‹ Études sur Ferdinand LassalleChapitre 6 sur 24 · HU^^H · texte numérisé non relu

HU^^H

» jours écoulés revenait très vive dans mon âme. Je nous « voyais tous, assis autour de la longue table solennelle. « En haut, mon père chéri, qui entonnait les chants de « sa belle voix; près de lui, ma chère et pieuse mère, re- « gardant à la ronde avec anxiété si toutes les céré- « monies étaient strictement exécutées, comme elle les « avait vu faire, tout enfant, chez son père regretté. « Plus bas, Riekchen (sa sœur), avec ses joues roses et « animées, riant sous cape de ces usages, incompréhensi- « blés pour elle, s'efforçant de rejeter de sa bouche au « plus vite l'herbe amère du rituel... Alors un regard u courroucé tombe des yeux de notre chère mère, qui « voit tout, et aussitôt le sérieux et le recueillement se « répandent de nouveau sur le front de ma sœur, » II passe dans ces lignes comme un souffle de la puissante simplicité d'Homère.

Le 1 1 avril, tandis qu'il est exilé à Leipzig, revient l'anniversaire de sa naissance. « Mon père, ma mère et « ma chère sœur m'écrivent de si bonnes et douces « lettres, si pleines, si débordantes d'amour pour moi! » Cette dernière m'a envoyé une bague qui renferme de » ses cheveux. Je les embrassai cent fois. Mon père « m'écrit des paroles si graves, ma mère des mots si » émus! Dieu! fais, fais qu'ils soient heureux, ces êtres « chéris. Quoi que je puisse devenir, quel que soit mon » destin, fais qu'ils soient heureux! lis le méritent. Je ne » puis en écrire davantage. Je n'ai jamais senti mon « cœur si gonflé de larmes. Oh! amour, amour, que tu » es bienfaisant! Ce que la haine, sous toutes ses formes, « ne m'arracherait pas dans le cours d'une année entière, « tu l'obtiens par une simple parole. Tu me fais pleurer » comme un enfant. »

De telles pages font beaucoup pardonner à leur auteur.

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Le sentiment de l'amour se montre peu dans le Journal, comme il est naturel chez un si jeune homme. Cependant, il exprime quelque part un beau dédain pour les attachements vulgaires , et il veut qu'une véritable passion précède la recherche de toute femme.

M. Lindau nous apprend qu'à Leipzig, il s'attacha avec enthousiasme à la sœur d'un de ses camarades , Rosalie Zander, dont il conserva toujours le souvenir, et qui mourut, en 1876, sans s'être jamais mariée.

Est-ce à ses premiers pressentiments de l'amour qu'il faut attribuer le goût du jeune Lassalle pour l'élégance du costume, goût qu'il conserva toujours, et qui sembla si surprenant, plus tard, chez l'apôtre des ouvriers? C'est à propos du choix d'un vêtement qu'il reçut de son père cette correction qui faillit l'amener au suicide. Et il écrit : « Je ne suis pas un fat, un dandy, mais je m'habillerai « toujours avec le plus grand soin dans l'avenir. L'habit « fait l'homme, c'est l'opinion de notre siècle... Mais » celui qui s'habille élégamment pour se contempler « dans son miroir est un sot, et un fat. C'est aux autres « que mon habillement doit plaire. Je ne m'habille que « pour les autres... D'ailleurs, ma garde-robe est si mi- « sérable, que Mme la directrice m'a même dit souvent : « Vraiment, Lassalle, si vous ne portiez pas tout avec « tant de distinction, vous auriez l'air d'un mendiant. «

Les jugements littéraires que le jeune homme est amené à prononcer dans son Journal sont intéressants et fort personnels. Heine est son auteur favori. Les " Deux grenadiers » lui arrachent des larmes. Il regrette seulement que son poète ne soit pas républicain.

Il dit de Clavigo : « Cet homme... qui se montre si « grand par ses actes, et d'un autre côté si faible, si

« mesquin, si dépourvu de volonté propre. » La volonté est donc dès lors l'objet du culte de Lassalle, et, comme cela lui arrivera de nouveau plus tard, ce culte l'amène déjà à renier ses principes démocratiques, et à glorifier l'ambition sans scrupules. A propos d'une représentation de Fiesco, il écrit en effet : « Je ne sais pourquoi, h mais, bien que j'aie autant de convictions républicaines « que quiconque, je sens cependant qu'à la place du « comte Lavagna, j'aurais agi comme lui : je ne me « serais pas contenté d'être le premier citoyen de Gênes. « J'aurais étendu la main vers le diadème. J'en conclus, « en examinant bien les choses, que je suis un égoïste. « Si j'étais né prince souverain, j'aurais été aristocrate « de corps et d'âme, mais, comme je ne suis qu'un « simple fils de bourgeois, je serai démocrate à mon » heure. »

Cette franchise est méritoire. Elle nous amène à parler des pressentiments de sa future vocation démocratique, qui se font jour dans son Journal, et ont frappé tous les lecteurs de ces pages.

