‹ Études sur Ferdinand LassalleChapitre 7 sur 24 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

PREMIERE JEUNESSE DE LASSALLE

Nos sources d'information se réduisent, pour cette période de la vie de Lassalle, à quelques renseignements assez clairsemés, que quelques-uns de ses amis ont livrés plus tard à la publicité.

Après avoir quitté l'école commerciale de Leipzig, le jeune homme appliqua au travail toute la fougue de sa volonté de fer. Dès 1842, il put subir son « examen de maturité » . Dans le travail allemand qu'il dut fournir à cette occasion, il plaça, dit-on, quelques professions de foi démocratiques qui lui causèrent de grandes difficultés.

En 1842, il entra à l'Université de Breslau, qu'il quitta bientôt pour celle de Berlin. Il étudia d'abord la philologie, puis la philosophie. Il montra pour cette dernière science des facultés exceptionnelles. La doctrine de Hegel, alors prépondérante, n'eut bientôt plus de secrets pour lui. On s'étonnait, autour de lui, d'une dextérité d'esprit qui lui permettait de « casser, en se jouant, les plus dures « noix de la philosophie hégélienne, sur lesquelles tant » d'autres se brisaient les dents » .

Lassalle put corriger par la suite ces habitudes d'esprit trop abstraites par l'étude du droit, qui apporte des enseignements plus pratiques. Il ne demeura que trop hégélien cependant, même dans le domaine juridique.

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Le jeune étudiant ne se contenta pas de succès universitaires. Il était doué pour le commerce des hommes, bien plus encore que pour celui des livres. Qu'il fût d'apparence fort séduisante, cela est attesté par le suffrage unanime de tous ceux qui l'approchèrent.

« Il était, dit un témoin qui lui est peu favorable cepen dant ( 1 ), plutôt grand et svelte que de taille moyenne . Sur son visage, qui rayonnait d'une haute intelligence, se reconnaissaient à la fois trois types universels : l'israélite, le grec antique, et le germanique. Le nez avait une forme qui rappelait plutôt le type grec que le type israélite. La tète présentait beaucoup d'analogies avec celle de Gœthe. »

« Cinq pieds six pouces, disent aussi les pièces du procès de la » Cassette » , en donnant le signalement de l'accusé, des yeux bleu sombre, une stature élancée. »

Les femmes, dit-on, se laissèrent souvent entraîner par leur admiration pour sa personne. Lui-même était très vain de sa beauté, qu'il s'efforçait de mettre encore en relief par la recherche de son costume. Même dans les réunions ouvrières, il portait toujours des vêtements irréprochables et des bottines vernies.

Le brillant causeur complétait en lui le séduisant cavalier.

» Quoi ! dira plus tard le capitaine baron Korff, gendre « de Meyerbeer, à Mlle de Dœnniges, vous ne connaissez « pas Lassalle, le plus spirituel, le plus savant et le plus « aimable homme du monde ! » Et tout le monde confirmera ce jugement autour de la jeune fille, car les soirées données par Lassalle, à cette époque, étaient parmi les plus recherchées à Berlin.

(1) Bernard Becker.

Ces dons si remarquables dans un si jeune homme lui ouvraient bien des portes. 11 fréquentait surtout chez les Mendelssohn, où il rencontrait l'élite de la société berlinoise. Ce fut là qu'on le présenta à Alexandre de Humboldt, qui s'intéressa vivement à celui qu'il nommait l'enfant prodige, das Wunderhind. On dit même que le grand savant songea à placer Lassalle auprès du jeune héritier du trône de Prusse (plus tard l'empereur Frédéric) en qualité de compagnon et de précepteur, pendant un voyage lointain. On peut, au moins, juger, d'après cette anecdote, ajoute Wurzbach, de la situation que s'était déjà créée le jeune étudiant, et de l'importance qu'on lui accordait dans certains cercles.

Son éducation terminée, Lassalle se rendit d'abord sur le Rhin, en 1844, puis à Paris, en 1846. Le socialisme français était alors dans ses belles années, et les vagues sentiments démocratiques du jeune homme en reçurent une empreinte ineffaçable. Marx accomplissait, à la même époque, la même évolution intellectuelle dans les mêmes conditions.

De tout temps, Lassalle aima et admira la France, qu'il considérait comme la patrie de la liberté. Nos écrivains humanitaires de la première moitié du siècle exercèrent sur lui la plus grande influence. Il faut ajouter que, comme la plupart des socialistes d'outre-Rhin à cette époque, il apprit à connaître notre littérature sociale dans le remarquable ouvrage de Lorenz de Stein, intitulé: Le socialisme et le communisme dans la France contemporaine. Bernard Becker veut en faire un copiste de Saint-Simon. Mais ce n'est pas de Saint-Simon seul que Lassalle s'inspira. Il doit tout autant à Louis Blanc, et à Fourier.

Nous n'avons de renseignements précis sur cette période de son existence que par ses rapports avec Henri Heine.

