JULIAN
Julian était la signature convenue de Lassalle. Se rattachant à un dernier espoir, il télégraphia encore :
» La lettre s très mauvaise » de Henri était-elle déjà une réponse à celle d'Ambéruy, ou bien écrite avant la lecture de celle-ci? Cette lecture n'a-t-elle rien amélioré? Réponse télégraphique. Je souffre mille morts. — Ici, foui va bien. — Sophie arrivera au plus tard dimanche ou lundi à Genève. — Juijan. «
Et il écrivit à cinq heures :
« Cher ami,
« Toi qui m'aimes tant et fais tant pour moi, tu me tues vraiment quand tu me télégraphies aussi bien que quand tu ne télégraphies pas. Déjà c'est affreux que tu ne ne m'aies pas télégraphié immédiatement le retour d'Hélène. Mais cette dernière dépêche (à laquelle je viens de répondre télégraphiquement) : » J'ai remis en personne la « lettre d'Ambéruy à Henri. Lalcttre de Henri et la mienne « sont en route. Explications plus étendues. » — Par cette dépêche, tu m'as assassiné.
« Je me demande si la lettre " très mauvaise » d'Hélène est déjà la réponse à celle d'Ambéruy. Ou bien répondelle seulement à mon troisième billet, le plus court? En ce cas, elle n'aurait pas grande signification. C'est pourquoi je te l'ai demandé hier soir par dépèche, et ta réponse ne parle pas de ce point. C'est inouï ! Pour moi, tout dépend de ce renseignement. Car, si sa lettre très mauvaise est déjà la réponse à celle d'Ambéruy, les choses prennent une tournure bien triste, affreusement triste pour moi ;
bien que, même en ce cas, je ne veuille pas renoncer à tout espoir.
a Si c'est une réponse au troisième billet, la chose a peu d'importance. Tu n'as pas répondu à cette question pressante. Je me torture en vain pour la résoudre : les indices sont contradictoires.
« Puisque tu lui as donné en personne la lettre d'Ambéruy (comment même as-tu pu lui parler si vite?), cela semble prouver que tu ne lui as remis la lettre d'Ambéruy qu'après sa lettre « très mauvaise » . Par contre, les mots : « Lettre de Henri depuis hier en route avec la mienne. « Explications plus étendues « , semblent montrer que la « très mauvaise lettre » , dont tu parlais hier et que tu envoies à Munich, est la seule que tu aies reçue, par conséquent qu'elle répond à celle d'Ambéruy, — pensée qui est pire que le bûcher et la torture.
« Les mots : » Explications plus étendues » semblent, d'une part, indiquer que, depuis sa conversation avec toi et la lecture de la lettre d'Ambéruy, elle a retiré et expliqué sa lettre « très mauvaise » . Mais, d'autre part, cela peut indiquer seulement qu'elle l'a maintenue, en cherchant à excuser quelque peu son infidélité.
« Oh ! combien tu me fais souffrir !
« Si je suis abandonné par cette femme, pour qui je souffre ce martyre sans nom, tout ce qui porte l'apparence humaine en est déshonoré. Déchirer à ce point un cœur de roc, qui aime, qui sait garder sa foi comme le mien ! . . . »
(Lassalle donne ici quelques détails sur la mission de Hacnle, qui nous sont déjà connus, et il continue ainsi :)
« Si donc je péris maintenant, ce ne sera plus, du moins, par cette brutale contrainte des parents, que j'aurai su briser. Mais (si Hélène me répond « non »
LA LUTTE
devant le notaire, au lieu de dire « oui » et de partir avec moi), ce sera par une trahison sans précédent, par l'irrésolution et la légèreté inouïe d'une femme que j'aime beaucoup trop au delà de la limite permise. Ce serait vraiment une chose sans exemple, que j'eusse décidé le ministre des affaires étrangères à organiser une mission et à la faire citer devant notaire uniquement pour qu'elle me donne, là-dessus, l'effroyable ridicule de m'accueillir par un « non » . Cependant, si elle veut m'enfoncer le poignard dans la poitrine, je n'ai rien à dire. Du moins, je ne succomberai pas à l'orgueil d'un brutal. Je ne pourrai, d'ailleurs, jamais la croire assez complètement mauvaise pour reculer ainsi les bornes du mal.
« Mais il est important qu'elle soit prévenue de la chose, qu'elle puisse se recueillir, se reprendre, former une résolution ferme : qu'elle ne soit pas surprise sans préparation avec une idée fausse ou incomplète de son rôle. Il est donc de la plus haute importance que tu lui fasses parvenir la présente lettre (qui est écrite aussi pour elle) par une voie tout à fait sûre : aucun doute ne doit subsister sur cette certitude. 11 serait bon que tu pusses la faire lire auparavant par la comtesse. Car, bien que j'en communique l'essentiel à la comtesse, qui sera à Genève quand tu la recevras, je ne pourrai peut-être pas le faire avec détail, par défaut de temps. Si donc tu peux la faire lire rapidement par la comtesse, avant de la soumettre à Hélène, ce sera mieux. Mais il ne faut à aucun prix pour cela laisser passer une occasion de la faire parvenir à Hélène.
« Si tu en trouves une bonne, profites-en sans perte de temps. Car la comtesse recevra de moi une lettre suffisamment explicite, et tu peux lui redire ce que tu viens de lire.
« Je recommande à Hélène, de la façon la plus sévère, de ne rien trahir de cette mission ministérielle de Hœnle. Il faut que cela éclate comme une bombe dans la maison du vieux Dœnniges, sans qu'il en ait le moindre soupçon. Sinon, Hélène aurait tout gâté pour la seconde fois, comme la première fois par sa confidence intempestive, et il me faudrait tout recommencer de nouveau. « De plus : Hélène doit te répondre aussitôt : « a) Si elle est prête à me dire « oui » devant le notaire et à me donner tous les pleins pouvoirs nécessaires ;
« b) Si, en outre, elle est prête à quitter à l'instant la maison du notaire, à prendre un domicile personnel ou à se retirer près de la comtesse, et à se placer sous sa protection, la mienne, et celle de la loi ;
« c) Si, enfin, elle est prête à partir avec moi pour l'Italie (pour être ma femme en trois jours), au moment même où elle sortira de chez le notaire, ou au plus tard le lendemain, en passant la nuit à l'hôtel, près de la comtesse. « Dans ce cas, de plus, tu feras tous les préparatifs de voyage nécessaires. Il serait bon que tu te procurasses un passeport au nom d' « Hélène de Dœnniges, de Genève, âgée de vingt et un ans et demi, ou vingt-deux ans » . Si Hélène te donne un billet de dix mots pour le demander, fais faire ce passeport à tout prix.
« En outre, aussitôt que tu auras la réponse d'Hélène à la présente lettre, télégraphie-moi suivant le ton de la réponse. « D'accord pour agir en droit » , c'est-à-dire qu'elle sera d'accord sur le point a (vois ci-dessus); ou bien : « D'accord pour agir en fait » , c'est-à-dire qu'elle sera d'accord aussi sur le point b; ou encore : « Complè- « tement d'accord » , c'est-à-dire qu'elle sera d'accord aussi sur le point c; ou enfin, — horrible pensée, — « Nullement d'accord » .
LA LUTTE
h Envoie-moi cette dépêche :
« 1° A Munich, hôtel Oberpollinger ;
« 2° A Landau, poste restante à la gare, par distinction avec le bureau de la ville ;
« 3" A Olten, poste restante, à la gare ;
« 4° A Berne, poste restante, à la gare.
« Cela est nécessaire, afin que je la reçoive quelque part, avant d'arriver à Genève. Car, ici, elle ne m'arrivera probablement pas.
« Demain samedi, nous aurons la lettre du ministre. Pourtant, je ne partirai que lundi, — moi qui me hâtais tant jusqu'ici, — pour que la comtesse ait le temps, avant l'heure décisive, de rappeler Hélène à l'honneur, au devoir et à la conscience. Je dois donc, à présent, perdre du temps à dessein. Voilà l'extrémité où elle m'a réduit.
« Quand je serai en Suisse, je te télégraphierai d'une station quelconque, si tu dois m'attendre à Genève à une heure déterminée, ou à la gare de Nyon, — dans ce dernier cas, avec la comtesse, — afin que nous tenions aussitôt un dernier grand conseil de guerre. Ton
Avant de revenir à Genève pour exposer ce qui s'y était passé, nous donnerons la lettre que Lassalle écrivit à la comtesse de Hatzfeldt, le soir de cette journée de tourments. Il plaçait, on l'a vu, son dernier espoir dans l'intervention de sa vieille amie, appuyée par Mme Arson, qui venait de regagner sa confiance par l'envoi des deux billets d'Hélène. Il télégraphia d'abord à celle-ci (en français) :
« 19 août.
