LA MORT DE LAS SALLE
LA RENCONTRE
Les circonstances tragiques qui accompagnèrent la mort de Ferdinand Lassallc ne sont pas entièrement inconnues en France. H y a vingt ans, lors de la publication des Méritoires d'Hélène de Rakowilza, M. Valbert, toujours si bien informé des eboses d'Allemagne, rendit compte de cette œuvre dans un spirituel article de la Revue des Deux Mondes. Mais ces Mémoires sont écrits par l'un des acteurs du drame, et plusieurs documents, publiés auparavant et depuis lors, nous apportent le témoignage plus digne de foi de spectateurs désintéressés.
La source principale où nous avons puisé, c'est l'ouvrage intitulé : Révélations sur la mort tragique de F. Lassalle, par Bernard Becker, dont une édition nouvelle a paru en 1892. Becker présida l'Association générale des ouvriers allemands, après Lassalle, fut assez lié avec lui dans les derniers temps de sa vie, et eut un instant tous ses papiers entre les mains, après sa mort. Il put en prendre copie, avant que la comtesse de Hatzfeldt, à qui ils appartenaient, les lui eût réclamés, croyant préserver la mémoire de Lassalle contre toute indiscrétion. Becker se tua en 1881, dans un petit village près de Lutzen; il était miné par le délire des persécutions, et ses amis n'apprirent sa mort que dix ans plus tard. Son
ouvrage, terminé un mois seulement avant sa fin, trahit l'état d'esprit troublé d'un maniaque; les visions et les commérages y alternent avec les faits intéressants.
Becker, en racontant ce drame, juge fort mal la plupart des acteurs dont il était devenu l'ennemi personnel, et son esprit affaibli lui montre partout des intentions perverses. Mais l'authenticité des lettres et des dépêches qu'il publia n'a pas été sérieusement contestée. Pour ne pas se rendre coupable de la même injustice, il suffit donc d'apprécier les faits à la lumière des documents eux-mêmes, sans tenir compte des rancunes maladives de leur commentateur.
Le livre intitulé : Souffrances de Lassalle, sans nom d'auteur , nous a fourni d'autres lettres importantes , adressées par Hélène de Dœnniges et par Lassalle à l'avocat Holthoff, leur ami commun.
La brochure de Kutschbach, Appendice aux Mémoires d'Hélène de Rahowitza, suit pas à pas Becker, et n'y ajoute que quelques menus détails qui ont cependant leur prix.
A la fin de la Correspondance de Lassalle avec le poète Herwegh, récemment publiée, on trouve de curieuses lettres de la comtesse de Hatzfeldt.
Quelques opuscules enfin, tels que Les vraies causes de la mort de F. Lassalle, ont moins d'intérêt. •
Après le procès de Dusseldorf, dont Lindau nous a retracé la physionomie, après la condamnation qui en fut la suite, le découragement et la fatigue nerveuse étaient à leur comble chez Lassalle. Sans doute, pendant les huit jours enivrants qu'il va passer en Suisse près de sa fiancée, la confiance en son étoile reprendra chez lui le dessus. Il s'efforcera d'espérer contre toute vraisemblance. Il pourra croire à un miracle, car il ne fallait guère moins à ce
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moment pour lui assurer le succès rêvé. Mais, en quittant l'Allemagne, ses prévisions étaient tout autres, et, le 4 juillet, il confiait à Becker que son dernier espoir était dans l'éventualité d'une guerre européenne.
Le 6 juillet 1864, il quitta Francfort pour faire un petit voyage dans le Palatinat. Il était accompagné de la comtesse de Hatzfeldt, du baron de Hofstetten (l), de sa femme et de sa fille et du baron de Schweitzer.
L'amitié de Lassalle pour ce dernier personnage montre combien il apportait peu de scrupule dans le choix de ses collaborateurs.
D'une bonne famille de Francfort, Schweitzer joua d'abord dans cette ville un certain rôle politique, mais il fut poursuivi et condamné pour une regrettable affaire de moeurs. Lassalle l'appréciait pourtant, puisqu'il l'imposa à ses partisans de Francfort qui voulaient l'exclure de l'Association générale des ouvriers allemands. Il accepta de lui la dédicace d'un roman socialiste, Lucinde, ou Capital et Travail. C'était d'ailleurs un homme politique d'une certaine valeur. Dans une lettre qu'il écrivit à l'un de ses collaborateurs au sujet de Schweitzer, Lassalle traite même de préjugés les scrupules de l'opinion publique, et, sans approuver les écarts de son protégé, il fait appel à ses souvenirs classiques pour les excuser.
Entourage singulier pour le chef du parti démocratique, que tous ces membres déclassés de l'aristocratie!
L'éditeur des Révélations de Becker s'exprime ainsi à ce sujet : « La société dans laquelle le placèrent ses rapports avec la comtesse de Hatzfeldt, société particulière, très mêlée, renfermant une notable proportion de demi-monde
(1) Jean-Baptiste de Hofstetten, de Munich, était, dit Becker, un homme d'un commerce agréable et doué d'une grande énergie. Mars sa vie avait ete assez agitée. C'était un ami du baron de Schweitzer.
en femmes comme en hommes, lui formait une véritable cour, qui professait pour Lassalle, ce héros, un culte byzantin. Atmosphère malsaine, surchauffée de flatteries et d'adorations, préparée parla comtesse pour maintenir son influence ; on y respirait le parfum délicat d'un cercle aristocratique mêlé au relent d'un club jacobin, a
Ces considérations sont précieuses pour bien comprendre le récit que nous commençons. Remarquons aussi les pressants conseils de mariage que Lassalle prodigua à Becker avant ce départ. 11 l'engagea vivement à «s'individualiser dans une femme » , et aussi à ne pas. la choisir sans fortune.
Le 16 juillet, Lassalle quittait ses compagnons de voyage à Karlsruhe pour se rendre aux eaux deRighi-Kaltbad. La comtesse Hatzfeldt partait, de son côté, pour faire une cure de lait à Wildbad.
L'agitateur était épuisé. Chacune de ses lettres, à ce moment, est un cri d'angoisse. — « Je suis mort de lassitude, écrit-il, d'Ems, le 9 juin, au secrétaire général de l'Association. Pendant cette cure fatigante, il me faut écrire jour et nuit. Je suis comme brisé. Je ne le supporterai pas longtemps. »
« Je suis mort de fatigue, écrit-il encore, et si forte que soit mon organisation, elle chancelle jusqu'à la moelle. Mon excitation est si grande que je ne puis fermer l'œil de la nuit. Je me retournejusqu'à cinq heures sur ma couche; je me lève la tête brisée, et profondément épuisé. Je suis surmené de travail, de préoccupations, de fatigue, à un degré effrayant. La tension d'esprit délirante qu'il m'a fallu soutenir pour terminer Bastiai-Schulze en quatre mois, indépendamment de tous mes autres travaux, le douloureux et profond désappointement, le dépit intérieur dévorant que m'inspire l'indifférence et l'apathie des ouvriers pris en
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masse, c'en était trop à la fois, même pour moi. Je fais un « métier de dupe » (en français), et je me ronge intérieurement jusqu'à la mort, d'autant plus que je ne puis donner cours à ce dépit, qu'il me faut le ravaler, et soutenir le contraire de mes sentiments. — Pourtant, je ne laisserai pas tomber le drapeau, tant qu'une petite lueur d'espoir demeurera à l'horizon politique. »
Le 20 juillet, Lassalle arriva à Righi-Kaltbad et commença sa cure. Il ne devait pas la continuer longtemps, comme on le verra, et le 25 juillet marqua une date décisive dans son existence, celle de sa rencontre avec Melle Hélène de Dœnniges, qu'il avait connue à Berlin.
Ses relations avec cette jeune personne forment à elles seules toute son histoire pendant le mois qui lui reste à vivre. Sous allons donc faire connaître de notre mieux Melle de Dœnniges. Mais ses propres confidences peuvent seules nous guider dans cette tâche, jusqu'à cette journée du 25 juillet, où elle entre en quelque sorte dans l'histoire. Son autobiographie, intitulée Mesrelations avec Ferdinand Lassalle, est écrite avec un réel talent, beaucoup d'imagination, un style clair et animé. On n'y sent pas une émotion bien sincère, quoiqu'elle s'efforce d'en prendre le ton. Cette nature, douée pour le théâtre, qui devintsa carrière, aime à occuper le devant de la scène. Quelques semaines de son existence ont droit à l'attention publique; elle en a profité pour consacrer près de la moitié de ses Mémoires à retracer complaisamment l'histoire de sa jeunesse. — Ne nous en plaignons pas trop, car elle se peint dans son œuvre. On peut suspecter les détails de son récit, mais quand on ferme le livre, on en connaît bien l'auteur.
Hélène était la fille d'un diplomate bavarois, le baron de Dœnniges, qui n'était pas une figure banale et avait su
faire lui-même sa situation. Il avait débuté comme « privat-docent » à l'université de Berlin. Grâce à la protection de Humboldt, il fut remarqué là par le prince royal de Bavière, qui le ramena à Munich, à titre d'ami et de précepteur, pour compléter avec lui ses études. Devenu roi, Maximilien II continua de se guider par les conseils de Dœnniges, surtout dans les questions d'art et de science. L'université et les académies artistiques de Munich furent remplies par des hommes de son choix. Ce choix fut souvent heureux, et la reconnaissance amena dans le salon de M. de Dœnniges les esprits les plus cultivés de l'Allemagne.
II avait beaucoup d'enfants, et s'en occupait peu, car Hélène croit n'avoir pas échangé mille mots avec son père jusqu'à l'âge de seize ans. Pour Mme de Dœnniges, il en est très peu parlé dans la première partie des Mémoires de sa fille, et son influence sur sa famille dut être faible.
Si l'éducation morale de la jeune Hélène fut presque nulle, son éducation intellectuelle fut brillante, mais superficielle, car elle se fit tout entière dans le salon de son père, où elle débuta à douze ans. Les voyages incessants, les relations cosmopolites qui furent la conséquence de la carrière diplomatique du baron de Dœnniges, achevèrent d'émanciper de bonne heure Mlle de Dœnniges, qui n'était pas une jeune fille insignifiante et banale.
En 1864, elle avait environ vingt et un ans. Fiancée dès l'âge de douze ans à un officier sarde plus âgé qu'elle de trente ans, son imagination s'éveilla de bonne heure aux lettres enflammées de l'ardent Italien qu'elle lisait ensuite à ses jeunes amies. — Elle devint coquette et fière de sa beauté. — Ce projet de mariage fut bientôt abandonné d'ailleurs. II était l'œuvre de sa mère, encore jeune et belle, « qui trouvait amusant de jouer à la belle-mère avec un homme qui lui plaisait » .
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« Il me faut renoncer pour le moment à mille anecdotes intéressantes et amusantes de cette époque » , dit avec importance l'héroïne de ce roman prématuré.
Ce fut peu de temps après, à Berlin, chez sa grand'mère, qu'elle fit la connaissance de son futur mari, alors étudiant en droit, le jeune Valaque Janko de Rakowitza. Hélène lui donne le titre de prince. Il était plus jeune qu'elle, et elle le considéra en conséquence comme un petit garçon, surtout après sa récente aventure amoureuse, qui lui donnait de l'importance. Elle l'appelait son jeune Othello, ou son page maure, à cause de son teint très brun. Ils furent dès lors fiancés. Elle assure l'avoir toujours aimé d'une affection sincère, même au moment de la passion presque involontaire que lui inspira Lassalle, par une sorte de magnétisme.
Janko montra de son côté une constance à toute épreuve et un dévouement sans bornes, puisqu'il supporta sans murmure les caprices de sa volage fiancée. « Le cœur surpassait chez lui l'intelligence » , dit Hélène.
Après cette rencontre, elle raconte des années de plaisir passées à Nice, au milieu d'un cercle qui réunissait des illustrations de tout ordre, Meyerbeer, la grande-duchesse Hélène de Russie, le roi Max de Bavière, lord Bulwer Lytton. Hélène mérita d'être surnommée la « reine de toutes les folies », — « Ces années, écrit-elle avec sincérité, ont agi de la façon la plus déplorable sur toute ma vie. Je n'ai plus jamais retrouvé la juste mesure pour apprécier, à la mode allemande, le bien et le mal, ce quiest moral et ce qui ne l'est pas. »
Elle retourna à Berlin pendant l'hiver de 1861. Elle fréquenta les cours de l'Université, mais surtout les théâtres. « C'était alors, écrit Wurzbach, une personna- « hté très intéressante, avantageusement connue des
« amateurs de théâtre à Berlin par le jeu coquet de sa « lorgnette et par une profusion éblouissante de cheveux 11 roux. Plus piquante que belle, maîtresse dans l'art de « la toilette, spirituelle et un peu excentrique, portée aux » aventures, elle possédait ce degré de coquetterie natu- « relie qui attire sans choquer. » Son portrait, par Lenbach, qu'une bonne photogravure reproduit en tête de l'ouvrage intitulé : Souffrances de Lassalle, donne réellement l'impression d'une beauté fière et spirituelle.
Au mois de janvier 1862, Hélène se rendit à un bal donné par la présidente Bonséri. On lui présenta le baron Korff, gendre de Meyerbeer, capitaine de cavalerie, et célèbre par ses folies ; d'ailleurs très distingué et d'une conversation originale, dit Hélène. Soudain, comme elle se sentait en confiance avec cet homme d'esprit, il lui échappa quelque parole qu'une jeune fille ne pouvait se permettre dans un salon de Berlin. Son interlocuteur, étonné, se pencha vers elle et lui dit comme mystérieusement : « Vous connaissez Lassalle? — Non, réponditelle. Qui est-ce? » Après un quart d'heure de conversation, Korff reprit encore : « Vous le connaissez sûrement. « Une femme ne peut parler ainsi que si elle connaît « Lassalle et partage ses opinions. « Hélène ayant renouvelé ses dénégations, il ajouta : « Alors, je regrette pour « vous et pour lui chaque heure que vous passerez « encore sans vous connaître, car vous avez été créés » l'un pour l'autre. »
Quelques semaines plus tard, Hélène fut placée dans un dîner près d'un spirituel voisin, le docteur Karl Oldenberg, l'un des meilleurs amis de Lassalle. Il s'écria soudain : « Vous êtes vraiment une étonnante et admirable personne, la première femme que je pourrais me figurer mariée à Lassalle. » Puis, continue Hélène, il
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parla de l'esprit de son ami, de son profond savoir, de ses dons éminents pour amuser, intéresser et retenir un cercle d'invités, de sorte qu'on préférait ses soirées à toutes autres quand on avait une fois goûté ce plaisir, et cela malgré la comtesse.
Le docteur traça alors de cette dame un portrait que Mlle de Dœnniges, devenue son ennemie personnelle, a sans doute exagéré encore : « Oh ! une vieille amie de Lassalle. Elle a soixante ans. Fardée au delà du possible, de faux sourcils, un cou de parchemin jaune et ridé ; elle fume tout le jour des cigares de la Havane de deux pieds de long entre ses fausses dents ; mais, au point de vue intellectuel, une femme étonnamment remarquable, possédant l'économie politique et le droit romain comme un savant. »
Là-dessus, la jeune fille se figura Lassalle sur le modèle de son amie. Sa grand'mère lui apprit de plus que c'était un affreux démagogue , impliqué autrefois dans une affaire de vol. Sa curiosité n'en fut que plus piquée. Elle sut bientôt qu'il venait souvent chez un ami commun, l'avocat Hirsemenzel, et elle s'y rendit un mardi soir pour le rencontrer.
Dès son entrée, son hôtesse lui murmura : « Il est là! » Il faut citer le récit probablement idéalisé de cette première entrevue.
Grâce à la fausse image qu'elle s'est faite de Lassalle, Hélène ne croit pas, tout d'abord, pouvoir le reconnaitre dans la personne d'un grand, mince et bel homme, à la tête de César romain et aux yeux étincelants qu'elle voit sortir d'un salon voisin. Cependant, ce beau César s'assoit sur un sopha et commence à parler.
« En peu de secondes, j'avais oublié tout le reste. Je ne savais plus que l'écouter. Je ne me demandais plus si
celui-là ou un autre était Lassalle. J'écoutais, j'écoutais par toutes les fibres de mou être. Mais, j'étais cependant trop vive pour rester longtemps muette dans mon coin. L'orateur avait émis une opinion contraire à mes idées,
je ne me souviens plus de laquelle, — aussitôt, roulant
en avant mon tabouret dissimulé jusque-là, je fus soudain près de lui et m'écriai, en l'interrompant, d'une voix énergique : « Non, ce n'est pas mon sentiment. » Alors, nous nous levâmes et nous nous regardâmes pour la première fois, les yeux dans les yeux, et ce moment fut décisif. Si jamais quelqu'un a éprouvé ce que les Français nomment le coup de foudre de l'amour, nous en fûmes atteints. Un instant, nous nous regardâmes tous deux sans paroles, puis il se rassit en souriant, m'obligea à faire de même d'un regard, et dit : « Non ! c'est donc un « démenti, la première parole que j'entends de vous. « Ainsi, voilà donc votre aspect. C'est bien vous. Oui, « oui, c'est bien l'image que je m'étais faite. D'ailleurs, « c'est fort bien ainsi. »
u Je voulais, à demi étonnée, chercher aide près de notre hôtesse, et la prier de nous présenter l'un à l'autre. Mais il plaça doucement sa main sur mon bras, et dit tranquillement : « Pourquoi faire? Nous nous connais- « sons. Vous savez qui je suis, et vous, vous êtes Brune- « hilde, Adrienne Cardoville, les cheveux alezan doré(l), » dont Korff m'a parlé, en un mot, Hélène. »
« Je me mis à rire, et un torrent de lumière dorée pénétra dans mon cœur : C'est lui, pensai-je. Comme c'est
(1) Il faut expliquer ces expressions énigmatiques. Hélène était souvent comparée, pour sa tournure physique, à l'héroïne des légendes germaniques, Brunehilde, la Walkyrie; pour sa tournure d'esprit, à un personnage du Juif errant d'Eugène Siie, Adrienne Cardoville : enfin, le capitaine Korff comparait un peu cavalièrement sa chevelure d'or rouge à la robe d'un alezan doré, et Lassalle adopte sans hésitation ce surnom très familier.
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bon, comme c'est exquis qu'il ait cet aspect, qu'il ne ressemble en rien à l'image que mon esprit s'était créée! Et, dès lors, j'étais heureuse, je me sentais libre et légère...
» Jusqu'à ces derniers temps, il m'est arrivé de faire la connaissance de gens que je croyais n'avoir jamais vus, et qui me disaient : « J'étais présent à cette étonnante « soirée chez les Hirsemenzel, où vous vous vîtes pour la « première fois, Lassalle et vous. Je n'ai jamais oublié « l'impression que vous faisiez, tous deux réunis. » Et, Lassalle me l'a dit plus tard, il lui sembla que tout allait bien pour la première fois dans sa vie, qu'il lui avait manqué jusque-là quelque chose, un petit rien indéterminé, pour achever son plein développement, et qu'il avait trouvé, ce soir-là, cet atome indispensable... Nous avions oublié tous deux le monde extérieur qui nous entourait ; nous nous occupions uniquement l'un de l'autre, avec le même enthousiasme...
« Au souper, il se réjouit encore comme un enfant, et montra un véritable transport, au goût sur avec lequel j'appréciai certain bon vin : « Ah ! bravo ! parfait! s'écria- « t-il , j'ai toujours désiré rencontrer une femme qui » aimât, d'un goût exercé, les vins délicats. Nous profite- » rons largement de ma cave. »
« Il est probable qu'on nous regardait avec assez d'étonnement. Je n'en sais rien. Gela m'était indifférent, d'ailleurs. »
A quatre heures du malin, les jeunes gens se décidèrent au départ : « Viens, viens vite » , dit Lassalle en lui mettant son manteau.
« Je ne m'étonnai pas de ce que cet étranger me tutoyât soudain ; je ne m'étonnai pas lorsque, arrivé sur le palier, il me prit dans ses bras comme un enfant et me
fit descendre sans embarras aucun les trois étages de la maison. Je ne m'étonnai même pas d'un fait bien plus remarquable, c'est que ceux qui m'accompagnaient, ces cousins sévères, aux idées quelque peu arriérées, ne s'étonnèrent pas eux-mêmes. »
Il y a certes quelque chose d'extraordinaire dans toutes ces circonstances. Même en supposant dans ce récit quelque exagération due à l'enthousiasme ou aux défaillances de la mémoire d'Hélène, il reste une scène assez frappante pour avoir laissé à Lassalleune impression durable. Pour Hélène, qu'il ramena jusque chez elle, elle décrit en ces termes la sensation qu'elle eut près de lui ce soir-là et qu'elle retrouva depuis lors à chacune de leurs rencontres : « Une angoisse pleine d'aspirations, un resserrement du cœur, une paralysie de la volonté et la crainte vague d'être obligée d'obéir à ses ordres sans le vouloir, un sentiment tel que la somnambule doit l'éprouver sous l'influence de celui qui l'endort, en un mot, un tourment délicieux. »
Janko fut mis, dès le lendemain, au courant de ces événements, par sa très sincère amie. Il répondit, les yeux pleins de larmes : « Si c'est pour ton bonheur, soit. »
La famille d'Hélène finit cependant par être troublée dans sa quiétude, et des mois se passèrent sans qu'une nouvelle entrevue fût possible. Une dame dit un jour devant la jeune fille : « Lassalle est le plus bel homme que j'aie jamais vu. » Le professeur Bœckh ajouta : « Le plus beau, je ne puis en juger, mais c'est le plus spirituel et le plus instruit que j'aie rencontré. » Bœckh était un philologue célèbre, mais il préférait aux relations universitaires l'amitié des artistes et des personnalités excentriques. Lassalle eut recours, pendant la crise qui termina sa vie, au témoignage de cet illustre ami pour attester son
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honorabilité et sa situation dans le monde de la science. Janko continua d'être le confident des infidélités de sa fiancée : «Je n'étais pas habituée, dit-elle, à tenir en bride mes passions et mes sentiments pour faire plaisir aux autres. C'était précisément ce côté sauvage et effréné de mon caractère qui plaisait à tous. Ils l'appelaient le charme irrésistible de ma personne. Il était juste qu'ils en supportassent aussi les côtés désagréables. »
La seconde fois qu'Hélène et Lassalle se retrouvèrent en présence l'un de l'autre, ce fut pendant un concert; ils ne se virent que de loin. Mais ils purent se parler de nouveau pendant une soirée qui les réunit chez l'avocat Holthoff, cet ami qui devait devenir leur confident dans leur aventure d'amour.
Ce fut ce soir-là que Janko se trouva pour la première fois en face de ce rival qu'il était destiné à tuer un jour. « Ainsi, dit Lassalle à la jeune fille, il faut que j'écarte de mon chemin ce jeune prince maure. Il est un des dragons qui gardent mon trésor. » Il s'informa aussi en riant de la façon dont on pouvait séduire Mme de Dœnniges, et Hélène lui conseilla de faire la cour à sa mère : « Pour le père, continua Lassalle, nous en viendrons à bout. On s'entend toujours avec les hommes, surtout quand ils sont intelligents et savants. » Il se trompait étrangement, comme on le verra.
11 raconta aussi ce soir-là un apologue connu, qu'il faut citer, malgré le peu d'intérêt qu'il présente en luimême. Lassalle le donne, en effet, comme la source où il puisa toute son énergie. Hélène voulut le quitter un moment, en lui disant : « Que va-t-on penser, si je ne danse pas du tout et que je cause tout le temps avec vous? — Cela ne peut aller ainsi, répondit-il; qui veut marcher avec Ferdinand Lassalle ne doit pas porter l'àne. —
Qu'est-ce que cela signifie? reprit Hélène étonnée. — C'est une histoire tirée de ma vie, l'histoire ou plutôt l'origine de mon énergie de géant, de ma volonté irrésistible. Au temps où mon père voulait faire de moi un marchand, contre mon gré, l'un de nos amis lui donnait raison, un autre m'approuvait; et tous ces gens firent naître la discorde et l'aigreur entre mon père, ma mère et moi. A cette époque, précisément, tomba entre mes mains un vieux livre de fables, et j'y lus l'histoire d'un vieux grandpère et de son petit-fils qui conduisaient un âne au marché. Ils rencontrent un homme qui s'écrie : « Êtes-vous « bètes ? Vous avez là un âne et vous êtes tous deux à « pied. » Aussitôt, le vieux prend l'enfant et le place sur l'animal, qu'il fait trotter. Un autre passant crie au petit garçon : "Fi! n'as-tu pas honte avec tes jambes agiles de •a faire courir ce vieillard à côté de toi? » Le petit descend, le grand-père monte. Un paysan dit en passant : a Père dénaturé, qui laisse courir son enfant par cette « chaleur! » Le grand-père prend le petit-fils en croupe. Près de la ville, un monsieur à lunettes d'or et à l'air important leur crie : « Fi ! quelle barbarie ! Deux per- « sonnes sur le malheureux grison par cette tempérais ture ! » C'en était trop pour ces braves gens. Ils descendirent tristement, se consultèrent un moment, et enfin, pour satisfaire tout le monde, ils portèrent l'âne sur leurs épaules jusqu'au marché... Je me jurai solennellement que je ne porterais jamais l'âne. »
Peu après, M. de Dœnniges fut mis au courant, par sa belle-mère, de la conduite de sa fille, et il déclara nettement qu'il ne permettrait jamais ce mariage.
Lassalle n'oublia pourtant pas entièrement cette aventure, car il fit demander peu de temps après la photogragraphie d'Hélène. H avait alors le projet de bâtir une
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maison ornée de fresques, et il voulait s'inspirer de cette image pour y faire peindre une Brunehilde.
Plus tard, au mois de mars 1863, Hélène reçut, pour l'anniversaire de sa naissance, une immense corbeille de violettes et de boutons de roses blanches, accompagnée d'un poème anonyme. Mais la feuille de papier à lettres sur laquelle étaient tracés les vers portait le chiffre F. L. Le lendemain, la sœur de Lassalle, Mme de Friedland, que nous avons vue figurer dans son Journal d'enfance, et qui était alors de passage à Berlin, désira faire la connaissance d'Hélène. Elle se montra extrêmement favorable à leur projet de mariage. » Je me suis toujours représenté ainsi la femme de Ferdinand, disait-elle. Vous vous convenez merveilleusement. J'aime cette jeune fille presque autant que mon frère l'aime a , ajoutait-elle.
Les deux jeunes gens se virent une dernière fois ce jour-là et passèrent l'après-midi ensemble dans le cabinet de Holthoff.
Lassalle semblait considérer leurs fiançailles comme une chose accomplie. Mais la vie publique allait commencer pour lui, et l'on sait quelle activité dévorante remplit la dernière année de son existence. D'autre part, Hélène perdit vers cette époque la grand'mère qui l'hébergeait à Berlin et retourna près de son père.
Celui-ci, alors chargé d'affaires de Bavière à Berne, habitait surtout Genève, dont le climat était plus favorable à sa femme.
La jeune fille n'entendit plus parler de Lassalle que par les journaux qui combattaient ses idées. De plus, le jeune Janko deBakowitza vint passer l'hiver de 1864 près d'Hélène. Ses talents de danseur et de musicien, son origine princière lui valurent les plus grands succès mondains, et M. de Dœnniges ressentit bientôt pour lui une affection
toute paternelle. Dans l'esprit du diplomate, Janko était déjà son gendre. C'est assez dire combien les prétentions de Lassalle devaient être mal accueillies. Aux objections que soulevait sa personne allait se joindre, pour les parents d'Hélène, le regret des heureuses combinaisons qu'il dérangeait.
Au commencement de mai 1864, Hélène fut assez souffrante. La convalescence lui laissa une faiblesse nerveuse et une dépression générale presque inquiétantes. Les médecins lui ordonnèrent l'air des hauteurs. Elle trouva bientôt l'occasion de suivre ce conseil. Une jeune dame américaine, Mme Arson, amie des Dœnniges, se rendait avec ses enfants dans l'Oberland bernois. Elle accepta d'emmener Hélène. On était au milieu dejuillet, et Lassalle venait d'arriver à Righi-Kaltbad.
A partir de ce moment, les mémoires écrits de longues années plus tard par Hélène de Rakowitza ne sont plus notre seul guide. Les correspondances publiées par Becker et par l'auteur des Souffi-ances de Lassalle nous apportent les impressions toutes fraîches des acteurs du drame.
Ce fut Hélène qui provoqua leur rencontre en Suisse ; elle s'efforce de prouver que ce fut involontairement. Holthoff lui avait appris, dans une de ses lettres, que Lassalle devait faire une cure au Righi. Mme Arson eut précisément l'idée de faire une excursion dans cette direction, et il est vraisemblable que sa jeune amie fut loin de l'en détourner.
Voici le récit d'Hélène dans ses Mémoires. On pourra le comparer avec la relation écrite par elle à Holthoff, le 28 juillet 1864, et que nous traduirons plus loin. Le mauvais temps força les voyageurs à s'arrêter à Righi- Kaltbad. Ils se mirent à l'abri sous un hangar pour laisser passer l'averse. • -
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« Soudain, dit Hélène, une sorte d'inspiration me passa par la tête, et, sans réfléchir, je demandai à notre guide : « Y a-t-il sur le Righi un établissement pour les « cures de lait? — Sans doute, répondit-il, il y en a même a deux, un à KIosterli, et un ici, à Kaltbad. m
« Il y avait près de moi un petit gamin d'environ huit ans. Je me penchai vers lui et lui demandai : « Dis-moi, « petit, sais-tu s'il y a dans l'établissement des baigneurs u un docteur Lassalle. » Le gamin conserva son expression stupide et répondit : « Oh ! oui. » J'éclatai de rire. J'étais si sûre que ce Suisse aux yeux de ruminant ne m'avait pas comprise, que je poursuivis cette sotte plaisanterie en disant : « Bon! Eh bien, va me le chercher. » L'enfant s'éloigna, et, curieuse de la fin de cette aventure, je me tournai vers mes compagnons, qui ne comprenaient pas l'allemand, pour leur expliquer cette « sotte plaisanterie « . Tous furent curieux de savoir ce que le garçon pourrait bien rapporter, — peut-être un verre d'eau, — peut-être...
« Par tous les dieux de la Grèce, c'est elle » , dit à ce moment une voix de tonnerre, et, d'une façon si inattendue que j'en perdis le souffle, Lassalle se dressa devant moi. »
La reconnaissance fut des plus chaudes. Les amis d'Hélène furent conquis par Lassalle dès le premier moment, et tous ensemble se disposèrent à monter sur le sommet pour assister au lever du soleil.
Hélène rapporte ici une coïncidence extraordinaire. « Sais-tu, lui dit Lassalle, ce que je faisais, lorsque ce garçon m'a crié qu'une magnifique dame voulait me voir? J'écrivais au vieux Bœckh et à Holthoff pour leur demander des lettres d'introduction près de ton père. Ce jeu a assez duré. Il faut une bonne et prompte conclusion. »
Ce fait parait bien improbable, puisque rien n'avait encore reporté sur ce sujet la pensée de Lassalle, alors si préoccupé de toutes façons.
