‹ Études sur Ferdinand LassalleChapitre 23 sur 24 · HM · texte numérisé non relu

HM

IRÊÊKÊÊËÊË

étaient en complète contradiction avec les démarches si exceptionnelles qu'elle avait accomplies en faveur de Lassalle, par exemple la visite à la pension Bovet, elle répondit :

« Oui, cela est exact, mais ce fut un entraînement du « premier moment. »

« Enfin, Rustow lui représenta encore qu'on pourrait conclure, de l'une de ses réponses, qu'elle-même redoutait d'être ramenée à ses premiers sentiments par une conversation personnelle avec Lassalle. Elle le nia et déclara cette conversation » tout à fait inutile » .

« Le docteur Hœnle ayant exprimé l'opinion qu'il ne serait pas nécessaire de prolonger l'entretien pendant deux heures, car Lassalle le romprait certainement plus tôt, si elle répondait de cette manière, elle dit en souriant :

« Lassalle parle volontiers et abondamment; deux « heures lui suffiraient à peine. »

« Le colonel Rustow ajouta qu'elle convenait elle-même avoir fait tort à Lassalle et que, en conséquence, elle lui devait une satisfaction. Elle interrompit en souriant : « A sa vanité? »

« Et le colonel Rustow rectifia de la sorte : « Non, je parle de sa conscience d'homme d'hon- « neur. »

« Après que ce dialogue fut terminé, le docteur Hœnle lui représenta encore qu'elle devait accorder l'entretien souhaité, et même le désirer elle-même, pour deux raisons. D'une part, parce qu'elle avait fait tort à M. Lassalle — et elle en convint aussitôt — et lui devait, en conséquence, une satisfaction; d'autre part, parce qu'elle pourrait ainsi atténuer les suites désagréables qui la menaçaient ainsi que sa famille, si l'ardeur passionnée que Lassalle avait apportée à cette affaire était récompensée par l'annonce de pa-

LE DENOUEMENT

reilles dispositions. Elle déclara qu'elle ne pouvait contester la justesse de ces représentations, qu'elle y réfléchirait et communiquerait sa détermination par écrit au docteur Hamle.

« W. Rustow, colonel-brigadier.

« D r H.enle. ii

Tout était consommé. Ce billet du docteur Hœnle à M. de Dœnniges, daté du même jour, témoigne qu'il pouvait considérer sa mission comme terminée.

« Monsieur le chargé d'affaires,

« Le rapport que nous avons dû faire à M. Lassalle, le colonel Rustow et moi, sur la forme et le fond des déclarations de mademoiselle votre fille Hélène, a fait sur celuici une impression telle que la lettre de mademoiselle votre fille aussi bien que toute autre action administrative sont devenues superflues. Je quitte donc Genève, je prends congé de vous par ces lignes, et profite de cette occasion pour vous assurer de ma haute considération.

» H.ENLE. »

Suivant l'exemple du docteur Ha>nle, il faut renoncer à décrire l'impression faite sur Lassalle par l'écroulement de ses espérances, et aussi, car Hélène ne se trompait pas, par la blessure mortelle faite à sa vanité. — « Il courait à travers sa chambre comme un tigre blessé , dit Becker, il s'arrachait les cheveux à deux mains et criait:

» C'est avec moi, avec moi qu'on aurait joué impunément un pareil jeu! C'est contre moi qu'on se serait permis de semblables offenses! On aurait pu me couvrir d'un tel ridicule, me traiter avec ce mépris railleur ! Je serais dédaigné et moqué par une semblable donzelle (Dirne) ! Je succomberais devant ces ob-

« stacles et ces adversaires misérables que le premier niais « venu aurait écarté! Il me faut une vengeance ! »

Dans la même journée du 26 août, Lassalle rédigea, en conséquence, les deux billets suivants, le premier pour M. de Dœnniges, le second pour M. de Rakowitza.

« Après avoir appris, par le rapport du colonel Rustow et du docteur Haenle, que votre fille Hélène n'est qu'une méprisable donzelle {Dirne) et que je ne puis, en conséquence, conserver plus longtemps le projet de me déshonorer par un mariage avec elle, je n'ai aucune raison pour tarder davantage à exiger de vous la satisfaction que vous me devez pour les avanies et offenses répétées que vous m'avez faites. Je vous somme donc d'entamer les pourparlers nécessaires avec les deux amis qui vous porteront cette

déclaration.

h Lassalle. »

Voici le mot destiné à Rakowitza :

a Après que vous avez été instruit en partie, par le colonel Rustow, des rapports que j'ai eus avec Mlle Hélène de Dœnniges, il vous paraîtrait sans doute singulier de n'être pas recherché par moi et interrogé sur votre acceptation du rôle étrange qu'on vous a réservé.