« Lettre reçue. Soyez bénie, faites ce que comtesse vous priera, après qu'elle aura reçu ma lettre d'hier
qu'elle doit attendre à Berne. Vous bénirai toujours. » Et il écrivit à la comtesse :
« Bonne comtesse,
« Je ne vous donne ici qu'un court extrait d'une lettre bien plus détaillée que j'ai écrite aujourd'hui à Bustow. Il doit, avant tout, la faire parvenir à Hélène, à qui elle est destinée ; mais, s'il n'en résulte aucun retard, il vous la fera lire auparavant. Sinon, ce bref résumé vous suffira. Sans insister, je fus hier deux heures et aujourd'hui plus d'une heure près du ministre des affaires étrangères, baron de Schrenk. »
(Bépétition des renseignements précédemment donnés.) « Je n'espère pourtant pas le moins du monde que cette démarche brisera la résistance et la volonté du vieux Dœnniges. Mais, vous comprenez que tout est sauvé par là, si Hélène est restée ferme. Car Dœnniges devra amener sa fille devant le notaire, sinon il risque sa place...
« Tout, tout, tout dépend donc du résultat de ce moment unique, qui décidera de mon existence.
« Si elle dit «non» devant le notaire, le plus immense ridicule sera le résultat de cette mission officieuse, obtenue au prix de tant de peine. Tout espoir ultérieur est anéanti pour moi : en un mot, l'ingrate et l'infidèle aura plongé elle-même le poignard dans ce cœur trop fidèle. J'aurai péri par elle et par sa volonté : terrible exemple du sort réservé à qui s'enchaîne à une femme. J'aurai péri par la plus épouvantable trahison, par la plus honteuse félonie qu'ait jamais pu contempler le soleil, qui voit toutes choses. « Tout, tout, tout dépend donc de l'issue de cet unique instant. A vous la tâche la plus importante, la plus décisive : raffermir Hélène avant l'approche de ce moment suprême.
nu
LA LUTTE
« Actuellement, ses dispositions semblent mauvaises, très mauvaises.
« Oh ! si Hélène pouvait se représenter seulement la dix-millième partie de mes souffrances, jamais, jamais elle ne s'arrêterait à la pensée meurtrière de me devenir infidèle. Non, elle ne pourrait être à ce point impitoyable. Quelque tristesse que puisse m'apporter la certitude que la lettre « très mauvaise » d'Hélène ait été la réponse à celle d'Ambéruy, je n'abandonnerais pas même, en ce cas, toute espérance.
« Mais, mon espoir reposera tout entier sur vous. Faites-vous amener Hélène par Mme Arson. Décrivez-lui ce que vous avez vu à Carlsruhe. Pressez-la, employez l'éloquence la plus enflammée.
« Mon existence, comtesse, est suspendue à vos lèvres.
ii Mais que faire si vous ne réussissez pas à emmener Mme Arson à Genève? En ce cas, retournez encore à Wabern, racontez-lui l'intervention du ministre, qui lui rendra courage et ranimera sa confiance.
« Représentez-lui que le moment suprême se prépare devant le notaire, et comment tout dépend de ce qu'Hélène ne soit pas surprise à l'improvisle ; il faut qu'on l'ait tout d'abord éclairée, calmée, résolue. Elle le comprendra, et vous accompagnera pour ce moment décisif.
» Ou bien, si vous trouvez préférable de ne pas quitter Genève, écrivez tout cela avec détails, en français, à Mine Arson, et conjurez-la de vous rejoindre à Genève immédiatement. Ne lui envoyez pas cette lettre par la poste, mais parmi exprès, un homme intelligent, à qui vous décrirez la maison. Becker (Jean-1'hilippe) lui-même, ou un de ses amis bien choisi, ou M. Lesley, s'il est encore à Genève, auront la bonté de faire ce voyage pour moi.
« Comment donc Rustow a-t-il parlé à Hélène? Le pouvez-vous par le même moyen? Faites venir Rustow près de vous pour qu'il vous renseigne sur tout...
» Maintenant, portez-vous bien. Il n'y a pas de justice si je ne conquiers pas cette femme. Car jamais un homme ne s'est ainsi torturé, rongé, dévoré pour une femme.
« Sans parler de cet affreux tourment, le travail physique épuiserait. J'ai écrit aujourd'hui peut-être soixante pages de lettres, le tout dans une angoisse mortelle.
« Plus mort que vif. — Votre
Revenons maintenant à Genève pour décrire les événements que le lecteur ne s'explique pas plus que Lassalle.
Four rendre compte à son ami de cette journée décisive, Rustow lui écrivit, le 18, deux lettres successives. C'étaicntcelles que ses deux télégrammes annonçaient, tout en les résumant si mal au gré de Lassalle. — En effet, Rustow manque en général d'ordre et de clarté. Mais nous devons cependant lui laisser cette fois la parole, comme au témoin principal de la stupéfiante volte-face d'Hélène.
» Cheh ami,
« Après t'avoir télégraphié, je t'écris, en attendant ta réponse. Hier, vinrent me voir Kayscrling, qui avait appris mon adresse par Klapka, cl ensuite Ariult. Ce dernier m'informa que le vieux Dœnniges serait très heureux si je lui faisais une visite... Toute la famille a été absente... Je me rendis donc aujourd'hui, à neuf heures et quart, à la campagne Vaucher (1), etj'en revins seulement à onze heures, pour aller aussitôt au télégraphe.
(1) Habitation des Dœnniges à Genève, louée par eux au lieutenantcolonel Vauulier, dont il sera question plus tard.
LA LUTTE
Le vieux Dœnniges me déclara qu'en aucun cas il ne pourrait donner son consentement à ton mariage avec Hélène. En d'autres circonstances, il est probable, ajoutat-il, qu'il eût simplement refusé son approbation, laissant pour le reste Hélène agir comme elle l'entendrait. Mais Hélène a été fiancée, il y a quatre ou cinq mois, à M. de Rakowitza. Lui, Dœnniges, était opposé à ce projet, mais Hélène elle-même l'avait enfin converti. Alors il avait fait venir le jeune homme, les fiançailles avaient été conclues solennellement, et il se sentait obligé, sur son honneur, de tenir cet engagement, à moins que Rakowitza ne se retirât de lui-même, ce qu'il n'avait pas fait jusqu'ici.
« Je lui fis alors remarquer que c'était là son propre point de vue. Mon devoir était d'exposer le tien. Tu avais la parole d'Hélène, et elle avait ta parole. Tu étais lié par ta parole indépendemment de la sienne. Tu devais d'ailleurs, après tout ce qui s'était passé, agir dans l'hypothèse qu'Hélène n'était pas libre, qu'elle était soumise à une contrainte morale et physique. Tant que tu gardais cette conviction, tu étais tenu aux tentatives les plus extrêmes. Tu ne pouvais abandonner à la légère une femme qui avait fait pour toi la démarche de la pension Bovet.
« Là-dessus, Dœnniges protesta solennellement qu'il n'exerçait aucune contrainte, qu'Hélène était libre; quant aux mauvais traitements, etc., il n'y avait pas un mot de vrai. Il avait eu une explication très calme avec elle, et elle lui avait enfin sauté au cou en exprimant le plus sincère repentir. Du reste, il avait déclaré à Hélène qu'il ne convenait pas de rompre ainsi sans s'expliquer avec toi ; elle devait avaler la soupe qu'elle avait trempée : il fallait t' écrire.
«Je demandai alors si Hélène était libre, assez libre pour que je pusse lui remettre une lettre de toi, et qu'on lui
permit delà lire à son aise. Il répondit que oui. — Hélène fut appelée. — Elle me remit d'abord cette malheureuse lettre pour toi (la lettre de refus) que son père cacheta devant moi, sans la lire. Suivant ton autorisation, je l'ai ouverte pour voir si je pouvais te laisser une lueur d'espoir, en te télégraphiant.
«Je lui donnai ensuite ta lettre (d'Ambéruy), c'est-à-dire la plus importante. Elle se retira pour la lire à son aise, pendant que je restais avec le vieux. Une demi-heure après, elle revint : je l'examinais pour découvrir une émotion en elle, un signe dans ses yeux. Je ne découvris... rien ! Seulement, avec la gêne, qui était le moins qu'elle pût témoigner dans ces circonstances, et sous mon regard perçant et interrogateur, elle me dit : « Rapportez à « M. Lassalle que j'ai lu sa lettre : mais que tout est « terminé, comme je le dis dans la lettre que je vous re- « mets pour lui. » — Je lui dis encore que j'étais prêt à me charger de toute commission de sa part. — Elle se retira en s'inclinant.
« Ne le prends pas mal, — je ne sais ce que je dois penser de cette dame. Actuellement, je ne puis que rester bouche bée devant cette série d'événements.
« Pauvre cher garçon, tes actions sont terriblement basses. Une te restera d'autre ressource que de chercher une nouvelle rencontre avec Hélène, etalors de traiterimpitoyablement ta « chose » comme telle. C'est le seul moyen. — Mon impression d'aujourd'hui est que je ne me ferais aucun cas de conscience d'agir ainsi pour ton compte, si l'occasion s'en présentait.
« Le vieux allégua aussi ta religion, dans le courant de la conversation. Je lui dis que tu n'avais pas la moindre objection à un changement de croyance. Il répondit qu'il le savait, mais que ses convictions ne lui permettaient pas
LA LUTTE
d'approuver cette conversion soudaine dans les circonstances actuelles. Aussitôt, je lui fis remarquer qu'il avait lui-même épousé une Israélite qui s'était convertie auparavant.
« Je reçois à l'instant ta dépèche. Hélène a bien été à Bex, je lésais depuis trois jours. Pourquoi ne l'avons-nous pas su plus tôt? Peut-être...
