‹ Études sur Ferdinand LassalleChapitre 5 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ferdinand Lassai (l)naquit à Breslau, le 11 avril 1825, de parents israélites. Son père était marchand en gros de tissus et de soies, et jouissait d'une situation aisée.

Il ne serait pas surprenant que, privés de tous renseignements, nous n'eussions que peu de chose à dire sur la première jeunesse de Lassalle. Plus favorisés, nous pourrions aussi, comme il arrive souvent pour les hommes célèbres nés dans une condition obscure, posséder des souvenirs d'enfance, écrits par lui dans son âge mùr, médités à loisir, et savamment présentés, dans lesquels il eût mêlé, comme un Gœthe, la poésie à la vérité. — Mais, par une rare fortune, nous avons mieux encore. On a retrouvé ses confidences personnelles, écrites pendant la période de formation de son caractère, jour par jour, avec la plus grande sincérité, et un véritable talent. C'est un journal de jeunesse, qui embrasse une période d'environ quinze mois.

M. Paul Lindau a publié, il y a quelques années, ce document inappréciable. Nous nous étendrons quelque peu sur ce Journal, sans ménager les citations, qui nous feront si bien connaître une âme passionnée, violente parti) Ce ne fut que vers sa vingtième année, après un long séjour en France, qu'il adopta pour son nom l'orthographe française de Lassalle.

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fois, mais sympathique cependant, malgré ses nombreuses faiblesses, par son énergie et par sa sincérité.

« Les feuilles suivantes sont destinées à recevoir la « confidence de tous mes actes, de mes fautes comme de « mes bonnes actions. Je veux y noter avec la plus grande « conscience et la plus grande sincérité non seulement « ce que j'ai fait, mais encore les motifs de ma conduite, h car il est fort désirable pour tout homme de connaître « son propre caractère. »

C'est en ces termes que le jeune Lassalle, âgé de moins de quinze ans, ouvrait, le 1" janvier 1840, la confession de sa vie d'écolier. Ce premier jour de l'an, il nous apprend qu'il le passa à jouer au billard, et à y perdre ses économies, ce qui lui arrivait fréquemment. Déjà son tempérament d'avocat se fait jour dans le petit plaidoyer qu'il est amené à prononcer à ce sujet, vis-à-vis de luimême. « J'ai le défaut de ne pas obéir aveuglément aux « ordres que me donne mon père. Ce serait mieux de le « faire. Mais, cependant, quand je réfléchis, je me de- .. mande : Pourquoi mon père me donne-t-il cet ordre? « Voici la réponse que je me fais. Mon père ne voit sans « doute pas de mal à ce que je joue une partie de billard « dans un moment de loisir. Mais il me l'a défendu en- B tièrement, afin que cela ne devînt pas une passion, ce « qui est à craindre avec mon tempérament sanguin. a Autrefois je désobéissais, parce que le jeu me passion- « nait en effet. Mais aujourd'hui, il ne me passionne plus « et ne me passionnera jamais de nouveau, car une a même passion ne déchire jamais deux fois le cœur de a l'homme, excepté l'amour. Donc, je peux jouer sans « manquer au sens de l'ordre de mon père, car j'aime a beaucoup ce dicton : » La lettre tue, mais l'esprit vivifie.»

Lassalle fut toute sa vie enclin à construire de semblables argumentations.

Le 2 janvier, dans une réunion de société, il s'adresse à un voisin. «Docteur Schiff, lui dis-je tout bas, que « dites-vous de madame M... — Exquise! oh! si je pou- . vais réussir auprès d'elle. — Rien de plus facile, ré- » pondis-je, je vais vous expliquer dans le plus grand « détail ce qui est indispensable, puis vous essayerez « immédiatement.

« Abordez doucement une femme,

Vous la gagnez sur ma parole.

Mais celui qui se montre hardi et téméraire

Est certain de réussir encore mieux.