« Avant-hier, écrit-il le 27 à la comtesse de Hatzfeldt, j'écrivais dans ma chambre, — ici, il me faut malheureusement écrire de nouveau, sans interruption tout le jour, du matin au soir, — lorsqu'un jeune garçon, etc. »
Il semble bien qu'il parle ici de la fastidieuse correspondance de l'Association générale, et non pas de lettres dont la rédaction l'eut vivement intéressé. Mais la sincérité d'Hélène ne fait pas de doute en cet endroit, car elle fait le même récit à Holthoff, dans sa lettre du 28 juillet. C'est Lassalle qui se permit vis-à-vis de la jeune fille ce léger mensonge, qui devait lui plaire.
Becker a peut-être trop suspecté la véracité des Mémoires d'Hélène, du moins pendant cette première période de ses rapports avec Lassalle. Elle n'a pas encore à excuser par tous les moyens une conduite qui fut bien légère par la suite. Les lettres à Holthoff, publiées après l'ouvrage de Mlle de Dœnniges et dont elle n'a pu tenir compte pour ne pas se mettre en contradiction avec elle-même (comme elle l'a fait évidemment pour celles imprimées par Becker), nous montrent le récit des Mémoires assez fidèle.
Hélène signale encore entre elle et Lassalle un rapprochement inattendu. C'est la ressemblance frappante des traits de leurs visages. L'examen de leurs portraits ne confirme pas cette circonstance extraordinaire, nous devons l'avouer. Cependant, les compagnons d'Hélène, restés seuls un instant avec elle, tandis que Lassalle préparait sa valise, s'accordèrent à le trouver charmant, et ajoutèrent : « Êtes -vous donc parents? Il vous ressemble étonnam- * ment. »
LA RENCONTRE
Lassalle, qui revenait à ce moment, lui dit aussi :
« Sais-tu qu'on me l'a déjà dit souvent? Le peintre à
qui j'ai donné ta photographie pour s'en inspirer, s'aperçut
en dessinant que nos deux visages ont exactement la
même structure anatomique. »
« Plus tard, continue Hélène, en 1874, j'étais de passage à Breslau pour y donner des représentations. (Breslau est la patrie de Lassalle, et il faut ajouter ici qu'Hélène se voua plus tard au théâtre et se distingua dans les rôles de travesti, comme on va le voir.) Je jouais dans une petite comédie burlesque de Moser, où une scène de déguisement m'amenait à paraître en habits d'homme, et sous la perruque blonde et frisée d'un jeune garçon. Lorsque j'entrai en scène, j'entendis un murmure dans la salle, et on me raconta, après la pièce, que plusieurs amis et quelques parents de Lassalle étaient dans l'auditoire . Ils avaient été presque effrayés de la ressemblance qu'ils avaient trouvée entre moi et Ferdinand, à quatorze ou quinze ans, tel qu'il vivait dans leur souvenir. Si cette ressemblance de traits était réelle, je l'ignore, et n'ai jamais trouvé moimême qu'elle existât. Mais Lassalle y croyait, et s'en réjouissait. «
Dans cette soirée, Lassalle insista pour emmener Hélène en France et l'y épouser sans retard. Elle refusa d'employer dès lors ce moyen extrême, décidée, tant qu'il resterait une lueur d'espoir, à faire accepter son choix par sa famille. Pour les fiançailles avec Janko, Lassalle s'écria qu'il s'en souciait comme d'une « chiquenaude » . « Je te le déclare ici décidément et solennellement, conti- « nua-t-il, n'essaye pas d'appartenir à un autre. Je ne le souf- « frirai pas. Je te réclame comme ma propriété. Je te l'ai « déjà dit une fois et je te le répète, nous sommes l'un à .« l'autre notre destinée. Nous pouvons lutter contre elle ;
& elle nous ramène l'un vers l'autre. Cette journée en « est une nouvelle preuve. »
Pendant cette première soirée de leur réunion, Hélène montrait encore quelque hésitation. « Sans doute, dit-elle, j'aimais et estimais cet homme. Mais il était le premier et le seul à qui je ne me sentisse pas supérieure. 11 me semblait que ma volonté s'évanouissait dans la sienne..: Il prenait possession de moi tout entière, sans réserve, et j'étais habituée jusque-là à ne livrer de moi que ce qui me plaisait. »
Le lendemain, le lever du soleil fut entièrement caché par le brouillard, au grand désespoir de Lassalle. II remarqua à ce moment la pâleur et la toux fréquente d'Hélène, car son court séjour à Berne ne l'avait pas rétablie, et les émotions de la veille l'avaient fatiguée. 11 s'en montra très ému. « Je suspendrai à un clou, dit-il, la « politique et toute cette friperie. Nous irons vivre en « Egypte ou dans l'Inde. Je serai tout à mes livres et à la « science, et je soignerai cette pauvre enfant jusqu'à ce « qu'elle soit tout à fait Brunehilde. »
Dans une longue conversation qu'ils eurent entre eux après le déjeuner du matin, il la pressa davantage encore de lui donner une réponse décisive. Hélène assure qu'elle refusa de le faire en sa présence. Elle sentait sa volonté trop dominée par celle de cet amant impérieux ; elle n'était pas libre. « Car, ajoutait-elle, demandez-moi toute a chose, mais non pas la force de volonté, l'énergie. « Songez que je suis la femme la plus femme de l'univers (1), « c'est-à-dire irresponsable, et capricieuse et fille! »
Ils abordèrent aussi le sujet brûlant des sentiments de la comtesse Hatzfeldt au sujet de leur mariage. C'est un
(1) Nous imprimerons en italique les mots qui sont écrits en français, dans le texte des lettres et des passages dont nous donnerons la traduction.
LA RENCONTRE
des points les plus difficiles à éclaircir dans cette triste histoire. Les deux écrivains qui nous fournissent les témoignages les plus importants, Hélène de Rakowitza et Bernard Becker, sont devenus tous deux, pour des raisons diverses, les ennemis personnels de la comtesse. La première, parce qu'elle sentit bientôt combien la vieille amie de Lassalle jugeait d'un œil clairvoyant leur projet déraisonnable. (Elle se trompa pourtant, à notre avis, sur les motifs qui déterminèrent la condamnation prononcée par la comtesse.) Le second, parce qu'il se heurta à la volonté de la comtesse, qui protégeait la mémoire de son ami contre des révélations trop sincères. Nous avons vu qu'elle ne réussit pas à empêcher la publication des papiers qu'elle avait confiés un instant à Becker, et dont il avait pris copie pendant ce temps. Cet abus de confiance fit naitre des démêlés qui valurent à la comtesse la haine de son confident indélicat. Aussi Hélène et Becker s'efforcent-ils à l'envi de mettre en évidence la jalousie sénile de cette femme égoïste, les obstacles qu'elle apporta au bonheur de son ami.
Nous croyons, et tous ceux qui, de sang-froid, examineront les pièces de ce procès, penseront comme nous, qu'en effet la comtesse fut opposée, au fond de l'àme, au projet inattendu de son ami et à sa soudaine détermination. Lassalle semble en avoir éprouvé le pressentiment. En lui écrivant, le 27 juillet, il lui parle de la visite d'Hélène comme d'un incident sans importance. S'il va se rendre près de la jeune fille à Genève, « c'est, dit-il; qu'une politesse en vaut une autre » .
A Hélène il disait, le 26 : « La comtesse se sentira, ii tout d'abord, opposée à mon mariage avec une jeune « fille distinguée et placée sur le même niveau intellec- « tuel que nous. Cela est humain, féminin, naturel même.
« Mais, quand elle te connaîtra, elle t'adorera et tu là « payeras de la même affection, parce qu'elle est ma « seconde mère... Tu ne la connais pas. La bonne com- « tesse ne désire pas d'autre bonheur que de me voir « heureux. »
Nous pensons qu'Hélène, probablement sincère en cet endroit, nous donne la véritable expression de la pensée de Lassalle, et aussi des sentiments réels de la comtesse. La jalousie, si elle avait jamais existé, était remplacée par une affection quasi maternelle, dans le cœur de cette femme de soixante ans. Seulement, malgré la situation fausse où l'avaient placée les aventures de sa jeunesse, malgré le contact de la société assez mêlée dans laquelle elle vivait depuis lors, son expérience du monde, sa grande intelligence, les différents milieux qu'elle avait traversés et étudiés, enfin et surtout le sang-froid qu'elle seule pouvait apporter dans son appréciation, lui donnaient une grande supériorité de jugement sur Lassalle, dans cette circonstance. Elle ne croyait pas que cette union pût apporter le bonheur à son ami. Elle avait jugé l'entourage cosmopolite et malsain dans lequel avait grandi Mlle de Dœnniges, le décousu, la licence même de son éducation négligée, la légèreté et la coquetterie de son caractère d'enfant gâtée. Elle connaissait assez Lassalle pour savoir qu'il était peu fait pour le mariage, qu'à ce moment sa situation politique presque désespérée réclamait tout son temps et toutes ses forces. Il faut admirer, à notre avis, la modération que cette femme de tête mit dans ses avertissements et le soin qu'elle prit de ne pas heurter de front son:impétueux ami. Elle espérait que le temps et les événements lui montreraient assez à quel point il faisait fausse route. Les événements répondirent à son attente, mais le temps manqua pour la gué-
LA RENCONTRE. 225
rison de Lassalle. Son état d'excitation nerveuse, et surtout le hasard fatal du coup de pistolet de Janko, mirent à néant la diplomatie de cette femme, qui d'ailleurs ne se montra pas habile jusqu'au bout.
Lassalle aborda encore, dans cette conversation matinale, la question de religion, qui le séparait d'Hélène. Exigerait-elle une conversion? Elle le rassura bien vite. h Pour rien au monde, répondit-elle; je crois trop peu moi-même pour me préoccuper d'une question de religion... Mes amis me nomment la Grecque, parce que je crois volontiers à beaucoup de dieux, très difficilement à un seul. »
« En est-il de même en amour? » demanda Lassalle en riant. La question m'amusa, dit-elle, bien qu'elle touchât un point sensible, et je répondis sincèrement : « Oui ! Jusqu'ici, du moins, un seul homme ne m'a jamais suffi. À un seul, j'avais toujours trop à redire; et, depuis mon premier amour, qui alla à un officier de l'armée russe, toujours j'aurais volontiers façonné un seul homme avec deux ou trois autres. Comme c'était impossible, j'ai le plus souvent partagé ma provision d'amour. — Gela ne fait rien, dit Lassalle riant aux éclats, moi-même je n'ai pas vécu comme un saint, et je ne demande pas plus à ma femme que je n'apporte de mon côté. Seulement, je dois réclamer qu'il en soit autrement à partir d'aujourd'hui. »
Il empêcha même Hélène de confesser ce qu'elle nomme « ses crimes contre la très sainte morale allemande » .
Sans tenir compte des instances de Lassalle, MmeArson insista pour repartir avec Hélène, malgré le temps pluvieux et froid. Arrivés à Kaltbad, les jeunes gens se séparèrent. Lassalle prit les mains d'Hélène et les embrassa avec passion, en disant : « Maintenant, adieu pour un ii temps bien court, mon bonheur adoré. Sois prudente
« et forte. Tu es bonne comme un enfant, mais aussi
« sans volonté comme un enfant. Oh! si je pouvais
« verser dans ces veines bleues une goutte seulement de
h ma volonté de géant, de mon énergie de titan! Serre
« mes mains. Peut-être cela réussira-t-il par magnétisme.
« Je veux. Il faut que tu veuilles. Gomme je te l'ai dit, ta
« tâche sera facile. Dis-moi seulement un « oui » raison-
« nable et indépendant, etye me charge du reste. »
LES FIANÇAILLES
Tandis qu'elle descendait seule la pente de Righi, Hélène raconte que le souvenir de Janko lui revint et lui causa une douleur poignante. « Je savais que ma décision serait un coup mortel pour lui... Je connaissais toute la profondeur de son amour. J'avais tant fait pour l'attacher à 'moi, que je ne pouvais le rejeter d'un cœur léger. »
Quelles raisons firent taire la voix de sa conscience? Elle ne les donne pas au lecteur. Ce qui est certain, c'est qu'au bas de la côte, sa résolution était prise. « Ferdinand for ever » , s'écria-t-elle. Ce foi- eue?- allait durer une quinzaine de jours.
Pendant cette journée du 26, Lassalle dut se livrer entièrement à l'ivresse de son espoir d'amour. 11 accabla son amie de lettres et de télégrammes, qu'elle trouva à chaque étape de sa route. Elle vit encore deux dépêches sur sa table en rentrant chez elle.
Elle assure qu'elle s'imposa courageusement, dès ce premier moment, la tâche la plus pénible ; elle se décida à mettre son fiancé Janko au courant des événements qui venaient de se passer. Elle lui cita ces vers de Geibel.
Lorsque la foudre l'allume en le frappant, Maudiras-tu le bûcher parce qu'il s'enflamme? J'éprouvai le même choc tout-puissant, Lorsque Sieyfried s'approcha.
Plus elle écrivait, plus elle sentait qu'elle avait dans ce jeune cœur son seul ami véritable. Elle termina en lui déclarant qu'elle prévoyait l'opposition de ses parents, et que, en ce cas, malgré la terrible douleur qu'elle allait lui causer, elle comptait sur son aide, s'il le fallait, pour accomplir son projet.
« Après avoir achevé, dit-elle, cet écrit, mélange d'un égoïsme merveilleux et d'une sincère pitié, j'écrivis la lettre décisive à Ferdinand, mon aigle royal, comme je le nommais, à cause de ses yeux si particuliers, tout semblables à ceux de l'aigle. »
Voici une partie de cette lettre, qui a été publiée en entier par Becker.
« Wabern, mardi soir, 26 juillet.
» Dois-je commencer par vous remercier pour les chères lignes que j'ai reçues au moment où je mettais le pied sur le pont du bateau? Dois-je vous dire combien le chemin m'a paru long et pénible de Kaltbad à Waeggis?Non, vous le savez, vous savez que je me suis réjouie de votre court message, que mon cœur a battu plus fort en lisant l'expression de vos tendres soucis pour ma santé. Vous savez encore que j'avais été gâtée sur ce chemin parcouru d'une façon si charmante, hier soir et ce matin, si gâtée que ma solitude me pesait.
» Je n'ai pu céder à votre vœu, parce que je suis comme vous le dites, mon ami, sans volonté comme un enfant. Mais cette fois, ami Satan (1), l'enfant vous montrera qu'elle se ressent de sa liaison diabolique, que votre puis-
(1) Hélène donnait ce nom à Lassalle, et se glorifiait d'être surnommée elle-même « l'enfant du diable » . Si ces gentillesses nous paraissent aujourd'hui d'un goût douteux, il faut se souvenir que le satanisme a été une mode en littérature, au temps de Baudelaire et de Barbey d'Aurevilly.
LES FIANÇAILLES
sance démoniaque a enfin agi sur elle, que sa nature se réveille de son sommeil, qu'une goutte de votre sang satanique a passé dans ses veines, y portant la force et le désir de vivre.
« Lorsque je vous quittai, et que vos lèvres touchèrent ma main pour la dernière fois, je me dis que, avant d'avoir quitté Wrcggis, ma résolution devait être prise pour la vie. Eh bien, c'est fait.
h Vous savez donc maintenant avec votre belle et magnifique intelligence, avec votre vanité grandiose, mais qui me plait, les termes de ma résolution. Je veux être votre femme, et je le serai.
ii Vous m'avez dit, hier soir : « Prononcez seulement « un oui raisonnable et indépendant, et je me charge du » reste. » Eh, voici mon oui. Chargez-vous donc du reste.
ii Pourtant, j'y mets quelques conditions, et les voilà. Je veux, — songez-y, l'enfant dit : Je veux, — je veux donc que nous essayions tout, tout ce que peuvent nos forces, — et vos forces sont si immenses, mon bel et satanique ami, — pour atteindre notre but d'une manière convenable et raisonnable. Vous viendrez nous voir; nous essayerons de vous gagner mes parents et d'obtenir ainsi leur consentement. S'ils sont et demeurent inexorables, après que nous aurons fait tout ce qui est en notre pouvoir, eh bien, alors, tant pis ! l'Egypte nous reste. Voilà ma première condition. Voici la seconde. Je veux et désire que toute l'affaire aille le plus vite possible. Car je puis bien supporter, sans être très malade, le brouillard et 1 a pluie de ce matin ; mais beaucoup de journées aussi émouvantes, beaucoup de situations d'esprit aussi indécises et aussi pénibles que celles que j'ai déjà traversées à cause de nos projets, cela, mon ami, mes nerfs ne le supporteront pas.
a J'ai encore une autre raison pour désirer quelque hâte. Je ne veux pas que chacun parle de nous et donne son opinion sur une situation qui ne regarde que nous. Ce serait m'exposer à une série de scènes qu'il vaut beaucoup mieux éviter. Une fois la chose terminée , à notre satisfaction, on peut ouvrir la bouche et les yeux aussi grands qu'on voudra, car je vous aurai, Ferdinand, pour appui et soutien, et je ne me moque pas mal du reste du monde.
« Les obstacles que nous aurons à surmonter sont très grands, gigantesques, je le sais. Mais notre but aussi est grand ; et vous avez un esprit de géant qui, avec l'aide de Dieu, réduira les rochers en sable et en poussière, de sorte que mon souffle, si faible, suffira à les écarter du chemin.
« Il me reste à traiter le point le plus difficile. Il me faut tuer froidement un cœur fidèle, qui s'est donné à moi d'un amour véritable. Il me faut anéantir, avec un égoïsme impitoyable, un beau rêve de jeunesse qui, réalisé, devait faire le bonheur, le bonheur pour la vie, d'un noble caractère. Croyez-moi, cela m'est effroyablement difficile. Mais, je le veux maintenant, et, pour vous, je veux, je veux aller jusqu'à devenir cruelle.
« Écrivez-moi tout de suite, aussitôt que possible. Car, lorsque je saurai exactement vos plans et votre ferme résolution, lorsque j'aurai reçu les ordres et les vœux de mon seigneur et maître, alors, seulement, je pourrai commencer à exécuter mes propres plans. »
Après quelques détails insignifiants, Hélène ajoute :
« Car, vous le savez, l'ami Holthoff, il faut l'avoir pour nous , avec nous , et , si c'est possible , près de nous. »
Nous allons traduire les deux lettres très intéressantes
LES FIANÇAILLES
qu'Hélène adressa de Wabern, le 28 et le 29 juillet, à cet ami dont elle souhaite si ardemment l'assistance :
« Wabern, le 28 juillet 1864.
ii Où commencer, où finir avec tout ce que j'ai à vous dire aujourd'hui? Mon cher petit papa(l) aimé, lorsque, il y a une heure, vous étiez assis pour écrire dans votre chambre ou ailleurs, tranquille et de bonne humeur, vous ne pensiez pas que vous tiendriez bientôt entre vos belles mains une lettre qui vous donnera du souci et du tourment. Oui , le moment est venu où votre enfant a besoin de vous. Oh! mon ami, aidez-moi, conseillez-moi, ingéniez-vous, aidez votre pauvre enfant. Mais, par où commencer pour vous dire tout ce que j'ai sur le cœur, tout ce que je dois vous dire? Car, il n'y a que vous qui puissiez prendre notre parti et nous être de quelque secours. Oh! Dieu, je devrais écrire et raconter tranquillement, raisonnablement, et je suis si agitée et si anxieuse! Oh! si vous étiez ici, si je pouvais saisir vos deux mains et vous regarder de mes yeux suppliants, vous prier de ma voix la plus douce : « Papa, à l'aide, s'il vous » plait! à l'aide, s'il vous plaît! La pauvre petite fille a si » besoin de l'aide, du conseil et de l'appui de son père « chéri! » Alors, vous consentiriez à m'assister, car vous verriez qu'il n'y a plus autre chose de possible que d'aller en avant. Nous ne pouvons plus reculer.
« Je viens donc aujourd'hui vers vous, comme vers mon papa qui aime sa petite fille avec indulgence, comme vers mon ami qui m'a promis jadis de tout faire pour sa petite amie, comme aussi vers M. l'avocat, qui secondera sa cliente de ses conseils et de ses actes.
'JM
(1) Hélène donnait ce nom d'amitié à Holthoff.
u Pressentez-vous maintenant, papa, de qui, de quoi il est question? Ah! oui, vous avez raison. Il nous a déjà donné bien du tracas dans notre vie , à vous et à moi ; mais, croyez-le, à moi, à moi tellement davantage!
u Cette fois, c'est sérieux, et c'est pourquoi je veux vous raconter tout, raisonnablement et avec ordre, pour que vous ne croyiez pas que votre petite fille est devenue cette fois tout à fait folle.
« Donc, premièrement : le grand roman de ma vie est arrivé à sa conclusion, et votre enfant veut être et sera le plus tôt possible Mme Lassalle. C'est une terrible résolution. Car je ne sais que trop bien ce qu'elle renferme et ce qu'elle entraîne. Mais, à présent, cela doit être, je le veux, je sens que Dieu le veut. Cela est écrit d'avance, et l'homme n'échappe pas à son destin.
« Il me reste à surmonter des obstacles nombreux, gigantesques. J'y parviendrai. Mais une seule chose est effroyable, une seule chose me brise le cœur. Pour l'accomplir, le courage me manque presque. C'est de briser le cœur de mon pauvre ami Janko, c'est de détruire un rêve de jeunesse qui forme son unique et souverain bonheur. Mais, maintenant, maintenant que je sens l'aiguillon de la nécessité, que je vois mon avenir et mon destin dans le seul Lassalle , et dans nul autre , maintenant Dieu (1) me donnera la force de vaincre mon propre cœur et d'être coupable envers Janko. Ah ! combien immensément coupable et cruelle !
« Je ne sais si je puis vous prier de m'aider à soutenir Janko dans ce moment difficile. Il n'a personne que moi
(1) On remarquera, ici et plus loin, combien Hélène invoque fréquemment ce Dieu qu'elle prétend, dans ses Mémoires, avoir renié l'avant-veille, pendant sa conversation avec Lassalle.
LES FIANÇAILLES
pour l'aimer et le protéger, et je suis contrainte de l'abandonner.
« Oh ! comme il me méprisera ; et, à son point de vue, je dois, en effet, lui sembler méprisable. Car il ne sait pas et ne saurait comprendre quel pouvoir étrange, quelle puissance démoniaque Ferdinand Lassalle exerce sur ma volonté. Vous le savez, vous. Vous me comprendrez et vous me donnerez raison si je vous dis : J'estime et j'aime trop Janko pour l'épouser avec le sentiment que j'ai dans le cœur pour Lassalle. Car, tôt ou tard, j'abandonnerais le premier pour le second. Mieux vaut trop tôt que trop tard. Ainsi, du moins , Janko ne sera pas rendu ridicule aux yeux du monde. Ainsi, il sera malheureux, mais non pas déshonoré. Lassalle m'a juré ceci (et vous savez qu'il est homme à accomplir ses volontés) : « Vous « devez m'appartenir, ou aujourd'hui comme un ange, « ou, un jour, comme un démon. » Je sens qu'd a raison. Je sais que Dieu nous a destinés l'un à l'autre, et j'ai pris cette pénible résolution.
« 11 a appris ce matin ma volonté. Depuis hier soir, j'ai reçu de mon satanique ami et seigneur quatre dépêches télégraphiques, et je l'attends demain soir, ici, dans ce petit village où je suis avec une amie fidèle et chère. Comme lui, et comme moi, elle a constaté que je ne puis faire autre chose que de m'incliner devant mon destin et d'accepter de la main de Dieu, comme par une prédestination, cet avenir contre lequel j'ai tant lutté depuis un an et demi. Vous êtes témoin que, pendant tout ce temps, j'ai combattu contre mon propre cœur, et plus encore contre mon esprit. Vous savez que j'aurais agi volontiers d'après le désir de mes parents. Mais vous savez aussi que toujours et toujours mon intérêt pour lui a tout emporté.
» Apprenez donc maintenant comment les choses se sont passées. Vous savez que je suis ici pour ma santé. Le hasard, ou plutôt la Providence a voulu que mon amie dût aller dans ce petit village près de Berne, pour un de ses enfants malades. Nous sommes ici avec quelques autres familles américaines agréables. Mais, au bout de quelques jours , nous commençâmes pourtant à nous ennuyer un peu. Comme je revenais d'une promenade, on m'annonça que nous partirions le lendemain matin — c'était le lundi 25 — pour Lucerne, et, de là, pour le Righi. Si vous vous en souvenez, cher papa, vous m'avez écrit, il y a quelques semaines, que Lassalle ferait sans doute une cure de lait quelque part sur le Righi. Notre Murray — car je n'ai autour de moi que des Anglais — m'a appris que l'on ne fait de cure de lait que sur le Righi-Scheideck. Je racontai alors à ces dames que j'avais là un ami que j'aimerais à voir. Je fus loyale, comme toujours, et je confiai à mon amie toute l'histoire.
« A Wseggis, on nous dit que nous ne pouvions arriver à Scheideck. C'est trop loin : la route est trop mauvaise. Si j'étais triste? Je n'ai pas besoin de vous le dire. J'arrivai donc assez mélancolique à Kaltbad. Vous savez qu'il y est, donc que je l'y trouvai.
« Faut-il vous décrire sa joie ou plutôt notre joie et notre étonnement? Non. Moi-même, je n'en puis parler; mais mes compagnons prétendent qu'ils n'ont jamais rien vu de plus remarquable.
« Nous montâmes à Righi-Kulm, et je n'ai pas besoin de vous dire qu'il vint avec nous. Mme Arson assure queses pieds touchaient à peine la terre, et que c'est étonnant qu'il reste une goutte de moi, car il me buvait des yeux. Je n'ai pas besoin de vous apprendre ce que nous avons, dit. 11 m'annonça que sa résolution était toujours la.
LES FIANÇAILLES
même. Il me conjura de lui répondre un petit oui. Mais je fus forte tant que je fus près de lui. Enfin, il ne put se contenir, et ajouta, parmi beaucoup d'autres choses, en me pressant la main : « Oh ! si je pouvais verser dans ces
« veines une goutte de mon sang pour vous donner vie et
„ volonté ! Car vous êtes bonne comme un enfant, mais
c aussi sans volonté, comme un enfant. »
« Alors, il m'a semblé que son vœu était réalisé, que, de sa volonté de géant, quelque chose passait dans mon âme, et je me suis dit : « Avant de quitter Wa-ggis, ma
« résolution sera prise. »
b A Kaltbad, nous nous quittâmes avec un : « Au
a revoir, bientôt. »
,. Je n'oublierai jamais ma descente jusqu'à Wteggis. J'ai péniblement lutté, beaucoup souffert, mais Dieu m'a aidée. Lorsque je descendis de cheval à Wteggis et que, un instant après, je reçus une lettre de lui, dans laquelle il me conjurait de ne pas traverser le lac, parce qu'il craignait pour ma santé par cet affreux temps, je sus alors dans quelle voie je devais chercher ma destinée. Si vous l'aviez vu, si vous aviez vu avec quelle sollicitude et quelle douceur touchante il s'est préoccupé de moi et de ma santé durant ces deux jours, vous eussiez à peine reconnu votre égoïste ami. »
« Vendredi 29 juillet.
.. Hier, je fus interrompue par une lettre de mon impétueux ami. Elle me donna trop à penser pour que je pusse retrouver ensuite le calme nécessaire pour parler raisonnablement. Dieu sait comment tout cela finira. Je ne vous enverrai cette lettre que quand il sera ici. Car je l'attends ce soir, au plus tard demain, et alors j'aurai
peut-être beaucoup à ajouter. Maintenant, je reprends où j'en étais restée hier.
a Lorsque je rentrai, mardi soir, à Wabern, je lui écrivis ma résolution et mes conditions. Écoutez si vous trouvez celles-ci raisonnables. Je demande d'abord que tous deux, mais surtout Lassalle, nous tentions l'impossible pour fléchir mes parents, pour obtenir leur consentement, afin que toute cette histoire se termine raisonnablement et convenablement (ce sont mes propres expressions). Après que nous aurons d'abord essayé tout ce qui est en notre pouvoir pour les fléchir, et que nous aurons échoué, eh bien, alors, tant pis pou?- eux !
« Il nous restera toujours l'Egypte. Son rêve est, en effet, de m'emmener en Egypte, et il prétend que vous êtes d'accord avec lui là-dessus.
« Voici maintenant ma seconde condition. C'est que, une fois commencée, toute l'affaire marche aussi vite que possible, et cela pour deux raisons. D'abord, à cause de Janko, mais Lassalle ignore ce motif. Ensuite, pour le motif que je lui ai donné ; parce que je ne veux pas que tout le monde parle de notre affaire, qui ne regarde que nous, et qu'on ne peut voir que du mauvais côté. Cela nous attirerait une foule de scènes désagréables que nous pouvons aussi bien éviter, et que ma santé, déjà très ébranlée sans cela, que mes nerfs très affaiblis par ces dernières journées ne pourraient pas supporter.
a Acceptera-t-il cette condition ? Dieu le sait.
« J'avais reçu trois dépêches de lui avant qu'il eût ma lettre; la quatrième contient sa réponse. Elle est courte :
« Lettre reçue. Bravissimo ! Je serai près de vous le 29 « au soir, le 30 au plus tard. »
« Il me dit encore qu'il compte m'accompagner à
LES FIANÇAILLES
Genève, mais, cela, je ne le veux à aucun prix. Il sera difficile de contenir le démon (I) de sa volonté. Mais il le faut, et peut-être aurai-je assez de pouvoir sur lui pour briser jusqu'à cette volonté de fer.
« La comtesse est à Wildbad, mais il veut que je fasse sa connaissance, et je crois qu'il la fera venir d'un jour à U autre.
« mon cher papa, si vous étiez ici! Je suis si immensément seule! J'ai tout contre moi, et je dois pourtant marcher à mon but. Les miens, cependant, ne savent rien de tout cela. Ils ignorent même que j'aie vu Lassalle au Righi. Le mieux, je crois, c'est que nous les prenions par surprise, pour ainsi dire. Le tout doit être une sorte de coup d'État.
r Oh ! si vous saviez combien il m'est pénible de m'élever contre toute ma famille, contre tout ce que j'aime et respecte! Mais, vous le voyez, c'est impossible autrement. Tout m'indique qu'il doit en être ainsi. Repassez le cours des événements. Je ne parle pas de ce qui s'est passé, il y a un an, mais seulement d'à présent. Pourquoi ai-je été assez souffrante pour que le médecin m'ordonne un changement d'air? Pourquoi fut-ce précisément avec une amie, parce que mes parents ne pouvaient m'accompagner ? Pourquoi cette amie eut-elle la pensée d'une excursion au Righi, et non pas dans l'Oberland bernois ? Pourquoi Lassalle était-il à Kaltbad plutôt qu'à Scheideck? Pourquoi avons-nous pris pour monter le chemin le plus rude, au lieu de passer par Kussnacht etGersau? Pourquoi était-il là, lui qui n'est jamais chez lui, à ce qu'il dit? Pourquoi voulait-il précisément, à cet instant, vous écrire au sujet de la fameuse lettre d'intro-
(1) Le mot allemand « Dœmon » a plutôt le sens grec de divinité ou de génie familier.
duction (1) ? Enfin, vous le voyez comme moi, petit papa. Cela devait être, et cela sera.