« Pour expliquer ce qui précède, je vous envoie la copie, qui pourra vous intéresser, d'une lettre que je me vois forcé d'adresser à M. de Dœnniges.

« Vous y verrez que vousn'avez plus, en aucune façon, un rival en ma personne, et que je vous abandonne volontiers sans partage un bonheur auquel je renonce, pour ma part, avec joie, à la suite de la conviction que j'ai acquise aujourd'hui.

« Avec ma bien sincère compassion.

« F. Lassalle. "

LE DENOUEMENT

Nous n'avons pas mieux à faire, pour retracer le dénouement de cette tragédie, que de laisser la parole au colonel Rustow, l'un des témoins du duel qui se préparait.

« Les dés étaient jetés, les lettres de Lassalle à MM. de Dœnniges et de Rakowitza envoyées. J'étais au désespoir, mais on ne pouvait rien changer à l'événement, pas plus qu'on n'avait pu l'empêcher de se produire. Lassalle pria le colonel Becker et moi de le seconder, le cas échéant. Gomme Becker refusa pour une question de principes, Lassalle choisit à sa place le général hongrois Bethlen.

« Ce qui causa le refus de Becker, c'est que la lettre à M. de Dœnniges, au lieu d'être portée par Becker et moi, le fut par un commissionnaire.

ii Le même soir, j'allai encore deux fois chez le vieux Dœnniges, mais sans le rencontrer. Le matin du 27, je me rendis près du général Bethlen pour aller avec lui chez Dœnniges, mais il ne put m'accompagner, et je retournai à l'hôtel Victoria, pour voir si un message du vieux Dœnniges ne serait pas arrivé pendant ce temps. Dans le salon de la comtesse de Ilatzfeldt, je trouvai Lassalle, qui me conduisit bientôt dans sa chambre. 11 voulut avoir ma parole d'honneur que je ne parlerais de rien à la comtesse, ce que je refusai absolument. Il m'apprit ensuite que le comte Kayserling et le docteur Arndt étaient venus le trouver, le matin, pour le provoquer au nom de M. de Rakowitza. Je déclarai qu'il ne pouvait répondre à cette provocation avant d'avoir reçu satisfaction du vieux Damniges. Ce dernier avait la priorité, et il était contre toutes les règles de se mettre à la disposition de M de Rakowitza, qui venait de nouveau s'insinuer dans cette affaire. — Me conjurant au nom de notre amitié, Lassalle répondit qu'un retard devait être, à tout prix, évité. A midi, Kayserling et Arndt devaient revenir pour me rencontrer.

« Je prolestai, mais je vis bientôt que Lassalle était résolu, et je me résignai à l'inévitable.

« Je restai dans la chambre de Lassalle. A l'heure convenue, ces deux messieurs arrivèrent et s'acquittèrent de leur mission, après que Lassalle se fut éloigné. Je mis en avant la priorité du vieux Dœnniges , mais on m'apprit qu'il s'était enfui en toute hâte à Berne, abandonnant la défense de l'honneur de la famille à son futur gendre. On émit la prétention que le duel eût lieu le même soir, 27 août. Je protestai absolument, déclarant que je ne pouvais avoir le concours du second témoin en si peu de temps. Nous ne pûmes prendre une résolution définitive, et, finalement, nous convînmes que ces messieurs reviendraient à trois heures chez moi.

« Après qu'ils se furent éloignés, je rendis compte à Lassalle de notre entrevue. Encore une fois, j'alléguai la question de priorité, et l'engageai à refuser la provocation de Rakowitza. Mais Lassalle se refusa vivement à tout délai. Je répondis que la chose n'était pas si pressée; Bethlen aussi semblait désirer un délai. — Lassalle ne voulut rien entendre et me somma péremptoirement de préparer le duel pour le lendemain matin.

« Que devais-je faire? On ne pouvait détourner Lassalle de sa résolution. Mon devoir était donc d'accomplir les préparatifs nécessaires de la manière la plus favorable à Lassalle, dans le cas où le duel ne pourrait être évité, ce que je croyais toujours possible.

« D'abord, je courus chez le général Bethlen, lui appris tout ce qui s'était passé, et lui donnai rendez-vous chez moi, à trois heures.

« A trois heures, le général Bethlen, le comte Kayserhng, et le docteur Arndt se réunirent chez moi. Je cherchai à arranger l'affaire. La partie adverse maintint les

LE DÉNOUEMENT

conditions suivantes : excuses de la part de Lassalle et remise des lettres de Mlle de Dœnniges. Nous dûmes refuser.