« Maintenant une nouvelle consolante. Le mariage avec Rakowitza est encore éloigné, je le sais positivement. Le père de Rakowitza exige que le jeune homme soit d'abord docteur en droit. Tu as donc du temps devant toi.
« Arndt est, d'après sa carte, docteur en philosophie, et collaborateur aux Monumenla Germaniœ historien.
« Il y eut naturellement des scènes comiques pendant cet entretien. Entre autres, le « petit ambassadeur" (?) joua, plus d'une ibis, un rôle et je m'en amusai involontairement.
« Ne penses-tu pas qu'avec cette mobilité d'humeur, les heures de Kaltbad, Wabern, la pension Bovet pourraient revenir? En ce cas, profiles-en.
« Un détail pourra peut-être tintéresser. Hélène portait une chemisette rouge. Elle est belle, mais il faut s'en emparer quand on la lient, et ne compter ni sur sa volonté, ni sur sa fermeté. Ue la « chose » , en théorie, lu devrais faire ta chose en toute réalité, pour être au moins sûr de ce que tu auras obtenu.
« Cher Lassalle, j'attendais avec douleur ton télégramme qui, bien qu'envoyé à cinq heures, n'est arrivé ici qu'à huit heures un quart, et entre mes mains à huit heures trois quarts seulement. Hélène est ici, comme tu le vois par ce qui précède. Je te donne une relation très complète. Mais, je le le dis, il n'y a qu'un moyen. Je te donne le même conseil que Henri Heine te donna une fois à
Paris. — Entre nous, et seulement pour ton usage, j'ai appris qu'on chercheà marier Hélène vers le 20 septembre. Rakowitza achèterait le doctorat en droit à Heidelberg.
« Compte que je veille, que je travaille, et que rien ne m'arrêtera dans la recherche de nouveaux moyens. Mais, tu le vois, la lettre d'Hélène avec tout ce qui s'y rapporte et tout ce que je te raconte suffirait à rendre fou. Ton
La conduite de M. de Dœnniges montre qu'il se sentait de nouveau entièrement maître de l'esprit de sa fille. On ne peut donc reprocher à Rustow sa résignation presque enjouée en présence du fait accompli. Tout au plus peuton penser qu'il était inutile de signaler la note comique à Lassalle en racontant cette tragique entrevue. Il faut attribuer le ton de ce récit au désir de remonter le moral de l'amant délaissé. Mais les conseils un peu trop soldatesques du colonel nous semblent bien déplacés, joints à la première nouvelle d'un pareil malheur. Ce qui est stupéfiant, c'est qu'ils ne semblèrent pas tels à Lassalle, qui les approuva jusque dans leurs conséquences les plus extrêmes, nous le verrons. Une telle conduite de sa part montre véritablement moins d'amour sincère que de vanité blessée (comme Hélène eut la cruauté de le dire quelques jours plus tard). Elle témoigne aussi de cette absence totale de scrupules qu'il montrait dans les circonstances graves, et qu'il se reprochait si amèrement d'avoir oubliée, à la pension Bovet, dans la soirée du 3 août.
Rustow repritla plume le soir même :
« Cher ami,
» Je t'ai télégraphié ce malin. Ne penses-tu pas aussi que tu devrais écrire à Hélène ? Dis-lui notamment que tu
LA LUTTE
ne lui rendras à aucun prix ses lettres, sans en avoir reçu la sommation de sa bouche ; que tu ne cesseras à aucun prix de la croire contrainte, jusqu'à ce que tu aies reçu de sa bouche l'assurance du contraire.
« Je vais te parler maintenant du jeune homme, de Rakowitza, que je veux aller voir. Peut-être trouveras-tu cela bête, mais j'ai malheureusement reconnu que je ne pouvais me confier à aucun intermédiaire. Hélène n'aurait pas encore la lettre d'Ambéruy, si je ne la lui avais donnée moi-même. Je dirai à Rakowitza qu'il doit insister en personne, pour qu'on t'accorde une explication avec Hélène. « Je ne me promets rien de bonde l'intervention delà comtesse. Bien quej'aie évité avec soin, dans ma conversation avec le vieux Dumniges, toute allusion à des dames qui n'avaient rien à voir dans l'affaire, il n'a pu m'échapper qu'il règne, dans la famille de l'ambassadeur, une haine irraisonnée, mais décidée, contre la comtesse. Elle ne pourra rien faire directement; resterait une action indirecte...
« Pour toi, mon pauvre ami, tu en es réduit à la violence, à l'enlèvement des Sabines. Mes efforts tendent à te mettre en présence d'Hélène, par un moyen quelconque. Quel autre espoir reste-t-il, puisqu'elle proteste par écrit se sentir dégagée de tout lien avec toi, en assurant qu'elle est libre? Dès que j'aurai atteint mon but, je le télégraphierai aussitôt.
» Comment vont les choses à Munich?
« Encore une question. Dœnniges prétendait que, lorsque Hélène avait appris ton intention de venir en Suisse, elle t'avait écrit, ou fait dire de ne pas venir. Estce vrai? Je ne me souviens plus si lu m'as parlé de ce point.
» On semble réellement projeter un mariage plus hâtif.
356 ÉTUDES SUn FEUD1NAND LASSALLE.
Mais, en tout cas, on n'a pas fait jusqu'ici de démarche officielle. Ces jours derniers, et jusqu'à demain inclusivement, on ne peut rien obtenir ici de personne, à cause des élections du Conseil d'État. Je t'écris avec une certaine sécheresse, pour ne pas t'ennuyer de phrases banales. Elles semblent écœurantes dans un grand malheur, et sont pourtant la seule chose qu'on puisse faire en ce cas, à part les occasions d'agir, que je ne manquerai pas.
« Adieu. Voici justement une lettre de la comtesse. Au revoir dans des circonstances moins tristes, je l'espère.
Rustow insistait encore, le lendemain, sur son singulier conseil, dans le billet suivant :
« Cher ami,
« Je t'ai écrit tous les jours. Aujourd'hui, ou m'a renvoyé de Berne une lettre que je t'ai adressée le 15 à Carlsruhe. Je te l'envoie ci-joint, bien qu'elle soit maintenant sans intérêt pour notre affaire.
h Tu as maintenant ma lettre d'hier. Elle t'en dira plus que tout ce que nous avions pu savoir jusqu'ici. Je t'assure, ton affaire va très mal. Veux-tu que j'essaye encore les grands moyens, à ma façon, et les approuveras-tu? Je demanderais simplement à Hélène si elle veut être enlevée. Car c'est la seule ressource. Il n'y a certainement rien à faire par la douceur. Avoir et posséder, voilà le mot d'ordre. Ton
« W. Rustow. »
Pour préparer cet enlèvement qui lui semblait le salut, Rustow n'hésita pas à s'adresser, comme il l'avait dit, à
J, A LUTTE
Rakowitza afin d'obtenir à toul prix une entrevue entre Hélène et Lassalle. En faisant appel aux sentiments d'honneur du jeune homme, le colonel espérait le convaincre de la nécessité de cette dernière explication, car sa fiancée ne lui appartiendrait de nouveau tout entière qu'après avoir congédié en personne le prétendant qu'elle lui sacrifiait. Rakowitza répondit :
« Très honoré monsieur,
« Je me permets de répondre à votre honorée lettre, que je serais très heureux que vous ayez la bonté de venir me voir demain, entre huit heures et demie et dix heures. Tout à vous.
" Y. de Rakowitza. »
Cette lettre courtoise fut suivie d'une entrevue qui ne répondit pas à l'attente de Rustow. Le jeune Valaque exprima cette opinion assez philosophique : on devait d'autant moins s'étonner qu'Hélène eut pu si vile abandonner Lassalle en sa faveur que, quelques jours auparavant, elle l'avait abandonné aussi rapidement lui-même, son fiancé, en faveurde Lassalle. Celui-ci n'avait plus qu'à imiter son exemple et à montrer autant de résignation qu'il l'avait fait lui-même, après la lettre inattendue qu'il avait reçue de Wabern.
Toute cette correspondance nous donne une idée très nette de la situation à Genève, le I!) août. L'intervention de la comtesse de llatzfeldt restait la dernière ressource de Lassalle. Elle se préparait à entrer en scène et lui écrivait, ce même jour, de Berne.
« Mon bon cheb enfant, « Je reviens à l'instant, neuf heures du soir, de Wa-
ÉTUDES SUU FERDINAND UASSALLE.
bcrn, où j'ai trouvé tout le monde de retour. On y est plein de la plus grande sympathie pour vous, et d'admiration pour votre conduite. Vous vous êtes conduit en véritable homme d'honneur, et cela, vous ne pouvez ni ne devez le regretter. Mme Arson m'a chargée, à plusieurs reprises, de vous dire qu'elle est prête à tout pour vous être utile, mais seulement à cause de vous. Vous ne devez pas la méconnaître parce que vous n'avez pas reçu de ses nouvelles plus tôt. Ses lettres à Hélène restaient toutes sans réponse. Elle vous a envoyé à Munich les deux lettres qu'elle a reçues d'Hélène : la troisième, dont on vous a parlé, n'est pas d'elle. — II règne ici une profonde indignation contre la famille Dœnniges, mais sans excepter Hélène. Mme Arson est furieuse que cela ait débuté dans sa maison, et elle se rendra dans quelques jours à Genève pour parler de la façon la plus pressante à Hélène et à sa mère. M. Lesley y viendra aussi. On m'a conseillé d'aller tout de suite à Genève, et l'on croit que je réussirai sûrement à parler moi-même à Hélène. On pense de même que vous obtiendrez, sans aucun doute, un entretien avec elle, mais qu'il vaut mieux ne pas trop vous hâter de vous rendre à Genève. Laissez préparer le terrain. Le Valaque, qu'on a fait venir, est un tout jeune homme, plus jeune qu'Hélène : il n'a pas encore passé ses examens; cela donne à toute l'affaire un caractère peu séduisant.