« Je parlais presque haut, et j'ajoutai tout bas : « Je « crois que cette forteresse demande à être prise d'assaut. « — Tu es un ange, cria le docteur, etc. »

Cette impertinence du jeune garçon restera le principe de conduite de l'homme fait, et un jour viendra où Lassalle sera persuadé qu'il meurt pour l'avoir oublié.

Ce même soir, il se rend ce petit témoignage flatteur : « Schiff se tourna vers ma sœur, et lui dit : « Votre frère . est spirituel. — Qui donc en doute? répondit-elle préci tentieusement. »

L'harmonie ne régnait pas toujours, cependant, dans

l'intérieur des Lassalle. Dès le 8 janvier, le jeune homme

écrit : « Pourquoi donc ma mère, qui est si bonne d'ad-

« leurs, conserve-t-elle la mauvaise habitude de tara-

. buster et de quereller?... bon Dieu! faites que le

« calme règne enfin chez nous, le calme et la paix! »

Voici un autre trait de caractère, à la date du 9 janvier. « Mon fils, me dit mon père, un homme qui, comme « S..., force un restaurateur à ouvrir pendant la nuit sa « boutique, pour pouvoir manger des huîtres, cet homme-

« là ne vaut pas grand'chose. — Je me tus, mais je pen- « sais en moi-même : « mon père ! Manger des huîtres « est une assez bonne chose. » Mon père traite une pareille a vie de dévergondage. Eh bien! j'aimerais à en mener « une semblable. «

Le 11 janvier, Lassalle raconte une scène de famille sur laquelle insistent tous ceux qui ont analysé son journal, car elle témoigne de la violence effrénée de son caractère , surtout lorsqu'il croyait se trouver en présence de l'injustice.

A la suite d'une scène domestique, en l'absence du père de famille, la sœur de Lassalle, pour mettre leur mère dans son tort, et faire punir son frère par leur père, fait mine d'avoir été frappée par Ferdinand, alors qu'il l'a simplement saisie par le bras, assure-t-il.

« Ma sœur courut dans l'antichambre, se jeta sur une « chaise, cria et pleura comme si je l'avais massacrée. — ii Alors, une fureur sans nom s'empara de moi. Je com- » prenais bien son dessein perfide. Notre père devait « bientôt rentrer, puisqu'il était l'heure du déjeuner.

« ... Je voyais d'avance mon père chéri, pâle, agité. Il « se retirerait dans sa chambre, sans déjeuner; ma chère « mère pleurerait, elle si accablée d'ennuis déjà, pendant « ces derniers temps. En un instant, j'entrevis tout cela. « Hors de moi, je me précipitai dans la chambre où était « entrée ma sœur. Ma mère , inquiète , me suivit à la « hâte. — Écumant de fureur, je me jetai à genoux, je « me tordis les mains comme un insensé, et je criai « avec une telle dépense de forces que ma voix s'enroua « aussitôt : « Dieu! Dieu, fais que je me souvienne, que « je n'oublie jamais, jamais cet instant. Ah! vipère, avec « tes larmes de crocodile ! Tu te repentiras de ce que tu « fais en ce moment. Par Dieu ! par Dieu ! par Dieu ! je

« le jure... Que je vive cinquante, que je vive cent ans... B je ne l'oublierai pas, même à ton lit de mort! Mais tu « n'arriveras pas... » Je m'arrêtai, épuisé. «

Ce moyen violent réussit d'ailleurs , car sa sœur , effrayée, se tut avant l'arrivée de leur père.

Après avoir donné une idée du ton de sincérité de ces confidences, nous ne saurions davantage suivre Lassalle pas à pas, pendant cette année de sa jeunesse, sous peine de dépasser le cadre de cette étude. Il faut nous borner à recueillir çà et là dans son Journal les traits de caractère qui reparaîtront plus tard, dans son âge mùr, et à noter les particularités intéressantes de sa conduite.