M. Lindau n'en veut voir le début qu'à Leipzig. Pourtant, on en aperçoit déjà le germe dans une conversation avec un ami , à Breslau. Celui-ci lui dépeint ses souffrances, lorsqu'il fut obligé d'obéir, comme apprenti commerçant, à un commis plus ancien que lui, mais ignorant et grossier.

h Je l'écoutais en silence, dit Lassalle. Il me peignait « sans le vouloir mon futur destin. Oh! je le sens, si je ne » m'en vais pas bientôt, pour achever le plus rapidement « possible mon apprentissage, il me faudra donc, à dix- « neuf ou vingt ans, nourri de l'esprit des Grecs et des » Romains, de leurs écrits et de leurs conceptions, des " poètes de l'HelIade, et des héros de Y Iliade, il me

« faudra, dis-je, être apprenti sous les ordres d'un commis u de mon âge, ou plus jeune que moi, qui n'aura sur moi « d'autre avantage que celui de ne rien sentir, de ne « rien savoir! »

A Leipzig, ces idées d'indépendance se précisent. Il est décidément républicain et démocrate. « J'admire » Bœrne. Il dit vrai. Elles sont justes, ses malédictions » contre les tyrans de l'Allemagne et de l'Europe, qui ne « le cèdent pas aux tyrans de l'Asie. Mais, il me faut u malheureusement mettre en doute ces paroles : « Aucun « prince européen n'est assez aveugle pour croire que « son petit-fils montera sur le trône. » Il faut que les « choses aillent plus mal encore, avant d'aller mieux. »

Et quels sûrs pressentiments de son avenir, dans ses regrets d'avoir quitté le collège, pour l'école commerciale! « Je ne crois en aucune façon que je sois obligé de « renoncer à une vie publique, esthétique ou politique. « Je n'ai pris qu'une occupation provisoire, et je crois « fermement que le hasard, ou mieux, la Providence u m'arrachera du comptoir, pour me jeter sur un théâtre ii où je pourrai agir! J'ai confiance dans le hasard, et u dans ma ferme volonté. »

Sous sa plume, apparaît le vocabulaire de 1793, et l'admiration pour la France révolutionnaire. — « Non! « bien que j'aie des dispositions pour bien jouer ce rôle, « je ne veux pas être un courtisan qui sourit lâchement. « Je veux annoncer aux peuples la liberté, dussé-je périr « dans cette tentative. Je le jure par Dieu, sous les « étoiles, et malédiction sur moi, si je suis infidèle à mon « serment!... France, pays de mes désirs, pays de mes « rêves, ah! quand irai-je vers toi? Tues déjà la demeure « de la liberté, que tuas conquise, et, cependant, tu n'as « pas déposé les armes. Tu as vu ce qui était encore à

« faire, et tune te laisses pas endormir parles promesses « de perfides aristocrates. »

La France révolutionnaire fut toujours la patrie intellectuelle de Lassalle, et exerça sur lui une influence capitale.

« De Paris, la patrie de la liberté, je veux, comme « Bœrne, jeter la parole aux peuples de la terre, et les « dents des princes s'entre-choqueront de terreur, à voir « que leur temps est venu. »

Il a des accents plus pénétrants que ces juvéniles apostrophes, témoin cet hymne à la liberté :

« Nous vaincrons dans le combat que je veux combat- « tre. La lumière vaincra, et l'obscurité cédera. L'intelli- « gence vaincra, avec la raison, la divine raison, et leurs « rayons éblouissants effaroucheront la superstition et la a sottise, comme le jour fait s'enfuir la nuit. »

Déjà Lassalle semble s'exercer parfois à son rôle futur d'agitateur des masses. « Vous ne connaissez pas Lassalle, « dit un de ses professeurs à l'un de ses camarades; c'est « un esprit très, très dangereux... Il est extrêmement « dangereux. Il a déjà des adhérents. «

Ses camarades semblent avoir rendu justice, dès lors, à ses dons d'orateur, car, à l'occasion du départ d'un professeur, ses ennemis mêmes le pressent de parler au nom de la classe de seconde, et ce fut peut-être ce jour-là qu'il improvisa son premier discours.

« Je me levai, pour sauver l'honneur de la classe, et je a parlai. Ce que je dis alors, je ne le sais guère, puisque « j'improvisai entièrement. Je m'abandonnai auxinspira- « tions du moment. — Seuls l'émotion du professeur, « l'approbation et les remerciements de toute la classe « me prouvèrent que je devais avoir bien rempli mon « rôle. »

Mais sa vocation se dessine plus nettement encore aux dernières pages de son journal, dans une conversation avec son père. On ne peut rester indifférent devant ce dialogue si humain et si pénétrant, que nous reproduirons tout entier, car il fait présager ce que fut en effet la vie de Lassalle, par quelques côtés du moins, malgré de nombreuses défaillances.

« Mon père me demanda ce que je voulais étudier. — « La plus vaste étude, répondis-je, la plus étendue du « monde, celle qui est le plus étroitement liée aux intérêts « les plus sacrés de l'humanité : l'histoire.