« Donc, mon cher enfant, un peu de tranquillité et de patience. Le plus difficile est fait : elle est retrouvée, et on peut parvenir jusqu'à elle. Maintenez seulement à Munich le droit, qu'on ne peut vous dénier, après des serments si positifs : celui d'apprendre de la bouche même de la jeune fille et loin de toute contrainte sa véritable détermination. Peignez de couleurs éclatantes la
LA LUTTE
conduite sans honneur de la famille après votre attitude si loyale ; préparez lù-bas l'opinion de telle sorte que le père en vienne à craindre pour sa place. Employez, s'il le faut, tous les moyens de publicité afin de faire parvenir jusqu'à la jeune fille les projets que vous formez. Dites que vous considérez comme un devoir imprescriptible de la protéger à tout prix contre la violence, pour avoir la certitude que sa détermination est libre : dites que le seul moyen, à votre avis, c'est qu'il vous soit permis de la revoir. Tout le monde ici pense qu'à la première entrevue Hélène se jettera de nouveau dans vos bras. Mais, à mon grand étonnement, sans que j'en aie dit un mot, ils expriment tous l'opinion qu'un autre mariage de sa part serait actuellement un bonheur pour vous. D'ailleurs, il ne peut être question d'un mariage précipité.
« Je reçois à l'instant votre télégramme. J'attendrai ici votre lettre, mais cela me chagrine. Je crois qu'il serait très bon que je fusse, dès maintenant, à Genève, parce que je pourrais y faire certaines démarches, et aussi prévenir certains procédés qui ne concordent pas avec mes vues. — J'aurais reçu votre lettre cinq heures plus tard à Genève, mais je ne voudrais pas agir contre votre volonté.
« Maintenant, adieu, mon cher enfant, je tombe de fatigue.
« Votre amie.
« J'espère ne pas resterlongtemps ici. Je crois que mon arrivée rapide à Genève, et quelques conversations avec Hélène, seraient très utiles. Hélène est protestante.
Voici le télégramme de Lassalle, dont il est question : « Demain matin, vous aurez ma lettre. Alors, au plus
yjfm
vile ,-ï Genève avec Mme ' Ai'smr. Avanl de partir, télégraphiez quel hùlcl à Genève, Je vous écris aujourd'hui à Genève, c'esl important. »
Revenons à Lassalle, qui, clans la journée du 20 août, voyait se confirmer avec plus de détails les tristes nouvelles qu'il avait reçues l' avant-veille. Nous avons donné le télégramme de Rustow qui lui enlevait son dernier espoir; il devenait certain que la lettre pathétique qu'il nommait « d'Ambéruy a , et sur l'effet de laquelle il comptait tant, n'avait pas changé la détermination d'Hélène.
Aussi Lassalle télégraphia-t-il à son tour :
» Considères-lu la volonté de Henri comme changée au fond du cœur, ou simplement comme brisée? Réponse télégraphique. La lettre envoyée le 18 n'est pas encore là. Écrit hier à toi et ù Henri en même temps. Ne donne pas la lettre du soir à Henri, si tu crains le moins du monde qu'elle en trahisse l'important contenu, mais attends d'abord la lettre que je t'envoie le 20.
« JUUAN. »
Voici cette lettre :
« Oh! mon ami, mon pauvre ami ! Quelles tristes dépêches faut-il que tu m'écrives! Vit-on jamais semblable trahison? L'ai-je méritée, moi, le cœur le plus fidèle sur cette terre ?
« Écoute :
« I" Voici la lettre que tu me demandes, pour dire à Hélène que je ne lui rendrai jamais ses Ici Ires qu'à ellemême.
« Est-ce là toute ton espérance? — combien elle est faible!
n 2° Hier, je t'ai écrit une lettre pour Hélène et pour toi.
LA LUTTE
« Mais il ne faut la donner à Hélène que si tu es tout à fait sur qu'Hélène ne trahira pas son contenu et ne la cédera pas. Si tu n'es pas entièrement sur, ne la lui laisse en aucun cas, mais tout au plus lis-la-lui. Et, si tu crains qu'elle ne la trahisse, il ne faut même pas la lui lire, car la démarche du ministre, la mission d'Hsenle chargé de sa lettre, ne doit, à aucun prix, être connue du vieux Dœnniges. 11 faut qu'elle le surprenne comme un éclair dans un ciel serein, sinon elle échouera misérablement.
« Donne-lui, en tout cas, la lettre ci-jointe.
« 3° Je n'ai pas encore reçu ta lettre et celle d'Hélène,
— samedi à quatre heures et demie de l'après-midi, — bien que tu l'aies envoyée le 18, et c'est aujourd'hui le 20.
« 4° Nous aurons aujourd'hui la lettre du ministre, et j'aurais pu partir dès demain dimanche, et, en tout cas, lundi, si je voulais : mais j'ai remis mon départ à mardi
— six heures du matin — pour laisser du temps à la comtesse et à toi. Car, tu le comprends, la mission d'Hœnle gâterait encore plus les choses, si Hélène lui déclarait vraiment : « Je ne veux plus de lui. »
» Je reçois à l'instant la dépêche suivante de la comtesse : b Je pars immédiatement pour Genève. Hôtel Mé-
« tropole. Vous écris; attendre en tout cas : rester là-
« bas. »
« Ceci me semble indiquer qu'elle veut aussi regagner d'abord le terrain perdu auprès d'Hélène. Je retarderai donc mon départ jusqu'à mercredi, six heures du matin, bien que très à contre-co^ur, — car sa lettre ne peut arriver ici avant neuf heures du matin, mardi. — Cela est d'autant plus difficile que Hœnle, qui, ensuite, ne sera pas libre, est entièrement opposé à ce retard.
a Si tu aperçois un signe quelconque d'amélioration dans la conscience d'Hélène, télégraphie-moi aussitôt : « Amélioration, viens de suite » , afin que je puisse partir lundi ou mardi, selon la dépêche.
« Et, si tu crois que tout est inutile, télégraphie : « Perte de temps superflue. » J'arriverai aussitôt avec Hrenle.
« Malheureux que je suis ! Je n'avais pas mérité de rencontrer une fille aussi indigne.
« F. Lassalle. »
Voici la lettre destinée à Hélène :
« Hélène,
« Je t'écris la mort dans le cœur. La dépêche de Rustow m'a blessé mortellement. Tu me trahis, toi! C'est impossible. Non, je ne puis croire encore à tant de félonie, à une aussi affreuse trahison. On a pu momentanément fléchir, briser ta volonté, te rendre étrangère à toi-même; mais il est inadmissible que ce soit là ta volonté véritable, définitive. Tu ne peux avoir rejeté loin de toi, à ce degré, toute pudeur, tout amour, toute fidélité, toute vérité ? Tu aurais compromis et déshonoré tout ce qui porte un visage humain? — Tout bon sentiment serait mensonge. Et si tu as menti, si tu es capable d'atteindre ce dernier degré de bassesse, de rompre des serments si sacrés, d'anéantir le cœur le plus fidèle, il n'y aurait plus rien sous le soleil à quoi un homme pût encore ajouter foi!
« Tu m'as rempli de la volonté de te conquérir de haute lutte. Tu m'as demandé d'épuiser d'abord tous les moyens de conciliation, au lieu de t'enlever à Wabern. Tu m'as fait les serments les plus sacrés de bouche et par écrit. Tu m'as déclaré encore dans ta der-
LA LUTTE
mère lettre que tu n'étais rien, rien que ma femme aimante, et qu'aucune puissance de la terre ne t'empêcherait d'accomplir ton dessein. — Et, après que tu as attiré si violemment à toi ce cœur fidèle qui, lorsqu'il s'est donne une fois, se donne pour toujours, — après quinze jours, lorsque le combat commence à peine, tu me rejettes dans l'abîme avec un rire de mépris, tu me trabis, tu m'anéantis! Oui, tu aurais fait ce qu'aucune vicissitude n'a pu faire. Tu aurais brisé, abattu l'homme le plus ferme, qui a supporté, sans faiblir, tous les orages de la vie.
« Je ne pourrais résister à cette trahison. Je serais tué par une blessure intérieure. Il n'est pas possible que tu sois à ce point sans honneur, sans pudeur, sans conscience, si complètement éhontée et indigne. Tu mériterais ma haine la plus terrible, et le mépris de tout un monde.
» Hélène! ce n'est pas ta propre résolution que tu as communiquée à Rustow. On te l'a inspirée en abusant de tes bons sentiments. Si tu y persistais, — écoute, oh! écoute mes paroles, — tu la pleurerais pendant ta vie entière.