« Pour ce qui résultera en fait de sa visite chez nous, Dieu le sait, comme aussi ce que nous ferons, lui et moi, pour arriver au but. Oh ! si vous étiez là ! Si vous étiez à mes côtés pour me conseiller avec votre belle amitié, qui ne connaît ni veille ni lendemain ! Mais je suis seule, tout entière en sa puissance démoniaque ! Cela me fait tant de peine d'affliger mes parents! Mais il n'est plus question de regarder en arrière. Il faut marcher en avant, quand même la route passerait sur des cœurs déchirés et sanglants.
« Si vous étiez ici ou au moins dans le voisinage, vous pourriez me dire si vous ne comptez rien faire pour votre pauvre enfant, et aussi ce qu'on peut faire contre nous, jusqu'où je puis m'avancer, et enfin ce que nous pouvons pour nous-mêmes.
« J'ai vingt et un ans. Je me crois donc majeure d'après la loi bavaroise ; mais je ne sais rien de plus.
« Si les choses vont au point qu'il ne nous reste d'autre ressource qu'un enlèvement, que peut-on contre nous ? et qui sera de notre parti, excepté la comtesse? Je voudrais savoir tout cela et tant d'autres choses. Mais il me faut vous dire adieu, pour aujourd'hui. Je dois écrire, avant son arrivée, la terrible lettre à mon pauvre cher Janko (2). Dieu sait, Dieu m'est témoin que j'aimerais bien mieux recevoir une semblable lettre que d'être contrainte de faire naître la souffrance qu'elle apporte avec elle. Adieu pour aujourd'hui, mon ami. Donnez-moi vite
(1) Lassalle voulait obtenir par l'entremise d'HoIthoff une lettre d'introduction du célèbre philologue Bœckh auprès de M. de Dœnniges.
(2) On voit que la lettre à Janko n'était pas encore écrite le 29 à midi. — Hélène dit dans ses Mémoires qu'elle l'écrivit le 26, aussitôt après sa rentrée à Wabern, avant sa lettre décisive à Lassalle.
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une réponse. Dites-moi que vous aimez aussi votre enfant qui vous aime tant. J'ai si besoin de votre amitié ! Ditesmoi si vous pourrez venir, et croyez, en tout cas, à l'affection et à la gratitude constante et sans bornes de votre
« Petite fille.
« A une heure et demie, encore une dépèche du tourbillon. Il sera ici, ce soir, à six heures. »
Cette seconde partie de la lettre encore touchante par sa sincérité est plus confuse que la première. Hélène se répète davantage. Cette organisation nerveuse, surexcitée, passait sans transition de l'hésitation à la fermeté, et de l'anxiété à la confiance. Disposition dangereuse dont son fiancé ne tint pas assez de compte, malgré les avertissements de la jeune fille. Chez Lassalle, la fatigue des nerfs n'affaiblissait pas la volonté, mais plutôt la clairvoyance et la vision nette des obstacles. Le résultat inverse se produisait chez Hélène ; c'était la volonté qui faiblissait. "Vous jugez trop les autres d'après vous-même » , disait avec raison la comtesse à son ami.
Nous avons porté un jugement sévère sur le caractère de Mlle de Dœnniges. Mais il est certain que ces trois lettres, écrites au moment le plus décisif de sa vie, lui font honneur. On sent qu'à ce moment une passion véritable l'anime; et son amour indue aussi heureusement sur ses sentiments que sur leur expression, dont l'émotion est communicative. Elle apparaît autre et meilleure au fond qu'elle ne se peint dans ses confessions, écrites beaucoup plus tard, après une vie accidentée. Ces ligues permettent de s'expliquer une pbrase de Lassalle, qui surprendrait après la seule lecture des Mémoires : «Tues bonne comme un enfant. »
C'est aussi l'occasion de dire quelques mots du rôle de Holthoff, ce confident des deux jeunes gens. Il est certain qu'il se montra fort réservé, à ce moment, en présence d'un projet qu'il avait paru encourager auparavant. On est allé jusqu'à l'accuser de trahison envers Lassalle. — Mais il faut songer que la situation morale de celui-ci avait singulièrement changé depuis une année, depuis le moment où Holthoff semblait appuyer ses intentions de mariage.
Devenu le chef d'un parti aux idées presque subversives, sous le coup de plusieurs condamnations, il apportait dès lors à une femme la perspective d'un avenir peu engageant. Holthoff, comme la comtesse, se rappela sans doute que ce mariage avait été repoussé parles parents de la jeune fille pendant cette période paisible où Lassalle brillait dans les salons de Berlin. Comment un homme en place, une créature des faveurs royales tel que M. de Dœnniges eût-il accepté pour gendre cet ennemi de la bourgeoisie, ce révolutionnaire militant qu'il avait repoussé alors qu'on voyait surtout en lui un savant et un homme d'esprit? Ceux-là mêmes qui aidèrent Lassalle jusqu'au bout ont pu être accusés de tiédeur. C'est qu'il fallait être aveugle comme deux amoureux pour fermer les yeux aux raisons évidentes qui rendaient impossible entre eux une union régulière et acceptée de tous. Hélène fut détrompée la première. Au contraire, la «vanité grandiose» de Lassalle l'empêcha jusqu'à la fin de l'être, ou du moins de convenir qu'il l'était.
Pourtant, comme s'il avait dès lors le sentiment de la légèreté de sa conduite, ce fut en termes assez vagues qu'il rendit compte à la comtesse, le 27 juillet, des événements accomplis pendant les deux journées précédentes. Dans cette lettre, il expose qu'il a des moyens pour retar-
LES FIANÇAILLES. 241
der, en tout cas, son emprisonnement jusqu'au mois de décembre, et peut-être plus longtemps. Il donne rendezvous à la comtesse sur le lac de Genève, sans lui en dire la raison. — On sait qu'il avait le projet de faire la conquête des parents Dœnniges. — Après avoir raconté brièvement la visite d'Hélène, il annonce l'intention de faire un petit voyage avec elle et ses amis pour se désennuyer, ou, en tout cas, d'aller la rejoindre quelques jours à Berne.
Dès le lendemain 28 juillet, ayant reçu la lettre décisive d'Hélène, Lassalle croit pouvoiraller plus loin dans ses confidences, vis-à-vis de sa vieille amie. Après de longs détails juridiques au sujet de son procès de Dusseldorf, il continue en ces termes, qui se ressentent de la nouvelle et joyeuse disposition de son humeur :
« Donc, hier soir, à sept heures moins le quart, je vous » écrivais avec ardeur, lorsque je tournai par hasard mes « regards vers la fenêtre, et voyez ! J'aperçois le brouil- « lard et les nuages qui tombent. Les montagnes s'en déa gagent, puissantes et éclatantes. — Il n'était plus pos- « sible d'atteindre le sommet, mais je fermai ma lettreen o toute hâte, et courus au Kœnzli, à quinze minutes d'ici. « De là, l'on a, sinon la même vue qu'au sommet, du « moins un extraordinaire et magnifique horizon, toute la « chaîne depuis Toedi jusqu'au Gespaltenhorn, par cono séquent, Uri-Rothstock, Weisstock, toutes les monta- « gnes de Berne.
« Rarement j'ai vu les montagnes si belles, rarement « j'ai contemplé un si beau coucher de soleil. L'Eiger « semblait brûler d'un feu léger. Longtemps encore après « la disparition du soleil, je ne pouvais m'arracher à ce « spectacle. Et, ce matin, le même beau temps. Toutes « mes souffrances sont presque effacées. Combienl'homme
oublie vite ce qui l'accablait! Je suis joyeux, plein de vie et de force, comme si je n'avais pas passé dix jours dans la pluiela plus épaisse et dans un froid brouillard impénétrable. J'en ai fini également avec ma terririble correspondance, pour l'Association, — j'ai envoyé bier et aujourd'hui à Berlin, en lettres et en instructions, soixante-seize pages finement écrites, et je respire plus librement.
« Gomme vous me comprenez mal, lorsque vous écrivez : « Ne pouvez-vous vous contenter quelque temps de la science, de l'amitié, et de la belle nature. »
« Ah ! combien vous êtes peu au fait avec moi ! Je ne désire rien plus ardemment qu'être débarrassé de toute cette politique, et me retirer au sein de la science, de l'amitié et de la nature. Je suis fatigué et rassasié de la politique. Certes, je m'enflammerais pour elle aussi passionnément que tout autre, si des événements sérieux se présentaient, ou bien si j'avais le pouvoir, ou si j'apercevais, du moins, quelque moyen de le conquérir, — un moyen qui fût digne de moi, — car, sans le souverain pouvoir, on ne peut rien faire. — Pour des jeux d'enfants, je suis trop vieux et trop grand.
« C'est pourquoi j'ai accepté très à contre-cœur cette présidence. Je n'ai cédé qu'à vos instances. Si j'en étais délivré, ce serait le moment de me résoudre à aller à Naples avec vous. Mais comment en être délivré? Car les événements, je le crains, se dérouleront lentement, très lentement, et mon âme brûlante ne se plait pas à ces maladies d'enfants, à ces lents progrès. — La politique, c'est l'action actuelle, instantanée. — Pour le reste, on peut y travailler tout autant parla science.
« J'essayerai d'exercer à Hambourg une pression sur les événements. Mais, jusqu'à quel point cela réussira-
HP
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t-il? Je ne puis le prédire, et je ne m'en promets pas beaucoup moi-même. Ah! si je pouvais me retirer... J'en étais là de ma lettre, quand j'en reçus une d'Hélène, une lettre extrêmement grave. La chose devient sérieuse, très sérieuse, et l'importance de cet événement vient replacer un poids sur ma poitrine. Pourtant.... d'une part, je ne puis reculer, et de l'autre, je ne sais vraiment pas pourquoi je reculerais.
ii C'est une belle personne. Son individualité en fait la seule femme qui me plaise et me convienne, la seule que vous-même trouveriez convenable. Donc, en avant, passons le Rubicon. C'est le chemin du bonheur; pour vous aussi, bonne comtesse, au moins autant que pour moi.
« Voilà donc, en outre, dans une situation déjà si compliquée, une immense complication. Je suis vraiment curieux de savoir comment je me tirerai de tout cela. De même, lorsque je dirigeais vos procès, j'avais souvent cette curiosité objective, impersonnelle (comme à la lecture d'un roman), de voir comment je pourrais [bien nous tirer de ce pas, vous et moi.
« Allons! La force d'autrefois est encore là, et aussi le bonheur d'autrefois. Je conduirai tout brillament au succès. — Mais, ne pas vous avoir près de moi pour causer et délibérer avec vous dans cette complication grave, cela, je dois l'avouer, me trouble fort. « Cependant, terminez bien tranquillement votre cure. Mon projet le plus prochain est de partir, probablement demain matin, pour Berne, ou pour Wabern, où Hélène est avec son amie. Je vous télégraphirai dans ce cas. — Adressez vos lettres poste restante à Berne. Si j'ai absolument besoin de vous, alors je compte sur votre amitié et je vous télégraphierai de venir à Genève. Mais j'es-
« père pouvoir remettre, en tout cas, cet appel au 15 août. « Allons, adieu, cœur fidèle. L'incendie s'empare de « moi. Est-ce pour mon salut? Serai-je entraîné vers les u hauteurs, comme le plongeur de Schiller? Faut voir. « Votre fidèle,
« F. Lassalle. »
Suit un posi-scriptum insignifiant, mais qui recommande pourtant une discrétion absolue.
Lassalle partit, en effet, le 29 juillet pour Berne. Avant d'aborder le récit de ce séjour qu'Hélène a peint de brillantes couleurs, et qui forme comme le second acte de ce drame, nous donnerons encore deux lettres échangées entre Lassalle et la comtesse, qui se rapportent au premier acte, malgré leur date.
« Berne, Bernerhof, 30 juillet.
« Bonne comtesse,
« J'ai encore attrapé heureusement votre lettre hier matin à VWggis. Si vous m'écrivez d'aussi bonnes lettres que celle-là, je ne peux pas dire que je vous serai attaché plus que personne au monde, car cela, je le suis du fond du cœur, même sans vos bonnes lettres ; mais je serai si touché que, contre son habitude, ce cœur profond s'imposera une entière expansion.
« Me voilà donc à Berne. Je suis resté hier soir jusqu'à minuit à la villa de l'amie d'Hélène, et je suis revenu en voiture. Cette distance entre nous est très gênante. Je ne sais pas encore le moins du monde ce que je vais faire, du moins pendant quinze jours. Mais, à partir du 15 août, je me tiens prêt à aller vous chercher à l'endroit que vous me fixerez, Berne ou Lucerne, ou plus loin encore, si vous voulez.
LES FIANÇAILLES
« 11 faut que je vous fasse remarquer combien Hélène a de sympathie pour vous. Ce fut là une des plus essentielles conditions pour qu'elle me plût. Elle est sur ce point toute différente des autres femmes. Pas un atome d'envie ou de jalousie envers vous. Par exemple, elle a trouvé affreux et inexplicable, — jusqu'à ce que je lui eusse dit que vous êtes vous-même souffrante et obligée à une cure, — inexplicable donc, que vous ne m'ayez pas accompagné à Righi-Kaltbad, pour y rester près de moi.
» Elle se réjouit beaucoup de vous connaître. Elle ne dompte pas en elle-même une résistance intérieure quand j'amène la conversation sur votre compte, comme je l'ai remarqué chez beaucoup de femmes, car je suis très bon observateur sans le faire voir. Au contraire, elle m'amène volontiers à parler de vous avec beaucoup d'intérêt à votre égard. En un mot, cette enfant du diable, comme on l'appelle universellement à Genève, a une véritable et profonde sympathie pour vous. C'est la conséquence de ce qu'elle est véritablement une "nature » ausens de Gœthe, malgré l'éducation sociale raffinée qu'elle s'est assimilée, mais qui n'a jamais pu prendre le dessus sur le caractère intérieur.
« Son unique mais gigantesque défaut est celui-ci : elle n'a pas de volonté. En soi cela est certainement un grand défaut. Si nous devenions mari et femme, ce n'en serait peut-être pas un; car j'ai certes assez de volonté pour deux, et elle serait comme la flûte entre les mains de l'artiste.
« Mais notre union sera rendue très difficile par cela même. Aujourd'hui, il est vrai, elle est fermement résolue. Mais combien de temps cette disposition résisterat-elle à des secousses chez un être sans volonté ? Je lui exposerai la chose très sérieusement avant de m'engager ostensiblement dans cette entreprise.
« Vous aurez été très étonnée d'avoir à m'adresser vos dépêches à Berne. Mes dernières lettres de Kaltbad vous auront éclairée. J'espère que vous les avez maintenant.
« Votre
« F. Lassalle. »
Comme on le voit par cette lettre, Lassalle craignait bien un peu la jalousie de la comtesse ; peut-être aussi redoutait-il son appréciation sur Hélène, qu'elle connaissait sans doute, au moins de réputation. Il cherche donc à la disposer favorablement pour la jeune fille.
La réponse suivante, de la comtesse, nous paraît témoigner d'une véritable affection pour Lassalle, mais aussi d'un scepticisme mal dissimulé sur la réussite, l'opportunité et l'avenir heureux de son mariage.
« Wildbad, 1 er août.
« Cher enfant,
«• J'ai reçu hier votre lettre de Berne et je ne puis que vous le répéter, non seulement vous précipitez beaucoup trop cette affaire malheureuse, mais encore vous nuisez à son succès par votre hâte.
« Les parents se méfient de vous. Une telle pression, exercée sur leur volonté, est-elle de nature a vous concilier des Philistins (1), ce que ces parents sont certainement? Certes non. En tout cas, ils considèrent le mariage comme une affaire de raison, qu'il faut peser mûrement. Vous devriez, au contraire, procéder avec beaucoup de tranquillité et de prudence, et vous efforcer, avant tout, que l'on s'accoutume peu à peu à cette idée.
(1) On sait que le mot « philistin » , en allemand, est appliqué par les artistes, les étudiants et les esprits indépendants, aux bourgeois, qu'ils considèrent comme suspects de préjugés, de sottise et d'hypocrisie.
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« Comme vous le dites, décider Hélène au mariage, contre la volonté expresse de ses parents, est d'abord très problématique et même, si vous y réussissez, peu désirable. Avec son caractère faible, elle pourrait se sentir plus tard malheureuse de voir toutes ses affections de famille déracinées. En tout cas, cela vaudrait la peine d'essayer d'agir autrement. Vous jugez trop les autres d'après vous-même.
» Hélène est-elle majeure ? Est-ce bien le moment favorable pour pousser si vite la chose vers une solution, lorsque tant de menaces de prison pèsent sur vous? Ne serait-il pas dix fois plus prudent de ne vous accorder actuellement qu'avec elle, de vous contenter d'essayer peu à peu un rapprochement avec les parents, et, pour la tentative directe , d'attendre une solution de vos procès , quelle qu'elle soit. S'il fallait vous décider à abandonner pour un temps l'Allemagne, ce serait justement une conjoncture favorable à la réussite de vos plans.
ii Je vous souhaite le succès, d'après ce que vous me dites, bien que, dans cette circonstance, je ne veuille m'en fier entièrement qu'à mes propres yeux. Mais je crains que vous ne gâtiez tout par votre marche à l'assaut: Vous n'avez vraiment, dans les questions féminines, ni raison ni jugement. "
Après avoir exposé quelques projets de déplacement, la comtesse termine ainsi :
« Je regrette beaucoup que vous ayez si complètement abandonné votre cure de lait. Vous en aviez pourtant besoin. Ne pouvez-vous vous décider, maintenant qu'il fait si beau, à y retourner pour dix ou douze jours? Ce serait bon. Maintenant, adieu, cher enfant. Les souhaits les plus cordiaux. — S. H. »
On voit qu'au début de cette aventure, la comtesse
fc
montrait à Lassalle, avec une grande clairvoyance, la voie de la raison. Tout à l'heure, Hélène lui traçait, avec tout autant de netteté, la voie du succès. Sa lettre décisive de Wabern indiquait bien le programme qu'elle remplit pour sa part et dont le terme était un enlèvement, en cas de refus des parents.
Pour son malheur, Lassalle ne suivit jusqu'au bout ni la voie de la raison, ni la voie du succès. Hélène le conjurait de se hâter; la comtesse le retenait. Il obéit à sa fiancée jusqu'à être tout près de réussir; puis, au moment décisif, il changea brusquement de route et sembla suivre un instant l'impulsion de sa vieille amie. Il était trop tard. Il dut revenir sur ses pas, trouva désormais les deux voies également fermées et se brisa contre des obstacles insurmontables dès lors. Dans cette triste affaire, tout le monde vit plus juste que lui.
Il lui restait pourtant à vivre quelques jours heureux. Hélène de Rakowitza a décrit avec beaucoup de vivacité et de bonheur ce séjour aux environs de Berne, qui ne dura guère plus de quatre journées pleines, bien qu'elle parle de huit jours. C'est une des parties les mieux venues dans son romanesque récit. On ne peut contrôler, il est vrai, l'exactitude parfaite de sa relation, mais elle est vraisemblable et ne contredit ni les faits établis ni le caractère des acteurs.
Hélène résume ainsi l'impression qu'elle a conservée de ces courts instants de félicité. Après avoir rappelé les peines qui les suivirent : « Cette unique semaine, ajoutet-elle, valut vraiment d'être achetée si cher. Qu'on se figure Lassalle, non pas sous l'aspect de l'homme célèbre, du politique, du savant, mais simplement de l'homme si favorisé de Dieu et si hautement doué qu'il était véritablement. Il rejetait loin de lui ses soucis politiques et
LES FIANÇAILLES
sociaux, et, dans ce beau paysage grandiose, sans nulle
entrave, car nul autour de nous ne parlait allemand, il
redevenait enfant près de la femme de son choix, avec
d'aimables taquineries d'amoureux. Qu'on songe que,
alors âgée de moins de vingt ans (1), j'étais vraiment une
enfant près de cet homme de trente-neuf ans. Aussi faisais-
je un large usage de ce privilège. Je jouais et folâtrais
avec lui comme avec un gros chien. Il le disait lui-même
et il se réjouit royalement lorsqu'un jour, lui lisant un
poème qu'il interrompait fréquemment, je lui criai :
« Couche-là... » Il revenait sans cesse là-dessus et disait :
« C'est la première fois que quelqu'un a trouvé le moyen
« de m'imposer la tranquillité sans me blesser ou me
« fâcher. Avec ce « Couche-là « , tu pourras me défendre
h désormais tout ce qui viendrait à te déplaire. »
Leur conversation revenait souvent sur la comtesse Hatzfeldt. La jeune fille ne pouvait peut-être se défendre en secret d'une jalousie rétrospective, qui se changea plus tard en haine déclarée. Lassalle sentait pourtant le besoin de rapprocher ces deux femmes entre lesquelles il désirait sincèrement partager sa vie. Sur son désir, Hélène écrivit à la comtesse cette lettre très affectueuse :
u Wabern, 1" août.
.1 Ayant demandé à mon maitre et seigneur, chère et
fl) Avec une puérile coquetterie, Hélène, devenue une femme déjà mûre, cherche sans cesse, dans ses Mémoires, à dissimuler l'âge qu'elle avait en 1864. Elle raconte qu'elle disait à Lassalle : « Au moment de votre histoire de la Cassette (1847), je n'étais pas même au monde. « — Mais Becker prétend à tort qu'elle en agissait de même à l'époque de ses fiançailles. — II va jusqu'à insinuer que ce fut la crainte des conséquences de l'enlèvement d'une mineure qui fit reculer Lassalle à l'instant décisif, et causa sa mort. Or, Hélène avoue vingt et un ans à Holthoff, le 29 juillet, comme nous l'avons vu ; et elle ne dissimula pas davantage cette circonstance à Lassalle, car celui-ci écrit le 3 août à la comtesse : « Hélène est majeure. »
honorée comtesse, la permission de me présenter à vous dès aujourd'hui (mais malheureusement par écrit seulement), je viens à vous la main et le cœur ouverts, et je vous prie de vouloir bien reporter sur moi, sa femme qui l'adore, un peu de cette amitié si riche et si large que vous avez pour lui.
« Oh! combien je maudis ce Wildbad, ou plutôt votre maladie, madame la comtesse, qui vous a forcée à vous y rendre, et m'a ravi le bonheur d'aller à vous dès à présent, ou du moins bientôt, avec mon corps et mon âme, mon cœur et mon esprit! J'aurais voulu vous prier de m'accorder votre aide et vos conseils pour le rendre heureux, lui, mon bel aigle magnifique.
« Sans doute, je me sentirai d'abord bien timide visà-vis de vous, car je ne suis rien qu'une petite créature insignifiante, qui ne peut que l'aimer, l'adorer, chercher à le rendre heureux. Comme un enfant, par mes agaceries et mes folies, je voudrais chasser les nuages de son front et le faire sourire. J'ai la meilleure volonté de connaître et de comprendre sa grande âme magnifique, son esprit de géant. Dans le bonheur et dans le malheur, je resterai fidèle et ferme à son côté.
« Et, voyez, chère comtesse, pour cela et pour bien d'autres choses encore, j'ai besoin de votre aide, de votre conseil, et j'y compte, car vous êtes bonne comme un ange et ferme comme un rocher. Vous l'aimez avec votre belle et constante amitié, pour laquelle je vous remercie de toute mon âme en vous baisant les mains.
« Pourtant, il me faut encore attendre quinze jours avant de vous voir et de vous aimer, et cela jette une ombre, légère comme un souffle, sur mon grand, sur mon immense bonheur. Cela me fait souhaiter que ces jours, si merveilleux pourtant, que je vis avec lui et par
LES FIANÇAILLES
lui, puissent emprunter des ailes, poursuivre plus vite et plus loin leur course antique, éternelle, et m'apporter en retour les heures où je pourrai jouir de mon bonheur en votre présence et le partager avec vous.
« Ne m'en veuillez pas, madame la comtesse, d'avoir été la cause qui a éloigné Ferdinand du Righi et de sa cure. Moi-même je n'y puis rien. Il devait en être ainsi; c'était notre destinée inévitable, et Dieu fera que cette interruption de sa cure ne nuira pas à mon seigneur.
« Quand vous serez près de nous, nous le soignerons et choierons en deux (1), pour qu'il ne nous joue pas le mauvais tour de tomber malade.
« Je rentre, ou plutôt nous rentrons demain à Genève; et là, je l'espère, tout se décidera vite et bien, de sorte que je pourrai vous attendre, vous désirer avec bonheur et tranquillité, ainsi que je le fais avec affection et respect.
« Je vous demande encore une fois une petite place dans votre beau et noble cœur, et je vous baise les mains. « Tout à vous.
il HÉLÈNE. »
Lassalle, en envoyant le lendemain cette lettre à la comtesse, lui écrivait :
« Berne, 2 août.
« Bonne comtesse,
« J'ai reçu votre lettre (2) à Berne. Tout conseil viendrait maintenant trop tard. Tout est irrévocablement accompli. Même s'il était encore temps de conseiller, vous ne me donneriez pas d'autre conseil que d'agir ■comme je le fais. J'en suis sûr.
(1) C'est une faute de français ; Hélène veut dire « à deux » .
(2) C'est la lettre du 1" août, traduite plus haut.
« Vous me dites dans votre lettre de me souvenir que j'ai déjà été mortellement amoureux d'une autre (1). Je réponds premièrement que mortellement amoureux n'est pas une expression qui s'applique à moi ; deuxièmement, que, aujourd'hui encore, au point de vue des sens, M... a pour moi un plus grand attrait qu'Hélène, ce qui vous fournit la meilleure preuve que je n'obéis pas uniquement à un attrait sensuel. Au contraire, la personnalité d'Hélène me convient si absolument, que je n'aurais jamais cru en trouver une semblable. Entre nous, parmi les présages de bonheur qui me reviennent, çà et là, c'eat le plus net qui se présente dans cette occasion. Ce n'est vraiment pas un mince bonheur que de trouver à trenteneuf ans et demi une femme si belle, d'une personnalité si indépendante et si séduisante à mon gré, qui m'aime autant par surcroit, et, enfin (ce qui était pour moi une condition absolue), qui s'abandonne entièrement à ma volonté.
« Vous trouverez ci-joint, d'abord la lettre qu'Hélène m'a écrite au Righi, après laquelle je vous disais : k Gela « devient sérieux. » Vous y verrez la recommandation de ne pas vous envoyer la lettre, mais elle m'a expliqué plus tard ce passage. Elle avait écrit la lettre dans la nuit même qui suivit son retour du Righi ; elle était donc très fatiguée, et craignait par conséquent que cet écrit ne fût pas tourné d'une façon présentable, et put vous inspirer une très médiocre opinion sur son compte. Je l'ai tranquillisée là-dessus, assurant que vous n'aviez pas l'habitude de tirer de pareilles conclusions, et elle a désiré elle-même cet envoi, « pour que vous voyiez comment tout s'est « passé » .
(1) Lassalle avait aimé à Berlin une jeune fille de son intimité et de sa religion.
LES FIANÇAILLES
b De plus, elle m'a demandé, avant-hier, la permission de vous écrire. Naturellement, je ne m'y suis pas opposé, et je me suis beaucoup réjoui en moi-même que la pensée lui en soit venue spontanément. En conséquence, elle m'a donné hier seulement pour vous la lettre ci-jointe, qui vous peindra bien son noble caractère. Il faut naturellement que vous lui répondiez, et que vous m'envoyiez la lettre poste restante à Genève, où nous nous rendons tous deux demain.
a Je vous en prie, chère comtesse, — c'est la seule chose que je veux confier à votre cœur, — entretenez-moi Hélène toute sa vie dans ces sentiments de soumission qu'elle a maintenant, et dont dépendent tout mon bonheur et peut-être une partie du vôtre. Vous seule pourriez la gâter dans ce sens, et cela, grâce au piédestal sur lequel je vous ai placée à ses yeux. Ce serait donc sept fois injuste et fort imprudent. Vous ne le ferez pas, et vous chercherez plutôt à la maintenir dans cette disposition que j'appelle normale, bien loin que vous l'en écartiez, même d'une façon indirecte.
« Quant à ce que diront les parents à Genève, Dieu le sait. Mais il est certain que je suis, comme elle, décidé à marcher de l'avant, coûte que coûte.
« J'espère vous avoir, à coup sûr, le 15 août à Genève,
où nous parlerons de tout cela en détail et à tète reposée.
J'ai terriblement de choses à examiner avec vous.
» Tout à vous,
o F. Lassaixe. »
» P. S. — Il faut que vous me rendiez la lettre d'Hélène qui m'est adressée. »
Les questions, si délicates pour Lassalle, de ses rapports avec la comtesse, de son procès de la Cassette et de
l'origine de sa fortune jetèrent, sans doute, une ombre légère sur ces journées radieuses. On en retrouve l'impression dans les Mémoires d'Hélène. La jeune fille s'y arrête assez longuement, comme pour se justifier d'avoir passé outre. Mais Lassalle était assez maître de ce cœur et de cet esprit pour lui faire oublier facilement quelques scrupules.
Il employait, d'ailleurs, d'autres mobiles que celui de la passion pour assurer sa domination. 11 faisait entendre que l'ambition et la vanité de sa femme future, si elle nourrissait de tels sentiments, seraient pleinement satisfaites. Il est étrange de voir combien le bonheur lui avait rendu d'illusions sur sa situation politique, presque désespérée à ce moment. « Par Dieu, s'écriait-il, tu n'as pas mal choisi ton sort... La femme de Ferdinand Lassalle sera un jour la première de toutes. Parlons raisonnablement là-dessus. T'es-tu fait une idée de mes plans et de mon but? Non? Eh bien, regarde-moi! » Il se redressait, dit Hélène , et ouvrait tout grands ses yeux si particuliers, semblables à ceux du roi des oiseaux, de l'aigle. « Ai-je l'air de vouloir me contenter du second rôle dans l'État? Crois-tu que je donne le sommeil de mes nuits, la moelle de mes os, la force de mes poumons pour tirer, enfin, les marrons du feu à quelque autre? Ai-je l'air d'un martyr politique? Non. Je veux agir et combattre, mais aussi jouir du prix de la lutte, et te placer sur le front... disons d'abord le diadème de la victoire. Crois-moi, être le président élu par le peuple d'une république, s'appuyer sûrement et solidement sur la faveur de son peuple, c'est une impression aussi fière que de s'asseoir, comme roi par la grâce de Dieu, sur un trône vermoulu et rongé par les vers. Viens ici à mon côté, devant la glace. N'est-ce pas là un fier, un royal couple ? La nature n'a-t-elle pas
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formé ces deux créatures dans un jour de fête et d'ivresse? Ne crois-tu pas que la puissance, le pouvoir souverain nous siéra bien?... Vive la république, et sa présidente aux boucles d'or ! »
Il dit encore : « Tu crois comme moi à notre étoile, n'est-il pas vrai? Depuis que je t'ai rencontrée, mon chemin vers les hauteurs m'est apparu plus clairement encore. Uni à toi, j'atteindrai le but, et, alors, gloire à nous et à nos amis ! Nous avons tous deux des ennemis sans nombre, comme les grains de sable de la mer ; pour moi, c'est naturel, pour toi, cela se comprend aussi. Mais laissons-les s'épuiser à nous nuire, laissons-les souiller de leur bave impure le bord de nos vêtements. Us ploieront tous le genou quand nous ferons notre entrée solennelle. N'est-ce pas que tu comprends aussi une telle ambition, et que « Ferdinand, l'Élu du peuple » est un nom imposant? Ils m'appelleront ainsi, si je réussis. »
Ce dernier rêve lui était cher, car il avait dit ailleurs : « Es-tu ambitieuse ? Que dirait ma blonde enfant, si je " l'amenais un jour à Berlin, traînée par six chevaux » blancs, devenue la première femme de l'Allemagne? »
En lisant ces lignes, on se rappelle involontairement l'ironie de Bismarck : a Lassalle, dit-il un jour au Reich- « stag, désirait un empire allemand, et il hésitait seule- « ment pour décider si cet empire serait gouverné par « une dynastie Hohenzollern ou par une dynastie Las- « salle. »
Le futur chancelier de l'Empire fournit, d'ailleurs, le sujet de la plus intéressante des conversations rapportées par Hélène.