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Ces deux esprits, qui avaient entre eux plus d'un trait de ressemblance, se comprirent toutde suite. Dans sa correspondance, Heine parle de son « très cher compagnon d'armes » avec un enthousiasme qui semblerait exagéré, s'il ne s'y mêlait peut-être une pointe légère d'ironie, dont l'auteur des Reisebilder ne pouvait se départir. Il écrivait à Lassalle : « Je n'ai jamais trouvé chez un autre que vous a tant de passion unie à tant de clairvoyance dans l'ac- « tion. Vous avez vraiment le droit d'être « outrecuidant » . « Nous autres, nous ne faisons qu'usurper ce droit divin, « ce privilège céleste. Quand je mecompareà vous, jene « me sens qu'une humble mouche. »

Ainsi Nietzsche reconnaîtra plus tard aux races des conquérants le droit d'être « insouciants, ironiques et violents » .

« Portez-vous bien, dit ailleurs Heine, et soyez con- « vaincu que je vous aime d'une façon inexprimable. « Combien je me réjouis de ne pas m'être trompé sur « votre compte, car je n'ai jamais mis en personne autant « de confiance, moi si méfiant par expérience et par « nature. Depuis que j'ai reçu vos lettres, mon courage « croit, et je me sens mieux » .

Enfin, ce portrait, contenu dans une lettre de Heine à Varnhagen von Ense, le 3 janvier 1846, achève de nous apprendre l'opinion du poète sur son jeune compatriote : » Mon ami M. Lassalle, qui vous portera cette lettre, « est un jeune homme extraordinairement doué. A « l'érudition la plus profonde, à la science la plus étendue, « à la plus grande perspicacité que j'aie jamais ren- « contrée, aux plus riches dons d'expression, il unit une « énergie de volonté et une aptitude à l'action qui me « plongent dans l'étonnement. — En tout cas, cette assoit ciation du «savoir» au «pouvoir », du talent au carac-

« tère, a été pour moi une révélation bienfaisante.

« Toutefois, M. Lassalle est un enfant de l'époque pré- « sente. Il porte la marque de ce temps qui ne veut « pas entendre parler de ce renoncement, de cette modé- « ration, auxquels nous autres, en notre jeunesse, nous « nous sommes abandonnés avec complaisance, plus ou « moins hypocritement d'ailleurs. Cette nouvelle race « d'hommes veut jouir, et se procurer ce qui est solide. « Nous, les anciens, nous nous inclinions humblement « devantl'invisible, nous aspirions à des caresses d'ombre, « aux parfums de fleurs bleues, nous nous résignions, « nous faisions les dédaigneux, et nous étions peut-être « plus heureux que ces rudes gladiateurs qui marchent si « fièrement au combat suprême (1). »

Cette page est aussi remarquable par la pensée qu'elle exprime, que par sa forme spirituelle, qu'il est si difficile de rendre en français. Oui, c'en était fini dès lors du socialisme littéraire, qui allait disparaître en 1848. Lassalle a bien quelques traits encore de ces socialistes de la première moitié du siècle, mais il annonce cependant l'école allemande, la conception matérialiste de l'histoire, dont les disciples de Marx font honneur à leur maître, école qui ne veut entendre parler ni de renoncement ni de modération. On trouve aussi dans ces lignes la trace de l'impression profonde que le jeune Lassalle laissait à tous ceux qui l'approchaient, et surtout aux plus grands esprits. Quant à sa science universelle, nous ferons dès à présent quelques réserves à ce sujet. En réalité, même dans la

(1) Cette lettre resta toujours un des principaux titres de gloire de Lassalle à ses propres yeux. Car, deux mois avant sa mort, allant plaider à Dusseldorf son dernier procès, il la faisait publier dans les journaux de cette ville, pour préparer le public à sa venue.

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philosophie et la jurisprudence, dont il ne posséda à fond que quelques chapitres, dans l'économie politique surtout, il donne constamment l'impression d'unbrillantimprovisateur, d'un causeur instruit, qui s'entend à mettre en valeur tout ce qu'il sait, de manière à faire illusion sur l'étendue de sa science réelle. Il faut se souvenir qu'au moment où Heine donne à son jeune ami ce témoignage de science universelle, quatre ans et demi séparaient ce dernier du jour où il avait quitté l'école commerciale de Leipzig, pour reprendre des études littéraires interrompues l'année précédente après des résultats fort médiocres. — D'ailleurs, la vie de Lassalle à Berlin, et à Paris surtout, n'avait pas été celle d'un Bénédictin constamment plongé dans les livres. Quelque bien employé qu'eut été le temps consacré par lui à l'étude depuis 1841, quelque grande que fût sa puissance de travail, on peut penser qu'il avait su donner à Heine une forte dose d'illusion sur son savoir. Bien d'autres ont partagé cette illusion. Lassalle ne devint jamais, dans aucun domaine, un très grand savant. Il fut un esprit extraordinairement pénétrant et clair, un admirable vulgarisateur, et un grand écrivain.

Le jeune Lassalle semblait à la veille d'un brillant avenir. Or, pendant dix-sept ans, nous allons le voir dépenser, à l'aventure, des dons si remarquables. Au cours delà dernière année de sa vie, seulement, il justifiera le pronostic de Heine, il acquerra des titres à la mémoire des hommes. Et même, la tentative politique qui lui assurait la gloire semblait, lorsqu'il mourut, avoir abouti à un échec presque complet.

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