« Hélène, fidèle à ma promesse, «-je me charge du reste » , je fais ici toutes les démarches capables de briser la résistance de ton père. J'ai déjà entre les mains des moyens efficaces, qui ne resteront certainement pas sans effet.
« Et, s'ils ne me conduisaient pas au but, j'en possède mille et mille encore et je mettrai en poudre tous les obstacles, si tu demeures fidèle. Car ni ma force ni mon amour pour toi ne connaissent de bornes. « Je me charge toujours du reste. » La bataille est à peine engagée, femme pusillanime.
« Et, tandis qu'ici j'ai déjà obtenu l'impossible, tu
zJm
me trahis là-bas devant les caresses d'un autre homme !
« Hélène ! Mon sort est entre tes mains. Mais, si tu me brises par cette enfantine trahison, que je ne pourrai supporter, puisse ma perte retomber sur toi, et ma malédiction te poursuivre jusqu'au tombeau. C'est la malédiction d'un cœur fidèle que ta malice a brisé par le jeu honteux que tu as joué avec lui. Cette malédiction t'atteindra sûrement.
« D'après la dépêche de Rustow, tu redemandes tes lettres.
» En tout cas, tu ne les obtiendras jamais que de ma main, après un entretien personnel avec moi. Car, à tout prix, je dois et veux encore te parler une fois personnellement, et seul à seul. Je veux et dois entendre de ta propre bouche ma sentence de mort. Alors seulement je croirai ce qui, jusque-là, me paraîtra impossible.
« Je continue ici mes démarches pour te conquérir, et me rendrai ensuite à Genève.
« Mon destin dépend de toi, Hélène !
« F. Lassalle. «
Nous renonçons à donner ici une lettre de Holthoff, écrite le même jour de Berlin. Elle n'ajouterait rien à ce que nous savons par la première de celles qu'il adressa à Lassalle.
Le 21 août, Lassalle reçut enfin la lettre capitale que Rustow lui avait écrite le 18, mais qu'il appelle lettre du 19 dans cette réponse, sans doute parce qu'elle portait le timbre de ce jour. Elle renfermait ce billet « très mauvais » d'Hélène, que les dépêches annonçaient. Le voici :
A Monsieur Lassalle.
a Après avoir exprimé, du fond du cœur, le plus pro-
LA LUTTE
fond repentir pour mes inconséquences; je me suis réconciliée avec mon fiancé, M. Yankô de Rakowitza, et j'ai reconquis son amour et son pardon. Je lai annoncé à votre avocat à Berlin, M. Ilolthoff, avant d'avoir reçu la lettre où il m'en donne le conseil.
« Je vous déclare donc librement et avec pleine conviction qu'il ne peut plus jamais être question d'une alliance entre nous, que je me dégage vis-à-vis de vous sous tous les rapports, et que je suis fermement décidée à vouer à mon fiancé un amour et une fidélité éternels.
« Hélène de Dœsmgks. »
Comment être surpris que ce congé si blessant ait porté au comble la fureur de Lassalle? Elle ne saurait l'excuser, néanmoins, d'avoir aussitôt cédé aux suggestions de Rustow, et de lui avoir écrit la lettre suivante. Becker, en la publiant, en a écourté un passage qui, dit-il, ne peut être imprimé à cause de la censure.
« Cher ami,
« Je reçois à l'instant ta lettre du li).
" J approuve tous les moyens, pourvu qu'ils soient efficaces. Enlèvement par ruse, par violence. Oui, même que tu. ..
» Non seulement j'approuve tout moyen efficace, mais le eboix m'en est absolument indifférent.
« llecours aux grands moyens. Mais qu'ils soient d'un effet certain, afin qu'ils ne gâtent pas ce que j'ai obtenu ici.
« Tu juges mal Ilolthoff. Il n'a pas écrit cette lettre défavorable qu'Hélène lui attribue dans son billet. Au contraire, il est indigne contre la famille, et fait ce qu'il peut. 11 est vrai que ce n'est guère plus que rien.
« Sophie écrit que Mme Arson lui a fait toutes les promesses possibles : cl la comtesse semble y croire.
.< Nous avons la lettradu ministre... Il faut absolument que je parte d'ici mardi à midi, à cause d'Hœnle...
« Si c'est absolument nécessaire, le docteur Hamle pourra, de Berne, aller un ou deux jours dans l'Oberland bernois, qu'il verrait volontiers. Pour moi, j'arriverais seul et incognito, mercredi soir, à l'hôtel Métropole, à Genève.
« Le tout est de regagner d'abord Hélène. Je me débarrasserai sûrement du vieux. Le tout est que la comtesse puisse parler avec Hélène. Elle saura la préparer et, pour cela, lui communiquer ce qu'il faudra de mes récentes lettres, — et aussi de l'ancienne sur papier argenté, — pour qu'elle ne soupçonne pas, d'après leur contenu, la démarche préparée ici. Car, actuellement, on l'a endoctrinée avec un tel déploiement d'amour paternel, que je la crois capable de trahir cette démarche ; alors le père pourra se mettre en garde, et je l'aurai définitivement perdue.
« Mais on peut bien dire à Hélène que le secours est proche, et ainsi lui rendre courage.
« Le désespoir est pour moitié dans sa disposition d'esprit.
« Le vieux a joué un jeu serré vis-à-vis de toi, mais un jeu tout à fait déloyal. Hélène a écrit à Mme Arson : ..On « ouvre toutes mes lettres, — je suis enfermée depuis " J euul matin, — je pars, ou plutôt, on me part, etc, » C'est la séquestration pure et simple. Elle appelle aussi la mort de la façon la plus touchante, mais elle est déjà brisée. Pourquoi l'ai-je exposée à ces luttes? Je suis un âne. Gela est certain.
.. Tu t'es très bien conduit chez Dœnniges. Avant tout, établis une correspondance. Ton ami désespéré.
" F. Lassallk. »
LA LUTTE
Cependant la comtesse, arrivée à Genève, se rendait compte que le terrain était, là, plus mauvais encore que ne le pensait Lassalle. Ses efforts et ceux de llustow vont tendre à empêcher à tout prix le trop prompt retour de leur ami. Tous deux redoutent les extrémités auxquelles peut le porter la violence de son caractère.
Voici deux télégrammes de Rustow, et un de la comtesse, envoyés tous trois le 21 :
« Vu aujourd'hui le Valaque : lettre en chemin pour « loi. J'ai quelque crainte : aucune amélioration.
« Guillaume. »
ii Sophie vient de recevoir une lettre, moi pas encore. ii Nous te disons : Suspends tes démarches de notaire, o Elles seraient maintenant dangereuses. Tout dépend « de Henri. Attends là-bas notre lettre. Laisse à Sophie le « temps strictement nécessaire. Du sang-froid.
« Guillaume. »
« Rester à Munich jusqu'à ce que je télégraphie. Votre « présence ici défavorable. Pas encore vu Henri. J'écris.
H Sophie. « Lassalle répondit :
ii Impossible remettre départ plus loin que mardi, au H plus tard mercredi. L'agent (Haenle) me presse. — Voir ii ma lettre à Genève, poste restante. — Hâtez-vous « d'améliorer le terrain principal : télégraphier aussitôt » toute amélioration, afin que je puisse alors partir « mardi, même sans lettre.
» Ferdinand. »
U envoya de plus une autre dépèche analogue.
La journée du 22 août eut une importance égale à
celle du 18 dans ce triste dénouement. L'intervention malheureuse de la comtesse de Ilatzfeldt allait achever la déroute des espérances de Lassalle.
Cette dame écrivit, ce jour-là, à Hélène la lettre suivante :
h Mademoiselle,
« Je suis venue ici pour arranger autant qu'il sera possible une affaire qui, je le crois, si j'avais été ici dès le début, n'aurait pas pris une tournure aussi malheureuse que peu convenable.
« Mon intervention s'explique et s'impose, d'un côté, par mon ancienne amitié pour M. Lassalle, et par l'entière confiance avec laquelle il a déposé ses intérêts entre mes mains dans cette affaire, de l'autre, en ce qui vous concerne, par le contenu et la forme de la lettre que vous m'avez adressée récemment, Mademoiselle.
« Après tout ce qui s'est passé, je dois croire que vous vous faites des illusions complètes sur l'importance des faits précédents. De semblables procédés sont d'autant plus graves quand ils s'adressent à un homme tel que M. Lassalle. Si l'on devait continuer dans la même voie, des conséquences fort sérieuses seraient inévitables.
« Vous conviendrez que Lassalle s'est conduit vis-à-vis de vous de la façon la plus honorable, la plus admirable même. Vous conviendrez aussi qu'étant donnée la situation politique prépondérante de M. Lassalle, on ne peut compter que ses amis et ses nombreux partisans laisseront s'accomplir un tel renversement des faits et des rôles.
« Après tout ce qui s'est passé, vous concevez qu'il est de votre intérêt, plus encore que de celui de M. Lassalle, que vos rapports avec lui reçoivent leur solution dans la forme la plus scrupuleusement convenable.