C'était après un charmant diner, arrangé par le consul d'Amérique en l'honneur des fiancés. La jeune fille se retira le soir dans sa chambre, située au rez-de-chaussée.
« La fenêtre ouverte laissait voir les glaciers éternels qui, à ce moment, sous les rayons de la pleine lune, étincelaient comme de l'argent. . . Je voulus encore aspirer par tous mes sens cette nuit merveilleuse. Tout à coup, je me sentis entourée par deux bras, et Lassalle se dressa devant la fenêtre basse, où il avait attendu mon apparition. « Sois tranquille, dit-il, je resterai ici, tout à fait « sage et tranquille, jusqu'à ce que tu sois fatiguée, et « que tu me dises : « Couche-là » . Alors je m'en irai. »
La conversation ayant amené le nom d'un ami de Bismarck, Hélène interrogea : « Est-il vrai? As-tu toutes sortes de secrets avec Bismarck ? » Il me considéra un instant en silence, continue-t-elle, puis il rit doucement, regardant devant lui d'une façon étrange. Alors, saisissant ma main, il dit à demi-voix : « Cette enfant! C'est inouï ! Avec ses petits doigts, — car tu sais qu'il est ridicule d'avoir les doigts si petits, — avec ces pattes de fée, elle plonge hardiment dans mes plus précieux secrets, ceux que je conserve comme des joyaux dans la cassette de mon cœur. Elle joue avec eux, traite ces bijoux précieux comme sa propriété indiscutable, les disperse comme la paille et réclame pour elle les plus coûteux... Oui, j'ai visité Bismarck. Le grand homme de fer a voulu me captiver, et le fer est un précieux métal... — T'a-t-il plu? demandai-je; l'as-tu trouvé spirituel? — Spirituel, reprit Lassalle, qu'est-ce que cela veut dire au juste? Si toi et moi nous sommes spirituels, Bismarck ne l'est pas. Il est tranchant, il est de fer. Quand on affine le fer, il devient de l'acier, et l'on peut en faire de jolies armes, bien piquantes, mais on ne peut en faire que des armes. J'aime mieux l'or. L'or, comme ma blonde en porte sur sa tête, et comme il m'a été donné, avec le pouvoir secret de conquérir les hommes et de me les attacher. Tu
JÉfei
LES FIANÇAILLES
verras bien, mon cœur, que notre or peut tout conquérir. »
Après une petite pause , je demandai : « Mais , toi- « même, tu parles toujours d'armes, de sang, de coma bats ; et les révolutions ne se forgent pas, en somme, a sans armes et sans fer. — Enfant, enfant, répondit-il, « pourquoi veux-tu tout apprendre dans cette belle nuit » claire? Les conquêtes de milliers d'années, les résul- « tats d'études profondes, tu me les demandes en jouant, « et ton pauvre ami doit jeter tout cela dans ton sein « comme des jouets d'enfant. Parler de combats, appeler « aux armes, ce n'est pas du tout la même chose que de « sabrer son prochain, son frère, le cœur glacé et la main « tachée de sang. Et sais-tu bien, petite rusée, de quelles « armes je parle? Sais-tu que, par ces armes, j'entends « les armes d'or de l'esprit, l'art de la parole, l'amour de « l'humanité, l'effort pour relever à la dignité d'homme « les pauvres, les malheureux, les travailleurs? Avant « tout, j'entends la volonté.
» Ces nobles armes, ces armes réellement en or, je les « place plus haut et je les tiens plus utiles que les épées u rouillées du moyen âge. »
Ces paroles sont intéressantes , et le fond en vient, sans doute, de Lassalle , si la rhétorique d'Hélène y a ajouté quelques traits. Car on s'étonne un peu d'entendre nommer Bismarck « le grand homme de fer » en 1864.
Nous accorderons une confiance plus entière à son récit d'une excursion sur le Niessen , qui faillit se terminer d'une façon tragique. La petite société des amis d'Hélène revenait à travers champs et s'égayait aux anecdotes de Lassalle.
« Soudain, pendant ce bavardage innocent, fond sur nous une armée de gnomes diaboliques, une bande de
dix ou douze apparitions terrribles, effrayantes, spectrales, avec des hurlements sauvages et incompréhensibles, et un tumulte infernal. Ils nous attaquent avant que nous puissions nous reconnaître, et frappent au hasard avec de courts et solides bâtons. Notre effroi fut sans bornes. Parmi les hommes de notre société, Lassalle était le seul sur les forces duquel on put compter. Le consul américain, tout petit et chétif, un Français âgé, un Italien qu'on pouvait à peine appeler un homme, et, contre nous, dix ou douze furieux de la plus terrible espèce, dix ou douze crétins.
u 11 faut les avoir vues, ces affreuses créatures bestiales, avec leurs énormes têtes gonflées d'eau, leur goitre horrible pendant comme un sac et leur tout petit corps. Il faut avoir entendu le grognement repoussant qui est leur langage et qui retentissait, menaçant contre nous, à cette heure nocturne, loin de toute assistance. Il faut se représenter tout cela pour avoir une idée de notre situation.
« Lassalle frappait autour de lui en désespéré. Il avait pris la canne de Robespierre, — qui porte au pommeau la Bastille en or repoussé, et que l'historien Fœrster lui avait donnée, — et il s'escrimait si bien contre ces affreuses créatures que, le lendemain, on constata qu'une des tours de la Bastille était toute faussée.
« Il n'y avait rien à faire par le raisonnement avec ces hommes incomplets, et ils ne cessèrent leur absurde agression que lorsqu'ils virent ou sentirent qu'ils auraient le dessous, malgré leur nombre. Ils commencèrent alors à hurler et à pleurer sur le ton le plus lamentable, et nous apprîmes enfin ce qu'ils voulaient.
« Nous avions abîmé leur foin en marchant dans leurs champs, et nous devions payer le dommage. Il fut difficile
LES FIANÇAILLES
de les comprendre. Quand nous eûmes appris ce qui les émouvait tant et que nous leur eûmes donné de l'argent, ils se retirèrent en grondant et en agitant encore leurs gourdins.
a Alors nous nous regardâmes les uns les autres. Nous faisions pitié, tous, car, malgré la recommandation formelle de Lassalle qui m'avait priée de me tenir à l'écart et en repos, je ne l'avais pas quitté un instant, et les autres dames aussi avaient bravement frappé, s'armant de leurs parapluies et des courroies de leurs plaids. Lassalle était le plus maltraité. 11 avait reçu deux terribles coups dans la figure, l'un sur le nez, l'autre sur le front, qui, tous deux, étaient rouges, bleus et enflés. Ses habits pendaient en lambeaux ; mais, en cela, il ne faisait pas exception. Nous étions tous absolument en loques. »
Cet incident retarda de deux jours le départ des jeunes gens pour Genève. Lassalle, très vain de sa beauté, ne voulait pas paraître défiguré devant les parents de sa fiancée.
Les amoureux lurent ensemble Franz- de Sickingen, Bastiat-Schulze , et aussi la Physiologie du mariage, de Balzac, qu'ils discutèrent vivement. Ils se promirent de traiter de nouveau ce sujet plus tard, avec une expérience plus mûre.
Le 3 août, Lassalle écrivait à la comtesse, en réponse à ses sages conseils du 1 er août :
d Bonne comtesse,
(■ Votre lettre, que je reçois et à laquelle j'ai encore le temps de répondre (je pars dans une heure pour Genève), me montre une fois de plus combien les explications par écrit sont insuffisantes. Vous n'avez pas bien compris mes lettres. Étaient-elles vraiment si insignifiantes? Vous vous
êtes fait une fausse image de la situation, et votre plume est, cette fois, tout à fait mal inspirée.
h Voici vos paroles : « Déterminer Hélène au mariage « contre la volonté de ses parents, cela est d'abord très « problématique, comme vous le dites vous-même. « Mon Dieu ! où ai-je parlé de cela?
« Tout au contraire! Hélène y est entièrement résolue, s'y est résolue d'elle-même, y était fermement résolue avant moi.
« Ce fut précisément à la suite de cette lettre, m'annonçant sa résolution, — à Righi-Kaltbad, le soir même du jour où nous nous étions séparés le matin, — que je me décidai, et vous écrivis : « La chose devient sérieuse, «, très sérieuse. » Vous connaissez assez mon caractère pour penser que je veux au moins autant être épousé qu'épouser moi-même, c'est-à-dire être assuré de la pleine et libre initiative de la jeune fille. Voir Marie et Ulrich de Hutten.
ii 1° Donc, Hélène est décidée à s'enfuir demain de chez ses parents, si je le veux, et même, si je le désire, à errer sur les routes avec moi comme une bohémienne.
« 2° Hélène est majeure. Au pis aller, avec trois actes respectueux, nous aurons accompli notre devoir envers les parents.
« 3° Vous savez tout cela déjà, en gros, par ma lettre d'hier, dans laquelle je vous ai envoyé celle qu'Hélène m'a adressée à Righi-Kaltbad et celle qu'elle vous a écrite d'ici.
» 4° Quelle influence déterminante mes condamnations et mes procès pourraient-ils avoir sur mon mariage ? Mon mariage peut déterminer ma résolution au sujet de ces condamnations, mais non pas inversement.
« 5° Tout le plan d'opérations philistin et extraordinai-
LES FIANÇAILLES
rement ennuyeux que vous me conseillez n'est pas même à examiner. Cela n'a pas de sens.
« Ce soir, à six heures, je serai à Genève, où Hélène sera arrivée à deux heures. Demain, à deux heures, je fais une visite aux parents. Au plus tard après trois visites, c'est-à-dire dans trois jours, peut-être même plus tôt, je fais ma demande au père et à la mère. Si tout réussit, c'est bien. Si nous rencontrons un refus, deux jours après, ils recevront le premier acte respectueux d'Hélène.
« J'espère beaucoup, et je crois fermement que les parents céderont tout de suite, ou après quelques assauts d'éloquence entraînante que je me charge de leur livrer (1). Sinon, par Dieu, je suis prêt à tout plutôt qu'à me laisser détourner de ma voie le moins du monde. Hélène est encore plus disposée que moi à hâter les choses. Elle est plus impatiente encore.
« 6° Il est tout à fait faux que vous soyez obligée d'aller à Zurich pour vos amis. En tout cas, mon aventure vous fournit le meilleur prétexte pour vous excuser vis-àvis d'eux. Je ne connais personne qui puisse vous en vouloir de ne pas vous rendre à Zurich, si vous écrivez : « Lassalle est dans l'embarras et il a besoin de moi. »
» 7" Je dis seulement que vous n'êtes pas obligée d'aller à Zurich, mais je ne dis pas que vous ne pouvez absolument pas y aller, si cela vous fait un grand plaisir.
« 8° Je ne puis faire encore de projets déterminés dans les circonstances actuelles. Ma place est d'abord à Genève,
(1) Par malheur pour les projets de Lassalle, M. de Dœnniges avait toujours été l'ennemi des idées révolutionnaire». « Hier, écrit Varhagen von Ense dans son journal, le 23 février 1845, M. le professeur Dœnniges, un élève de Schelling, parla à l'Académie de chant sur le communisme, plaisamment, spirituellement, avec un haussement d'épaules à l'adresse de ces pauvres gens et de leurs imaginations... Le monde a, selon lui, tout ce qu'il faut depuis longtemps, tout est hien réglé, etc. »
où il faut que vous veniez, en tout cas, pour quelques jours, même si vous vouliez vous loger sur le lac (à Vevey).
« Si les parents refusent, Hélène commencera par l'acte respectueux. Si on la tourmente beaucoup à ce sujet, je lui ai dit tout bonnement de quitter sa maison et de se placer jusqu'au mariage sous votre protection. Je le lui ai proposé hier soir seulement, et elle a accepté aussitôt.
« 9° Si les parents consentent tout de suite, je ferai encore avec Hélène et Mme Arson un petit voyage en Suisse, pour lequel vous pourrez très bien vous joindre à nous. Vous y trouveriez grand plaisir, et aucun inconvénient ne serait à craindre pour votre santé, car il vous serait facile de nous accompagner dans les vallées sans aller sur les montagnes.
« 10" Tout cela est accessoire. Le principal, c'est que je vous aie à Genève quatre ou cinq jours, aussitôt qu'il vous sera possible de terminer votre cure (la cure avant tout), afin de discuter avec vous beaucoup, beaucoup de choses. Car les moyens seuls, et non plus le but, restent maintenant à décider. C'est cela que je voudrais passionnément discuter avec vous. Il n'y a que vous qui puissiez me conseiller là-dessus, et, cette fois, véritablement, il me faut un conseil. Mais je ne puis le recevoir que de vive voix.
« Hélène désire, avant tout, rentrer avec moi à Berlin dès le mois d'octobre, après être devenue ma femme auparavant. Et je le désire aussi. Peut-être, cependant, d'autres résolutions seraient-elles maintenant préférables.
« En un mot, venez aussitôt après votre dernier bain, sans aller à Zurich, afin que nous puissions nous consulter ensemble. Votre cure avant tout. Mais, si vous faisiez passer tout autre projet ou toute autre considération que
LES FIANÇAILLES
celle de votre santé avant la nécessité pressante, brûlante même, que j'éprouve aujourd'hui de causer le plus tôt possible avec vous, je le prendrais, cette fois, extrêmement mal, sérieusement parlé, et avec rancune. A vous.
u F. Lassalle. »
Il faut vraiment l'aveuglement de la passion à laquelle Hecker s'abandonnait, pour voir percer dans cette lettre le désir de tenir la comtesse éloignée, tout en paraissant l'appeler. Nous croyons qu'il ne faut pas chercher à lire entre les lignes. D'une sincérité presque exagérée à l'ordinaire dans l'expression de ses sentiments, Lassalle était par surcroit trop épris, à ce moment, pour s'attarder à des précautions diplomatiques. Le ton de ses exigences est plutôt rude et sans ménagements.
On voit, par cette lettre, que, le 3 août, les deux jeunes gens partirent successivement pour Genève, à quelques heures de distance l'un de l'autre. Le second acte de la tragédie est terminé.
Nous entrons dans le cœur du drame. Car le troisième acte, qui se joua ce jour-là même, forme véritablement le nœud de l'action et l'événement décisif.
LA CRISE
Suivons d'abord Hélène à Genève à l'aide de son propre récit.
Arrivée à deux heures , elle fut reçue à la gare par toute sa famille avec les plus grandes démonstrations de joie. Une de ses sœurs venait de se fiancer, le matin même, au comte Kayserling.
Circonstance fatale, et qui contribua, sans nul doute, à l'écroulement si rapide de toutes les espérances de Lassalle.
Combien la tâche d'Hélène en devenait plus difficile ! C'était à cette famille de parvenus, heureuse et fière d'une alliance aristocratique , qu'il lui fallait offrir un autre gendre dont la réputation, la religion, la situation politique formaient un si entier contraste avec celles de son futur beau-frère.
Pour Hélène elle-même, c'était une épreuve inattendue que d'avoir sous les yeux, à ce moment décisif de son existence, le spectacle d'une union de convenance analogue à celle que son éducation, sa situation sociale et son entourage semblaient préparer pour elle-même. Sa personnalité indisciplinée, qui venait de faire un puissant effort pour échapper à l'influence de son milieu, allait se
LA CUISE. 265
trouver soumise de nouveau à cette influence dans les circonstances les plus dangereuses pour sa faible volonté. Aussi, après un nouvel effort très méritoire pour demeurer fidèle à Lassalle, elle fut définitivement vaincue, et son fiancé d'un jour se trouva en présence dune femme toute différente de celle qu'il avait connue libre et indépendante à Berlin et à Berne.
Il avait été convenu entre Hélène et Lassalle qu'elle ne parlerait pas de leurs projets avant que l'apparition personnelle de ce dernier eût exercé sur les Dœnniges cette séduction qu'il croyait irrésistible. Mais l'heureux événement de famille qui signalait son arrivée modifia les intentions de la jeune fille. Elle trouva sa mère si affectueuse, d'une si rayonnante humeur, qu'elle crut l'occasion favorable pour risquer un aveu, et ne voulut pas la laisser échapper.
Moins surexcitée par le bonheur des jours précédents, elle eût compris combien les dispositions desprit de sa mère étaient différentes des siennes à ce moment. Avec « sa sincérité presque exagérée » , elle lui raconta pourtant toute son aventure.
" L'effet, dit-elle naïvement, fut stupéfiant et, au- " jourd'hui encore, absolument incompréhensible pour « moi. Si j'avais confié à cette mère, qui venait de se « proclamer » prête à tous les sacrifices pour ses en- 11 fants » , que j'étais en possession d'un poison terrible » et mortel, et qu'elle, avec tous les siens, venaient d'ab- « sorber cette substance meurtrière, elle n'eût pu se H montrer plus horriblement effrayée, plus désespérée, « plus remplie de dégoût. Pourquoi ? Cela, encore une « fois, m'est absolument incompréhensible, même au- « jourd'hui. »
Craignant une impression plus vive encore sur son
père, Hélène s'efforça du moins d'obtenir le secret, pour prix de sa confiance. Mais, pour toute réponse, Mme de Dœnniges se précipita hors de l'appartement pour aller chercher son mari.
Celui-ci parut un quart d'heure après. Il marcha vers sa fille d'un air menaçant, et cria d'une voix tremblante de fureur : « Qu'est-ce que m'apprend ta mère? Qu'est-ce « que c'est que cette maudite histoire avec ce gredin, « avec ce Lassalle ? »
« C'était, écrit Hélène, la catastrophe, sans transition, soudaine. Elle me trouvait sans appui, sans préparation, seule, et, qu'on ne l'oublie pas, sans volonté, comme un enfant. »
Cette première scène avec son père fut terrible et la laissa dans le plus a farouche désespoir » . Nous retracerons tout à l'heure la seconde, qui se déroula peu après.
Néanmoins, Hélène se prépara à la résistance, et, comme on la laissa seule une demi-heure, elle écrivit à Lassalle la lettre suivante, qu'elle fit aussitôt porter par sa femme de chambre à l'hôtel où il devait descendre à la fin de la journée :
« Mon cher cœur, mon bel aigle magnifique,
« Entrée depuis une heure à peine dans la maison paternelle, je puis déjà t' apprendre des nouvelles, mais de tristes nouvelles.
« J'arrivai ici, et je trouvai ma petite sœur Marguerite fiancée au comte Kayserling. Le bonheur et la joie extrême de tous les miens à ce sujet est indescriptible. Ah ! Ferdinand , cela me fait mal de penser combien mon bonheur les impressionnera différemment. Pourtant, cela m'est égal. Dans la joie et dans la peine, je suis ta femme fidèle et dévouée.
LA CUISE
« Je profitai de ce moment de joie et j'annonçai ta visite à maman. Mais la pauvre petite femme se représente mon beau Ferdinand comme un épou vantail. Je me heurtai donc à une opposition absolue, et pour des motifs absurdes , qui sont trop mesquins pour t'émouvoir. Je crus devoir employer les grands moyens. Je lui dis : a Écoute, maman, j'ai à te parler très sérieusement. « Aujourd'hui, pour la première fois, je dis : Je veux. ,. Et, aussi vrai que je suis là devant toi, j'accomplirai « ma volonté. » Alors, je lui racontai brièvement notre nouvelle rencontre, et je continuai : « Cela me fait infi- « niment de peine d'être obligée de vous chagriner, — u car je vois bien que tu es hors de toi, — mais je ne a puis faire autrement. Si vous êtes raisonnables et que « vous consentiez, vous apprendrez à le connaître et à « l'aimer, et tout ira facilement et tranquillement. Sinon, « — cela me fait certes aussi de la peine, et Dieu sait « combien j'en souffre, — mais je me défendrai à l'aide « des lois, pour obtenir mon droit et mon bonheur. »
« Je terminai ce discours, pendant lequel elle m'avait écouté avec une bonté maternelle, sans m'interrompre, quoique ses yeux fussent noyés de larmes, je terminai, dis-je, avec quelques baisers et des assurances d'affection, et j'ajoutai encore une fois : « Mon bonheur est en lui » seul, et c'est là ma destinée. »
a Elle pleura silencieusement et abandonna la chambre, tandis que moi, si enfant jusqu'ici, je devins véritablement ta Brunehilde. Je ne pleurai pas, je ne tremblai pas. Je voyais ton image, et je te priais tout bas : « Viens, « mon sublime, mon fier aigle impérial, donne-moi force u et courage par ton splendide regard d'aigle. » Je te priais ainsi, et ma foi en toi m'a soutenue. Merci, mon vaillant Siegfried.
« Après un petit moment, ma pauvre mère reparut. Elle me dit qu'elle devait tout raconter à papa, sinon il y aurait un terrible scandale. Je l'en détournai, en déclarant que c'était là mon seul désir, en retour de ma confidence. Je lui dis que tu ne désirais pas que papa fit ta connaissance avec des impressions pour ou contre ; en un mot, que tu voulais être reçu et apprécié sans préjugés.
« Mais elle resta inexorable, et ajouta : « Papa ne « l'acceptera jamais, jamais. Il faut que j'aille lui dire ce « qui se passe. »
« Alors, je lui demandai : « Qu'a-t-il donc contre Las- « salle ? Que peut-il dire contre lui ? Car, enfin, sa situait tion politique n'est pas un motif suffisant pour lui « fermer notre porte, s'il se présente chez nous. » Maman dit : « Ce n'est pas sa situation politique qui nous arrête, « mais sa situation sociale, l'histoire de la cassette, la « liaison avec la comtesse Hatzfeldt et bien d'autres « choses. »
« Je répliquai que je ne leur demandais rien de plus que de te recevoir et de faire ta connaissance. Elle répondit : « Tu ne peux pas demander à ton père, « surtout au moment même où une de ses filles est fian- « cée au comte Kayserling, d'accepter dans sa famille un « homme dont tout le monde parle. — Vous ne 1 acceptez « pas dans votre famille, dis-je, mais vous consentez « seulement que je sorte de cette famille. Si vous l'exi- « gez, quelque mal que cela me fasse, et Dieu m'est « témoin que mon cœur se fend quand j'y songe, si vous « l'exigez, je vous ferai la promesse de ne plus jamais « franchir le seuil de votre porte. »
« Elle ne répondit rien, pleura davantage, et, quand elle se fut un peu calmée, elle me fit un petit discours sévère, me reprochant de me laisser trop aller à l'impres-
LA CRISE
sion du moment, etc. Mais, quand elle vit que je restais ferme, elle sortit plus décidée encore à tout dire à papa.
« 11 est maintenant sur le lac avec le docteur Arndt, mon cousin, et Dieu sait quand il reviendra. En tout cas, je reste ferme comme un roc. Viens demain à deux heures, peut-être même plus tôt, et avançons vite et promptement, car je sens que nos étoiles nous seront favorables et nous conduiront au bonheur.
« Maman a bien vu d'ailleurs que la chose est irrévocable, et cela finira peut-être vite et bien, sinon sans orages et sans violences. Quand mes parents verront qu'ils ne peuvent rien sur nous, je sais qu'ils préféreront dire «oui» aussitôt, pour éviter un éclat.
» Si j'ai, dès ce soir, un entretien décisif, je t'écrirai encore demain matin. Voici les seules choses (1) de papa que je puis trouver. Tu aimeras mieux cela que les poésies. — Ah! mon cœur, combien j'ai soif de te voir.
« Le premier avocat de la ville est Ambéruy. Tu désirais le savoir.
« Il est maintenant six heures et demie, et toi, mon seigneur et mon dieu, tu es déjà arrivé. Oh! cette pensée me rend force et courage, car il me faut sentir le voisinage et la toute-puissance de mon seigneur et maître pour ne pas reculer, pour ne pas être avec les autres, comme je suis avec toi, l'enfant. Mais je te sens là avec ton amour, etje ne crains plus rien. Je suis maintenant et pour toujours ta femme, ton enfant, ta chose qui t'adore.
« Oh! si la comtesse était ici !
« Dis-moi dans un petit billet que tu m'aimes, car, moi,
Ferdinand, je t'aime tant...
« La chose est faite. Ils ont parlé. Mon père a déclaré
(1) Le mot « choses » a sans doute le sens d'écrits. Lassalle voulait pouvoir flatter la vanité d'auteur de M. de Dœnniges.
que je n'étais plus sa fille. Qu'arrivera-t-il ? Dieu le sait. — Il ne veut pas que je quitte la maison avant d'être ta femme. Je peux «
La lettre se termine ainsi. — On voit que la fin trahit le désarroi le plus complet. Hélène avait perdu la tête. Revenons au début, qui a été écrit avec plus de calme.
Les deux récits de la scène avec sa mère, qu'Hélène a tracés à quelques années de distance et que nous avons rapprochés à dessein, sont assez différents, comme on peut le constater.
Les accents émus et sincères de sa lettre à Lassalle, ceux qui concernent Mme de Dœnniges, par exemple, nous montrent, une fois de plus, une Hélène très différente de celle qui a écrit les Mémoires. L'affection de Lassalle pour la première est plus aisée à comprendre, car il paraît difficile de s'attacher à la femme spirituelle et originale sans doute, mais sceptique, aigrie et prétentieuse qui, de bonne foi peut-être, s'est peinte plus tard sous des traits qu'elle n'offrait pas encore dans sa jeunesse.
On remarquera que, contrairement au récit des Mémoires, presque toute cette lettre était écrite avant la première apparition de M. Dœnniges, qui dut se faire attendre beaucoup plus qu'un quart d'heure après le départ de sa femme.
Quoiqu'il en soit, la femme de chambre d'Hélène partit pour porter à son adresse cette lettre inachevée, non pas à quatre heures, comme le disent les Mémoires, mais au plus tôt vers sept heures. Ainsi s'explique (et non pas par un retard de Lassalle) cette circonstance très importante qu'il n'eut pas le temps de lire la lettre d'Hélène avant de la voir apparaître elle-même, comme nous allons le raconter.
Mlle de Dœnniges raconte dans ses Mémoires qu'après
LA CRISE. 271
l'envoi de sa lettre à Lassalle, une seconde explication plus décisive encore se déroula entre elle et son père. Celui-ci, ayant causé de Lassalle avec le docteur Arndt, revint avec de nouveaux griefs et une plus grande colère. Il avait la voix tremblante, le visage et les lèvres décolorées. L'entretien prit la même tournure qu'avec Mme de Dœnniges. « Tu seras chassée de la société dans laquelle tu as l'habitude et le droit de vivre, dit le père. Aucune personne comme il faut ne voudra te fréquenter. Ton entourage se composera de femmes commela comtesse Ilatzfeldt. — Plutôt être des siens que des vôtres, riposta Hélène avec dignité; vous repoussez et condamnez sans cause et sans raison un homme qui n'est pas, sans doute, un caractère banal, mais que j'aime pourtant. C'est agir par vanité ou par d'autres motifs mesquins. Mais nous nous marierons, malgré vous, à tout prix. »
Alors la fureur de M. de Damniges ne connut plus de bornes. 11 maudit Hélène, déclara qu'elle n'était plus sa fille, et sortit delà chambre.
Il était sept heures environ. Hélène, comme nous l'avons vu, ajouta à sa lettre quelques phrases incohérentes, et l'envoya par sa femme de chambre. Puis, elle se sentit si abandonnée, si désespérée qu'elle prit une résolution suprême. — La cloche du diner sonnait. Elle parvint, comme par miracle, à se glisser sans être vue hors de la maison et, la tête perdue, courut s'abandonner tout entière au pouvoir et à la protection de Lassalle.
Pour retracer cette scène capitale du drame, nous n'avons, par malheur, que le témoignage d'Hélène. Elle n'a pu dissimuler dans ses Mémoires les faits principaux, mais elle n'est pas entièrement sincère, et elle a modifié quelques détails, comme dans son récit des scènes qui se passèrent pendant l'après-midi.
Aussi a-t-on pu former les suppositions les plus audacieuses sur la conduite qu'elle tint en revoyant son ami. — Donnons-lui toutefois la parole, et nous chercherons ensuite les points qu'il est possible de rectifier dans ses confidences.
En arrivant à la pension Bovet, où devait descendre Lassalle, elle l'aperçut lui-même. Il sortait, assure-t-elle, d'un fiacre couvertde paquets, car il avait manqué untrain et arrivait seulement à cette heure tardive. — Près de lui se tenait la femme de chambre qui attendait son arrivée pour lui remettre la lettre, qu'elle tenait encore à la main.
« J'en fus mortellement effrayée, dit Hélène. Ainsi, il ne savait rien encore, j'avais tout à lui apprendre. La perte de temps, l'émotion, l'hésitation, je voyais tout cela à la fois et je le redoutais. »
Ce fut sans doute un grand malheur que Lassalle n'eût pas le temps de lire alors la lettre de sa fiancée, ou du moins d'y réfléchir suffisamment. — Il pâlit à la vue de la jeune fille et s'écria : » Au nom de Dieu! qu'est-il arrivé? » — Alors elle lui montra simplement la lettre, et renvoya la femme de chambre à la maison.