Tout d'abord, nous rencontrons de nombreux témoignages de cette violence des sentiments et des passions, chez le jeune homme, qu'il nommait tout à l'heure son « tempérament sanguin » . Écoutons ces invectives contre un certain T..., qui, fiancé à sa sœur, l'a ensuite abandonnée, et se permet même de montrer à ses amis les lettres d'amour de la jeune fille, en les tournant en ridicule.

« Malédiction ! la plus terrible malédiction sur moi- « même, si je me repose un instant, jusqu'à ce que j'aie « vengé, terriblement vengé, sur ce chien, ma sœur et « mon père. Si je m'oublie sur ce point, je veux être u maudit en tous lieux. Si je ne lui rends pas au décuple « les souffrances qu'il a causées à mon père, à ma sœur, « que je sois damné ! Dieu, entends-moi ! »

N'est-ce pas l'accent des prophètes, dans leurs malédictions?

Plus tard, son hôtesse à Leipzig se montre déplaisante vis-à-vis de lui. Elle l'accuse, croit-il, auprès de ses amis, de vendre ses livres d'études pour avoir quelque argent. Offense bien légère, pour motiver les menaces qu'on va

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lire. « Je me renseignerai; mais, si je ne puis la trouver « innocente, j'inscrirai ses paroles en lettres de flamme « au fond de mon cœur, et une haine inextinguible brûlera « dans ce cœur, jusqu'à ce que je trouve l'occasion d'une » vengeance, d'une vengeance éclatante. Je le jure par « Dieu et par le diable ! » Nota bene écrit quelques jours plus tard : « Elle est innocente. »

Wurzbach raconte une anecdote analogue, dans sa courte notice sur Lassalle. « Le feuilletoniste connu, docteur Max Ring, qui, en 1837, était professeur dans une bonne maison d'éducation de Breslau, trouva un jour, en feuilletant les cahiers d'un élève, une provocation en bonne forme, et fort bien tournée, adressée à un condisciple. Le provocateur était le petit Ferdinand Lassalle. Fait très caractéristique, car il fut tué dans un duel et se déclara cependant toujours l'adversaire résolu de cette coutume. Il s'agissait d'une rivalité au sujet des bonnes grâces d'une petite fille de leur connaissance, et Lassalle céda aux représentations de son professeur, bien plus qu'à ses menaces. »

Enfin, il prend un jour la ferme résolution de se suicider immédiatement, parce qu'il a été battu par son père pour avoir désiré trop d'élégance dans son costume. Le père, qui a soupçonné son état d'exaltation, le suit et l'arrête à temps au bord de la rivière.

Ces résolutions violentes ont leur source dans un amourpropre et dans un orgueil vraiment démesurés, dont Lassalle a donné plus d'une preuve au courant de son existence. Chez le jeune homme, ce sentiment s'épanouit déjà avec une sorte d'impudeur, qui est frappante.

Il reçoit une mauvaise note au collège, ce qui, au surplus, lui arrive d'ordinaire. « Je songeais comment il est « possible qu'un Hennige, un Preiser reçoivent de bonnes

« notes, eux qui, pour le talent, la conception, l'imagia nation, le jugement, l'intelligence, l'esprit, me le « cèdent, et de combien!... En vérité, je ne puis tirer « de ceci d'autre conclusion que ce vers :

Hic sum barbarus, quia non intelligor Mis,

« Je suis un barbare ici, parce qu'ils ne me comprennent

« pas (1). »

Un peu plus tard, il a une dispute au bal, avec un des danseurs. « Ne lui suis-je pas, dit-il, infiniment supérieur, « comme taille, éducation, tournure, esprit, intelligence, « fortune, considération?"

Et cet orgueil féroce venge jusqu'au bout ses blessures,

il s'acharne sur l'ennemi. Dans une autre réunion, un

jeune homme refuse de le laisser valser avec sa danseuse.

11 le poursuit alors durant toute la soirée de plaisanteries

sur son manque de savoir-vivre, si bien qu'à la fin :

a L... s'élança en pleurant de sa chaise, et m'envoya son

a cousin en ambassade pour me prier de cesser les hosti-

« lités. » On le voit, il n'est satisfait qu'après avoir

amené l'adversaire à demander grâce.