LA LUTTE
« Gela n'est peut-être possible que par mon entremise, et je me suis décidée, par véritable amitié pour M. Lassalle, à accepter ce rôle peu agréable. Dans ce but, un entretien avec vous, Mademoiselle, m'est absolument nécessaire. Je vous propose donc de venir me voir aujourd'hui, ou au plus tard demain entre deux etqualre heures, car un retard pourrait tout gâter.
« 11 serait tout à fait au-dessous de ma dignité, Mademoiselle, d'ajouter la moindre assurance que vousnepouvez avoir à craindre chez moi aucune mauvaise scène de roman. Je vous exprime, au contraire, ma conviction (pie la démarche que je lais doit m'atlirer surtout votre gratitude.
« Sophie, comtesse nie IIatzki:ij>t. »
Le ton de cette lettre est singulier. La réserve et la froideur y sont extrêmes. Après l'avoir lue, il est impossible de conclure dans quel sens la comtesse souhaite de voir se terminer cette affaire. Comment ne prévit-elle pas l'effet d'une pareille missive sur l'orgueilleuse Hélène? Après des années écoulées, les Mémoires de la jeune fille sont encore vibrants de la fureur où lajeta ce factum. Et, sans partager l'animosité de Becker contre la vieille amie de Lassalle, il est permis depenserqu'ellc servit bien mal sa cause par cette tentative malencontreuse.
Elle allait encore aggraver sa maladresse par sa susceptibilité.
En effet, Hélène, ayant pris connaissance de la lettre, n'y répondit tout d'abord que par le billet suivant :
« Reçu la lettre. — Hélène de DOENMGES. »
La comtesse, que sa situation sociale un peu incertaine rendait exigeante au sujet des égards qui lui étaient dus, se sentit profondément blessée par cet accusé de réception.
Elle crut que les Dœnniges ne la jugeaient même pas digne d'une réponse. Elle sutfairc partager sacolèreà Itustow, car le colonel envoya aussitôt au père d'Hélène cette lettre menaçante, qui contrastait avec le ton poli qu'avaient conservé jusque-là leurs relations.
« Genève, le 22 août 1864.
a Mme de Hatzfeldt me fait appeler à l'instant, pour me dire qu'elle a écrit, ce matin, à mademoiselle votre fille, et qu'elle en a reçu cette réponse verbale : il n'y a pas de réponse.
" Je vous déclare que si, avant deux heures, vous ne m'annoncez pas que mademoiselle votre fille fera demain, entre deux et quatre heures, une visite en toute politesse à Mme la comtesse de Hatzfeldt, je cesserai de détourner Lassalle des actes qu'il prépare, et que je lui ai déconseillés jusqu'ici.
« Tous les amis de Lassalle, et moi le premier, sont persuadés, après ce qui s'est passé, qu'il n'y aurait pas de plus grand malheur pour lui que d'obtenir maintenant la main de Mlle Hélène.
« Mais il faut prouver, à vous et à votre famille, que vous n'avez ni le droit ni le pouvoir de traiter un homme tel que Lassalle, une dame telle que la comtesse de Hatzfeldt comme des bohémiens qu'on ne juge pas dignes d'une réponse. Croyez-moi, vous n'avez personne pour vous dans le monde entier. Lassalle doit avoir la possibilité de constater par lui-même que sa conduite, si louable dans cette affaire, y était mal à sa place.
« Et cela sera. Je vous en donne ma parole, ce que je n'ai jamais fait en vain.
« W. Rustow. »
LA LUTTE
Cette violente sortie portait à faux, car Hélène s'était déjà décidée à répondre par un court billet.
« 11 y a trois jours, déjà, j'ai donné à M. le colonel Rustow l'expression écrite de ma volonté pour M. Lassallc. Je l'ai fait librement, et sans aucune contrainte : par suite, je considère la chose comme terminée.
« Hélène de Doenniges. »
M. de Domniges répondit, de son côté, à la lettre violente de Rustow, d'abord par un court billet, puis par une lettre plus étendue, que nous allons traduire. Assuré dès lors des sentiments nouveaux de sa fille, il conservait tout son sang-froid. Dans la soirée du 3 août, il n'avait pu dominer sa fureur, et Lassallc était demeuré calme, trop calme peut-être. Les rôles était donc entièrement renversés. Ce contraste pouvait faire prévoir à qui la victoire finale allait rester.
« Monsieur le colonel,
a Ce n'est qu'après avoir lu attentivement et médité votre lettre d'aujourd'hui, que je puis vous donner réponse. Vous traitant en intermédiaire impartial, je vous ai exposé sincèrement et sans réserves mes vues dans cette affaire. Je vous ai même donné toute facilité pour vous acquitter des messages de M. Lassalle vis-à-vis de ma fille. Vous avez pu vous convaincre que je n'agissais pas sur elle, que je ne pouvais même le faire, puisqu'elle quitta la chambre, nous laissant ensemble, et qu'elle y revint sans être appelée, pour vous remettre la lettre à M. Lassalle par laquelle elle retire tout ce qu'elle lui a promis.
« Votre lettre d'aujourd'hui, dans laquelle vous m'apparaissez uniquement partisan de Mme la comtesse de Hatzfeldt et de votre ami M. Lassalle, contient d'abord
une inexactitude qui forme la base de votre réclamation. « La femme de chambre a {disse la lettre à ma fille Hélène derrière le dos de ma femme. Hélène l'a lue et l'a communiquée aussitôt à son fiancé et à moi. Je sais que ma fille elle-même a écrit un reçu, et comptait répondre plus tard. Moi-même, j'ai rappelé le commissionnaire, pour lui demander l'adresse de la comtesse de Hatzfeldt, qui n'était pas dans la lettre : il m'indiqua l'hôtel de la Métropole.
« Comment donc pouvez-vous m'écrire que la comtesse Hatzfeldt a reçu la réponse orale qu'il n'y avait pas de réponse? Voilà le fait.
« Mais à présentée vous déclare, Monsieur le colonel, que, par ma volonté paternelle, ma fille n'aura aucune espèce de rapports avec la comtesse de Hatzfeldt. Ma femme et ma fille sont entièrementd'accord avec moi sur ce point, ainsi que son fiancé.
« Quant au côté purement social de la question, vous vous trompez, il me semble, ainsi que M. Lassalle, en pensant que je ne le juge pas digne d'une réponse, — pour des motifs politiques ou personnels, — et que je le traite, suivant votre expression, comme un « bohémien » .
" Je vous répète ce que j'ai dit avant-hier à mon neveu, le docteur Arndt.
« Je le priai de faire savoir par vous à M. Lassalle que, aussitôt qu'il serait de retour, je vous recevrais ainsi que lui encore une fois. Comme père, je veux donner à M. Lassalle une explication personnelle de cette affaire, qui puisse le satisfaire, sans nouvelles scènes, autant qu'il est humainement possible.
» Vous avez déclaré le même jour au docteur Arndt, comme il me le rapporta aussitôt, que M. Lassalle était à
LA LUTTE
Carlsruhe ou à Munich. De plus, M. Lassalle, dans sa seconde lettre, ne m'a donné aucune adresse. Gomme je vous l'ai dit, ce fut la raison pour laquelle je préparais une lettre pour son avocat à Berlin, Holthoff, lorsque vous vîntes me voir.
« Laissant de côté vos sommations et vos menaces, pour en venir à ce qui concerne l'insinuation que j'aurais, dans cette affaire, abusé de mon caractère diplomatique, etc., sachez que de telles imputations personnelles, présentées sans droit ni raison, ne peuvent qu'éveiller mon plus profond regret. Vous avez eu l'occasion de vous convaincre du contraire; pour éviter le scandale, j'ai quitté Genève avec ma famille pendant huit jours, et je n'ai même pas réclamé pour ma protection plus de police qu'on ne m'en a offert, tandis que M. Lassalle faisait entourer ma maison d'espions et de rôdeurs. — Mais il me répugne de m'appesantir là-dessus, car celte affaire n'est pas capable de me faire oublier que je suis père. — Tout à vous.
« W. DE DCENMGES. »
Cette lettre est une preuve de l'horreur qu'inspirait aux Dœnniges le moindre rapport avec la comtesse llatzfeldt. La phrase qui renferme une sorte d'excuse ne se rapporte qu'à Lassalle et non pas à elle. Ces dispositions à son égard, que la comtesse pressentait tout au moins, pourraient peut-être expliquer l'énigme que présente le ton de sa lettre, si froide et si arrogante. On sent que l'auteur est sur le qui-vive et peut redouter une offense. Nous l'avons vue, en effet, bien prompte à se croire offensée.
Quoi qu'il en soit, sa fureur se reflète dans la série des dépêches qui furent échangées, ce jour-là, entre Genève
et Munich. Voici le long et imprudent télégramme que la comtesse envoya sous l'impression de la colère qu'elle ressentait :
« Vous êtes dans l'erreur sur la situation. Henri plus mauvais, plus éhonté qu'on ne peut dire. De son propre mouvement, il a refusé insolemment toute réponse à Sophie. Il n'est pas question de contrainte. La comparution devant notaire, pour écarter la contrainte que vous supposez, ne peut conduire actuellement qu'à un «non » ouvertement déclaré. Suspendez-la donc. Le père prétexte encore sa situation diplomatique, et pousse Henri à se sacrifier pour la luiconserver:il faut écarter ce prétexte. Le principal est maintenant d'effrayer le père. L'importante lettre du chef du père doit donc contenir ce qui suit: « Le « chef ayant reçu une dénonciation contre le père, la situa- « tionde celui-ci est compromise. Il y a des preuves écrites. « Le droit de Julian est certain, la conduite de Henri in- « croyable. Par malheur, il s'est déjà passé des choses qui « sont à peine compatibles avec une situation officielle. » Le chef exige absolument du père qu'il hâte une solu- « tion pleinement satisfaisante pour Julian, et qu'il évite « le scandale qui ne pourrait retomber que sur lui et sur « Henri. » L'arrivée la plus rapide d'Hœnle serait excellente et indispensable. Aussitôt la lettre obtenue, venir immédiatement avec Hsenle.