Il s'effraya à cet instant de la pâleur et des traits décomposés d'Hélène. La prenant par le bras, il lui dit : « Enfant, qu'as-tu? Tu te soutiens à peine. Viens, ce n'est « pas ici le lieu d'une telle conversation. Entrons là." Et il ouvrit une chambre du rez-de-chaussée. « Nous étions entrés dans la maison tout en parlant, continue Hélène. Nous n'avons jamais su à qui était cette chambre, ajoutet-elle à dessein. — Il me conduisit à un siège, mais je m'affaissai devant lui, presque à ses pieds, et lui dis seulement : « Lis, et fais ensuite de moi ce que tu voudras. Je suis maintenant ta femme et ta chose. » Mes forces
LA CRISE
m'abandonnèrent. J'étais près de me trouver mal et je tremblais de tous mes membres. Ferdinand me releva, me porta sur le lit et dit avec bonté : « Calme-toi, mon petit « cœur, remets-toi, je vais lire cette maudite lettre. » Je fermai les yeux. — Après avoir lu, il s'approcha de moi. L'expression de son visage était dure, sévère, telle queje ne l'avais jamais vue. Il me dit d'un ton irrité, queje n'avais jamais entendu :
a Pourquoi n'as-tu pas agi comme je l'avais décidé? « Ainsi, la désobéissance à ma volonté est la première « chose que tu me présentes à mon arrivée. Tu as tout « gâté. »
« Ces mots me percèrent le cœur. J'arrivais à lui, l'âme brûlante, pleine d'espoir et d'abandon, prête à toutes les extrémités, à tous les sacrifices. J'espérais appui, conseil et avant tout un égal enthousiasme, une égale résolution. Et son premier salut, sa réponse à ma brûlante passion, c'étaient de durs mots de reproche, une froide délibération. »
En effet, Hélène voulut le décider à partir avec elle pour la France. Ce fut en vain. Elle lui représenta que ses parents n'avaient pas d'affection pour leur enfant, qu'ils ne songeaient qu'à leurs projets égoïstes. « Ne porte pas aujourd'hui l'âne » , ajouta-t-elle, faisant allusion à l'anecdote que nous avons rapportée.
Voici quelle fut la réponse de Lassalle : « Non, main- « tenant je ne veux pas d'enlèvement. Qui suis-je donc « pour me laisser éconduire comme un jeune niais? Ils « me donneront leur enfant volontairement, je les y for- « cerai. Je veux te recevoir des mains de tes parents, « avant de te conduire dans ma demeure. »
«Réponse, dit Hélène, éternellement inexplicable pour ceux qui croyaient connaître Lassalle, cet homme d'un caractère volontaire et sans scrupules. «
L'explication nous parait facile, au contraire, pour ceux qui connaissent bien Lassalle. Ils savent qu'il y avait en lui deux hommes : le révolutionnaire violent, ambitieux et sans préjugés, mais aussi le dandy fier de ses succès de salon, de ses relations aristocratiques, de sa réputation d'homme du monde. Souvent il ne montrait qu'un des aspects de son caractère. Le personnage qui prenait le dessus dans son âme étouffait pour un moment les instincts de l'autre.
A ce moment, ce fut l'homme du monde qui fit taire l'homme d'action. Quelques phrases avaient dû le frapper dans la lettre d'Hélène, et blesser sa vanité à l'endroit sensible. C'étaient les objections de Mme de Dœnniges, le souvenir du procès de la Cassette, le mépris exprimé au sujet de la comtesse, et enfin la violence de l'opposition de M. de Dœnniges. Son désir dominant fut dès lors de faire reconnaître en lui le parfait gentleman méconnu. Il dut se demander comment agirait, dans une semblable circonstance, tel de ses amis de Berlin, le baron Korff, par exemple. Et il se décida pour la grandeur d'âme intempestive, qu'il allait accentuer encore quelques heures plus tard en remettant Hélène à sa mère.
Tout d'abord, il songea seulement à la mettre à l'abri des mauvais traitements de sa famille. 11 télégraphia aussitôt à sa propre mère, à sa sœur, Mme de Friedland, et à la comtesse d'accourir. Jusqu'à leur arrivée, Hélène crut pouvoir se réfugier près d'une amie, une Mme Rognon, afin d'éviter la fâcheuse interprétation qu'un plus long séjour chez un jeune homme ne pouvait manquer de faire naitre au sujet de sa conduite.
« Je ne veux pas que le monde puisse dire la moindre » chose sur nos relations » , avait dit Lassalle.
Ils partirent ensemble pour se rendre chez Mme Ro-
LA CRISE
gnon. Lassalle avait refusé une dernière fois de prendre le premier train pour la France.
Le rôle de l'amie d'Hélène fut fort effacé. Il suffira de dire qu'elle reçut les deux jeunes gens avec stupéfaction, mais avec obligeance. Elle mit à leur disposition une aile de sa maison, et promit de ne laisser entrer que la femme de chambre. Mais, au moment même où ces dispositions étaient prises, arrivèrent subitement Mme de Dœnniges et sa fille Marguerite. Hélène ne nous apprend pas comment sa mère pénétrait presque en même temps qu'elle dans la retraite qu'elle avait choisie. Ce silence laisse encore soupçonner que quelques détails de l'aventure sont restés dans l'ombre.
Les Mémoires décrivent alors la scène qui se passa entre Lassalle et Mme de Dœnniges. Celle-ci était sous l'empire d'une fureur sans bornes, si nous en croyons le récit de sa fille, et elle montra une insolence sans égale. « Je ne puis souffrir cet homme en ma présence ! Qu'on « le chasse ! Mon mari vous fera expulser de Genève ! Il » vous fera jeter à la porte par ses valets ! « Telles sont les exclamations qui émaillent les phrases entrecoupées que lui prête Hélène.
Lassalle, au contraire, resta parfaitement maître de lui, courtois et correct sous ce torrent d'injures. « Tous « ne pouvez me blesser, dit-il. En toutes circonstances, « je verrai en vous la mère d'Hélène. Je ne l'oublierai « pas un instant. »
Enfin, par un trait de génie, Mme de Dœnniges ajouta : « Vous avez entraîné ma fille à un acte inouï. Elle a quitté la maison paternelle et refuse d'y rentrer. Vous êtes abominable ! Vous m'avez volé mon enfant ! »
Lassalle atteignit alors au comble de ses sentiments chevaleresques qu'il croyait devoir affecter, et qu'il re-
pretta si désespérément plus tard. « Vous croyez, dit-il « en souriant, que je vous ai volé votre enfant, chère « madame? Vous allez voir combien vous avez tort. « Hélène, tu es prête à tout pour moi? Aucun sacrifice « ne dépasse tes forces? Sur un signe de moi, tu me sui- « vrais et tu ferais ma volonté? — Sans doute, répondit « Hélène, toute ta volonté. Seulement, ne me demande » pas de retourner auprès des miens. J'en frémis. — Tu « le feras cependant pour moi, ajouta-t-il. Et maintenant, « madame, je vous rends votre enfant. »
« Enfin, il me serra sur son cœur, écrit Hélène, en disant : « Adieu pour peu de jours. Je n'oublierai jamais a ce que tu fais pour moi aujourd'hui, en rentrant dans « la maison abhorrée de tes parents. Je ne pourrai jamais « t'en remercier assez. Je ne demande que cela à ta voa lonté, à ta constance. Je sais que c'est immense. Tout a le reste me regarde maintenant... Subis patiemment « leur volonté pour un temps. La mienne est la plus « forte. Nous vaincrons. Adieu pour peu de temps. »
« Un baiser, une poignée de main. Il sortit, et je ne l'ai jamais revu. "
Ce récit est exact dans ses grandes lignes, mais on peut s'efforcer d'en retoucher quelques traits. Par malheur, nous ne possédons pas la version de Lassalle, malgré les nombreuses lettres qu'il écrivit les jours suivants. En effet, il se crut tenu tout d'abord à la plus grande discrétion, afin de ménager la réputation d'Hélène, qui s'était peut-être plus exposée à la médisance qu'elle ne veut bien le raconter. De plus, il vit personnellement ses principaux correspondants dans les jours qui suivirent, et leur retraça les événements de vive voix.
A Holthoff seulement, qu'il ne revit jamais, il donne
Ck
LA CRISE
quelques aperçus que nous allons traduire. Voici ces passages :
« Le 4 août. — Hélène, arrivée quelques heures avant moi, avait tout avoué, et la fureur du père était sans bornes. Il ramena aussi à son sentiment la mère, qui cédait déjà.
« Le 5 août. — Hélène a été emmenée hier matin à la hâte et secrètement. (On pense qu'elle est à Kulm, chez un beau-frère. Quel est son nom?) Du moins, elle m'a raconté avant-hier, pendant l'instant où je l'ai vue à mon arrivée, que c'était là le plan de son père.
« Le 9 août. — La mère est au plus haut point contre moi. Lorsque Hélène entra dans ma chambre, à la pension Bovet, et me raconta que sa mère, acceptant l'inévitable, avait déjà circonvenu son père en ma faveur, je comptai que cela durerait et amènerait une solution amiable. Si elle ne m'avait assuré ce fait, je n'aurais jamais reconduit Hélène à sa mère. Je l'aurais gardée dans ma chambre et défendue contre son père. Gomme elle a plus de vingt et un ans, il ne pouvait la contraindre, car elle est majeure ici et peut habiter où elle veut.
" La crainte de toute précipitation, la confiance dans le cœur de la mère, le désir d'éviter à Hélène un grand scandale m'ont conduit à ma perte. Le scandale s'est produit malgré tout. Tout Genève sait qu'elle est venue dans ma chambre, à la pension Bovet. Non par moi, naturellement, mais toute la pension l'a vue entrer, puis ressortir à mon bras. »
Voici les quelques conclusions que nous pouvons tirer de ces passages, certainement sincères :
Hélène, influencée par la conduite ultérieure de sa mère à son égard, lui attribue, dans ses Mémoires, une dureté de cœur qu'elle ne montra certainement pas au premier moment. 11 est même probable qu'en toutes cir-
constances Mme de Dœnniges recourut plutôt aux pleurs et aux supplications qu'à la violence et aux menaces. Hélène, qui se brouilla plus tard avec sa famille et dont le système de défense, dans ses Mémoires, consiste à invoquer la contrainte morale et les mauvais traitements qu'elle subit, a grand intérêt à peindre ses parents la menace à la bouche, prêts à toutes les brutalités. On voit que, dans la réalité, elle assura tout au contraire à Lassalle que sa mère était disposée à plaider leur cause près de son mari. Croyant donc Mme de Dœnniges presque convertie au fond à leurs désirs, Lassalle pensa faire un coup de maître en lui rendant sa fille. 11 croyait achever de la gagner à sa cause, par l'admiration et la reconnaissance, et obtenir ainsi ce consentement officiel dont il ne pouvait plus se résoudre à se passer. Peut-être même envoya-t-il chercher la mère d'Hélène, ce qui expliquerait son arrivée si prompte chez Mme Rognon. Il écrit en effet : « Je n'aurais pas reconduit Hélène à sa mère. » Si le récit de la jeune fille eût été sincère, il y aurait : « Je n'aurais pas remis ou rendu Hélène à sa mère. »
Nous apprenons encore que la scène du fiacre à la porte de l'hôtel, l'entrée dans la chambre d'un inconnu, ont été imaginées après coup par Hélène pour excuser un peu sa conduite, qui dut être beaucoup plus compromettante qu'elle ne le raconte. Car Lassalle devait être installé depuis deux heures dans sa chambre, quand Hélène y entra, probablement presque en même temps que la femme de chambre envoyée par elle un instant auparavant. Cette démarche inconsidérée expliquerait le mécontentement de Lassalle à l'apparition de sa fiancée, sa résolution de réparer aussitôt le scandale, sa discrétion entière pendant les premiers jours et la façon brutale dont il parlera d'Hélène à plusieurs reprises, quand il aura perdu tout
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espoir de la reconquérir. Pour se voir traitée de la sorte, il fallait que Mlle de Dœnniges se fût laissée aller à quelque démarche que l'amour le plus violent ne suffit pas à justifier chez une jeune fille qui a le respect d'elle-même.
Si ces considérations peuvent servir à nous expliquer jusqu'à un certain point la conduite de Lassalle, on conçoit qu'elles furent loin de la justifier aux yeux d'Hélène. Son unique allié s'était tourné contre elle et lui avait donné tort, comme ses parents. « Je croyais encore à lui, « comme à Dieu, écrit-elle..., mais l'enthousiasme sacré « était arraché de mon âme. Le joyeux espoir d'un avenir « heureux était obscurci, s'il n'était pas détruit. «
Elle montra encore des regrets pendant quelques jours, surtout vis-à-vis de Mme Arson, qui avait été témoin de ses serments. Mais elle allait dès lors retomber très rapidement sous l'influence de son milieu et de sa famille. Cela est sinon excusable, du moins facile à se représenter. La fin des Mémoires, qui a la prétention d'expliquer cette rapide volte-face, présente peu d'intérêt. Nous aurons bien moins à y recourir désormais. Dénuée de volonté, soumise à des traitements rigoureux qu'elle exagère peutêtre, mais, en tout cas, à des obsessions, à des supplications continuelles, Hélène céda. Bien plus, elle sembla bientôt avoir oublié entièrement l'épisode de sa vie que nous venons de raconter. Elle redevint la fille obéissante et soumise d'un ambassadeur bien vu à la cour de Bavière, et la fiancée d'un jeune seigneur valaque apprécié dans les salons de Genève (1). Cette nouvelle crise morale a moins d'intérêt que la première et n'a pas besoin d'être longuement commentée.
(1) Ceux qu'intéresse la destinée d'Hélène trouveront quelques renseignements à ce sujet dans Ein Munchencr Kind in de7- Fremde, par Willy Westes, Munich, 1882. — A ce moment, épouse d'un gentilhomme russe. elle faisait du journalisme à New-York.
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D'autant plus émouvant et pathétique par contraste va retentir à nos oreilles, dans la correspondance deLassalle, le cri de la passion ardente et de l'orgueil blessé.
« Ses lettres à Holthoff, écrit l'auteur des Souffrances de Lassalle, sont des chants sublimes, bien que nés d'une sombre inspiration. Elles sont l'œuvre véritablement classique d'une àme noble et grande et d'un cœur fidèle. »
On ne peut, en effet, lire sans émotion cette correspondance fiévreuse qui remplit les derniers jours de Lassalle.
Il passa sans fermer l'œil la nuit du 3 au 4 août. Il regrettait déjà amèrement l'effort surhumain qu'il avait imposé à la faible volonté d'Hélène. Ce sentiment dominait dès ce moment, dans son âme, la voix de la vanité blessée, qu'il avait écoutée la veille.
11 reçut, dans la matinée du 4 août, la visite du comte Kayserling, futur gendre de M. de Dœnniges, accompagné du docteur Arndt, cousin de l'ambassadeur. Celui-ci prit la parole. Il somma Lassalle de renoncer à Hélène et de quitter Genève, où M. de Dœnniges, en sa qualité de chargé d'affaires, pourrait lui causer beaucoup de désagrément. C'était une menace d'expulsion déguisée. Cette entrevue porta à son comble la fureur et le désespoir de Lassalle. Il ne voulait pas renoncer, pourtant, à séduire
LA LUTTE
le père d'Hélène. Mais deux lettres à M. de Dœnniges restèrent sans réponse.
Alors il songea à appeler à l'aide autour de lui. Le premier ami auquel il s'adressa, sans doute parce qu'il le savait très près de lui, fut le colonel-brigadier Rustow, alors à Zurich. Celui-ci avait combattu sous les ordres de Garibaldi, que Lassalle connaissait personnellement, et leurs sentiments démocratiques avaient été l'origine de leur amitié.
Voici la lettre de Lassalle :
.< Rustow,
« Si tu as jamais eu une étincelle d'amitié pour moi, prépare-toi à l'instant, sans même laisser partir le prochain train, et accours vers moi à Genève. 11 s'agit d'un service purement personnel, mais c'est une question de vie ou de mort. Pour la première fois de ma vie, j'ai besoin des autres, moi qui ai aidé tant de gens. Dieu veuille que le premier à qui je m'adresse ne me tourne pas le dos.
« Et, dans le cas présent, le plus petit retard, c'est me tourner le dos. Préviens aussi Mme Emma (1) qu'elle se tienne prête à venir ici à l'instant où elle recevra une dépèche. Il est très possible que nous ayons besoin d'elle.
« Dans la plus grande hâte. A toi.
« F. Lassalle. »
Rustow répondit en français :
« Reçu dix heures, pars huit heures. Demain midi à Genève. »
Il se mit au service de Lassalle avec un entier dévouement pendant tout ce mois.
Lassalle écrivit le même jour à la comtesse :
(1) Mme Emma Herwegh, femme du poète révolutionnaire, ami de Lassalle.
a Je ne puis faire autrement, bien que je lutte? depuis vingt-quatre heures contre cette tentation, je viens sangloter sur le sein de ma meilleure, de ma seule amie. Je suis si malheureux, que je pleure pour la première fois depuis quinze ans. Ce qui me met plus encore au supplice, c'est ma stupidité criminelle.
« Gomment ai-je pu être assez borné pour ne pas céder au désir d'Hélène, pour la rendre à ses parents, afin de rechercher loyalement sa main? J'aurais dû profiter du moment où je la possédais, et m'enfuir aussitôt avec elle. Maintenant, le malheur est arrivé. Elle est complètement séquestrée et effroyablement maltraitée. Je ne sais encore comment je pourrai m'emparer d'elle, par ruse ou par violence. Tout me sera bon. Vous ne savez pas ce qu'elle souffre, la noble créature. Je me trouve si profondément malheureux, que je me sens autorisé à vous demander de venir à l'instant même, uniquement pour me consoler. N'êtes-vous pas la seule qui puissiez comprendre où j'en suis, puisque moi, l'homme de fer, je me tords en pleurant comme un ver?
« Pourrez-vous m'aider? Je ne le sais. Mais, du moins, vous saurez me consoler, me tranquilliser un peu. A la vérité, je ne sais seulement pas si vous me trouverez encore ici, quand même vous partiriez au moment même où vous recevrez cette lettre. Car, chaque jour, la scène peut changer, c'est-à-dire que le père peut envoyer Hélène où il voudra. Mais ce n'est pourtant là qu'une possibilité très lointaine. Si elle se réalisait, je suivrais aussitôt Hélène, naturellement, mais alors je vous télégraphierais à l'instant, non seulement à Wildbad, mais encore à Bâle et à Berne, et je déposerais de plus une lettre pour vous à Genève, poste restante, pour vous apprendre ce que je serai devenu.
et
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« Ne passez pas par Zurich. Vous n'y trouveriez pas Rustow, d'ailleurs. Car je lui ai écrit aujourd'hui une lettre qui l'amènera sûrement ici après-demain.
« Où en suis-je arrivé? Moi, le conseiller universel, l'appui de tous, je suis sans conseils et sans secours. J'ai besoin des autres. Ma stupidité me tue, le remords me dévore. Mais, si je ne répare pas mon crime, coûte que coûte, à tout prix, je raserai ma tète et je me ferai moine. Ah ! comtesse, pourquoi n'ètes-vous pas ici?
« F. Lassaixe.
« Genève, 4 août.
« P. S. — Ne venez pas encore. A chaque minute, le théâtre de l'action peut changer. Tenez-vous seulement prête à vous rendre, dès la première dépèche, à l'endroit que je vous indiquerai.
« Si je n'arrange pas cette affaire, et j'en doute fort, je suis pour toujours brisé et dégoûté de tout. Plus encore peut-être que la perte de la jeune 611e, le sentiment de ma niaiserie me brise l'âme. Si je ne puis la racheter par la victoire, je me méprise pour toujours moi-même, au plus haut degré. »
La comtesse ne reçut cette lettre que le 7 août, et télégraphia en français :
« Tranquillité. Nous réussirons, j'en suis sûre. Dix ou « onze, je suis à Genève. — Sophie. »
De plus, elle écrivit une lettre dont Becker ne donne qu'un fragment :
a Je suis plus experte en ces choses-là que vous. Il m'est plus facile d'agir, de nouer des négociations. Hélène serait vraiment trop simple si elle ne donnait pas bientôt de ses nouvelles, quoique enfermée, surtout si je lui en fournis l'occasion du dehors.
« Ainsi donc, je vous en prie instamment, pas d'éclat jusqu'à mon arrivée. »
Le 8 août, Lassalle lui télégraphia :
« Restez. Le treize, vous serez à Carlsruhe, où je suis « (serai) ou arriverai le quatorze. Absolument nécessaire. »
C'est à Carlsruhe, en effet, qu'ils se retrouvèrent.
Lassalle écrivit encore, le 4 août, à Holthoff :
a Cher ami,
« Pourquoi n'ai-je pas suivi votre conseil et enlevé Hélène avant qu'aucun soupçon de ma présence fût encore parvenu jusqu'aux parents! A Berne, cela aurait été un jeu d'enfant. Mais Hélène me pria d'essayer d'abord toutes les voies de l'affection et de la loyauté avant d'en venir aux moyens extrêmes. Cela flattait mon côté faible, la loyauté, et je cédai. J'en ai maintenant la récompense.
« Arrivé hier soir, je trouvai déjà tout en émoi. Hélène, qui était ici quelques heures avant moi, avait tout raconté, et la fureur du père était sans bornes. Il ramena aussi à son sentiment la mère, qui cédait déjà. Je ne veux rien dire de leur indigne conduite vis-à-vis de moi. Je n'ai pas encore vu le père. II m'envoya seulement deux parents avec de ridicules menaces. J'ai parlé un instant à la mère chez une tierce personne. Mais leur conduite vis-à-vis d'Hélène est révoltante. Elle est enfermée. Personne, aucune amie ne peut pénétrer dans sa chambre. Elle est entièrement séquestrée et souffre infiniment. Sa résolution est égale à la mienne. Je suis décidé à ne reculer devant rien. Advienne que pourra ! Les plus grands malheurs arriveront peut-être , car ma résolution ne connaît pas d'obstacles.
« Vous êtes le seul qui puissiez détourner des consé-
LA LUTTE
quences sans nom, et peut-être tout terminer à l'amiable. Voulez-vous venir, pour moi, pour Hélène? — Réponse télégraphique, dans le cas où vous céderiez à notre vœu. « A moitié hors de moi. Votre
« F. Lassalle. "
Cette lettre ne montre encore aucun doute sur la fermeté d'Hélène. Elle précéda certainement la seconde visite du comte Kayserling et du docteur Arndt, que Becker raconte, en la plaçant également dans la journée du 4 août. Cette fois, le docteur Arndt apportait un plein pouvoir d'Hélène, ainsi conçu :
a Les instructions qu'a reçues mon cousin sont entiè- « rement conformes à la vérité. — Signé : L'enfant. »
Le visiteur fit les déclarations suivantes. La jeune fille reprenait sa parole à Lassalle. Elle avait exprimé à son père son repentir pour le passé, et avait déjà quitté Genève. Cette dernière affirmation était certainement fausse, et Lassalle déclara que la signature du billet lui prouvait péremptoirement qu'Hélène agissait sous l'empire d'une contrainte extérieure. On conçoit, cependant, que cette visite dut ajouter grandement à son trouble.
En réalité, Hélène n'avait pas quitté Genève. Elle regrettait encore Lassalle, mais elle avait renoncé à la lutte. C'est ce qui résulte de la lettre suivante, écrite en français :
Mademoiselle de Dœnniges à madame Arson.
« Samedi, 6 août 1864.
« Ma bonne, ma bien-aimée, je pars, — on plutôt on me part (fait partir) dans quelques heures. — Hélas ! je n'ai plus la force de faire quoi que ce soit. Nous irons à Évian et puis à Baixou Bex, je ne sais pas comment cela s'écrit.
Oh! je souffre tellement! Je ne sais rien de mon aigle aimé! Je ne sais où il est... Oh! ma chère, c'est à en devenir folle.
« Voilà votre note, — je garde donc les trente francs de plus, — et vous les retirerez de ces cinquante francs qui sont pour moi à la poste de Berne.
« Envoyez-moi seulement les bottines ; on me les donnera bien. Mais si vous m'écrivez, ne prononcez pas son nom, ne faites pas même une allusion à Lui ! Ne me consolez non plus ; pour moi il n'y a plus de consolation, et je sais que vous m'aimez plus que mes parents. Oh ! et je prie que Dieu vous en récompense !
« Je ne sais pas ce qu'on fera de moi ; je suis enfermée depuis jeudi matin , et je suis si malheureuse ! Dites toutes mes amitiés à tous les bons amis là-bas, dites-leur de garder dans leurs nobles cœurs une bonne petite place à votre malheureuse et brisée, mais toute résignée
« Hélène.
« Marguerite est fiancée au comte Kayserling. »
Nous n'avons pas laissé de côté les détails familiers que renferme cette lettre, car ils contribuent, à notre avis, à peindre l'état d'esprit de celle qui s'y arrêtait. Nous constatons aussi qu'Hélène n'ignorait pas le nom de l'endroit où on allait l'emmener le jour même. Elle raconte, dans ses Mémoires, qu'elle fut embarquée mystérieusement pendant une nuit obscure pour une destination inconnue. Cette fuite romantique sur les eaux du lac parait avoir été imaginée par la jeune fille.
Elle écrivait à la même amie, dans une autre lettre du 5 août que Becker ne donne pas en entier :
« Il y avait des scènes affreuses. Mon père, mon pauvre père, ma mère, tous mes frères et sœurs en larmes
LA LUTTE
à genoux. Oh ! Gemma, que Dieu vous préserve, vous tous qui avez été bons pour nous, de comprendre seulement ces souffrances par lesquelles j'ai du passer! »
La famille d'Hélène, tout en la tenant enfermée, semble donc avoir employé la prière bien plus que ces violences dont l'auteur des Mémoires se plaint si amèrement. Elle y fait un tableau affreux de son supplice, des violences physiques de son père, qu'elle appelle mon « pauvre père » dans sa lettre. Sans fixer aucune date, elle laisse entendre qu'il s'écoula un temps très long de souffrances et de luttes avant que l'abattement de l'âme et du corps l'amenât à céder aux vœux de sa famille. Dans la réalité , vingt-quatre heures y suffirent vraisemblablement, comme en témoigne le billet apporté à Lassalle par le docteur Arndt. a Brisée, mais toute résignée » , ce sont les paroles d'Hélène. On ne saurait mieux peindre ses sentiments.
Cependant, revenant aux pratiques les plus équivoques de sa jeunesse, aux procédés du procès Hatzfeldt, Lassalle faisait espionner la maison des Dœnniges et cherchait à corrompre leurs domestiques. L'ambassadeur, furieux, réclama la protection des autorités de Genève, la surveillance des agents de la police et même l'expulsion de Lassalle, comme fauteur de troubles, « agent provocateur » et » instrument de Bismarck » . On refusa l'expulsion, mais Lassalle dut cesser son système de surveillance.
Voici une de ses lettres à Holthoff qui peint son état desprit à la date du 5 août :
u Cher et box ami,
a Je reprends avec peine le sang-froid nécessaire pour vous donner un récit un peu plus clair que celui que ma
lettre d'hier a dû vous porter. — Il est impossible de vous décrire mon état. — Pendant deux jours, j'ai passé dans les larmes chaque moment qui n'était pas occupé par quelques devoirs. Je n'ai pas honte de le dire, et pourtantc'est affreux! Ce qui porte ma douleur presque jusqu'au délire, c'est l'aiguillon du remords que je m'enfonce à chaque instant dans les flancs avec une cruauté satanique. — Je ne puis m'en lasser.
a C'est moi qui suis coupable de tout, car j'ai tenu pendant huit jours l'oiseau entre mes mains. J'aurais pu l'emmener en Italie, et elle serait ma femme dès aujourd'hui. Mais je vous montrerai les lettres qu'elle m'a écrites à Righi-Kaltbad ; elle m'avait prié d'une manière si touchante et si émouvante de commencer par les voies régulières, et de ne passer à d'autres moyens qu'après l'échec des premiers ! Elle m'en avait même fait une condition.
« Lorsque j'arrivai à Berne, je lui fis bien quelques représentations; je lui rappelai votre conseil. Mais elle avait si bon espoir, elle se représentait la chose comme si facile, elle était si sûre d'obtenir un consentement suivant l'usage ordinaire, au prix de quelques discussions seulement ! Je ne pus prendre sur moi de la convaincre en lui faisant violence. — Tudieu ! si je l'avais absolument exigé, — ici, de nouveau, tous les serpents de Laocoon me mordent aux entrailles, — elle m'aurait suivi à l'instant en Italie; cela ne fait pas le plus léger doute.
a Mais, d'une part, elle était si fermement persuadée du succès des moyens de conciliation que je voulus du moins, si elle devenait ma femme par un enlèvement, lui épargner le remords de se dire plus tard : « Cela aurait « réussi aussi bien autrement. »
a D'autre part, je ne savais trop comment lui répondre quand elle disait : « Commençons seulement de cette fa-
LA LUTTE
« çon. Nous no nous arrêterons pas là. Si la tentative « échoue, eh bien, nous emploierons d'autres moyens. -, « Enfin, pour tout avouer, je ne savais pas encore le moins du monde, avant notre séparation actuelle, à quel point j'aimais Hélène. Je ne le sais que depuis avant-hier soir. Jusque-là, je me réjouissais bien plutôt de ce bonheur facilement conquis, je me laissais surtout marier avec complaisance et satisfaction ; je ne me doutais pas de la profondeur que cet amour avait atteint en moi-même La séparation seule me l'a fait apparaître comme par une révélation, — et jamais lion ne s'est fouetté les flancs de sa propre queue aussi cruellement que je me flagelle moimême, dans mon remords déchirant.
« Oh! pourquoi n'ai-je pas prêté plus d'attention à vos paroles ! Hélène ne voulut pas attacher d'importance à ces conseils que je lui répétai, et jusqu'au bout elle persista a dire : « Après tout, l'autre voie nous restera toujours, et « j'y persisterai, s'il le faut, ferme comme un roc. -,
» En un mot, voici la situation : je n'ai pas même pu parler au père, qu'Hélène avait instruit par sa confidence prématurée à sa mère, —je vous dira, le reste de vive voix. — Hélène est complètement séquestrée, si bien que j'étais sur le point de recourir au président du tribunal, quand J ai ete paralysé parla nouvelle qu'on l'avait emmenée d'ici dès hier malin, à la hâte et en secret. (On dit que c'est à Kulm, près d'un beau-frère. — Quel est son nom? — Du moins elle m'a raconté avant-hier, quand je l'ai vue au moment de mon arrivée, que c'était là le projet de son père.)
« Hier soir, le père m'envoya deux parents pour me dire qu'Hélène était partie. Gela peut bien être pour me tromper. Mais divers indices que j'ai recueillis confirment cette nouvelle. -Quoique j'aie entouré toute la maison
fe
despions, je n'ai pas encore de certitude et ne sais que croire. Aucune lettre de moi n'a pu pénétrer, aucune venant d'elle n'a pu sortir, depuis la dernière que j'ai reçue au moment même de mon arrivée.
a Le père paraît gouverner ses gens avec une verge de fer. Il tourne contre moi la puissance que donne l'absence complète de tout ménagement, tandis que moi, imbécile, je jouais avec lui une comédie de grandeur d'âme et de convenance bourgeoise ! De là sa victoire complète et mon malheur mérité.
« Voilà ma situation. Il peut se passer bien des jours avant que je sache sûrement si elle est ici ou si elle est partie. Où sera-t-elle emmenée dans ce cas?... Je ne puis l'apprendre que par elle.