« Mon père me demanda encore de quoi je vivrais, « puisque je ne pouvais obtenir en Prusse aucun emploi, u aucune chaire (à cause de sa religion), et que je ne n voulais cependant pas me séparer de mes parents. « Dieu! si je pouvais éviter cette extrémité! Je répondis « seulement que je saurais partout pourvoir à mon exis- « tence.

« Mon père me demanda pourquoi je ne voulais pas « étudier la médecine ou le droit. — Le médecin, comme « l'avocat, répondis-je, sont des marchands qui font com- » merce de leur science (1). De même font fréquemment » les savants. Je le vois bien par l'exemple de Hander (le « professeur, son hôte à Leipzig), qui est un marchand, « au sens propre du mot. Je veux étudier en vue de la » science et de l'action.

« Mon père me demanda sije croyais être poète. — Non, u répondis-je, je veux me vouer aux affaires publiques. « Maintenant, ajoutai-je, maintenant le temps approche « où il faudra combattre pour les fins les plus sacrées

(1) Il faut remarquer que, malgré ces sévérités de jeunesse, Lassalle exerça pendant dix ans la profession d'avocat, et qu'il dut sa fortune au gain du procès Hatzfeldt.

de l'humanité. Jusqu'au terme du siècle dernier, le monde était retenu dans les chaînes de la plus lourde superstition. Alors s'éleva, à l'appel puissant des intelligences, une force matérielle, qui dispersa l'ordre établi en débris sanglants. La première explosion fut terrible, et devait l'être. Depuis lors, cette lutte a continué sans interruption. Elle fut soutenue non par la force physique brutale, mais par la puissance de l'esprit. Dans chaque pays, au sein de chaque nation s'élevèrent des hommes, qui combattirent par la parole, tombèrent ou vainquirent. Ce combat pour les fins les plus nobles, fut combattu par les plus nobles moyens. Sans doute, il faudra que la vérité soit appuyée une fois encore par la force matérielle, car ces gens sur les trônes ne le permettront pas autrement. Pour aujourd'hui, laissez-nous non pas soulever les peuples, mais les éclairer, les relever.

« Mon père se tut longtemps, puis il dit : — Mon fils, je ne méconnais pas la part de vérité que contiennent tes paroles, mais pourquoi veux-tu être toi-même un martyr? Toi, notre espoir, notre soutien! Il faut conquérir la liberté, mais cela peut se faire sans toi. Reste près de nous, fais notre bonheur, ne te jette pas dans la lutte. Même si tu triomphais, nous succomberions, car nous ne vivons que pour toi. Épargne-nous ! A toi seul, tu ne changeras rien à l'ordre du monde. Laisse combattre ceux qui n'ont rien à perdre, au sort desquels le cœur de leurs parents n'est pas suspendu. « Oh! oui, il avait raison. Pourquoi m'offrir en personne a,u martyre? Et, pourtant, si chacun parlait ainsi, si tous se retiraient si lâchement de la lutte, quand donc un combattant se lèverait-il? Pourquoi m'offrir en personne au martyre? Pourquoi?... Parce que Dieu m'a

ii mis dans la poitrine une voix qui m'appelle à la lutte, « parce que Dieu m'a donné, je le sens bien, la force « qui fait les lutteurs, parce que je puis combattre et a souffrir pour un noble but, parce que je ne tromperai « pas la confiance de Dieu, qui m'a donné cette force « pour une fin déterminée. En un mot, parce que je ne « puis faire autrement. »

Que de sujets de réflexion ne trouve-t-on pas dans ces lignes, écrites à seize ans!... Ce pressentiment du martyre, que ses partisans purent croire justifié par sa fin étrange ; cet enthousiasme pour l'œuvre de la Révolution française ; ce mépris de la carrière juridique, qui était cependant sa vraie vocation, et qui lui permit plus tard de vivre largement selon ses goûts; puis, enfin, l'ouverture d'esprit de ce père excellent, unie à tant de bon sens et d'affection. Une telle page clôt dignement une œuvre aussi intéressante que le Journal de Lassalle. Ce choix d'une carrière ne fait-il pas songer aux lettres que Renan écrivait, vers la même époque, à sa sœur? Certes, il y a chez Lassalle moins d'intelligence, de clairvoyance et de calcul, mais combien plus d'élan et de désintéressement! Force mal employée souvent, mais force irrésistible que celle qui bouillonne dans ce jeune cœur, au seuil de la vie, où tant d'obstacles se dressent déjà devant lui ! Mais ce sont ces obstacles même qui imprimèrent à son esprit, dès son jeune âge, ce cachet de révolte et d'audace. Le plus grand de tous était son origine israélite, car ses coreligionnaires ne furent émancipés qu'en 1848 dans les provinces orientales de l'Allemagne.

Le sentiment d'une injuste incapacité d'origine devait agir puissamment sur un esprit si conscient de sa valeur, et sur un amour-propre si sensible à la moindre blessure.

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