‹ Études sur Ferdinand LassalleChapitre 8 sur 24 · LA COMTESSE DE HATZFELDT ET LE PROCÈS DE LA CASSETTE · texte numérisé non relu

LA COMTESSE DE HATZFELDT ET LE PROCÈS DE LA CASSETTE

Quand Lassalle revint en Allemagne, en 1846, il semblait destiné, par ses aptitudes, à la carrière du professorat dans les Universités. Cependant, sa religion était alors un obstacle presque insurmontable à une telle ambition. On peut penser que cette circonstance contribua à le pousser dans la direction inattendue que nous lui voyons prendre soudain.

Vers cette époque, en effet, il fut mis en relation, par ses amis Mendelssohn, avec la comtesse Sophie de Hatzfeldt. Née en 1805, et âgée par conséquent de quarante et un ans, la comtesse était depuis de longues années en lutte ouverte avec son mari. Il faut l'avouer, elle était fort peu soutenue par sa propre famille. Lassalle expliqua plus tard cette réserve des parents de la comtesse par la crainte du scandale, par leur égoïsme : ils eussent préféré que cette femme souffrit en silence afin d'éviter que leur nom fût traîné devant les tribunaux. Quoi qu'il en soit, la situation malheureuse de la comtesse était faite pour éveiller la sympathie; sa haute intelligence et sans doute aussi les charmes de sa personne exercèrent sur le jeune homme une influence puissante. Il résolut de se consacrer

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au triomphe de sa cause, et il s'y employa pendant neuf années.

Les motifs de cette détermination nous paraissent assez complexes. Il est permis de s'arrêter d'abord au premier qui se présente à l'esprit : celui d'une liaison d'amour. M. Brandes en repousse l'idée. Lassalle ne l'a jamais avouée. Mais il disait, en 1864, à Hélène de Dœnniges : h Je suis entièrement libre vis-à-vis de la comtesse, « comme elle l'est depuis longtemps vis-à-vis de moi...» « Nos intérêts de cœur sont depuis longtemps à mille « lieues l'un de l'autre. » Ces « depuis longtemps » sont significatifs. Pourtant, Lassalle mit toujours en avant un autre mobile beaucoup plus élevé, et qui avait de plus l'avantage d'être d'accord avec ses principes révolutionnaires. Déjà, lors du procès de la Cassette, en 1847, il parlait de cet esprit de sacrifice, de cette absence de tout égoïsme, qui sont un privilège de la jeunesse. Il aurait obéi à un sentiment purement chevaleresque en prenant en main les intérêts de la comtesse. Mais l'explication la plus intéressante à ce sujet, il la donna à une jeune fille russe, Sophie de Solutzew, qu'il songeait à épouser vers 1860; c'est un épisode de sa vie sur lequel nous reviendrons plus tard. Lassalle écrivit pour la jeune étrangère une sorte de confession de toute sa vie passée. Dans un français assez incorrect, comme on le verra, il s'exprime ainsi au sujet de cet événement capital de sa jeunesse :

« Maintenant, je viens à la gloire de ma vie. C'était « dans le janvier 1846, que je faisais à Berlin la connais- « sance de la comtesse de Hatzfeldt que vous connais- » sez. C'est une femme d'une élévation d'âme dont je ne ii pourrais pas vous donner une idée juste. Mais, aussi ii rare que la noblesse de son cœur, aussi profonde que « l'étendue de son esprit, était le malheur de son sort. »

Après un récit des persécutions souffertes par la comtesse, sur lesquelles nous reviendrons tout à l'heure, Lassalle continue :

« Pouvez-vous, Sophie, vous faire une idée juste de a l'impression que cette histoire faisait sur moi, révolu- « tionnaire ardent, lorsque je l'apprenais, lorsque la « comtesse me donnait les preuves et documents de tout « ce qu'elle m'avait dit, dans les correspondances de sa « famille et autres pièces ?

b Je voyais personnifiée devant moi , dans le cadre « d'une seule vie individuelle, toutes les iniquités de « l'ancien monde, tous les abus du pouvoir, de l'autorité n et de la richesse contre le faible, toutes les oppressions « de notre ordre social.

» Ah ! j'étais toujours un révolutionnaire de l'école de « Robespierre, qui écrivait, dans sa Constitution : « Il y a « oppression sociale quand un seul individu est opprimé. s

« Je voyais bien que cette femme succombait depuis « vingt ans dans le malheur, non quoique, mais parce « que elle était plus élevée et plus noble que tout ce que « j'avais rencontré...

« J'avais honte de l'humanité...

« J'étais un jeune homme de vingt ans... Je ne savais « rien de la science du droit. Rien ne me retint...

« Elle avait confiance en son bon droit, en sa force, en « la mienne. Elle accepta de tout son cœur...