« Ainsi vont actuellement les choses. Ce que je crains, en plus de tout le reste, c'est qu'on arrive avec le temps à faire plier sa volonté. Elle est faible, énergique un instant, mais sans constance. — Sa dernière lettre après le grand éclat avec son père est encore ferme comme le roc et la plus touchante qu'on puisse voir. Vous la lirez à Berlin. Mais je crains que cela ne dure pas longtemps, si elle n'entend pas parler de moi.
« Que faire? Je l'ignore. Je ne sais qu'une chose. Il me faut Hélène. — Association des ouvriers, politique, science, prison, tout cela a disparu pour moi devant la pensée de reconquérir Hélène.
« Connaissez-vous un moyen? Pouvez-vous réparer ce qu'un imbécile a gâté ? Si vous pouviez quoi que ce soit pour moi, Holthoff, je vous remercierais à genoux. Songez-y, Dieu et la justice vous font une loi d'être de mon côté, entièrement et sans restriction. Je combats pour une femme qui m'aime passionnément et que j'aime plus passionnément encore que je n'en suis aimé. Il me la fawt à
LA LUTTE
tout prix et n'importe comment, quelques sacrifices, quelque temps que j'y doive consacrer. Je l'achèterais même par un crime. Tout disparaît pour moi devant elle.
« Mon malheur est sans nom, cher Holthoff. Quand un cœur aussi fort que le mien n'est plus maître de lui, son malheur est trois fois sans nom. Je pleure tout le temps que j'écris ceci. — Sous le poids des affreux remords que me cause ma stupide loyauté, j'ai perdu toute croyance en moi, tout orgueil, et je m'affaisse comme une planche pourrie.
« Je vous en prie, écrivez-moi à l'instant :
« 1" Ce que vous voulez bien faire pour moi afin d'essayer encore d'obtenir le consentement du père ;
« 2° L'appui que vous pouvez me prêter dans une autre voie ;
« 3° Où elle est.
« Si pourtant je l'avais encore une fois pour deux heures entre mes bras, en un clin d'œil je serais avec elle à Caprera, où le chapelain de Garibaldi m'unirait à elle sur l'heure, même sans aucun papier, et tout serait terminé. — Imbécile que je suis !
» Ecrivez-moi donc, — mais où? Je ne sais dans quelle direction un prochain renseignement m'enverra. Allons, écrivez-moi : Bàle, poste restante. Car j'irai, sans doute, pour le 15 août à Carlsruhe. — C'est un plan qui se rapporte à Hélène, car je ne songe pas à autre chose. — Je prendrai votre lettre en passant ou je me la ferai envoyer de là. — Adieu, Holthoff, je suis très, très malheureux, ce que personne ne m'a jamais entendu dire. — Ayez pitié. « Votre
11 P. -S. — l'eut-èlre, si vous apprenez où elle est et
que vous lui écriviez, pourrez-vous y joindre cette lettre afin qu'elle connaisse l'état de mon âme.»
Le même jour, à dix heures du soir, Lassalle reprit la plume pour écrire à son ami :
« Cher ami,
» Ma seule consolation est de vous écrire. Vous êtes le seul de qui j'attende encore assistance.
« Je ne puis vous représenter le ravage qui s'est produit en moi. Si quelqu'un m'eût dit, il y a trois jours, que j'aimais Hélène autant que je le fais, autant que je le sens maintenant, je lui aurais ri au nez. Elle est mon unique, unique pensée. La pleurer est mon seul répit, mon seul allégement.
» Quoique étranger ici, j'ai entouré sa maison, jour et nuit, d'une quintuple garde. Les rapports d'aujourd'hui disent unanimement qu'elle est encore là, qu'elle n'est pas encore partie. C'est une lueur d'espoir; mais seulement une lueur.
« Pendant que M. de D... me menaçait d'expulsion, — menace risible, — j'ai, au contraire, réussi à mettre la police en mouvement pour apprendre, à coup sûr, si Hélène est encore là. Un employé de l'État — le gouvernement ici est radical — m'a promis le renseignement pour demain.
H Qui sait s'il sera satisfaisant? S'il l'est, je m'adresserai à un avocat et par lui au président du tribunal pour mettre fin à la séquestration.
ii Quiconque entreprendrait de décrire mes souffrances ou seulement de se les représenter serait un sot. — Je ne me reconnais plus moi-même. Jamais la passion n'a si complètement vaincu ma raison. Parfois il me vient l'envie de tuer M. de D..., ou d'attaquer sa maison de campagne à
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main armée. Ma raison domine jusqu'ici mon imagination surexcitée, mais un tel état est affreux.
« Si seulement Hélène est encore là, tout est bien. Je pars aussitôt. Sa réclusion prendra fin quand on me saura parti. Je la ferai alors enlever par d'autres, et ils me l'amèneront. Mais est-elle encore là?
« Ne pouvez-vous pas m'aider, ami, cher ami? Ne pouvez-vous accourir? Dites à M. de D... qu'il est dangereux de me pousser à bout. Si je suis quelque chose, je suis, certes, un ennemi terrible. Je jouerais ma vie en riant pour reconquérir cette femme, que j'ai perdue par ma fabuleuse légèreté.
« Si vous savez une seule voie assurée de salut, toute ma vie ne sera qu'un faible, faible retour pour ce service. Vous pourrez me la demander, à votre gré, le temps de dire : un, deux, trois. Votre
" P ~ S - — Par lettre, vous ne pourrez probablement rien sur le père; de vive voix peut-être! Vous est-il possible de venir? Il faudrait, en tout cas, m'avertir télégraphiquement et en double : d'abord ici, Genève, pension Bovet. Puis à Bàle, bureau restant. »
« Vendredi soir, dix heures.
» Samedi matin. — Ce qui me rend si furieux, c'est la complication des choses. Si j'étais libre comme autrefois, avec la résolution absolue que je sens en moi, je serais certain de m'emparer d'elle, quand bien même son père la cacherait dans la lune. Mais il y a ces misérables six mois (I)qui me désarment pour longtemps. Et le caractère
(1) De prison.
d'Hélène ne résistera pas très longtemps à la pression qu'on exerce sur elle, je le crains, je le crains.
« Et même, en ce cas, songez à sa longue souffrance! Docteur, je suis dans un désespoir dont vous ne pouvez avoir une idée ! J'entends tout le jour l'intonation douce et tremblante avec laquelle Hélène a prononcé son dernier mot. Si vous savez n'importe quel moyen possible de salut, si incertain qu'il soit, saisissez-le. S'il est croyable que vous puissiez quitter Berlin, même au prix des plus grands sacrifices, faites-le à l'instant. Je n'ai pas besoin , de vous recommander un silence absolu vis-à-vis de tout le monde. »
L'après-midi de ce samedi 6 août, Lassalle vit de loin Hélène en voiture et acquit ainsi la certitude tant désirée qu'elle n'avait pas quitté Genève. Il la salua et fut saluée par elle ; mais cette voiture l'emmenait sans doute à la gare, comme nous l'avons vu par la lettre à Mme Arson, et ce fut bien, ce jour-là, la dernière fois qu'ils s'aperçurent.
Lassalle avait télégraphié à Mme Arson de venir à Genève. Il reçut, le 7 sans doute, le billet suivant de leur ami commun : M. James Lesley.
« Wabern, près Berne, 6 août.
« Très cher monsieur,
« J'ai l'honneur de vous informer que Mme Arson a reçu votre dépêche juste au moment de son départ pour Interlaken, où elle a dû se rendre, à la suite de nouvelles assez inquiétantes au sujet de la maladie d'une amie. En partant, elle m'a chargé de vous écrire pour vous exprimer son regret de ce contretemps, qui l'empêchera pendant quelques jours d'abandonner son amie.
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a Permettez-moi, Monsieur, de vous assurer de nouveau, au nom de tous, que vous possédez toute notre sympathie, et dans l'espérance que vos vœux seront bientôt accomplis, je vous prie d'agréer l'assurance de mes sentiments amicaux.
» James Lesley. »
Le prétexte vague qui est mis en avant, la brièveté de ce billet semblent bien indiquer que la petite colonie de Wabern regrettait de s'être mêlée d'une affaire qui tournait si mal. Mme Arson était l'amie des Dœnniges et craignait probablement quelques reproches au sujet de sa complaisance. En somme, tous les spectateurs de sangfroid, Holthoff le premier, ne pouvaient se faire grande illusion sur le succès des vœux de Lassalle.
Le même jour, Lassalle écrivit à Hélène. Il espérait lui faire parvenir sa lettre.
« Hélène,
» Ce que je souffre dépasse tout ce que l'on peut imaginer. Mais j'en parlerai plus tard. Le plus important, d'abord.
» 1° On t'a dit qu'à cause de la situation politique de ton père, tu vivais sous la loi bavaroise et que, par suite, tu étais encore mineure. C'est faux. Aussi longtemps que tu seras ici, tu es majeure avec tes vingt et un ans, malgré toute subtilité. Chaque jour, à chaque instant, tu peux abandonner de plein droit légal la maison de ton père, dans laquelle tu es séquestrée. Le seul fait que tu ne peux recevoir aucune lettre de moi, — je t'en ai écrit cinq inutilement, — implique une séquestration.
u Je t'ai reconduite moi-même à ta mère, parce que je t'avais accordé d'épuiser d'abord tous les égards et toutes
"Stes
les voies de conciliation. Elles sont épuisées sans résultat; je te somme maintenant de faire usage de ton droit et de te placer sous ma protection et sous celle de la loi.
« 2° Il est impossible qu'il soit vrai, comme on me l'a dit, que tu maies abandonné. Seule la fausse affirmation que tu es encore mineure a pu t'arracher une telle concession. Il est impossible que tu aies été parjure à tes serments, que tu aies poussé jusqu'à ce point la faiblesse. Tu n'as pas le droit de briser toutes les promesses si fermes que nous avons échangées. Tu n'as pas le droit de me compromettre, puisque tu m'as engagée de ta propre initiative dans une entreprise à laquelle je ne me prêtai qu'avec l'assurance que ta décision était ferme comme le roc.
« 3° Voudrais-tu cependant me sacrifier à ton père ? C'est bien; mais j'exige, au moins, un dernier entretien avec toi pour apprendre mon sort de ta bouche. Je ne puis t' abandonner avant cela, et je ne le ferai pas. Cet entretien, le dernier de notre existence, tu ne peux ni ne dois me le refuser.
» Tu m'as plongé dans un malheur sans nom. Je t'aime maintenant avec une ardeur auprès de laquelle tout le reste et tout le passé n'était qu'un prologue. Depuis mercredi soir, je t'aime jusqu'au délire. »
Ces lignes montrent combien Lassalle doutait déjà plus amèrement de la fermeté de sa fiancée. Elles trahissent aussi la blessure de sa vanité, qui ajoutait un nouvel aiguillon à ses souffrances. Enfin, en implorant un dernier entretien, il laisse assez voir qu'il espérait exercer une fois encore par sa présence cette influence magnétique et dominatrice à laquelle Hélène ne pouvait se soustraire. Il ne lui fut pas permis de livrer ce dernier combat.
Le même jour, la comtesse Hatzfeldt écrivait à Hélène
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la lellre suivante qu'elle envoya d'abord à Lassalle. Celui-ci ne put la faire parvenir à son adresse, et elle fut retrouvée dans ses papiers. Becker prétend qu'elle fut corrigée plus tard par son auteur, mais sans autre raison valable que sa haine contre la comtesse.
« Wildbad, 7 août.
« Laissez-moi vous dire avant tout, chère mademoiselle, combien votre bonne lettre m'a réjouie, combien le beau sentiment qui vous a poussée à m'écrire sitôt m'a profondément touchée.
» C'est un signe certain que vous comprenez tout à fait l'homme que votre cœur a choisi, et la meilleure assurance pour votre bonheur mutuel. Mes vœux les plus ardents vous accompagneront tous deux sur la route de la vie; personne ne se réjouira plus profondément de votre bonheur que moi, je n'ai pas besoin de le dire. Depuis de longues années, j'ai été peut-être l'unique amie, en tout cas la meilleure amie de Lassalle. Il s'est tenu fidèle et courageux à mon côté pendant des années de souffrances, de luttes, de dangers. Nous fûmes presque poussés l'un vers l'autre par les circonstances, et souvent cette pensée m'a tourmentée, qu'après moi il demeurerait sur la terre dans l'isolement complet du cœur.
« Je dépose à présent ce souci entre vos mains. A vous revient maintenant le devoir encore plus beau de lui faire oublier le passé, d'adoucir par votre amour et votre gaieté juvénile et robuste les côtés sévères de son existence, lui embellissant encore les plus doux. Bien des gens, même parmi ses ennemis, ont reconnu la puissance de son esprit, son énergie et son activité extraordinaires.
« Plus ils les ont reconnus et plus ils l'ont haï, poursuivi, calomnié, car le monde ne souffre pas et ne par-
donne pas une véritable supériorité ; au contraire, il lui réserve ses anathèmes les plus violents. Mais cet homme a conservé, malgré les orages et les expériences amères, un cœur d'enfant, bon, affectueux, et fort pourtant. Seule jusqu'ici j'ai pu le savoir et en juger pleinement.
« Vous pouvez vous appuyer avec une confiance sans bornes sur ce cœur, sur ce bras qui vous soutiendront à travers la vie. Cet appui ne vous manquera pas. Combien peu de femmes ont un pareil bonheur en partage !
« Je crains beaucoup , chère mademoiselle , de vous paraître un peu sévère à notre première rencontre, qui aura lieu bientôt, je l'espère. Les événements et les expériences de ma vie m'ont donné malheureusement cette apparence, qui autrefois n'était pas du tout la mienne. Ne vous en effrayez pas ; c'est seulement l'extérieur. Mon cœur n'est devenu ni dur, ni amer, et j'ai peut-être conservé, plus que d'autres, la faculté de comprendre la jeunesse et de sympathiser avec elle.
« Soyez assuré que je songe à vous, dès maintenant, avec les sentiments d'une mère pour une fille chérie, et permettez-moi de vous embrasser de tout cœur en pensée, en attendant que je puisse le faire en réalité.
« Tout à vous de cœur.
« S. de Hatzfeldt.
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(1 p. S. — Vous vous accusez vous-même d'avoir privé Lassalle de sa cure de lait. Je trouve cela très naturel, mais je profite pourtant de l'avantage que vous me donnez sur vous par cet aveu, et je vous impose la pénitence suivante : faites tout pour amener Lassalle à se faire vacciner de nouveau et avec soin avant de rentrer à Berlin, où l'on dit qu'il règne actuellement une terrible épidémie de petite vérole. «
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Le télégramme de la comtesse (que nous avons donné après la lettre de Lassalle lui annonçant la catastrophe du A août) est daté du 7 à trois heures Cette lettre à Hélène était certainement écrite avant l'arrivée de la fatale nouvelle, sous l'impression des confidences heureuses datées de Berne. La comtesse l'envoya cependant à Lassalle, peut-être uniquement pour témoigner de sa bonne volonté. Il ne dut pas tenter de grands efforts pour la faire parvenir à son adresse, car le ton badin du post-scriptum ne convenait vraiment plus aux tristesses de la situation.
Le 9 août, Lassalle écrivit à Holthoff deux longues lettres pleines de confidences précieuses.
« Cher Holthoff,
« Je reçois votre lettre du 7. Si je ne savais que votre cœur est meilleur que votre lettre, vous ne recevriez plus jamais de lettres de moi. Le seul mot raisonnable que vous écrivez, c'est qu'il est impossible de reculer.
" Le conseil d'éviter toute démarche précipitée que vous me dites avoir donné à Hélène, pendant son dernier séjour à Berne, est bien plus mauvais que l'avis contraire. Malheureusement nous avons agi dans le sens que vous indiquiez : « rien de précipité » . Le seul parti raisonnable était de me rendre avec Hélène de Berne en Italie. Elle serait déjà ma femme devant l'Église. Le seul parti raisonnable était donc d'agir cette fois avec précipitation. Parce que je n'ai rien précipité, parce que j'ai voulu agir en bourgeois, avec calme et convenance, je briserai sur cet écueil cette vie que j'ai sauvée de tant de combats.
« Vos prévisions sont fausses, ami. Hélène n'a, par malheur, aucune influence sur ses parents. Et la mère est au plus haut point contre moi. Lorsque Hélène entra dans ma chambre à la pension Bovet et me raconta que sa mère,
acceptant l'inévitable, avait déjà circonvenu son père en ma faveur, je comptai que cela durerait et amènerait une solution amiable. Si elle ne m'avait assuré ce fait, je n'aurais jamais reconduit Hélène à sa mère; je l'aurais gardée dans ma chambre et défendue contre son père. Comme elle a plus de vingt et un ans, il ne pouvait la contraindre, car elle est majeure ici, et peut habiter où elle veut. La crainte de toute précipitation, la confiance dans le cœur de la mère, le désir d'éviter à Hélène un grand scandale m'ont conduit à ma perte. Le scandale s'est produit malgré tout. Tout Genève sait qu'elle est venue dans ma chambre à la pension Bovet. Non par moi, mais toute la pension l'a vue entrer, puis ressortir ensuite à mon bras. Le général Klapka me l'a raconté l'autre jour.
« Hélène est compromise, même si elle prend un autre mari. Je suis le seul homme qui puisse la relever de cette faute. Ainsi ces parents égoïstes compromettent leur propre enfant plutôt que de me la donner. La mère, bien loin de fléchir le père, est tout aussi prévenue contre moi. Avant-hier, un de ses amis, le général Bethlen, lui •fit visite et lui parla de l'affaire en ma faveur; elle lui coupa aussitôt la parole.
a Le malheur me poursuit jusque dans les plus petits détails. La comtesse Goradscha, une grande amie de la famille, qui, à la prière de Klapka, aurait pu arranger les choses, est absente. D'autres le sont aussi. Mme Arson, de Berne, qui est tout à fait de mon parti et qui possède une grande influence, est retenue à Interlaken près d'une amie malade. Les astres me sont contraires. L'affaire serait très simple si j'avais seulement le moyen de faire parvenir une seule lettre à Hélène. Mais elle est tellement séquestrée que cela a été impossible jusqu'ici. Moi qui dans toutes les prisons, dans tous les cachots, savais
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bientôt correspondre de tous les côtés, je n'ai pas encore trouvé moyen, en huit jours, de lui faire parvenir une seule ligne. On la cache même aux amis de la maison. On répand le bruit qu'elle est partie. Jeudi, M. N... me donna sa parole d'honneur qu'elle était partie dans la matinée, et samedi soir, j'ai eu le bonheur de la voir de mes propres yeux, de la saluer et d'en être salué.
« Il est vrai qu'on maintient opiniâtrement vis-à-vis de tous qu'elle est partie aux bains de la mer du Nord ; auparavant, l'on disait chez un parent, à Kulm. Il est possible en effet, qu'elle soit partie depuis samedi soir. Mais tous les indices font pourtant supposer qu'elle est encore ici.
« Vous le voyez, chez ami, il ne me reste plus d'autre issue que de me lancer tête en avant contre la muraille ; alors sûrement la tète ou la muraille se briseront.
« Un calme, une impassibilité de fer régnent dans mon âme depuis hier soir. Hier, j'eus encore un effrayant accès de larmes. Je m'affaissais comme un enfant dans la violence de mes sanglots. Aujourd'hui, Je suis devenu de fer, insensible vis-à-vis de moi-même; il ne reste en moi qu'une volonté glacée, solidifiée. Je terminerai cette partie avec le calme d'un joueur d'échec. Je me suis donné ma parole d'honneur de me tirer une balle dans la tête le jour où je devrai considérer Hélène comme perdue pour moi. J'ai annoncé bien haut ce serment à mes amis, et ils sauront, comme mes amis plus lointains, que c'est là, dès maintenant, une chose irrévocablement décidée.
« C'est précisément dans cette pensée que j'ai puisé la grande et terrible impassibilité qui me possède maintenant tout entier. J'ai fait l'inventaire de ma vie. Elle fut assez brave, grande, vaillante, courageuse et éclatante. L'avenir me rendra justice. Ainsi, je posséderai Hélène ou bien je
n'existerai plus et ne souffrirai plus, par conséquent. Dans les deux cas, je n'ai rien à perdre. Voilà la consolation profonde qui me rend fort et tranquille.
« Je ne pourrai employer beaucoup de temps à mes tentatives pour obtenir Hélène. Je n'ai plus le désir, le loisir ni la possibilité de me défendre à Berlin contre des poursuites criminelles. Je n'ai pas le temps de passer six mois en prison, car je pourrais perdre Hélène dans l'intervalle. Il est vrai que j'obtiendrais à Berlin des délais pour l'accomplissement de cette peine. Mais cela ne me servirait à rien. Car jusqu'à ce que je possède Hélène, je ne puis répondre à aucun point de vue aux exigences dont on m'accable de tous côtés. Je ne suis pas fait pour le rôle d'un imbécile incapable de satisfaire aux nécessités de la situation. Ainsi, il ne m'est permis de rien attendre du simple cours du temps.
« Quoique je ne sois plus jeune, je pourrais combattre des mois et des années pour Hélène. Mais seulement à condition que je puisse travailler chaque jour à la conquérir suivant un plan déterminé. Le jour où je ne pourrai plus rien faire directement dans ce but, l'affaire est terminée pour moi.
« Laisser passer le temps et faire autre chose en attendant m'est absolument impossible. Il est donc probable qu'en octobre le dernier mot sera dit pour moi. Cela me donne une tranquillité merveilleuse. La partie sera courte et serrée.
» Voici tout simplement mon plan. Je sais que vous êtes en tout cas incapable de me trahir. Après-demain je vais à Garlsruhe, voir des amis et mettre en mouvement le ciel et l'enfer pour... obtenir l'entremise et l'intervention du roi de Bavière auprès du père ! . . . Vous rirez de ce plan romanesque et j'en ris moi-même. Mais, à défaut des
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voies raisonnables, il ne reste que les voies romanesques.
« Pendant mon absence, toutes mes dispositions sont prises pour que tout se passe comme si j'étais présent, et pour établir une communication entre elle et moi. (Vous ne me trahirez pas et ne montrerez cette lettre à personne.) Avec une seule lettre d'elle, tout serait sauvé.
« l'eut-être cette correspondance pourrait-elle s'établir d'autant mieux en mon absence. Si ces deux moyens échouent, je reviendrai de Munich ici pour achever la dernière et la plus tragique des phases du combat. Peutêtre, — mais ce n'est pas très probable, — peut-être passerai-je auparavant à Berlin, pour appeler à mon aide et mettre en œuvre tout ce dont je pourrai disposer avant d'en venir aux moyens suprêmes et décisifs. Peut-être donc ne nous reverrons-nous jamais.
« Dans cette situation, je puis me permettre de présenter quelques requêtes à votre amitié :
« 1° Ecrivez à l'instant une lettre à la mère d'Hélène ; soulignez-y principalement la considération que j'ai marquée plus haut par deux traits dans la marge (I) ;
« 2° Cherchez immédiatement à savoir par la famille où Hélène se trouve en réalité. Gela ne peut vous être difficile, puisque vous êtes si lié avec toute la famille. Mais, pour Dieu ! ne vous laissez pas tromper par un faux renseignement qu'on pourrait vous fournir à dessein. Dès que vous saurez exactement le lieu de son séjour cl le nom des parents chez qui elle se trouve, télégraphiez-moi ces deux noms en double, à Carlsruhe, hôtel Erbprinz, et en même temps à Genève, bureau restant. Signez la dépèche d'un prénom quelconque ou du mot : Willnes (le nom de mon secrétaire).
(1) A savoir : Hélène csl compromise et tout Genève le sait.
« Si elle est ailleurs qu'ici et que je le sache, une espérance nouvelle ramènera la vie dans mon cœur ; j'aimerais mieux pourtant quelle fut ici. En quelque lieu qu'elle soit, mes relations s'étendent sur l'Allemagne, la Belgique et la France, et ce sont des amis enthousiastes dont je dispose. Autre avantage : il est vrai que j'ai entassé ici des moyens d'action si nombreux et si excellents qu'il me faudra des semaines pour en réunir de semblables dans une autre ville ; mais, en revanche, il est impossible qu'elle soit ailleurs aussi impitoyablement séquestrée que par ses despotiques parents. D'autres ne l'oseraient pas. Pour ces parents eux-mêmes, cela constitue un délit, puisqu'elle est majeure.
a Je me suis déjà assuré l'appui des membres les plus éminents du gouvernement de cette ville ; le procureur général serait tout prêt à pénétrer de vive force dans la maison, et à mettre Hélène en liberté. Mais nous ne nous sommes pas encore mis d'accord sur le moyen de justifier ma présence pendant cette visite domiciliaire. Et, sans ma présence, je n'ose pas laisser accomplir cet acte. Car, loin de ma présence, le procureur lui demandant si elle veut abandonner la maison paternelle, si elle y demeure librement ou par contrainte, elle n'oserait pas, sous la pression de ses parents, donner la réponse désirable. En ma présence seulement, elle en aura le courage. Et ce coup ne doit manquer à aucun prix. S'il manquait, il augmenterait seulement notre amertume. J'y ai donc renoncé, à moins que l'on ne trouve un moyen de m'introduire près d'elle.
» 3° A l'instant, j'imagine encore un moyen qui pourrait avoir beaucoup d'action. En conséquence, je vous adresse une troisième prière.
a Lorsqu'elle me fit appeler au Righi, Hélène me
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raconta que Bœckh était un ancien ami de son père. Et Bœckh est toujours Bœckh (1). Rendez-vous donc chez lui de ma part. Racontez-lui toute cette extraordinaire et tragique histoire. Vous pouvez même lui montrer celle lettre... Ou plutôt, mieux encore, je vous impose absolument (si vous voulez me rendre ce service) d'aller le trouver chez lui, de lui donner cette lettre et de la lui laisser. Pour accomplir mon vœu et l'accomplir de la seule manière qui puisse être utile et efficace, il doit voir de ses propres yeux dans quel état je suis, ce qui est en question pour moi, et quel service il peut me rendre.
« Priez-le donc en mon nom d'intervenir pour moi auprès de M. deD..., ou tout au moins de lui écrire qui je suis et ce que je suis. En effet, le malheur est que cet homme me tient vraiment pour un « bohémien » . Il a même déclaré à Hélène que c'était ma situation personnelle et non pas ma situation politique qui l'éloignait de moi (elle me l'a écrit mercredi, au moment de venir se réfugier près de moi). Ses cousins et cousines de Berlin lui ont mis dans la tête des histoires épouvantables sur mon compte. Il a raconté ici au chef de la police que j'étais un « agent provocateur » , et, à un de ses amis qui est maintenant lié avec moi, il a dit : « Il y a eu des con- « damnations criminelles contre lui. » Il parait croire que j'ai été condamné dans le procès de la Cassette, où je fus acquitté ; je n'ai jamais eu d'autres condamnations que pour délit de presse et de parole.
« Il continua : « // est riche, il est m'ai, mais il ne veut « épouse?- Hélène que pour se fonder, par cette alliance, par « l'entrée dans ma famille honorable, une existence honnête. » Pensez donc ! Quelle idée ! Moi qui ne voudrais pas un
(1) C'est-à-dire : l'influence de ce savant illustre doit être grande
iota de cette famille, si elle ne détenait Hélène, ce trésor ! Moi qui, après mon mariage avec Hélène, n'aurai pas le moindre rapport avec toute la famille, moi qui ne veux ni la voir ni en être vu, je penserais à me créer par cette famille une existence honnête !
» Hélène lui avait aussitôt répondu avec la plus grande indignation : « Il ne veut que moi ! Il ne veut pas de « votre famille ; il n'y entrera jamais ! » Tout fut vain. Il me tient donc réellement pour un « bohémien « , et cela seul explique sa conduite incroyablement blessante visà-vis de moi. Je lui ai écrit dans l'intervalle de trois jours deux lettres, les plus pressantes, mettant en œuvre le ciel et la terre pour obtenir, non pas Hélène, mais seulement un entretien avec lui. Il ne m'a même pas répondu.
o II ne sait donc vraiment pas le moins du monde à qui il a affaire. Ses cousins ne lui ont appris que des horreurs sur mon compte. Ce que j'attends de Bœckh, c'est qu'il lui écrive, qu'il lui ouvre les yeux sur mon caractère, et qu'il intervienne en ma faveur près de lui. La chaleur de son cœur lui dira le reste, lui indiquera ce qu'il faut écrire et comment il doit l'écrire, pour que sa lettre soit efficace. Nul homme ne me connaît mieux que Bœckh. De plus il m'aime, et il sait que je puis encore servir les miens, et que je le ferai. Il ne voudra pas me laisser sombrer dans cette ridicule histoire, comme Pyrrhus qui, sorti sain et sauf de tous les combats, fut tué par une vieille femme armée d'une tuile.
« Si Bœckh promet de s'occuper de moi , télégraphiezmoi à Carlsruhe, Erbprinz : « Promis. » Envoyez-moi plus de détails sur ce sujet et aussi votre réponse à la présente lettre : Carlsruhe, poste restante.
u L'intervention de Bœckh serait très efficace et me sauverait peut-être d'un seul coup. Peut-être n'est-il pas
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à Berlin. Je suis cette fois si convaincu de ma mauvaise étoile, moi qui, d'ordinaire, ai tant de confiance dans la victoire, que je croirais volontiers qu'il est absent. S'il est parti , demandez chez lui son adresse et envoyez-lui : 1° cette lettre ; 2° l'éclaircissement nécessaire ; 3° la lettre qu'Hélène vous écrivit de Wabern. Adieu, je dois sortir.
« Votre
« F. Lassalle. h
« P. -S. — Bœckh me pardonnera de ne pas avoir écrit à lui-même. Il comprendra qu'il m'est impossible, dans cette situation, de composer une lettre suivie, comme il faudrait le faire pour lui écrire. Dites-lui aussi par quel stupide excès de délicatesse, de loyauté et de déférence pour ses parents, j'ai perdu Hélène, que j'ai eue huit jours entre les mains à Wabern et que j'aurais pu enlever avec la plus grande aisance et de son propre consentement. »
Nous allons donner à cette place la lettre que le philologue berlinois Bœckh adressa, non pas à M. de Dœnniges, mais à Holthoff. Elle est tout à l'honneur de Lassalle, mais, écrite le 23 août, elle serait parvenue trop tard au diplomate bavarois , et ne lui fut même pas envoyée. On y sent aussi que Bœckh jugeait de sang-froid la situation difficile où s'était placé son protégé.
« Honoré monsieur
h En vous renvoyant ci-joint les papiers que m'a remis Gneist (1), je me sens dans un pénible embarras. On souhaite que dans cette affaire de famille je donne mon
(1) Gendre de Bœckh.
opinion sur M. Lassalle, et cela dans une lettre à M. de Dœnniges. L'intervention d'un étranger dans ces questions a certes quelque chose de très délicat, même quand :cet étranger tiendrait de près à la famille.
« Cela n'est pas, dans le cas présent, et, si je hasardais une démarche qui eût seulement l'apparence d'une telle intervention, M. de Dœnniges m'éconduirait avec raison.