« SoriiiE, Guillaume. »
Ce télégramme indique une grande confusion dans les idées de ceux qui l'ont rédigé. La certitude presque complète d'un échec leur fait oublier toute prudence : vis-àvis de Lassalle d'abord, qu'ils voulaient, la veille encore, maintenir loin du théâtre de la lutte; vis-à-vis du ministre Schrenk ensuite, à qui ce télégramme pouvait être coin-
LA LUTTE
mimique par sa police. Becker, dans sa haine contre la comtesse, soutient même quelle le rédigea à dessein dans ce but, afin de faire échouer définitivement les projets de Lassalle.
Pour nous, la colère et la maladresse peuvent suffire à l'expliquer.
Lassalle répondit avec une ironie amère :
ii Dépèche magistrale . Rédaction dune prudence incomparable. Intelligence sublime. De plus, vous m'avez retenu inutilement plus de deux jours. Mon projet était depuis longtemps celui-là, et ma lettre à peu près suffisante pour ce résultat. Nous arrivons mercredi matin, à dix heures, à Berne; à Genève, à sept heures du soir. Parler tout d'abord avec moi seul. — Juiian. "
En présence de ce télégramme, les amis de Lassalle changent encore une fois d'avis. Ils le supplient de nouveau de rester à Munich, par deux autres dépèches.
« A aucun prix, démarche devant notaire à présent. Voulez-vous entendre un «non» décisif de Henri lui-même au bras du Vainque? Tout serait perdu. Tranquillité, patience! L'intimidation permet espoir de réussite. Recevrez aujourd'hui une autre dépèche plus explicite. Restez là-bas.
« Sophie. »
« Crois-nous pour une fois. Tu ne peux avoir aucune idée de la situation actuelle.
u Sophie et Guillaume. »
Ces instances furent inutiles. Lassalle quitta Munich le 23.
Voici la réponse que Rustow fit, le 24 août, à la lettre de M. de Dœnniges. — Il est certain que celui-ci uian-
quait de franchise. Il était exact qu'il n'exerçait plus à ce moment la moindre pression sur sa fille, et qu'il était prêt à recevoir Lassalle, à l'accueillir avec politesse même, car il ne craignait plus rien de lui. Mais il avait parfaitement tort de soutenir qu'il avait toujours agi de même. Le désir d'échapper, lui et les siens, aux conséquences dangereuses de leur conduite, l'amenait à défigurer la vérité au moyen d'arguments assez faibles.
u Monsieur de Doenniges,
« Assez de paroles ont été échangées. Je me suis convaincu que la meilleure volonté était inutile, et j'abandonne en conséquence la tâche ingrate de conciliateur. Encore un mot seulement pour éclaircir le passé.
« Je n'ai aucune raison d'attribuer un mensonge au commissionnaire qui a porté la lettre de la comtesse Hatzfeldt, dans une circonstance si indifférente pour lui. Il ne donna le reçu en trois mots que lorsqu'il revint pour la seconde fois. La comtesse a reçu plus tard une réponse de mademoiselle votre fille. Mais cela n'exclut pas ce fait que le messager fut d'abord chargé de dire : « Il n'y a u pas de réponse. » Si, d'ailleurs, Mlle de Dœnniges ne peut recevoir de lettres qu'avec la permission de madame votre épouse, c'est vraiment la séquestration pour une fille majeure.
« Si vous avez dit, le 20 août, à M. le docteur Arndt, que vous vouliez donner une explication personnelle à Lassalle, je regrette simplement de n'en avoir rien pu savoir, parce que je n'entends ni ne vois par les organes de ce monsieur, mais par les miens. Et vous m'aviez déclaré à plusieurs reprises qu'il ne pouvait être question d'une explication avec Lassalle. L'absence de Lassalle, que je considérais comme nécessaire en raison de son état,
LA LUTTE
ne pouvait être un empêchement, puisqu'un télégramme de moi suffisait pour ramener à Genève en deux jours, au plus tard en trois.
« Les menaces ne sont pas mon fait. J'ai averti et prévenu, et cela de la façon la plus convenable, je le crois. Je ne puis, il est vrai, considérer le passage si rapide d'un amour à un autre comme une chose indifférente. Je le considère comme très grave, au contraire, et je ne puis rien à cela : cela résulte de mon caractère, de mon éducation et de mon expérience de la vie.
« Gomme je l'ai indiqué à M. de Rakowitza, avec toute la délicatesse que m'imposait sa situation, mon opinion est que, dans les circonstances présentes, après la scène de la pension Bovet, après les lettres bridantes à Lassalle, etc., celui-ci a droit, tout au moins, à un entretien avec Mlle de Dœnniges. M. de Rakowitza devrait aussi se retirer pendant quelque temps, six mois par exemple, et ne recommencer ses visites qu'après cette période écoulée, si toutefois il le désire encore. De cette manière seulement, il me semble, vous satisferez aux exigences de l'opinion, qu'elles soient ou non justifiées. La forme et l'usage sont, à mes yeux, des choses qu'on regrette d'autant plus d'avoir dédaignées qu'on est plus haut placé dans la société. Je pense que huit jours d'absence sont insuffisants, surtout en compagnie de M. de Rakowitza. « Si j'ai dit que vous vous confiiez trop aux privilèges de votre situation diplomatique, ce n'est pas sans raison. Vous vous rappelez sans doute m'avoir parlé, entre autres choses, de l'expulsion de Lassalle que vous vous flattiez d'obtenir.
« La comtesse de Hatzfeldt avait d'abord l'intention de se présenter chez vous munie d'une lettre de sa bellesœur, la princesse de Hatzfeldt, qui serait en relation
avec Mme de Dœnniges. Pressée par Lassalle, elle n'a pas attendu cette lettre pour venir ici. Elle en reçut une, hier, de son frère, le prince ; il dit que sa femme est à Ostende, et qu'il va lui écrire, mais qu'il doute qu'elle connaisse madame votre épouse, car il n'a jamais entendu son nom.
« Cette lettre d'introduction est, d'ailleurs, devenue inutile par la réponse de Mlle de Dœnniges et par la déclaration catégorique qu'elle m'a faite. Tout à vous.
» W. Rustow,
« Colonel-brigadier , chevalier de L'ordre militaire de Savoie. «
mitiïmffim œîà
LE DÉNOUEMENT
Lassalle arriva le 24 août, à sept heures du soir, à Genève, en compagnie du docteur Haenle. Celui-ci alla voir M. de Dœnniges, dès la matinée du 25, tandis que son client adressait au diplomate une demande d'entrevue en termes très conciliants.
" HONOHÉ MONSIEUR,
« Vous recevrez cette lettre par M. le docteur Haenle, qui a été prié par 8. Exe. M. le ministre des affaires étrangères de se rendre à Genève pour arranger notre différend à l'amiable. Malgré tout ce que j'ai souffert, je me décide à recommencer tout d'abord par vous demander un entretien, avec vous seul, ou en présence de Mme de Dœnniges, mais à l'exclusion de tout autre témoin. Je ne puis admettre que vous refusiez pour la troisième fois d'accomplir ce vœu.
« Je n'ai jamais exercé contre vous la moindre hostilité. .Sacrifiant tout le bonheur de ma vie, j'ai reconduit votre fille à sa mère. Dans cette affaire, j'ai rencontré constamment la bonne volonté et l'obligeance de personnes qui ne me devaient rien. Pourquoi seriez-vous seul assez peu aimable pour ne pas vouloir entendre ce que
j'ai à dire, pour repousser un entretien qui n'aura pas de suites, si je ne réussis pas à modifier par mes arguments votre point de vue et votre volonté?
« Vous ne savez même pas ce que j'ai à vous dire D'après le rapport que m'a fait le colonel Rustow, vous êtes mal instruit de la situation réelle, et, quel que soit le résultat de notre conversation, mon honneur seul me commanderait de vous éclairer.
« Enfin, S. Exe. M. le ministre des affaires étrangères regarde comme évident qu'en considération de sa démarche, — la mission officieuse, la déclaration à demi officielle qui vous est faite, — vous ne me refuserez pas, pour la troisième fois, l'audience que je demande, lorsque je me décide, après deux tentatives infuctueuses, à recommencer encore ce premier pas de conciliation et de convenance. Je m'y suis résolu pour éloigner loin de moi les suites de cette regrettable complication. Votre propre intérêt vous y engage de la manière la plus pressante, afin d'agir en connaissance de cause.
« Plein d'espoir, je vous réitère l'expression de ma haute considération.