« Gomme je ne voulais pas encore abandonner l'espoir d'une solution amiable, je proposai qu'une nouvelle réunion eût lieu chez moi à huit heures du soir. Là-dessus on fixa les conditions du duel, pour le cas où il devrait avoir lieu. Nos adversaires exigèrent des pistolets rayés, nous, des pistolets lisses, et notre demande fut acceptée. Je savais qu'il serait difficile d'avoir des pistolets lisses, car il n'en existait qu'une bonne paire à Genève.

« Revenu à l'hôtel Victoria, je priai Lassalle de s'exercer un peu au tir, et je lui indiquai un endroit où il pourrait le faire. Mais il déclara que c'était là « une bêtise » . Comme je l'appris plus tard, M. de Rakowitza fut d'un autre avis; du moins, on raconta dans Genève qu'il avait tiré, pendant cet après-midi, cent cinquante coups d'essai au tir.

« J'allai chercher les pistolets avec le docteur Arndt et Becker, à qui je dus m'adrcsser parce qu'il connaissait l'armurier, qui. possédait la paire de pistolets convenable. J'avais encore beaucoup à faire, et je priai en conséquence Becker de les graisser.

« A huit heures, il y eut une seconde réunion chez moi. Toutes les tentatives pour aboutir à un arrangement restèrent infructueuses. La partie adverse persista dans ses prétentions, que non seulement moi, mais aussi le général Bethlen, considérâmes comme inadmissibles. J'étais indigné de ces prétentions. — Lassalle, si odieusement blessé, aurait fait des excuses ! Le duel fut fixé à la matinée du 28.

« Vers neuf heures, Becker vint avec l'armurier, et annonça qu'un ressort de l'un des pistolets avait cassé. Il apportait deux autres paires de pistolets lisses très mail-

vaises, et de plus une paire de pistolets rayés. J'exigeai que le ressort fût refait, et cela immédiatement, et je me résolus, pour m'en assurer, à aller moi-même avec l'armurier. Arrivés à sa demeure, il me déclara qu'il ne pouvait travailler la nuit, à cause de l'état de siège, proclamé à la suite des événements d'août à Genève; il

s'engageait à refaire le ressort le lendemain de très bonne heure. J'avoue qu'en présence de ce nouveau contretemps je perdis presque mon sang-froid, d'autant que j'étais déjà fort excité.

« Il pouvait être environ dix heures, et je me rendis à l'hôtel Victoria, où j'avais pris une chambre depuis le matin, pour être à proximité de Lassalle. Je lui appris ce qui s'était passé, et il me força d'écrire une lettre au docteur Arndt, pour lui dire que l'on ne pourrait peut-être pas avoir de pistolets lisses pour le 28. Dans ce cas, il acceptait des pistolets rayés, et, comme le général B.ethlen les refusait absolument, il choisirait alors M. de Hofstetten pour second témoin. M. de Hofstetten lui-même porta cette lettre vers onze heures du soir.

« Je m'entretins encore avec Lassalle jusqu'aux environs de minuit. Je lui fis remarquer entre autres choses que nous avions laissé la position des tireurs indéterminée, de sorte qu'il pouvait se placer comme il lui plairait. Je lui recommandai de ne pas viser trop longtemps, comme il en avait la mauvaise habitude, car il ne tirait pas seul, etc.

« A minuit, j'allai me coucher. Dès trois heures du matin, j'étais debout, et, après m'ètre habillé, je courus chez moi, où j'avais encore plusieurs choses à chercher. De là, j'allai chez l'armurier. Je le trouvai au travail à quatre heures : je pris aussitôt un des pistolets et retournai à l'hôtel Victoria. A cinq heures, j'éveillai Las-

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salle, qui dormait tranquillement. Par hasard, il aperçut le pistolet. 11 s'en saisit, me sauta au cou et s'écria : « Voilà justement ce qu'il me faut. »

« A cinq heures et demie, j'allai de nouveau chez l'armurier, et il me remit l'autre pistolet que je rapportai à l'hôtel.

« Alors j'allai chercher Belhlen.

« A six heures et demie, nous partîmes en voiture pour Carouge, un faubourg de Genève, avec Hofstetten, que Lassalle voulut emmener en cas de besoin. Les adversaires devaient se rencontrer à sept heures et demie. Avant de partir, Lassalle m'avait remis son testament. Dans le cas d'une issue fatale, je devais le donner à la comtesse de Hatzfeldt pour le déposer entre les mains des autorités de Genève. — C'est ce que je fis plus tard. Nous étions à Carouge avant sept heures. En route, Lassalle m'avait prié de faire en sorte que le duel eût lieu sur le territoire français, afin qu'il put ensuite rester à Genève et vider son différend avec le vieux « fuyard « . Bien que ravi de sa sécurité, je trouvai cela trop fort. Je lui fis remarquer qu'il n'était pas le seul sur le terrain, que toutes les balles peuvent toucher, et qu'il ne faut jamais mépriser un adversaire. Mais mes paroles demeurèrent sans effet.