« Rien n'empêche, au contraire, que je me prononce vis-à-vis de tous sur M. Lassalle, et je n'hésite pas à déclarer que vous pouvez faire de cette lettre l'usage qu'il vous plaira. Je suis en relation avec M. Lassalle depuis de longues années ; ces relations ont été encore resserrées par Alexandre de Humboldt, qui faisait grand cas de lui et s'efforçait de le défendre contre toute attaque. Je tiens M. Lassalle pour un esprit éminent, possédant des vues profondes dans les domaines les plus divers ; l'acuité et la pénétration de son jugement sont extraordinaires, et il y joint des dons d'écrivain aussi exceptionnels. Quant à son œuvre politique, je suis convaincu qu'il agit de son mieux, suivant sa conviction et selon sa conscience, qu'il n'est l'instrument de personne, mais poursuit son but avec une indépendance entière, sans épargner les sacrifices et en bravant tous les dangers. Ceux-là seuls qui s'attachent aux considérations de la prudence peuvent lui faire un reproche de marcher droit devant lui, sans regarder à droite ni à gauche. Il possède beaucoup de qualités aimables, et je reconnais que j'ai toujours été attiré vers lui par sa conversation vive et spirituelle. Puissent ces constatations vous suffire, et puissent-elles suffire aussi à M. Lassalle, qui, à la vérité, est instruit depuis longtemps de mon opinion sur lui et de mes dispositions à son égard. Ce que je dis ici sur son
mmm
LA LUTTE
compte, je le lui ai déjà dit à lui-même, de vive voix et par écrit.
« Agréez, etc.
« A. Boeckh.
« Berlin, le 23 août 1864. »
Le même jour 9 août, vers le soir, Lassalle adressait encore à son ami Holthoff cette lettre presque aussi longue et plus agitée que la première :
« Cher ami,
« Si vous avez encore dans le cœur une ombre d'affection et de sympathie pour moi, s'il reste seulement en vous une étincelle de pitié, vous ne serez pas assez inhumain, assez insensible pour repousser mes prières. A peine ai-je terminé la longue lettre que je vous ai adressée à midi, et ce soir me voici de nouveau à ma table pour vous écrire, avec des torrents de larmes. Mon calme factice de ce matin a succombé à une terrible nouvelle. Mes souffrances sont indescriptibles. Je me demande s'il ne vaudrait pas mieux courir à l'instant me jeter dans le lac et m'épargner ainsi ces tortures infernales de plusieurs semaines, qui seront au bout du compte inutiles.
» Vous me connaissez pourtant, cher Holthoff, vous savez que j'ai quelque virilité. Où est-elle, à présent, dans une telle situation? Ce que je souffre est si terrible, qu'un meurtre en serait expié depuis longtemps déjà. Je suis anéanti. Gela est extraordinaire. Moi qui, autrefois, dans les cas les plus difficiles et les plus désespérés, sentais toujours ma poitrine gonflée des plus folles espérances de victoire, cette fois, au premier instant de la catastrophe, devant un obstacle bien plus faible que ceux que j'ai cent fois surmontés, je n'ai senti dans mon cœur que les plus
noirs pressentiments. Oh! je ne suis plus Lassalle, je ne suis plus même son ombre; je suis condamné à succomber cette fois. Je rugis vers Hélène comme une lionne privée de son petit. Je m'emporte contre moi-même. Je me sens anéanti, épuisé, trois fois rompu. Je suis brisé, brisé.
« Si quelqu'un m'eût dit qu'à mon âge je pouvais ressentir une si extraordinaire passion, laissant si loin, si loin derrière elle toutes les descriptions poétiques que j'ai pu lire, combien je l'aurais raillé!
« Maintenant, au fait. Ce qui m'a donné cette terrible secousse, c'est une nouvelle arrivée il y a trois heures. Un intermédiaire m'annonce que le nouveau domestique qui est entré chez les Dœnniges depuis trois jours, depuis lundi, a été enfin gagné à notre cause. Il déclare qu'Hélène n'est plus là, qu'elle est partie depuis dimanche.
« Mon sang se glaça à l'annonce de ce départ, et j'eus peine à me traîner jusque chez moi. Partie sans que je sache où! Déjà, dans ce « partie », il y a une immense menace. Ici, elle est majeure; ailleurs, mineure. Ici j'ai fait venir un ami habile et résolu, qui ne peut me suivre en Allemagne. Ici j'ai trouvé un avocat de la plus grande expérience. Tout cela ne serait encore rien. Mais « partie sans « savoir où » ! C'est un coup de tonnerre. Gela paralyse et écrase comme la foudre. Oh! combien de temps me faudra-il marcher, cherchant sur la face de la terre? Je tremble jusque dans les fibres les plus profondes de mon être, à la pensée de l'angoisse meurtrière qu'il me faut encore souffrir. Depuis ces derniers jours seulement je connais la douleur. Depuis ces derniers jours je comprends qu'on puisse être assez lâche pour la redouter.
« J'ai deux prières à vous présenter, Holthoff. Si vous n'y répondez pas, il y a moins d'humanité dans votre cœur que dans un rocher :
LA LUTTE
« 1" Cherchez aussi vite que possible à apprendre (par Mme Wolff ou autre) où elle est, et télégraphiez-le-moi à Garlsruhe, bureau restant, ou Erbprinz.
« 2° Envoyez-moi immédiatement à Garlsruhe, poste restante, une description exacte de tous les parents d'Hélène, en mentionnant leur titre et leur position, leur demeure, leurs prénoms et leurs noms de famille, leur degré de parenté. Alors je saurai bien découvrir près de quel membre de sa famille elle a été conduite. Pourtant, cela demandera encore bien du temps, car j'aurai de la peine à mettre en mouvement d'un seul coup assez de gens pour pouvoir les envoyer partout à la fois. (Gomment s'appelle le parent à Kulm? Quel Kulm est-ce là? Dans la Prusse orientale? Quelle est sa parenté? Qu'est-il? Sa famille est-elle considérable ? Combien de filles , de fils , eta. ? Tout ce qui se rapporte àlui me paraît surtout important.)
« Pitié, cher Holthoff, et envoyez-moi cette liste. Vous serez cruel si vous tardez un seul jour.
« Il est possible que cette nouvelle ne se confirme pas. Mais elle parait, cette fois, très vraisemblable et s'accorde avec beaucoup, beaucoup d'indices. Quelle affreuse existence je me suis préparée, par ma loyauté et ma délicatesse! Hélène serait aujourd'hui ma femme si je n'avais songé qu'à moi. Maintenant, il me faut errer à travers l'Europe pour suivre ses traces. H y a dans cette pensée quelque chose qui pourrait conduire à la folie.
« Vous dites dans votre lettre que, du moins, je suis sûr d'Hélène. cher ami, vous n'avez même pas l'idée des preuves d'amour qu'elle m'a données. Et cependant elle est trop faible pour qu'on puisse être vraiment assuré d'elle. Elle n'est pas faite pour la lutte ; elle est trop molle et trop flexible. Si elle pouvait m'abandonner ! Oh! celte idée, c'est l'enfer!
« Je ne puis plus trouver de consolations dans la pensée quelle serait alors devenue indigne de moi. Je l'aime bien, bien, bien trop furieusement pour me consoler par des abstractions. Et n'est-ce pas déjà une grande faiblesse que de ne pas m'avoir fait parvenir un billet, pas un mot? Peut-elle être si abandonnée qu'elle ne m'ait donné quelque nouvelle ? Et si elle est aussi craintive, aussi affaissée, si elle se laisse opprimer de la sorte, où en serons-nous après des semaines et des mois? Ne se laissera-t-elle pas entièrement subjuguer? Si elle m'abandonnait ! Cette pensée suffirait à empoisonner le sang. Oh! instruisez-moi bien vite. Je suis dans une misère sans nom. Votre
« F. Lassalle. «
Qu'ajouter à des lignes si éloquentes? Elles peignent les péripéties du drame et leur contre-conp, à la fois exagéré et incohérent, dans le cœur malade qu'elles torturent. A part les lettres de Lassalle, nous n'avons d'autre témoignage sur ces journées terribles que le récit très suspect d'Hélène. Qu'ya-L-il donc de mieux à faire que de laisser la parole à l'acteur principal, qui tient son rôle avec une si poignante sincérité ?
Il écrivit le lendemain pour Hélène la lettre suivante :
« Genève, 10 août.
" Pendant que d'autres lettres plus explicites cherchent à pénétrer vers loi par d'autres chemins, M. Lesley doit te porter celle-ci. Il faut qu'elle soit courte, et je ne puis t'écrire que les points principaux, d'une manière aussi concise que possible :
« 1° On t'a persuadé que tu es mineure même ici, parce que tu serais soumise au droit bavarois, à cause de la situation diplomatique de ton père. C'est faux. On t'a
IMHBH
LA LUTTE
trompée. Aussi longtemps que tu seras à Genève, tu es, malgré tout, majeure. Tu peux, tous les jours, de plein droit, abandonner la maison de ton père, dans laquelle tu es séquestrée. Le seul fait que tu ne peux sortir à ta volonté et recevoir des lettres ou des visites à ton gré constitue séquestration, dans le sens légal du mot.
« Je t'ai reconduite moi-même à ta mère, pour épuiser d'abord toutes les voies de la conciliation et de la délicatesse. Elles sont épuisées, et je te somme maintenant de faire usage de ton droit. D'après l'article 372 du code civil français, tu ne dois plus, en droit, à ton père la moindre obéissance et tu es aussi libre que lui.
« 2° Pour obtenir en fait ta liberté, tu n'as qu'à adresser à Ambéruy (l'avocat de Lassalle) une demande écrite et signée de ton nom en toutes lettres, dans laquelle tu lui déclareras « que tu veux quitter la maison de ton « père, dans laquelle tu.es retenue contre ta volonté, où " tu ne peux recevoir aucune lettre, aucune visite à ton « gré; que tu le pries de s'adresser aux autorités compé- « tentes pour te délivrer, et que tu as l'intention de « prendre une demeure personnelle " .
« Envoie-moi cette lettre; ou, si cela t'est plus facile, adresse-la à M. Ambéruy, avocat, rue du Marché, 34.
« 3° Délivrée de cette manière, tu peux choisir un domicile à Genève, signifier chaque mois ton acte respectueux, et, dans trois mois, tu seras ma femme devant la loi. Mais je sais une voie beaucoup plus courte. Six jours après ta délivrance, tu pourrais être ma femme par un moyen pleinement légal. Je connais un prêtre qui nous unira immédiatement, par les liens indissolubles de l'Église, sans le moindre acte ou chiffon de papier (1).
(1) Lassalle songeait au chapelain de Garibaldi, comme nous l'avons vu, et il croyait à tort Hélène catholique, alors qu'elle était protestante.
■■vx
« 4° Tout dépend d'un seul point. II ne faut pas que tu quittes Genève, territoire de droit français. Car, tout d'abord, en Allemagne, tu redeviendrais mineure ; et, en second lieu, j'ai mis à l'œuvre ici tout un monde d'amis et d'auxiliaires. Certes, je reprendrais la lutte partout ailleurs ; mais qui sait combien de semaines s'écouleraient avant que j'aie réuni, dans un autre lieu, autant de moyens d'action efficaces? Oppose-toi donc à tout déplacement avec la plus grande énergie.
« 5° Si, malgré tout, on te contraint, il faut utiliser précisément cette occasion pour ta délivrance. Il suffit alors que tu m'adresses, aussitôt que possible, une demande signée, me priant d'empêcher ton départ forcé. Tu m'indiqueras aussi le lieu du départ et le moyen de transport (bateau à vapeur, chemin de fer, etc.). Avec l'aide de mes amis et des autorités, je te délivrerai alors dans la gare et même dans les bras de ton père.
« 6° Le 12, je pars pour Carlsruhe. Naturellement, ce n'est que pour y faire des démarches qui te concernent. Mais, même loin de toi, je reste présent, car je laisse comme représentant mon ami le colonel W. Rustow, de Zurich. Tu dois te confier à lui comme à moi-même. En toutes circonstances, sans exception, tu dois l'écouter et lui obéir.
» Or, quand je serai parti, ta réclusion deviendra bien moins sévère. Après le 12 de ce mois, dès que tu trouveras moyen d'envoyer des lettres au dehors, écris au colonel Rustow. Adresse l'enveloppe extérieure à M. Ambéruy, avocat, rue du Marché, 3-4. Suis toutes les indications de Rustow comme si elles venaient de moi-même. Il me représente complètement.
« 7" S'il arrivait qu'on voulût te faire partir après le 12, quand je serai absent, écris à Ambéruy, avertis-le, donne-
LA LUTTE
lui le détail du départ et la commission écrite de l'empêcher, parce qu'il a lieu contre ta volonté, et que tu as plus de vingt et un ans. De plus, joins à cette première lettre une lettre au colonel Rustow, en lui disant la même chose, et en lui donnant la même commission. Tous deux te délivreront aussi bien que moi.
« 8° Tout est sauvé, si nous réussissons d'abord à établir une correspondance sûre entre toi et moi, — ou entre toi, Rustow ou Ambéruy. Lesley te remettra cette lettre. Je chercherai à t'en faire tenir une autre demain, par M. Vaucher , qu'Ambéruy a intéressé à notre amour. J'espère qu'il acceptera la commission. Tu peux m'adresser par Vaucher les lettres que tu m'écriras. Mais celles que tu enverras à Rustow après le 12, date de mon départ, par l'intermédiaire de Vaucher (qui ne doit rien savoir du colonel), adresse-les jusqu'à nouvel ordre, extérieurement à Ambéruy, à l'intérieur à Rustow.
« 9° Il est impossible que ce que l'on m'a dit soit vrai, et que tu m'aies abandonné. Seul le mensonge de ta minorité a pu t 1 arracher une telle concession, une telle déloyauté. Il est impossible que tu soies parjure à tous tes serments, que tu pousses jusqu'à ce point la faiblesse. Tu n'as pas le droit de briser toutes les assurances que nous nous sommes si fermement données. Tu n'as pas le droit d'abuser si honteusement de l'excès d'égards et de délicatesse par lequel je t'ai rendue à ta mère. Tu n'as pas le droit de me compromettre, après que tu m'as, de ta libre initiative, engagé dans cette entreprise; car je fus décidé par l'assurance que ta résolution était ferme comme le roc.
« C'est seulement dans la nuit de mercredi à jeudi que j'ai pris conscience de mon amour pour toi. Ce fut comme une révélation. La souffrance a brisé l'enveloppe de calme
relatif dont le bonheur m'entoure d'ordinaire, et mon amour s'est élancé au dehors, comme un terrible et gigantesque fantôme. Je bénirai la brutalité de tes parents si je t'obtiens. Car ces souffrances infinies qui me dévorent à cause de toi mont d'abord donné conscience de ce que tu es réellement pour moi.
« Hélène, si tu pouvais m'être infidèle, si, oublieuse de tes serments, tu pouvais renoncer à moi, tu ne serais plus digne de ce que je souffre pour toi. Calme-moi par une seule ligne. La pensée que tu m'abandonnes m'amène au seuil de la folie. Lesley le dit lui-même. Alors, tout serait mensonge, et rien ne mériterait plus d'être cru en ce monde.
« Hélène, tu es aimée jusqu'à la fureur, avec les tortures du désespoir. Dis-moi dans une seule ligne que tu restes ferme.
« Tes lettres à MmeArson, qui est à Interlaken, ne me sont point parvenues. »
Si Hélène eût reçu cette lettre, si elle eût été encore à Genève le 10 août, et, enfin, si elle fût restée ferme dans sa résolution, les conseils de son amant auraient pu leur donner à tous deux le bonheur. Mais aucune de ces trois conditions n'était remplie à ce moment, et le fait même que Becker a trouvé cette lettre dans les papiers de Lassalle indique qu'elle lui fut probablement rendue, sans être parvenue à son adresse. On voit qu'il croyait encore Hélène à Genève, et qu'il attachait une grande importance à ce fait. 11 fut détrompé définitivement le lendemain, comme en témoigne cette lettre à Holthoff :
« Les nouvelles que je viens de recevoir sont bien, bien plus mauvaises que tout ce qui a précédé. Je croyais
LA LUTTE
être au désespoir hier ; je ne sais qu'aujourd'hui ce qu'est le désespoir.
« Écoutez ! Tout le monde est parti, le père, la mère, la sœur et Hélène. Il ne reste à la maison que les petits enfants. Le père est parti, dès dimanche, avec elle et sa sœur. La mère était restée.
« Hier soir, par le dernier train, est arrivé un monsieur, un bel homme, teint brun, cheveux noirs. C'est le Valaque. Hélène lui avait donné son congé de Wabern. Il semble que c'est là ce qui l'amène, ou bien un télégramme de la famille. Ce matin, à sept heures, la mère est partie avec lui.
« D'après tout un ensemble de petites circonstances, il est probable qu'elle veut marier quelque part Hélène avec ce Valaque, que je tuerai en duel, en ce cas. S'il se dérobe à ma provocation, je l'abattrai dans la rue, comme un chien enragé (1)...
« En présence de ces nouveaux faits, Holthoff, je vous demande un nouveau service. Ecrivez au père. Demandezlui une seule chose, en votre nom et au mien : non pas Hélène, mais seulement trois mois de délai. Qu'il ne la marie pas avant trois mois, qu'il me donne trois mois pour obtenir son consentement, son propre consentement.
« Représentez-lui qu'une série effrayante de crimes et d'événements tragiques sortirait d'une action précipitée.
(1) L'éditeur des Souffrances de Lassalle a supprimé un passage en cet endroit, et il écrit en note : « Certains faits accomplis dans la maison d'IIé- « lènc sont mentionnés là, qui non seulement restent absolument sans ■ preuves, mais sont de plus tout à fait invraisemblables et reposent sans « doute sur le rapport des observateurs aposlés par Lassalle. » — On peut supposer que ce passage rapportait, entre autres choses, une confidence de la cuisinière des Dœnniges, d'après laquelle l'ambassadeur aurait été jusqu'à trainer sa fille par les cheveux. — En effet, on verra plus tard que cette lettre de Lassalle à Holthoff tomba par hasard entre les mains de M. de Dœnniges, et que le passage, supprimé en cet endroit, le mit dans la plus violente colère.
MM
Je tuerai son mari, et je m'enfuirai avec elle en Amérique. Je ne demande au père que trois mois. Si je n'ai pas obtenu son consentement à ce moment, eh bien, il fera alors ce qu'il voudra et ce qu'il pourra.
« S'il me donne ces trois mois, je suis sauvé. J'obtiendrai du roi de Bavière non seulement une intervention, mais un ordre positif. On devra me la donner pour femme à l'instant. Il y a encore assez d'hommes dans la nation qui feront l'impossible pour me sauver, quand ils sauront que mon existence est en jeu. On décidera le Roi. Mais il me faut ce misérable délai de trois mois.
« Si vous lui écrivez avec insistance dans le sens que je vous ai indiqué, si vous ne lui demandez qu'une trêve de trois mois pour me donner le temps d'obtenir son consentement, si vous lui représentez les suites terribles qui résulteraient pour sa fille elle-même du mépris de ses vœux et des miens, il ne pourra nous refuser ; d'autant plus que son acquiescement ne lui cause pas le moindre préjudice. Il s'accorde seulement du temps à lui-même, pour éviter une action précipitée qui attirerait des malheurs infinis sur sa famille.
« Je déciderai le Roi. J'espère, si tout va bien, arriver avant huit jours à Munich. Si vous pouvez, vous ou Bœckh, me donner, pour cette ville, des lettres qui soient utiles à mon projet, tant mieux.
« Ne perdez pas un instant pour écrire à M. de D... La vie ou la mort peuvent dépendre d'une heure.
« Réponse poste restante à Carlsruhe, où je me rends demain.
« Votre ami désespéré,
Cette lettre montre, plus encore que les précédentes,
LA LUTTE
le désordre qui régnait dans l'esprit de son auteur. M. de Drenniges, alors triomphant, n'avait aucun motif pour faire tout à coup une aussi immense concession. Au moment même où Lassalle semblait avoir toutes les chances de victoire entre les mains, le diplomate avait assez montré qu'il n'entendait pas garder vis-à-vis de lui le moindre ménagement. Pourquoi donc, alors qu'il était certain d'avoir converti sa fille à ses vues, aurait-il cédé à des menaces qui devaient lui sembler puériles? Cette idée de délai fut, d'ailleurs, abandonnée par Lassalle aussi rapidement qu'elle avait été conçue.
Le lendemain, avant de quitter Genève, il écrivit encore à Hélène la courte lettre qu'on va lire. Elle était destinée à lui parvenir en même temps que celle du 7, dont nous avons donné la traduction.
« Vendredi 12 août.
« Je t'ai écrit dimanche soir la lettre ci-jointe. Lundi, on m'apprit que tu étais partie, ce qui m'empêcha de te l'envoyer recommandée, comme je voulais le faire. — Depuis mercredi, il n'est que trop certain que tu es partie. Mais cette lettre te suivra, ou bien tu la trouveras à ton retour.
» Jeté l'envoie donc, bien que je sache que ton père la lira sûrement, même si elle arrive jusqu'à toi. Qu'il la lise, si du moins tu la lis à ton tour. — Je te répète donc tout ce que je t'ai dit dans la lettre ci-jointe. 11 faut, en tout cas, que tu m'accordes l'entretien que j'y réclame.
« Je pars aujourd'hui, ou demain de très bonne heure, pour Carlsruhe, car le chemin qui mène à ta conquête passe à travers l'Allemagne. Réponds-moi à Carlsruhe. — Si tu m'accordes un entretien, je vole vers toi le plus rapidement possible.
« Je ne croirai que tu m'abandonnes qu'après l'avoir entendu de ta propre bouche ; une lettre ne me suffira pas.
« Mais, si tu me restes fermement attachée, comme j'en suis convaincu, nulle puissance terrestre ne pourra nous séparer. — On ne peut te contraindre à un mariage. Comme fille majeure (et tu l'es ici, malgré la situation diplomatique de ton père), tu as le droit, à chaque instant, d'abandonner sa maison. Si l'on t'entraîne en Allemagne, bien que tu y sois mineure, on ne peut pourtant te contraindre à un mariage. Il suffit que tu dises « non» au moment décisif.
« Courage donc! même loin de toi, je suis à tes côtés pour l'éternité. Si tu me gardes ta foi, nulle puissance ne réussira à nous arracher l'un à l'autre. Je ne pense plus à rien, je ne fais plus rien qui ne se rapporte à toi. Triomphe ! mon amour pour toi dépasse tout ceux que la poésie et la légende ont jamais chantés.
« Reste ferme, et^'e me charge du reste. »
Le même jour, Lassalle donnait, devant notaire, ses pleins pouvoirs au colonel Rustow, pour tout ce qui touchait son projet de mariage. 11 lui remettait aussi pour Hélène un court billet d'introduction.
Lassalle ne quitta Genève que le 1 3 août de bonne heure . Il coucha probablement à Bâle(l), où il eut une entrevue avec son ami, le poète Georges Herwegh. Il lui avait adressé, la veille, le télégramme suivant, reproduit dans la récente publication de Marcel Herwegh, fils du poète :
« Il faut absolument que vous soyez demain samedi aux Trois Rois, où j'arriverai à dix heures du soir pour passer
(1) Becker dit à Olten.
Hutfi
LA LUTTE. 321
la nuit. Nul refus ou changement n'est possible. Réponse télégraphique Genève, pension Bovet.
« Lassalle. »
A la suite de cette dépêche, Herwegh, écrit son fils, se mit immédiatement en route. — «Il employa tous les moyens pour apaiser Lassalle, qui, toute la nuit, se promena de long en large, plongé dans le désespoir et pleurant comme un enfant. Il croyait encore à tout ce qu'on lui racontait des mauvais traitements auxquels Hélène de Dœnniges était exposée à cause de lui... Ils se séparèrent au matin, après qu'Herwegh lui eût remis, sur son désir, quelques lignes pour Richard Wagner, qui devait lui obtenir l'appui du roi de Bavière. Lassalle avait adressé la même demande à Hans de Bulow. «
Il arriva le 14 dans l'après-midi à Carlsruhe, où la comtesse Hatzfeldt l'attendait depuis le 9, et il écrivit le 15 à Rustow.
» Cher ami,
a Arrivé ici hier. — Pas encore de dépêche de toi. Vous ne savez donc toujours rien de nouveau? Hofstetten est ici. Je pars avec lui demain pour Munich.
« J'ai vu hier Humbertà Bâle. Hélène n'y a pas passé. Elle n'a donc pas encore quitté la Suisse. Humbert est maintenant à Berne... Envoie-le, lui ou Lombard, ou tous deux, si c'est nécessaire, sur toute la côte du lac. Il faut aussi chercher sur la rive française. »
On voit que Lassalle avait mis sur pied toute une police secrète pour apprendre où se trouvait la famille de Dœnniges. Il termine ainsi : a Si Hélène te demande une lettre, envoie aussitôt la grande, celle qui devait passer
par Ambéruy, ou la petite, celle qui devait passer par Lesley, mais plutôt la première, celle d'Ambéruy. »
Ces deux lettres, dites d'Ambéruy et de Lesley, vont tenir désormais une grande place dans la correspondance de Lassalle. Nous les avons traduites à leur date, du 7 et du 10 août, la première en partie seulement, comme la donne Becker.
Le même jour, le 15 août, Rustow rendait compte à son ami de la situation à Genève dans une lettre assez confuse, comme tout ce qu'écrit le colonel. Il raconte une entrevue avec une certaine MraeN... à laquelle il espérait acheter des renseignements sur Hélène. Voici la fin de sa lettre .
« En lisant toutes mes lettres, ne perds pas de vue que je veux t'apprendre aussi exactement que possible tout ce qui se passe, afin que tu ne sois pas pris au dépourvu. N'y lis que ce qui s'y trouve. Souviens-toi toujours que les faits font quelquefois prévoir des conséquences fausses. — Ne me raille pas pour ces sages remarques, ou, si tu peux en rire, tant mieux. »
C'est encore le 15 août qu'Holthoff adressait de Berlin à Lassalle une lettre qui devait porter à son comble le désespoir de ce dernier, malgré les encouragements qui lui sont prodigués.
« Cher ami,
» J'étais parti d'ici vendredi soir pour quelques jours, et je reviens à l'instant, lundi dans l'après-midi. Je trouve quatre lettres qui me préoccupent au plus haut degré. Trois sont de vous, etla dernière de celles-ci est dans une enveloppe datée du 1 1 . Actuellement, je ne fais rien jusqu'à ce que j'aie d'autres instructions de vous. — La qua-
LA LUTTE
trième lettre est d'Hélène, sans date, mise à la poste à Bex, le 9. (Pardon, il y a tout de même une date : le S août, en voyage dans la montagne.) — Elle m'annonce, dans le style d'affaires le plus sec, sans la moindre formule de politesse, qu'elle retire tout ce qu'elle m'a écrit de Berne, au commencement du mois. La lettre est visiblement composée sous l'empire de la contrainte la plus violente, avec des caractères informes qui paraissent des larmes sorties de son cœur. La pauvre enfant! pourquoi cette tragédie n'a-t-elle pu lui être épargnée? Je crois qu'il vous faut attendre dans le calme, quelque impossible que cela puisse vous paraître. — Avant quelques semaines, le temps viendra, peut-être, où vous aurez la partie entre les mains.
« On ne peut songer à un mariage précipité avec le Valaque. Il n'a pas la situation indépendante qu'il faudrait pour hasarder une telle démarche. Vous atteindrez le but; votre énergie m'en est un sûr garant. Votre
« HOLTIIOFF. «
La comtesse de Hatzfeldt, qui avait rejoint Lassalle à Carlsruhe, comme nous l'avons vu, quitta cette ville le lendemain 16 août pour tenter une étrange entreprise. — Tout en continuant à combattre l'exaltation maladive de son ami, elle lui prouvait néanmoins son dévouement par les démarches qu'elle s'imposait, malgré son état de santé, pour l'accomplissement de ses vœux.
On se souvient que l'archevêque de Mayence, Mgr de Ketteler, avait paru suivre d'un œil favorable l'agitation politique de Lassalle. Celui-ci, de son côté, dans son discours de Ronsdorf principalement, s'était montré très sensible à l'approbation de ce prince de l'Église, que les populations du Rhin, disait-il, « vénèrent presque à l'égal
d'un saint « . — Cherchant partout des appuis pour soutenir sa lutte désespérée contre la volonté de M. de Dœnniges, Lassalle imagina d'utiliser l'influence de l'archevêque de Mayence à la cour catholique de Bavière.
Pour atteindre ce but, il fallait lui rappeler sa bienveillance passée et, en même temps, traiter avec lui l'importante question d'une conversion possible de Lassalle au catholicisme. Ce changement de religion devait faciliter une union avec Hélène, car l'entourage de Lassalle la croyait catholique, bien qu'elle fût protestante en réalité.
La comtesse de Hatzfeldt partit donc le 16 août pour Mayence, et écrivit de cette ville le même jour la lettre suivante :
« Cher enfant,
« Je suis arrivée ici à trois heures et demie. A cinq heures, je partais pour la visite projetée. Je fus aussitôt introduite et je demeurai longtemps.
« Voici le compte rendu de notre conversation. Je n'ai pas pu, malheureusement, obtenir quelque chose de positif dans le sens de vos vœux; mais, comme je vous l'ai dit d'avance, je ne considérais guère ce résultat comme possible. Pourtant, l'impression que m'a laissée l'entretien a été très favorable, très bienfaisante même.
« J'ai trouvé un homme d'une haute intelligence et du jugement le plus fin, un homme qui , sans s'écarter le moins du monde de ce qui sied à son caractère et à sa situation , est entièrement exempt cependant de cette hypocrisie qui prétend juger sans cesse et, par là, repousse la sympathie. Il y a de l'indulgence pour la faiblesse humaine, de la bienveillance et de la douceur, et je crois qu'on trouverait en lui bien plutôt un consolateur qu'un juge.
LA LUTTE
« Ses vues saines et son appréciation favorable à votre sujet m'ont prouvé qu'il est sans préjugés. En ce sens, j'ai donc trouvé un terrain favorable à mes efforts.
« Je veux maintenant vous donner quelques détails, bien que le temps qui m'est si strictement mesuré m'empêche d'y apporter beaucoup d'ordre. Je ne vous rapporterai pas les paroles elles-mêmes , mais je resterai toujours parfaitement fidèle à leur sens.
« Je commençai par m'acquitter de votre commission, avec vos propres paroles. Il convint, en effet, que ces paroles répondaient si bien à votre tournure d'esprit, si rigoureusement logique, que vous deviez les avoir prononcées vous-même. — » Je ne puis naturellement dou- « ter, continua-t-il, que ce désir de conversion ne repose « sur des projets purement matériels et extérieurs. » Et, comme je lui devais la vérité, aussi bien qu'à vous, je ne le niai en aucune manière.
« Je lui exposai alors la situation et ce dont il s'agissait. Après de longues représentations suppliantes de ma part, — car je parlais, comme bien vous pensez, avec tout mon cœur, — après qu'il m'eut demandé sous quelle forme je croyais une intervention possible, il dit : « Oui, « si la jeune fille est catholique, si elle demande elle- « même l'appui de l'Église, afin de maintenir le saint « caractère du sacrement, qui réclame l'accord des âmes « pour avoir son plein effet, si elle demande à l'Église la « protection du salut de son âme, menacé par une union « forcée, alors une intervention serait peut-être justi- « fiée. » Quant à vous, continua-t-il, il est contraint de se souvenir que vous n'êtes pas encore catholique.
