discours de Ronsdorf qui, malgré ses faiblesses, sembla porter à son apogée la popularité de Lassalle.

Avant d'entreprendre ses voyages d'été et ses saisons d'eaux comme à l'ordinaire, il résolut, en avril 1864, de

(1) « Lassalle est mort à temps pour sa gloire, a écrit M. Lafargue, dans la préface de la traduction française de la « Femme » de Bebel ; engagé dans la politique de Bismarck, on ne sait où les compromissions l'auraient entraîné. »

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se rendre de nouveau sur le Rhin ; c'était le seul point de l'Allemagne où son Association eût poussé de solides racines. Comme nous l'avons dit, elle avait crû lentement depuis l'année précédente. Elle comptait alors plus de quatre mille membres. Dans les villes industrielles du Rhin, voisines les unes des autres, ces membres à eux seuls pouvaient former maintenant un auditoire imposant. En ne laissant pénétrer que des fidèles, on évitait la contradiction et les scènes de violence de l'année précédente. Pour entendre l'orateur, il fallut donc, cette fois, être membre de son Association ou, tout au moins, s'inscrire sur les listes à l'entrée de la salle et verser la première cotisation. C'était un moyen de propagande tout trouvé.

Dans ces conditions, on conçoit que le voyage fut, cette année-là, un triomphe sans nuage et sans précédent. Lassalle y trouva quelques consolations à ses nombreuses préoccupations. Il en rend compte avec joie à la comtesse Hatzfeldt. Quoique fort souffrant de la gorge (1), il parvint, grâce à des efforts et à des remèdes incessants, à mener jusqu'au bout cette campagne oratoire.

L'enthousiasme qu'il excita l'étonna lui-même. «J'avais constamment, écrit-il à la comtesse, l'impression que les choses devaient se passer ainsi, lors de la fondation d'une nouvelle religion. » 11 n'eut pas de peine à faire partager cette impression à sa vieille amie, et, quelques mois plus tard, elle contribua beaucoup à entourer sa mémoire d'une sorte de culte et d'idolâtrie; ses partisans, d'ailleurs, firent de lui, après sa mort, un véritable Messie sacrifié pour le peuple.

Il y a peu de choses à dire du discours prononcé à

(1) On reconnut après sa mort qu'il avait une tuberculose Ju larynx.

Ronsdorf le jour anniversaire de la fondation de l'Association générale. On y rencontre pourtant des avances de plus en plus marquées à l'adresse de Bismarck. Cette préoccupation conduit l'orateur à des exagérations répétées : l'insuccès de Berlin est transformé en victoire ; il insiste sans cesse sur son importance personnelle et sur la discipline absolue de l'Association. La promesse vague du roi Guillaume aux tisserands de Silésie est de nouveau présentée comme un triomphe pour les revendications ouvrières. Enfin, l'envoi de deux exemplaires du discours, sous bande, au premier ministre, avec la mention » personnelle » , achève de dévoiler le but poursuivi par son auteur.

Fidèle à cette ligne de conduite, Lassalle méditait aussi pour l'automne une intervention dans la question brûlante des duchés de Schleswig-Holstein. Il voulait, sur ce point, frapper un « coup » à Hambourg. Il employait ce mot français pour exprimer l'importance qu'il prêtait à cette intervention.

En amenant une réunion ouvrière à se prononcer en faveur de l'annexion des duchés, il voulait poursuivre un double but : hâter la rupture avec l'Autriche d'abord, et, en convaincant Bismarck de l'appui qu'il trouverait dans l'Association générale, le pousser à octroyer le suffrage universel. Il ne fallait pas moins que cette diplomatie compliquée pour que Lassalle pût prétendre à jouer avec une poignée d'hommes le rôle qu'il avait rêvé de tenir à la tête d'une armée.

Que de déboires lui avait apportés, depuis une année, cette présidence ! Il semblait en avoir éprouvé le pressentiment, puisqu'il avait hésité longuement avant de l'accepter. Correspondance écrasante, dépenses occasionnées par l'absence presque constante des cotisations, refus de la plu-

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part de ses principaux amis (Rodbertus, Herwegh et autres) d'entrer dans l'Association ou, tout au moins, de s'en occuper activement, difficultés incessantes avec les autorités et la police des différents États de l'Allemagne, déboires personnels dans ses rapports avec ses partisans ouvriers ! Car il faut lire dans Becker l'histoire de ce jeune Fudikar, l'Éliacin du parti, qui exploita indignement son président.

De plus, malgré la discipline de l'Association, tant célébrée dans le discours de Ronsdorf, les ouvriers de Solingen venaient de se refuser à suivre Lassalle dans la voie des flatteries à l'adresse du pouvoir, En effet, les assistants du discours de 1863, qui avaient été condamnés pour les coups de couteau distribués dans la salle, refusèrent avec dignité, malgré la prière de leur président, de signer un recours en grâce auprès du Roi.