« F. Lassalle. «
Lassalle se fiait trop à son éloquence. D'une part, l'excitation de ses nerfs surmenés ne lui laissait pas, sans doute, à ce moment, toutes les ressources de son charme séducteur. D'autre part, il se heurtait à des intérêts trop impérieux. Pour M. de Dœnniges, la situation sociale de sa fille, peut-être la sienne propre, étaient en jeu. Les plus belles paroles du monde ne pouvaient lui faire perdre de vue cette conviction. Les inquiétudes qu'il avait ressenties, au commencement de ce mois, étaient encore trop présentes à son esprit. Enfin, il savait que les sentiments de
LE DENOUEMENT
sa fille étaient véritablement changés, et qu'il était luimême incapable do défaire son œuvre. L'entrevue fut donc sans résultat, et se termima d'une manière orageuse, ainsi qu'en témoigne la lettre suivante de M. de Dœnnigcs au docteur Hsenle le 25, vers le soir :
« Honoré monsieur le docteur,
« J'ai reçu chez moi, aujourd'hui à deux heures, M. Lassalle. Après qu'il eut exposé ses raisons pendant plusieurs heures, et que je lui eus répondu, il n'en revint aucunement à la proposition dont vous m'avez parlé, ce matin, et dont il est question dans la lettre du baron de Schrcnk, « de faire constater devant un notaire dans ma « maison, en présence de M. Lassalle et de vous, la voit lonté de ma fille Hélène » . Au lieu de cela, M. Lassalle réclama l'éloignement de M. Yanko de Rakowitza, tandis que lui-même conserverait libre accès dans ma maison, parce que c'était le seul moyen de lui prouver qu'Hélène l'avait abandonné volontairement.
« Je n'ai pu, naturellement, m'arrèter à cette prétention absurde et impossible à mes yeux; je lui déclarai donc, que la concession extrême à laquelle je me déciderais, serait la libre déclaration de ma fille devant les deux parties intéressées.
« Au lieu de se ranger à cet avis, M. Lassalle, après plusieurs heures d'explications, préférait en revenir constamment à » la soi-disant contrainte morale ou violence » exercée contre ma fille » . Je lui rejetai enfin ses mensonges au visage, et lui montrai la preuve de ses calomnies dans sa propre lettre à M. l'avocat Holthoff. Il cita des récits de ma cuisinière ; celle-ci fut appelée et déclara, au nez de M. Lassalle, que c'étaient là des mensonges. Il donna alors, comme source de ces calomnies, M. le
lieutenant-colonel Vaucher, mon propriétaire. Je reviens de chez ce dernier, à qui j'ai demandé s'il avait dit la moindre chose de ce genre, au sujet de contrainte ou de mauvais traitements vis-à-vis d'Hélène. M. Vaucher est indigné de cette calomnie, et il ira voir demain matin le docteur Ambéruy pour examiner ce qu'il doit faire contre M. Lassalle, car il est cité plus d'une fois comme témoin dans ses lettres.
« Je vous écris ceci précipitamment, Monsieur le docteur, parce que je désire beaucoup que vous puissiez communiquer mes résolutions à M. le baron de Schrenk, lorsque vous retournerez à Munich.
« Avec l'expression de ma considération et de mon dévouement.
« De Doenniges. »
Lassalle riposta à cette lettre par la déclaration suivante, datée du 26 août :
« Après que j'eus tenté en vain, hier, chez M. de Doenniges, une solution amiable delà situation actuelle ; après que j'eus fait remarquer à M. de Dœnniges que sa qualité de père d'Hélène le rendait pour moi inattaquable, mais l'obligeait d'autant plus à m'épargner toute expression blessante, il persista à en employer dételles, et les renouvela à dessein, dans sa lettre à M. le docteur Hœnle, en m'accusant de mensonges et de calomnies. La contrainte qu'il a exercée est prouvée jusqu'à l'évidence par les propres déclarations écrites de sa fille : « On ouvre toutes mes lettres, « — il y a eu des scènes affreuses, — je suis enfermée de- « puis jeudi matin, —je pars, ou plutôt on me part, — je « ne sais ce que l'on fera de moi, etc., etc. » Le récit de la cuisinière, que j'ai reproduit dans ma lettre à l'avocat Holthoff, de Berlin, constatant que « M. de Dœnniges avait
LE DENOUEMENT
(i soumis sa fille à des mauvais traitements corporels » est donné expressément par moi dans cette lettre comme parvenu jusqu'à mes oreilles par d'autres personnes.
« M. de Dœnniges ayant donc, par la répétition écrite et préméditée de ces expressions blessantes, écarté toute excuse tirée d'une exagération momentanée, je déclare ce qui suit :
« Je réserve, jusqu'à nouvel ordre la réparation que me doit M. de Dœnniges pour cette offense.
« M. de Domniges, dans sa lettre au docteur Ilscnle, semble prétendre que j'abandonne la voie tracée par le baron de Schrenk : au contraire j'agis tout à fait dans le sens des propositions du ministre en cherchant une solution amiable avant de passer à la démarche devant notaire et aux autres moyens. M. de Dœnniges ayant repoussé tout arrangement amiable, je présente donc les demandes suivantes en concordance exacte avec les propositions du baron de Schrenk.
« M. de Dœnniges m'autorisera à voir sa fille, dans sa maison, pendant quinze jours, librement et sans entraves.
« Sinon, et tout au moins :
« 11 citera sa fille devant un notaire, pour la déclaration notariée, après que j'aurai eu avec elle, dans la chambre voisine du cabinet du notaire, un entretien de deux heures au plus en tête à tête ou en présence du seul colonel Rustow, qui est mon confident dans cette affaire : je lui donnerai là les explications nécessaires pour assurer la liberté et la vérité de cette déclaration notariée, qui, autrement ne serait qu'une comédie. Cette certitude est d'autant plus désirable, que ma conversation d'hier avec M. de Dœnniges m'a confirmé dans la persuasion que la volonté de sa fille n'est pas libre, par suite delà contrainte
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exercée sur elle, au physique d'abord, mais qui se continue actuellement au moral. Gomme je lui demandais nettement s'il prétendait qu'Hélène retirait la promesse de mariage échangée entre nous, de sa propre volonté, et sans céder à l'influence ^décisive de sa défense, il dut convenir qu'il ne pouvait, en effet, soutenir une telle prétention.
« La déclaration notariée devra avoir lieu en présence d'alliés ou d'amis de la famille d'Hélène, désignés par ses parents, mais en dehors de ses père et mère, car ce qui s'est passé prouve surabondamment que la présence de ses parents supprime complètement pour Hélènele libre exercice de sa volonté.
« Pour éviter tout malentendu, j'ai rédigé par écrit cette déclaration et ces demandes, et j'en ai fait remettre une copie à M. de Dœnniges par le docteur Haenle.
« F. Lassalle. »
A cette déclaration était jointe l'attestation suivante du colonel Jean-Philippe Becker (qu'il ne faut pas confondre avec Bernard Becker, auteur que nous avons si souvent cité), et qui montra un grand dévouement à Lassalle et à la comtesse de Hatzfeldt pendant le cours de cette aventure :
« J'atteste ici que M. l'avocat Ambéruy vient de renouveler, en ma présence, à M. Ferdinand Lassalle la déclaration suivante : M. Vaucher aurait raconté, d'après un récit de la cuisinière de M. de Dœnniges, que celui-ci avait maltraité sa fille et l'avait traînée par les cheveux sur le parquet... »
« La suite de l'attestation témoigne que la lettre de Lassalle à Holthoff, qui avait soulevé cette ridicule discussion, était tombée, « par hasard » , entre les mains de M. de Dœnniges.
LE DENOUEMENT
Voilà donc à quels commérages Lassalle était réduit à s'abaisser. — Cette même journée devait décider de son sort. Nous donnons le compte rendu de la scène décisive, rédigée par le docteur Haenle qui s'était rendu, en compagnie du colonel Rustow, chez M. de Dœnniges, pour préparer la comparution devant notaire.
« Genève, 26 août 1864.
■■ M. de Dœnniges s'était déclaré prêt à se ranger à la seconde des propositions écrites, présentées par M. Lassalle, dans le cas où sa fille elle-même y consentirait. Bien que nous nous y soyons opposés à plusieurs reprises, il fit aussitôt appeler sa fille.
« Suivant le vœu de M. Lassalle, les soussignés ont reproduit le sens général de la conversation qu'ils eurent, en présence de M. de Dœnniges, avec sa fille, de la façon suivante :
« Elle nous parut jouir d'une entière indépendance et « d'une pleine liberté d'esprit, et montra plutôt un froid » mépris et une bonne humeur de convention que la « moindre trace d'une lutte intérieure, dans le passé ou « dans le présent. Le colonel Rustow lui exposa avec « calme et netteté les raisons pour lesquelles M. Lassalle » réclamait un entretien de deux heures au plus, avec lui « seul, ou en présence d'un tiers capable de satisfaire aux « convenances, sans nuire àlaliberté delà conversation. » Elle refusa, en répondant à nos représentations :
» A quoi bon? Je sais ce qu'il veut. J'en ai assez de cette « affaire. »
« Gomme nous lui rappelions ses serments, elle répondit d'un ton moqueur :
« Des serments? Je n'en fais jamais. »
« Comme nous faisions remarquer que ses réponses