« 11 s'exprima cependant, sur votre compte, avec beaucoup d'estime et de bienveillance. Il assura qu'il prenait le plus vif intérêt à vos efforts sérieux, convain-
eus, scientifiques, qu'il approuvait vos tentatives sociales, votre action. S'il doutait de la possibilité d'une réalisation pratique de vos théories par la voie que vous avez choisie, c'est uniquement parce que tout principe qui manque de la seule base inébranlable ne peut se soutenir longtemps, quelles que soient sa justice et les éminentes qualités de ses représentants, dès que vient à souffler sur lui la tempête des passions. — En tout cas, ajouta-t-il, vous vous êtes acquitté avec beaucoup de succès et de mérite d'un important devoir, en signalant et en déracinant les erreurs et les mensonges. Il faut vous conserver pour cette tâche.
« S'il peut faire quelque chose pour vous, il le fera volontiers, pour conserver à l'État un homme aussi indispensable.
« Je lui décrivis les promesses répétées que vous a faites la jeune fille, votre conduite si scrupuleuse, si honorable vis-à-vis d'Hélène, comment vous l'avez rendue vous-même à sa famille : l'attitude entièrement inexplicable, dès le début, brutale et blessante des Dœnniges. Il exprima l'approbation la plus entière à l'égard de vos procédés si parfaitement corrects. Vous devez, dit-il, ne jamais les regretter, car c'étaient les seuls qui vous convinssent. Il approuva aussi votre plan de faire triompher votre bon droit à Munich, par la voie loyale que vous avez en vue.
« Gomme j'étais fort agitée, et que des larmes m'échappaient sans cesse pendant que je parlais, il me déclara ne pas comprendre comment je pouvais voir les choses en noir à ce point. La conduite du père est très blâmable, mais elle ne peut durer, et vous devez réussir à coup sûr par le calme et par la patience.
« J'aurais tant aimé vous annoncer un bon résultat
LA LUTTE
positif ! Mais, vous le voyez, si l'accueil, comme la volonté, étaient favorables, la chose elle-même présentait vraiment trop de difficultés. Je pars demain de très bonne heure pour Berne, où j'arriverai le soir. J'irai aussitôt à Wabcrn pour voir Mme Arson et Mme Lesley. Je recueillerai tous les renseignements nécessaires, notamment sur les lettres d'Hélène, qu'elles doivent avoir reçues. J'emploierai tous les moyens pour décider Mme Arson à m'accompagner à Genève, afin de m'y aider à obtenir une entrevue avec Hélène.
« Ainsi, j'espère enfin rapporter des nouvelles certaines de cette forteresse si sévèrement close.
« Maintenant, portez-vous bien, mon bon, mon cher enfant; je suis à demi morte physiquement et moralement. Je vois sans cesse encore votre pâle visage bouleversé, comme je l'ai aperçu au sortir du wagon. Si vous m'avez trouvée rude en mes représentations, sachez pourtant que mon cœur a saigné plus amèrement encore que le vôtre. Je puis dire que j'ai vis-à-vis de vous le sentiment que vous êtes lié à mon être intime par un lien matériel : s'il est tranché, tout mon sang s'échappera par la blessure.
« Pour moi donc, comme pour vous-même, repos, prudence et soin de votre santé.
« Sophie. »
iB
Rustow envoyait le même jour quelques nouvelles de Genève, sans grand intérêt. Cependant, une Mme A... lui avait appris qu'Hélène «< serait constamment, dit-on, avec M. le baron (Yanko de Rakowitza) » .
Rustow dirigeait les affaires de Lassalle à Genève tout autrement que ne l'eût fait son ami. Il y mettait plus de patience et de bonne humeur, pour deux raisons. D'abord,
il apportait à cette tâche une liberté d'esprit qui faisait naturellement défaut à un amoureux. De plus, il obéissait au même instinct que les autres familiers de Lassalle : gagner du temps, éloigner l'instant des déterminations décisives et des actions irrévocables que la violence du caractère de ce dernier pouvait faire redouter. — Lassalle était bien loin lui-même de cette humeur résignée et presque enjouée. Les lettres suivantes en font foi.
« Munich, 18 août.
« Comtesse,
« Nul damné ne souffre plus en enfer.
« Reçu votre lettre de Mayence.
« 1° Même d'après la loi bavaroise, elle est majeure à vingt et un ans. Cependant, comme elle n'est pas émancipée, le consentement du père est encore nécessaire : mais, s'il est refusé, les tribunaux peuvent l'accorder, et l'accorderaient certainement : le docteur Hœnle (1) me l'assurait. Hsenle se donne à mon affaire avec toute son énergie. Il veut déposer en mon nom une requête de consentement. Il ne se fait pas d'illusion, il est vrai. Par les voies de droit, nous n'obtiendrons rien de pratique. Mais il espère intimider le père par la crainte du scandale, et veut lui écrire une lettre où il lui représentera tout cela, etc.
« 2' Je reviens à l'instant de chez le baron de Schrenk, ministre des affaires étrangères, avec lequel j'ai eu une conversation qui a duré presque deux heures. 11 m'a trouvé entièrement dans mon droit vis-à-vis de M. de Dœnniges, et il a été, par exemple, jusqu'à dire : n Dans « de pareilles circonstances, je ne vous refuserais pas ma
(1) Avocat de Lassalle à Munich.
LA LUTTE
« fille , bien que je conçoive qu'il n'est pas agréable » d'avoir un gendre d'une couleur politique si mar- « quée... » En résumé, il fut entièrement de mon parti, mais ne put se décider sur ce qu'il devait et pouvait faire. Il convint avec moi que je viendrais demain matin chez lui avec Hienle pour déterminer, d'accord avec nous, ce qu'il tentera.
« 3° Ci-joint un mot de Holthoff. Il a reçu une lettre d'Hélène, écrite le 9, à Bex, par laquelle elle retire tout ce quelle lui a dit. Mais il ne lui attribue aucune valeur, la met au compte de la violence brutale, déclare qu'elle est dictée par le père. Dans une autre lettre de lui que je viens de recevoir, il l'assure plus fortement encore, déclare que la lettre d'Hélène manque même des formules les plus ordinaires de la politesse, est écrite dans le plus sec des styles d'affaires, etc. Il a raison, sans doute, mais cette pensée est terrible. Je souffre à présent plus affreusement que jamais. Mon pressentiment s'est justifié. Mais il faut pourtant que je la conquière à tout prix.
« 4° Je reçois une dépêche de Rustow. Il a enfin insinué à Hélène une lettre quelconque. Je ne sais si c'est un mot tout, à fait court et laconique que je lui ai laissé, ou bien la longue lettre émue que j'appelle " d'Ambéruy « . Il a reçu une réponse qu'il appelle » tout à fait raauu vaise » , ce qui signifie, d'après nos conventions, qu'elle m'abandonne. Naturellement cela n'a pas plus de signification que la lettre à Holthoff. 11 est difficile, impossible même que cela ait une grande valeur. Ah! ce serait terrible de périr pour une indigne! Et je serais moi-même coupable de son indignité ! Terrible, terrible imbroglio !
« 5" Le principal est maintenant que vous emmeniez Mme Arson, que vous alliez avec elle à Genève et que, avant tout, vous raffermissiez Hélène, Hélène elle-même.
Car le retour d'Hélène à Genève résulte de la dépêche de Rustow, indirectement, il est vrai, mais sûrement. Vous devez donc parler à Hélène chez Mme Arson et agir sur elle avec votre éloquence la plus impétueuse. Il faut avant tout la détromper, car la pauvre enfant est avant tout trompée. Elle se croit mineure, et qui sait tout ce qu'on lui a de plus raconté sur mon compte, etc. ! Vous devez encore lui insinuer la lettre dite « d'Ambéruy » . Rustow l'a et sait quelle lettre j'appelle de ce nom. Il faut qu'elle en lise devant vous tous les paragraphes. Il faut que vous l'ayez lue vous-même avant de causer avec Hélène, pour savoir comment vous devez la prendre. Raffermissez-moi seulement Hélène, et je ne désespère pas encore. Mme Arson devra vous procurer un entretien avec elle dans sa chambre. Cet entretien sauvera tout. Employez toute votre éloquence pour que Mme Arson vous accompagne à Genève et vous assure cet entretien avec Hélène.
« Avant de quitter Berne, télégraphiez-moi ici et annoncez-moi votre départ, ainsi que l'hôtel où vous descendrez à Genève, afin que je sache où je dois écrire ou télégraphier.
« En présence de la tournure que prennent les événements et puisque Hélène est encore là-bas, je resterai sans doute plusieurs jours ici, si je puis y faire quelque chose. L'enfer dans le cœur. Votre
« F. Lassalle. »
Voici une lettre du même jour à Holthoff :
« Munich, 18 août.
« Cher, cher ami, ■
h Vos lettres des 8, 9 et 15 août sont devant moi, et mon désespoir est immense, plus grand que jamais ! J'ai passé ma vie entière parmi les combats et les dangers de
LA LUTTE
toutes sortes, et me voilà comme un enfant, comme un enfant! Vous avez raison, je n'ai connu jusqu'ici que les dangers du dehors, mais jamais la douleur intérieure, la furieuse, torturante, mortelle douleur intérieure ! Contre celle-là, je suis sans défense : tout ce que j'ai de force en moi-même se range dans son parti et m'accable. Mourir de mille morts n'est rien auprès de celte sueur d'angoisse délirante qui m'accable à chaque instant ! J'ai surmonté et vaincu tant d'obstacles dans ma vie, de si grands et de si importants succès ont marqué mon passé, et, désespéré, je mets tout cela en balance avec une seule heure, celle qui décidera delà conquête ou de la perte d'Hélène. Vous avez tort de me faire des reproches pour être allé à Genève. Cela était nécessaire. Hélène avait de moi l'ordre absolu de ne rien confier de mes projets à ses parents. Je voulais leur faire visite, les connaître, les étudier. Cependant, — et, à la vérité, je n'aurais pas confié tout ce qui suit explicitement à Hélène, — je me serais fait donner par elle, devant un notaire français, toutes les procurations et pleins pouvoirs nécessaires pour tous les cas, même les plus extrêmes. En même temps, la veille de la demande, j'aurais arrangé notre fuite, et, ainsi préparé et armé jusqu'aux dents, en droit et en fait, j'aurais accompli l'acte décisif. En droit, j'aurais pu agir en son nom; en fait, j'avais la solution entre les mains. Si les parents refusaient même de me recevoir, Hélène n'avait qu'à se taire et à me l'annoncer par lettre, sans trahir encore ma présence à Genève. L'enlèvement eût été alors pour ainsi dire assuré. Manquant à toutes les promesses qu'elle m'avait faites, elle bavarda au premier moment d'expansion et me précipita sans préparation entre les mains de ses ennemis. Non, je ne mérite pas le reproche d'avoir manqué de prudence, je ne mérite que celui d'avoir man-
que de brutalité. La garder à Genève dans ma chambre, par le droit brutal du code, fouler d'un pied de fer le scandale sans nom qui la compromettait pour un instant, voilà, voilà, voilà ce qu'il fallait faire ! J'ai agi comme une femme, lorsque je m'arrêtai à d'autres pensées, et c'est cela qui m'a perdu. Mais je ne voulus rien précipiter, je voulus l'épargner autant que possible; je comptais de plus sur sa fermeté inébranlable, sur ce qu'elle m'appartenait absolument ; je me disais : « Tu pourras toujours « recourir aux moyens extrêmes » ; et maintenant elle m'abandonne, elle me trahit. Oh ! voilà le doute affreux que je sentis dans mon sein depuis le moment de la tragique séparation. Restera-t-elle ferme? Voyez-vous, Holthoff, cela est torturant, cela déshonore la nature humaine qu'elle puisse m'abandonner. Une femme pour qui je souffre si affreusement! Cette pensée, cette nouvelle que je viens d'apprendre par votre lettre du 15 août a porté ma douleur jusqu'à la folie.
« Il semble bien ressortir de votre lettre que celle d'Hélène, datée de Bex, ne signifie rien, qu'elle a été dictée, car, pour comble de malheur, vous avez écrit ce passage de telle sorte que je n'ai pas même pu le déchiffrer. Mais devait-elle se laisser contraindre ainsi ? Est-ce une ruse ? Peut-être ! Veut-elle endormir la vigilance de ses parents ? Oh ! la lettre qu'elle vous a écrite est un crime en tout cas. Et pourtant, ce crime est le mien. Car pourquoi l'ai-je livrée à cette brutale domination de fer ? Votre lettre ne m'apporte qu'une consolation : c'est l'assurance que Rakowitz n'est pas en situation de se marier immédiatement. Mais est-ce bien là une entière impossibilité ?
« Cher ami , inventez un moyen de salut. Je vous en conjure, ne me laissez pas dans cet état. Un bain
LA LUTTE
de flammes serait un lieu dp délices en comparaison.
« Apprenez ce qui se passe.
« J'ai voulu parler au Roi. Mais le Roi n'est pas ici : il est à Hohenschwangau. Tout conspire pour m'accabler. Dois-je aller à Hohenschwangau? irai-je? Cela est fort incertain. D'une part, le terrain serait brûlant sous mes pieds. D'autre part, je puis tout gâter. Car Richard Wagner, qui possède toute la faveur du Roi, m'a promis de lui parler mardi prochain peut-être , mais peut-être seulement. Il va le voir à Hohenschwangau et m'appuierait alors de tout son pouvoir. Mais il ne l'a promis qu'avec un peutêtre. Cela dépendra d'un certain renseignement qu'il veut se procurer. Que faire donc? M'en remettrai-je à Richard Wagner? Mais, s'il ne fait rien, j'aurai quitté inutilement Munich pour me transporter de nouveau en Suisse. Iraije moi-même à Hohenschwangau? Alors j'enlèverais peutêtre tout effet à l'intervention bien plus puissante de Wagner. — Heureusement, elle est aussi majeure d'après la loi bavaroise. On l'a doublement trompée ! Pourtant, même majeure, comme elle n'est pas émancipée, il lui faut ici le consentement de son père. Mais celui-ci peut être suppléé par un jugement du tribunal, et, comme me l'assure mon avocat d'ici, le docteur Hsenle, ce jugement serait accordé sans aucun doute.
« Le docteur Hamle, qui me montre le plus grand zèle, veut introduire la demande et mettre tout en jeu. Il écrira d'abord au père, qu'il connaît, pour lui représenter les inconvénients d'une action judiciaire et ses suites.
" Mais, par les voies légales, on n'obtiendrait quelque chose — si même cela est possible — que dans le cas où Hélène resterait ferme comme un roc. Et vous voyez vous-même son caractère.
« Un faible, faible rayon d'espoir. Je reviens à l'instant de chez le ministre des affaires étrangères, baron de Schrenk, avec qui j'ai causé presque deux heures. Je lui ai soumis toute l'affaire. Il me donna tout à fait raison, et m'assura vouloir faire tout ce qui serait possible. Il semble qu'il ait beaucoup entendu parler de moi, et qu'il me porte un grand intérêt. Il m'entraîna dans une longue conversation politique sur la situation générale, à laquelle je dus me prêter, la mort dans le cœur, pour lui paraître aussi important que possible (1). Gomme je vous l'ai dit, il fut aussi aimable et accueillant qu'on peut l'être : par exemple, il me déclara qu'il ne comprenait pas les parents, et qu'en pareille circonstance il ne me refuserait pas la main de sa fille. Il reconnaissait pourtant qu'il n'était pas agréable d'avoir un gendre qui, en raison de sa situation politique prépondérante , pouvait être fusillé ou pendu en cas de révolution, etc., etc. Je dois aller demain chez lui avec Hœnle, afin de discuter et de déterminer en commun ce qui peut être le plus utile et le plus efficace.
« Il fera certainement quelque chose, cela est décidé. Il serait prêt, en tout cas, à écrire à M. de D... sur un ton conciliant, et pour lui donner un conseil. Il semble ne pas l'aimer. Vraisemblablement, il pourra faire quelque chose de plus encore.
« Dans ces circonstances , ce serait une très bonne chose que D. .. reçût en même temps une lettre de Bœckh. Ce feu de peloton et cette intervention en ma faveur de différents côtés le déconcerteraient tout au moins.
(1) Il ne faut pas oublier que les intérêts de la Bavière étaient alors fort différents de ceux de la Prusse, et que c'était une bonne fortune pour M. de Schrenk que cette conversation avec un homme si au courant des affaires intérieures du royaume voisin.
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« N'est-ce pas une fatalité qui s'ajoute aux autres fatalités dans cette affaire, que la femme de Breckh vienne à mourir précisément en ce moment ? Malgré cela , s'il s'est écoulé assez de temps pour que la première douleur soit adoucie (quand donc est-elle morte?), dans les circonstances présentes , je désirerais que vous remettiez ou envoyiez à Bœckh cette lettre précédente de moi , dans laquelle je vous priais de le faire. Ajoutez par écrit ou de vive voix les explications nécessaires, les noms, etc. Une telle perte, imposée par la nature, atteint profondément, mais ne brise pas un grand homme et ne le rend pas insensible aux douleurs d'autrui. Pour cela, il faut la méchanceté humaine ou la violence brutale. Mais ne lui dites pas que je connais maintenant son deuil. Car, alors, il me conviendrait mal, en effet, de l'appeler à l'aide en un pareil moment. Il faut donc que je l'ignore comme l'autre jour, tandis que vous, qui avez reçu une commission positive d'un tiers, vous êtes excusé par cela même de vous acquitter de cette commission, dans une circonstance si grave. Dites seulement que vous avez allendu quelque temps pour ne pas limportuner au premier moment de sa douleur.
« Ne pensez-vous pas ainsi ?
« Vous le comprenez, ce qu'il pourra faire doit être fait vite : il faut que cela agisse concurremment avec l'intervention de Schrenk. Car différents coups qui échouent les uns après les autres ne servent à rien.
« Télégraphiez-moi immédiatement ce que vous aurez fait, puis, ensuite, le résultat obtenu.
a mon ami ! Si vous pouviez seulement venir près de moi ! Je meurs, je meurs. Ma souffrance est sans nom. « Votre
» F. Lassai.lf,. »
La journée du 19 août fut terrible pour Lassalle : « Il était plus mort que vif, écrit l'auteur des Souffrances de Lassalle... Des appréciations contradictoires se croisaient dans son cerveau épuisé. » D'une part, les indices de la défaillance d'Hélène devenaient plus décisifs à chaque instant. D'autre part, les lettres résignées, mais tendres encore , qu'elle avait écrites les 5 et 6 août à Mme Arson parvenaient précisément en ce jour de doute à son amant.
De là une confusion d'idées qui se fait jour dans sa correspondance fébrile. Voici une lettre à Holthoff :
« Cher,
a Je vous ai télégraphié qu'Hélène est de retour à Genève.
« Je reviens à l'instant de chez le ministre Schrenk. Voici ce qui a été convenu avec lui. Il donne au docteur Haonle, avocat, une mission officieuse : c'est une lettre à M. de D... qui contient ceci : le ministre a prié Hsenle de se rendre à Genève pour arranger cette affaire à l'amiable, ce qui lui paraît très désirable, etc.
« Sinon, Dœnniges doit faire comparaître sa fille en ma présence, devant un notaire de Genève, pour qu'elle y déclare devant lui et devant moi ses sentiments.
« Tel est, du moins, le contenu de sa lettre que nous avons convenu avec Schrenk. Qu'en écrira-t-il réellement, et quelle insistance y mettra-t-il ? Je l'ignore. Je ne pourrai pas lire la lettre, parce que Schrenk ne trouve pas cela convenable : il l'enverra cachetée à Hsenle , demain. Hœnle prendra cette lettre et partira avec moi pour Genève. Mais je ne pourrai guère partir avant lundi matin. Je m'arrête pour vous donner les indications suivantes :
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a l" Obtenez immédiatement de Bœckh une intervention concordante au moyen d'une lettre. La coïncidence des deux démarches serait fort utile, tandis que chacune d'elles, isolée, n'aura vraisemblablement aucune action.
« 2° Télégraphiez-moi si cette démarche par Schrenk et Hœnle vous parait très importante , ou jusqu'à quel point. Exprimez cela de la façon suivante, selon les cas : « grande importance » , ou « importance assez grande » , ou « peu d'importance » , ou « aucune importance » . Adressez ici, hôtel Oberpollinger. Je comprendrai.
u 3° Donnez-moi dans la même dépêche votre avis sur ce qui suit : le Roi est à Hohenschwangau. Je suis donc assez porté à abandonner l'idée d'une démarche directe près de lui. Car il est possible, sans doute, d'aller à Hohenschwangau, mais c'est un grand détour. Une démarche directe de la part du Roi auprès de Dœnmges serait bien plus efficace que toute autre intervention, mais il est tout à fait incertain que je l'obtienne. Peut-être même Schrenk, m'ayant appuyé, serait-il blessé que je m'adresse encore à plus haut que lui. Ou'en pensez-vous? Télégraphiez-moi là-dessus de la manière suivante : » Abandonnez l'autre démarche » (cela voudra dire que je ne dois pas aller à Hohenschwangau); ou : » Ajoutez l'autre démarche » (c'est-à-dire que je devrais aller à llolicnschwangau, au risque d'y perdre inutilement mon temps et celui de Hamle). De la sorte, je connaîtrai du moins votre avis et je pourrai agir en conséquence , selon les cas.
« -4° Dans la même dépèche , dites-moi si Bœckh a
déjà écrit, ou est en train de le faire, ou refuse, de la
manière suivante : « La démarche d'ici a réussi » , ou « la
démarche d'ici réussira demain » ou encore « tel ou tel
our » ou bien » ne réussira pas » .
« Est-il possible, Holthoff, qu'un homme puisse se torturer ainsi pour une femme, aller jusqu'à périr pour elle ! et pour une femme qui se laisse contraindre à l'abandonner ! Oh ! Hélène , Hélène ! Si seulement elle restait ferme ! Cette pensée est épouvantable. Ah ! la mort serait une délivrance et un bienfait.
« Secourez-moi, agissez pour moi, faites écrire Bœckh, écrivez vous-même en même temps. Mettez en mouvement tous les auxiliaires que vous pourrez trouver. Ah ! je succombe à mes tourments. Votre
« F. Lassalle. »
On a vu, par sa lettre du 18 à la comtesse, que Lassalle avait reçu ce jour-là de Rustow un télégramme. Celui-ci disait avoir entre les mains une lettre d'Hélène qu'il appelait « très mauvaise » . Lassalle répondit : « Co- « pier les lettres. Envoyer immédiatement ici l'original. « Ne pas perdre courage. Persévérer. Où est Henri? »
Henri désignait Hélène dans le langage convenu entre les deux amis. Lassalle télégraphia encore le même jour :
« La lettre à laquelle a répondu Henri avait-elle été « remise par Bradamante (la camériste d'Hélène)? Peut- » être tombée en d'autres mains, et réponse imposée. Si « la voie n'est pas absolument sûre, ne hasarde pas la a lettre d'Ambéruy, mais attends l'arrivée de Sophie (la « comtesse). Réponse télégraphique. »
Dès le matin du 19, il écrivait à Rustow :
« Reçu ta lettre du 17. Je ne comprends pas que tu ne m'aies pas télégraphié le retour d'Hélène, que tu connaissais dès le 17, dès le 16, à ce que je vois. C'est incompréhensible, car si nous n'avions pas de formule convenue pour ce cas, il allait de soi que ce fait devait être
■MHM
LA LUTTE
télégraphié â l'instant. Tu m'aurais épargné bien des dépêches et des souffrances indicibles.
« Ta dépèche d'hier « très mauvaise » m'a blessé à mort. Et pourtant, elle ne prouve rien. Car Hélène est trompée et brisée. De plus, tu ne lui auras fait parvenir que la troisième lettre, tout à fait insignifiante, et non pas celle d'Ambéruy, pas même celle de Lesley. Cherche immédiatement à lui faire tenir une des deux, et si la voie est tout à fait sûre, celle d'Ambéruy.
« La lettre que tu lui as soumise semble être parvenue par Mme A... Ce chemin paraît sur. Peut-être le père a-t-il reçu la lettre et imposé la réponse. Peut-être est-elle tout à fait brisée. Si tu as une voie tout à fait sûre pour lui donner la lettre d'Ambéruy, fais-le. Il indifférent qu'elle puisse répondre et par quelle voie elle le pourra. Qu'elle lise seulement la lettre. C'est l'important : le reste s'arrangera. Si ta voie n'est pas tout à fait sûre, essaye avec celle de Lesley. La lettre ci-joinle, que je t'envoie pour Hélène, est aussi importante que celle d'Ambéruy, mais seulementyomte à elle; elle ne sert qu'à la faire comprendre. Lis-la. Tu y apprendras quelques circonstances, par exemple qu'Hélène est majeure même d'après le droit bavarois, et que j'ai causé hier deux heures avec le ministre des affaires étrangères. Il m'approuve tout à fait, et fera tout ce qu'il pourra. Aujourd'hui, nouvelle conférence.
« Fais donc parvenir la lettre ci-jointe à Hélène immédiatement, avec la lettre d'Ambéruy, si tu es sûr qu'elle la recevra.
« Puisque Hélène est de nouveau à Genève, tu as eu bien tort de faire prévenir Kayserling de la présence par Klapka. Tu t'es trahi par là, et il te faudra partir de nouveau, et ensuite changer de logement pourêtre en sûreté. Mais, en ce cas, avertis-moi télégraphiquement ici.
« Si tu veux éprouver à quel point la voie est sûre, écris toi-même à Hélène : « J'ai deux lettres très impor- « tante pour vous (celle d'Ambéruy et la lettre ci-jointe), « qu'il faut que vous lisiez seule. Cette voie est-elle sûre? « Puis-je vous envoyer par elle ces deux lettres qui ne « doivent, à aucun prix, tomber en d'autres mains? » — Alors, tu verras bien; car tu connais son écriture. Si tu ne la reconnais pas sûrement, l'essai n'aura pas réussi.
« J'ai reçu aujourd'hui deux lettres d'Hélène à Mme Arson, des 5 et 6 août. Elle s'y montre déjà entièrement brisée, mais aussi complètement fidèle. Elle appelle la mort dans les termes les plus touchants.
h Ton bien malheureux,
« F. Lassalliî. »
Voici la lettre destinée à Hélène :
ci Hélène,
« Je te décrirai une autre fois mes indescriptibles tortures. Quelques mots seulement.
« 1° On t'a trompée. Tu es majeure. Vingt et un ans suffisent en Bavière, comme à Genève. D'après la loi de Genève, tu peux, quand tu voudras, abandonner la maison de ton père, prendre un domicile particulier (hôtel, etc.), faire les trois actes respectueux et, trois mois après le premier acte, m'épouser. Rustow, Ambéruy, les autorités de Genève, qui tous sont avertis, te protégeront pendant ces trois mois. D'ailleurs, il y a un moyen plus court. Le jour même où tu quitteras la maison de ton père, Rustow t'emmènera en sûreté en Italie et me télégraphiera. En cinq jours, nous serons là baptisés et mariés par le premier prêtre catholique venu.
Ifo-H«
LA LUTTE
» 2° D'après le droit bavarois , également, tu es majeure. Le consentement de ton père n'est pas indispensable à ton mariage : il peut être accordé par les tribunaux, et Hfenle m'a donné sa parole que je l'obtiendrais. De toutes parts j'ai mis l'univers en mouvement pour moi. Il serait très bon aussi que tu m'envoyasses un plein pouvoir, ou une simple lettre pour l'avocat Hsenle, à Municb; tu le chargerais d'obtenir des tribunaux bavarois l'autorisation de m'épouser.
« 3° Ta lettre de Bex à Holthoff ne prouve rien. Elle est dictée. Rustow me télégraphie que, d'après une lettre de toi qu'il possède, tu m'abandonnerais. Celle-là aussi est dictée. C'est la conséquence de la contrainte morale et physique qu'on exerce contre toi, des mensonges qu'on te débite. Cela ne veut donc rien dire, — et, pourtant, j'ai souffert mille morts à cette nouvelle.
" 4° J'ai causé deux heures, hier, avec le ministre des affaires étrangères, le baron de Schrenk : il m'approuve entièrement, et il est indigné. Il m'a promis de faire tout ce qu'il pourrait (l). Aujourd'hui, je dois retourner le voir, pour fixer entre nous les démarches à faire. Si c'est possible, je mettrai en œuvre des moyens plus puissants encore que ceux que je prépare actuellement. (Le plus court, le plus simple, le plus rapide, c'est encore d'abandonner la maison de ton père, et de fuir avec Rustow en Italie : ou encore avec moi-même, si tu préfères attendre que j'aie terminé ici, et que je sois de retour.)
« 5° J'ai la force d'un géant, et je la centuplerai pour te conquérir. Nulle puissance humaine ne peut t'arracher à moi, si tu restes ferme et fidèle. Je souffre mille
(1) Il est curieux de remarquer combien Lassalle exagère déplus en plus les assurances de sympathie que lui a données le ministre
morts à chaque instant. Et pourtant, cela est impossible! Tu ne peux trahir un homme tel que moi, un homme qui t'aime si éperdument. Je suis soudé à toi par une chaine de diamant. Je souffre mille fois plus que Prométhée sur son rocher. — Mais, si tu devenais parjure à de si nombreux serments, et à un tel amour, la nature humaine en serait déshonorée. Il faudrait douter de toute vérité, de toute fidélité. Tout serait mensonge en ce monde. C'est la pensée de tous ceux qui connaissent cette histoire de sang.
a 6° Je n'ai reçu qu'aujourd'hui, à Munich, tes lettres à Mme Arson; elle était absente, à Interlaken, sinon tu aurais eu plus tôt de mes nouvelles. Quelle fatale complication !
« 7° Écris- moi seulement d'un mot que tu demeures ferme et fidèle, et je serai d'acier de la tête aux pieds. Nul homme ne t'arrachera de mes bras contre ta volonté. Écris-moi aussi si tu crois à la fidélité de ta camériste.
Ces lignes, écrites dans la matinée du 19, trahissent encore un reste de confiance. Un nouveau coup plus terrible allait atteindre Lassalle. En réponse à ses deux télégrammes delà veille, il reçut à onzeheures vingt-cinq, de Rustow, l'explication suivante :
« Reçu les deux dépêches de Munich à minuit. J'ai remis en personne la lettre d'Ambéruy à Henri. La lettre de Henri avec la mienne est en route pour Munich depuis hier. Explications plus étendues. Quand arrive Sophie? — Guillaume. »
Plusieurs points restaient obscurs dans ces tristes nouvelles. Lassalle en réclama aussitôt l'explication par un autre télégramme.
LA LUTTE
" Explications plus étendues. Quelle situation? Mauvaise? Médiocre? Désespérée? Explique-toi. Je suis suides charbons ardents. Sophie sera là dans peu de jours..