Une telle confiance dans les dons de son esprit est d'autant plus surprenante, que le jeune Lassalle ne pouvait l'appuyer sur des succès scolaires, qui en sont d'ordinaire l'excuse à son âge. Il était, à cette époque, un déplorable élève, et nous avons déjà trouvé l'occasion de faire allusion à ses mauvaises notes.

Il est véritablement sur le pied de guerre avec ses professeurs, car il se croit sans cesse victime de leur injustice. « A ce moment, j'aurais voulu boire le sang de Tchirner » ,

(1) M. Lindau remarque que Lassalle fait rarement des citations exactes. Le vers doit être rectifié ainsi :

Barbarus hic ego sum, quia non intelligor illis.

nom

écrit-il quelque part au sujet de l'un d'entre eux. Cette prétendue malveillance excuse selon lui sa paresse, qui en est la conséquence. Il en vint à se mettre dans une situation si difficile au collège de Breslau (comme nous le verrons en parlant tout à l'heure de ses notes de conduite), qu'il dut simuler une vocation commerciale irrésistible, afin d'être envoyé dans une école professionnelle, à Leipzig. Mais ses aptitudes le ramenèrent bientôt aux études universitaires. A Leipzig, en effet, il fut encore un plus mauvais élève qu'à Breslau, s'il est possible. M. Lindau a retrouvé ses notes de cette époque, et il est difficile de lire une condamnation plus dure pour un écolier que cette courte phrase : « N'était estimé ni des « maîtres, ni des élèves. » Il haissait d'ailleurs son professeur, Schiebe, qui fut cependant un brave homme, paraît-il.

« Oh ! combien je voudrais dire à Schiebe ses vérités, « comme il ne les a pas encore entendues ! Les oreilles- « lui en tinteraient. »

On songe à l'apostrophe violente de Victor Hugo :

Marchands de grec, marchands de latin, cuistres, dogues, Philistins, magisters, je vous hais, pédagogues.

Son indiscipline alla si loin, qu'il fut convoqué devant le synode des professeurs pour y être réprimandé ; peine déjà grave, et qui était une menace de renvoi. Même en présence de cette imposante assemblée, l'orgueil du jeune homme ne saurait plier.

« Malgré le mépris indescriptible que je ressentais « pour eux, dit-il, j'étais cependant mal à mon aise. II me « semblait que j'étais un aigle mort, et que je gisais à u terre. Alors venaient les corbeaux, et les vautours pil- « lards, et toute la bande des méprisables volatiles. Ils

« me dévoraient les yeux, et rongeaient ma chair sur « mes os. Mais, soudain, je commençais à me mouvoir, « la vie revenait en moi, je soulevais mon plumage fré- « missant. Les corbeaux s'envolaient en croassant, et je n m'élançais vers le soleil. »

Lassalle était vraiment un écolier intraitable, un «drôle éhonté » , comme disait son professeur de Leipzig. Pour échapper aux conséquences de sa conduite indisciplinée, il montra même une absence de scrupule, qui doit le faire juger sévèrement sur ce point, malgré son jeune âge, et dont il ne se débarrassa jamais entièrement.

En effet, une question, qui tient une grande place dans la première partie du Journal de Lassalle, à Breslau, est celles de ses « conduites » , c'est-à-dire, en complétant ce mot français détourné de son sens, de ses « notes de conduite » au collège.