Enfin, le secrétaire général de l'Association, auxiliaire zélé et convaincu, l'ouvrier Yablteich, se permit de résister au despotisme de son chef. Et Lassalle, revenant aux douteuses pratiques de sa jeunesse, le fit destituer par le comité, sans lui permettre de se faire entendre et sans même le prévenir de l'acte d'accusation qu'il avait dressé contre lui et envoyé à tous ses collègues.

Nous en avons assez dit pour montrer que, malgré l'erreur de l'opinion publique abusée, malgré la satisfaction qu'il affectait, le triomphateur de Ronsdorf quittait l'Allemagne, en juillet J8G4, sous de sombres auspices. 11 semblait pressentir son sort lorsqu'il s'écriait, en terminant son discours : « Exoriare aliauis noslris ex ossibus ulior (Puisse un vengeur naitre un jour de notre poussière). "

Pour achever notre revue des œuvres politiques de Lassalle, nous dirons un mot de son œuvre théorique la plus importante : M. Basliai-Schulze-Delilzsch, ou Capital et

Travail, dont la préface est datée du 16 janvier 1864. C'est un pamphlet écrit sur le ton le plus violent. Lassalle citait lui-même, à Ronsdorf, l'article d'un journal de Stettin qui s'exprimait ainsi au sujet de ce livre : « Nous voudrions voir l'homme bien élevé qui ne se détournerait pas avec répugnance de la nouvelle œuvre de Lassalle. »

Malgré les personnalités et les injures grossières dont il est rempli, cet ouvrage, qui porte la marque d'une compositionhâtive, témoigne cependantde la facilité avec laquelle son auteur savait s'assimiler ses lectures et vulgariser les théories les plus ardues. La pensée n'est jamais d'une très grande originalité chez Lassalle. Becker a cherché à démontrer qu'il a beaucoup emprunté à Saint-Simon. Nous croyons, avec les critiques qui l'ont le mieux approfondi, qu'il doit plus encore à Louis Blanc et à un ouvrage qui eut une grande action sur lui, comme sur tous les socialistes allemands : Le socialisme et le communisme dans la France contemporaine , par Lorenz de Stein.

Enfin sa terminologie et ses idées fondamentales sur les relations du capital et du travail sont empruntées à Marx, dont il cite textuellement, avec les expressions les plus flatteuses, la Critique de l'Économie politique, parue en 1857. Marx se plaint pourtant, d'un ton aigre et méprisant, dans la préface du Capital, que Lassalle n'ait pas assez souligné ses emprunts ; car il sait que ses premiers ouvrages ont été largement mis à contribution par l'auteur de Basliat-Schulze .

Résumons en quelques mots les idées de Lassalle sur les relations du capital et du travail : « Après que la Révolution française, dit Lassalle, eut supprimé entièrement le servage, ce reste de l'esclavage, l'ouvrier se trouva libre en droit. L'était-il devenu de même au point de vue

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économique? Non, continue-t-il, vous l'avouez textuellement vous-même, monsieur Schulze, avant qu'on puisse entreprendre un travail quelconque, il faut posséder du travail antérieur accumulé, du capital, a£n de se procurer les matières premières, les machines, les premiers salaires. Les serfs, les apprentis devenus libres en droit, après 1789, avaient exécuté, eux et leurs ancêtres, pendant des milliers d'années, ce travail antérieur pour les privilégiés de tout ordre ; ils se trouvaient donc, en droit, libres, et, en fait, sans ressource, en face de ces capitaux entassés entre les mains de ceux qui possédaient (1). Il ne leur restait qu'à vendre leur existence pour sustenter cette existence, à accepter l'esclavage du salaire, à se soumettre à la loi d'airain. »

Sans doute, si le travail était encore accompli sous sa forme originelle, naturelle, comme chez les Indiens des forêts d'Amérique, où le travail de la journée, la chasse, procure la subsistance de la journée; sans doute alors, la liberté juridique, proclamée en 1789, eût changé les ouvriers en citoyens effectivement libres, et chacun, chassant pour son propre compte, eût obtenu le produit de son propre travail, le résultat de sa propre chasse, ni plus ni moins (2).

Mais les progrès de la division du travail ont donné une tout autre tournure à la production. On ne produit plus de valeurs d'usage, mais des valeurs d'échange, souvent des objets inachevés, entièrement inutiles à leurs auteurs; ainsi, certains ouvriers font uniquement des têtes d'épingles toute leur vie.

Pour entreprendre le travail sous cette forme, il faut, comme nous l'avons vu, du capital. Et le « travail anté-

(11 Bastut-Schulze, p. 108.