« Gomme la partie adverse n'était pas arrivée, nous atlendimes.

« Lassalle, qui ne trahissait pas la moindre émotion, but une tasse de thé. — A sept heures et demie, les autres arrivèrent. Ils avaient avec eux le docteur Seiler, qui connaissait un endroit convenable. Ils passèrent devant; nous suivîmes. Nous laissâmes Hofstetten à Carouge; il devait suivre dans un fiacre. Dans le voisinage de l'emplacement que le docteur Seiler avait en vue, nous descendîmes de voiture et marchâmes à travers bois jusqu'à l'endroit choisi,

« Je fus désigné par le sort pour charger le premier coup, et donner le commandement.

« Les adversaires furent alors placés à la distance, pendant que je chargeais. On m'exhorta de différents côtés à bien accentuer et à commander très haut : cette exhortation était inutile. Vingt secondes étaient données pour chaque coup. Le témoin qui avait chargé devait les marquer de la façon suivante. Il commanderait, au début, un; après dix secondes, deux; après vingt secondes, trois. J'eus le soin de crier aussi : « Attention! » avant de commencer.

« Je donnai le commandement : un. A peine cinq secondes après, le premier coup fut tiré par M. de Rakowitza. Immédiatement ensuite (il ne s'écoula pas une seconde), Lassalle répondit.

« Il manqua, car il avait reçu le coup mortel. Ce fut même un miracle qu'il pût encore tirer.

« Après avoir fait feu, il fit involontairement deux pas vers la gauche. J'entendis seulement alors — car j'avais dû regarder ma montre — que quelqu'un (était-ce le général Bethlen, ou le docteur Seiler?) demandait : « Ètesvous blessé? m

« Lassalle répondit : « Oui. »

« Nous le conduisîmes aussitôt vers unhangard, où on le coucha et où le premier pansement lui fut appliqué.

« Tandis que la partie ad verse s'éloignait, le docteur Seiler et moi, nous menâmes Lassalle vers la voiture, et nous l'aidâmes à monter. Nous revînmes avec lui, en le soutenant de notre mieux. Bethlen retourna avec Hofstetten dans le fiacre qui avait amené celui-ci.

« Je fis prendre au cocher les routes sans pavés. Nous n'eûmes que deux cents pas à faire sur des pierres. Lassalle fut très silencieux pendant ce trajet, mais lorsque

LE DENOUEiMENT.

nous passâmes sur le pavé de pierres inégales, il parla des douleurs que sa blessure lui causait et demanda si nous serions bientôt arrivés.

" Je savais par mon expérience que la blessure était dangereuse; j'appris à midi seulement qu'elle était mortelle. Ce fut par le docteur Seiler, que je rencontrai en me rendant chez un notaire, sur les instances de Lassalle.

« Lorsque le notaire arriva, je le renvoyai, parce que Lassalle ne me sembla pas en état de recevoir quelqu'un en ce moment.

« Mais, lejour suivant, sur le vœu pressantde Lassalle, je dus aller chez l'avocat Ambéruy, avec qui il voulait encore parler du testament qu'il m'avait remis. Ambéruy trouva le testament parfaitement en règle, et il fut de nouveau cacheté en sa présence par Lassalle, qui écrivit aussi une autre adresse. Ambéruy et moi, étions seuls dans la chambre avec Lassalle, car l'infirmier était allé déjeuner, comme je le lui avais permis. Je restai assis sur un canapé, et n'appris rien ce jour-là sur le contenu du testament. Je ne le connus qu'en présence de la comtesse de Hatzfeldt, par Philippe Becker, qu'elle chargea de le porter au tribunal civil. . . »

Nous n'avons pas d'autres détails sur les derniers moments de Lassalle.

Il expira le 31 août 1864. Les événements qui suivirent ne sauraient apporter de traits nouveaux au portrait moral que nous avons entrepris de tracer. Nous ne nousyarrêterons donc pas. Ajoutons que Janko de Rakowitza épousa peu après Mlle de Dœnniges ; mais il mourut d'une maladie de poitrine, quelques mois plus tard. — Le parti démocratique, renforcé à Genève par de nombreux réfugiés de toutes nationalités, fit à Lassalle des funérailles solen-

nelles, et sur le Rhin, où la comtesse de Hatzfeldt emmena d'abord son corps, des manifestations extraordinaires semblèrent inaugurer le culte d'un nouveau Messie. Sa famille réclama ses restes, et jl fut enterré dans le cimetière israélite de Breslau. Son épitaphe est belle dans sa* simplicité, qu'une traduction ne peut rendre parfaitement.

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