Ce bulletin, que l'écolier devait remettre à ses parents

pour les tenir au courant de l'opinion de ses maîtres à

son sujet, était, on le conçoit, fort redouté d'un aussi

mauvais élève que le jeune Ferdinand. Aussi trouvait-il

préférable de ne pas le montrer à son père, et de le

signer à sa place. Mais, du moins, il l'avoue dans son

journal, et il nous révèle avec sincérité ses luttes contre

sa conscience, effarouchée par cette suite de faux en

écriture. « Jusqu'ici, écrit-il un jour, j'avais toujours

« signé du nom de ma mère, car un certain respect

« m'empêchait de tracer le nom plus imposant de mon

« père : « Heymann Lassai. » Cette fois, il me fallait sur-

» monter cette répugnance et, le lendemain, je rapportai

« mon bulletin signé de mon père, c'est-à-dire de moi,

« qui suis, selon les circonstances, père, mère ou fils. En

« vérité, si mon père avait à ce sujet des vues justes, je

« lui montrerais les conduites, même si je m'attendais

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« à la plus sévère punition. Mais mon père se ferait « vraiment trop de chagrin, cela lui pèserait des semaines « entières. Il se forgerait je ne sais quelle fantasmagorie » sur mon compte , et il ne me croirait pas si je lui « criais : « Ne vous laissez pas tromper par la clameur de « la populace, par l'erreur d'insensés en délire. »

Nous avons déjà rencontré un sophisme de ce genre, à propos du jeu de billard. En effet, le jour où il eut des soupçons, le père de Lassalle prit la chose au sérieux : « Le soir, mon père dit tout à coup : « Ferdinand, si tu « me trompes, tu t'en repentiras. L'affaire des conduites « n'est pas du tout honnête. » Je restai calme, mais on « peut penser combien je tremblais. J'y songeai toute la h nuit. «

Peu de jours après, cependant, il recourt à des procédés analogues, avec une désinvolture remarquable.

« Comme je devais être à une heure au mariage du » docteur Langendorf, je m'écrivis, à l'insu de mon « père, un billet de lui, qui déclarait que je devais être « à dix heures à la maison... J'obtins la permission... et » m'en allai droit chez Donninck pour me faire friser. « Aussi les complications dans lesquelles s'enfonce Lassalle par sa duplicité deviennent bientôt inextricables. Son père réclame souvent les « conduites » , qu'il ne voit jamais. « Les peines que j'endurais à ce sujet ne se peu- « vent décrire. Une telle angoisse me torturait que je ne « savais que devenir. Et, pourtant, quels contrastes dans « le cœur de l'homme! J'avais commis un crime, j'avais « contrefait l'écriture de mes parents, et, poussé par la « nécessité , je persévérais constamment dans ce men- « songe vis-à-vis de mon père. Et, cependant, je priais « Dieu avec plus de piété que jamais afin qu'il m'aidât à « tenir la chose secrète, et je promettais que cette pre-

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« mière fraude serait la dernière que je commettrais a dans toute ma vie. Je me sentais plus rassuré quand

» j'avais prié. •>

Cependant, les soupçons de Heymann Lassalle devenaient chaque jour plus précis. « A chaque instant, tout « pouvait se découvrir. J'étais plus près du suicide que jamais. » Mais il hésitait devant cette résolution désespérée, par affection pour son père, dit-d.

Ferdinand n'avait pas tort de trembler. Tout se découvrit enfin. Heymann Lassalle, qui paraît avoir été très bon, pleura beaucoup après cette révélation ; mais il ne maltraita pas son fils, et il résolut seulement de l'envoyer à Leipzig, dans une école commerciale, pour le préparer à la profession qu'il exerçait lui-même.

On s'étonnera sans doute, après le portrait que nous venons de tracer, que nous ayons pu parler dune certaine sympathie, éveillée par la lecture du Journal. C'est que, malgré ses graves défauts, malgré sa vanité, sa violence, son manque de scrupules, Ferdinand Lassalle offre des traits de caractère qui sont à son honneur.

Le premier de tous, c'est une très grande sincérité visà-vis de lui-même. On a pu s'en rendre compte par les citations précédentes. Qu'un Rousseau pousse jusqu'au cynisme une pareille sincérité, en retraçant l'histoire de son passé, son mérite nous parait beaucoup moindre cependant. La prescription s'est étendue sur ses péchés de jeunesse. Sa vie, qu'il juge belle et bien remplie, est là pour l'excuser et le justifier à- ses propres yeux. La franchise est plus méritoire et plus véritablement intéressante, lorsqu'elle retrace au jour le jour des écarts dont les conséquences sont encore à venir et à redouter, et qui prennent des proportions démesurées dans l'imagination juvénile du coupable.