(2) Ici., p. 109.

rieur » , le travail « mort » , le capital, en un mot, écrase le travail « vivant » , dans une société qui produit sous le régime de la division du travail, de la libre concurrence et du « self help » . « Les propres produits de son travail égorgent l'ouvrier; son travail d'hier se dresse contre lui, le terrasse et lui arrache le résultat de son travail d'aujourd'hui (1). »

Nous n'entrerons pas dans une analyse plus détaillée de M. Bastiat-Schulze-Dclitzsch. Composée à la hâte, au cours de la lutte politique qui absorbait son auteur, cette œuvre décousue ne présente plus aujourd'hui d'intérêt que pour l'histoire des doctrines socialistes.

Schulze ne répondit aux attaques passionnées de son adversaire que deux ans après la mort de ce dernier, en 186G, en publiant : Un nouveau chapitre du catéchisme des ouvriers allemands. Il démontra sans peine à quel point le plan de Lassalle, au sujet des sociétés coopératives de production, était chimérique.

En terminant, nous donnerons une courte appréciation de Marx sur l'œuvre de Lassalle. Elle est renfermée dans une lettre publiée tout récemment. L'auteur du Capital l'adressa, en 1868, à J.-B. de Schweitzer, le successeur de Lassalle à la présidence de l'Association générale des ouvriers allemands.

« D'abord, en ce qui concerne l'Association de Lassalle, elle fut fondée pendant une période de réaction. Après un sommeil de quinze ans, Lassalle réveilla le mouvement ouvrier en Allemagne, et cela demeurera éternellement sa gloire. Mais il commit de grandes fautes. Il se laissa trop guider par l'intérêt du moment présent. De son point de départ, — son différend avec un nain tel que

(1) Bastiat-Schclze, p. 110.

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Schulze-Delitzsch, — il fit le point central de son agitation. « Assistance de l'État contre Assistance par soimême » : il ne fit donc que reprendre le mot d'ordre que le créateur du socialisme catholique en France, avait prononcé contre le véritable mouvement ouvrier depuis 1843. Beaucoup trop intelligent pour considérer ce mot d'ordre comme autre chose qu'un pis aller transitoire, il ne put le justifier qu'en le prétendant immédiatement applicable dans la pratique. Pour cela, il fallait en montrer la réalisation possible dans l'avenir le plus prochain. Son « État » se transforma donc en » État prussien » . Il fut contraint à des concessions vis-à-vis de la monarchie prussienne, de la réaction prussienne (parti féodal), et même vis-à-vis

des cléricaux.

« A l'assistance de l'État pour les associations, empruntée à Bûchez, il joignit le cri de guerre des chartistes, le suffrage universel. Il oubliait que les conditions en étaient différentes en Allemagne et en Angleterre. Il oubliait les leçons du « Bas-Empire » (1) sur le suffrage universel. De plus, il donna dès le début à son agitation le caractère d'une secte religieuse, comme tout homme qui prétend avoir en poche une panacée pour les souffrances de la masse. Précisément en qualité de fondateur de secte, il nia par la suite toute liaison naturelle avec le mouvement antérieur. Il tomba dans la même faute que Proudhon ; il ne chercha pas une base solide pour son agitation dans les véritables éléments d'un mouvement de classe, mais voulut prescrire son cours à ce dernier d'après une certaine théorie doctrinaire.

« Ce que je dis ici après les événements, je l'ai dit auparavant à Lassalle pour la plus grande part, lorsqu'il vint à

(1) L'empire de Napoléon III.

Londres, en 1862, et me demanda de me placer avec lui à la tête du nouveau mouvement. »

On voit que le théoricien principal du parti socialiste n'est pas indulgent pour son ancien ami. Cependant Lassalle conserve aux yeux des collectivistes allemands le mérite d'avoir créé leur puissance politique. En effet, le mouvement provoqué par son agitation n'a jamais cessé de s'étendre, et l'on sait que plusieurs millions d'électeurs obéissent aujourd'hui à la voix de ses successeurs. Nous avons assez montré cependant que le président de l'Association générale des ouvriers allemands la dirigeait dans des voies dangereuses. Son ambition pouvait le perdre, mais il mourut à temps pour ne rien gâter de son œuvre.

Presque rien n'est resté debout de ses théories. La loi d'airain, les coopératives de production, fondées sur le crédit de l'État, ne sont plus défendues par personne, du moins dans la forme qu'il donnait à ces propositions. Mais, nous l'avons dit, certains de ses ouvrages, les plus courts et les plus généraux, sont encore appréciés par les Marxistes les plus intransigeants. C'est que ses œuvres sont restées plus accessibles à l'intelligence de l'ouvrier que celle de Marx. Le fait a été démontré par une enquête récente sur les lectures favorites des abonnés des bibliothèques populaires socialistes.

Enfin, l'une au moins de ses revendications a été satisfaite. Les ouvriers allemands, plus favorisés que d'autres en Europe, possèdent depuis de longues années cette arme du suffrage universel, dont ils attendent le triomphe de leur parti sur le terrain politique. Car leurs chefs cherchent aujourd'hui à s'emparer du pouvoir, avant de s'engager dans la voie des réformes économiques, que Lassalle eut le tort de leur montrer trop faciles.

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