Nous sommes attirés davantage encore par son affection si vraie et si touchante pour son père, affection que celui-ci rendait, d'ailleurs, à son fils, malgré quelques explosions de colère, amenées par la conduite légère du jeune garçon. « Il n'existe plus de père comme le mien « dans le monde » , écrit Ferdinand, et la pensée de ce tendre père agit vraiment sur son âme comme une sauvegarde tutélaire ; sans cesse présente à sa conscience, elle l'arrêta parfois au moment de commettre ses plus grandes sottises.

Un jour, dans un mouvement de colère, un de ses professeurs lève la main sur lui, comme pour lui donner un soufflet. « Je n'avais qu'une seule pensée. S'il me donne « un soufflet, que dois-je faire? Faut-il le recevoir en « silence, supporter cet affront devant toute la classe? « ou dois-je le lui rendre? Mais, si je prends ce dernier « parti, qu'en dira mon pauvre père, dont je suis la seule « espérance, et à qui j'ai promis de le satisfaire?... »

Une autre fois, en présence de la même menace : « Ma « patience était à bout, écrit-il, ma main droite saisit » fiévreusement un encrier, et j'allais donner libre cours « à ma fureur, faire déborder mon cœur en un torrent « de paroles, mais la pensée de mon père me fit aban- » donner ce dessein. »

Ce bon père avait pour son fils autant de sollicitude que d'indulgence. Quand le jeune Ferdinand est malade, il le fait dormir à ses côtés. Quelques jugements favorables, prononcés par des étrangers, s'ajoutent à l'affection paternelle, pour nous faire pressentir les côtés attachants de ce caractère difficile. Nous avons déjà recueilli l'appréciation flatteuse d'un certain docteur Schiff.

« Lassai, lui dit un jour un camarade plus âgé que « lui, vous êtes un vrai vaurien, plein de malice, mais un

« excellent garçon, spirituel, et bien plus intelligent que « votre âge ne le donnerait à supposer. »

« Il m'offrait un plaisir que je n'avais jamais connu a jusque-là, dit son ami Zander, par sa faconde intaris- « sable et son esprit étincelant. »

Un futur homme politique, Borchert, lui exprime, trop directement peut-être, la bonne opinion qu'il a de ses facultés. « 11 me dit qu'il m'appréciait beaucoup, que « j'étais très doué (génial), et que cela lui ferait d'autant a plus de peine si mon esprit prenait une mauvaise voie. « 11 me dit encore que j'avais depuis longtemps attiré son « attention, parce que je n'étais pas un garçon ordi- « naire. . . Je finirai par le croire » , ajoute le jeune homme. Son admiration pour le prédicateur Geiger, son assiduité à ses discours élevés, l'enthousiasme qu'il ressent à les entendre nous donnent encore une impression favorable.

La haute conception que Lassalle se fait, dès lors, des devoirs de l'amitié, est tout à fait à son honneur. Un devoir de lui, sur ce sujet, mérita d'être lu publiquement. « Quelques-uns me trouvèrent exagérés. Les pauvres « gens! s'ils parlent déjà si froidement de l'amitié, qu'en n diront-ils à cinquante ans ! »

Un de ses amis le plaisante même sur ce point. « Ce « n'est que taquinerie de sa part, écrit Lassalle, lorsqu'il « m'accuse ainsi d'exagérer les devoirs de l'amitié. Pour- « tant, s'il savait combien cette plaisanterie atteint brua talement les plus tendres fibres de mon cœur, il y « renoncerait. Ce n'est pas pour moi qu'il me chagrine. ,. Je souffre de devoir le placer en ce moment-là parmi » le vulgaire. »

A Leipzig, le retour d'une fête de sa religion lui inspire ces jolis souvenirs du passé. « La mémoire des beaux

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