« Et maintenant, Sophie, il s'engagea un combat ter- « rible, si terrible qu'aucune plume n'en pourrait donner « une description, un combat de neuf ans, plein des plus « cruelles souffrances pour la comtesse et pour moi... un « combat impossible, mais un combat dans lequel je n'ai « jamais reculé d'un seul pas, et que j'ai enfin fini victo- « rieusement, bien victorieusement. »

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Il n'est pas douteux que Lassalle n'idéalise quelque peu, dans ces lignes, les motifs qui l'engagèrent dans cette lutte prolongée. Dès l'année 1848 il disait, il est vrai, dans son Discours d'assises : « Je voyais dans cette affaire « des points de vue et des principes généraux incarnés. « Je me disais que la comtesse était une victime de sa h classe. » Mais les phrases suivantes qu'il écrivit au cours du procès Hatzfeldt montrent que ces sentiments humanitaires eux-mêmes n'étaient pas entièrement désintéressés : « Usez donc de cette belle expression : affamer, » prolétaire. Cela est excellent. Les socialistes et les « communistes tombent dans le piège. La presse fait des « merveilles pour nous. Les jurés sont prévenus contre ,i Hatzfeldt (1). »

Brandes nous suggère une autre raison, d'après le témoignage d'un ami de Lassalle. L'enthousiasme de celui-ci pour la comtesse l'ayant amené, dès le début de leurs relations, à provoquer le comte, il essuya un refus méprisant du grand seigneur. Et le jeune homme, blessé dans sa vanité, se décida à prendre en main les intérêts matériels de la comtesse, afin de se venger au moins de cette façon. Cette explication s'accorde bien avec ce que nous savons du caractère orgueilleux et violent de Lassalle.

Enfin, à ces différents' motifs vinrent s'ajouter plus tard des intérêts pécuniaires, comme nous le verrons. Car la comtesse assura à son défenseur, pour le reste de sa vie, une fortune indépendante.

Née princesse Sophie de Hatzfeldt, et mariée à son cousin, le comte Edmond de Hatzfeldt, chef d'une des branches de sa maison, la comtesse était, nous l'avons.

(1) Cité par Wurzbacli et Bernstein.

dit, en lutte avec son époux depuis de longues années. La plaidoirie de Lassalle dans le procès de la Cassette contient de nombreux détails sur ces différends perpétuels ; et, bien que le compte rendu qu'il en donne soit évidemment partial, on y apprend quelques faits incontestables.

Mariée à seize ans, la comtesse ne trouva dès le début que difficultés dans son ménage. Son mari, débauché et dissipateur, avait quelque peine à subvenir à des dépenses exagérées, malgré son immense fortune; car la plus grande partie de ses biens était constituée en fidéicommis, ou majorât, comme il arrive fréquemment en Allemagne, et elle ne pouvait être entamée, directement du moins.

Après de longues discussions d'argent, les époux en vinrent à des accusations réciproques au sujet de leur conduite. Lassalle reproche amèrement au comte d'avoir voulu déshonorer sa femme, pour la priver de l'appui de leur commune famille, et pour la dépouiller plus facilement ensuite. II l'accuse d'avoir eu recours au faux témoignage pour la perdre.

Il est certain que, en 1842, le comte envoya à tous ses parents une circulaire dans laquelle il déclarait ignorer le domicile actuel de la comtesse, et l'accusait de s'être cachée dans quelque retraite ignorée pour y dissimuler le fruit de relations adultères. Lassalle, après avoir rapporté ce fait, démontre que, en réalité, la comtesse vivait alors au grand jour, à Paris, près de son frère, ambassadeur de Prusse, et que son mari n'ignorait pas cette circonstance.

Malgré ses malheurs, la famille de la comtesse se montra tiède à son égard, « par lâcheté -, , assure Lassalle. On négociait de temps à autre quelque réconciliation, puis le comte recommençait bientôt ses folies. Pen-

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dant vingt ans le différend se continua, sans solution définitive.

u II l'avait, dit Lassalle en parlant des dissentiments « du comte et de la comtesse à Sophie de Solutzew, il « l'avait emprisonnée dans ses châteaux de montagne, il « lui avait refusé le médecin et les médecines dans ses « maladies, et lui arrachait sans cesse, par des enlève- « ments secrets, ses enfants. Une fois, en 18 43, le prince « de Hatzfeldt, le frère de la comtesse, avait fait intcr- « venir le Roi lui-même en faveur delà comtesse. Mais le « comte faisait le sourd, et, comme le Roi n'a pas chez « nous le pouvoir du Czar, et ne peut intervenir dans les « choses privées, cela resta absolument sans effet. »

Des enfants étaient nés, cependant, qui, en 18 46, avaient atteint l'âge d'homme, ou en approchaient. Le plus jeune, Paul, âgé de quatorze ans (aujourd'hui ambassadeur d'Allemagne en Angleterre), était encore près de sa mère. Une fille lui avait été enlevée et resta même plusieurs années sans lui écrire.

« C'est par hasard, écrit plus tard Lassalle, que j as- « sistais moi-même à de nouvelles atrocités auxquelles le u comte se livrait au commencement de 1846 contre sa u femme. Dans l'hiver de 18-45, on avait fait une nou- « velle réconciliation entre lui et la comtesse. Mais, « comme toujours, seulement apparente de sa part à lui. « Ils devaient se réunir en avril 18-46. Au lieu de faire ii cela, le comte écrivait quelque temps avant au second u fils de la comtesse, Paul, qu'elle adorait et qui l'aimait u tendrement, le seul enfant que le comte n'était pas ii parvenu à arracher à elle ou à corrompre, le comte, « dis-je, écrivit secrètement à ce fils de quatorze ans, « qu'il le déshériterait, quand il ne s'enfuirait clandesti- " nement à sa mère. Paul apportait la lettre à sa mère,

« et c'était suffoquée par les larmes et la douleur que je « la trouvais, et apprenais peu à peu toute son histoire. » Ces quelques explications suffisent à montrer dans quelle voie s'engageait Lassalle, lorsqu'il prenait en main les intérêts de la comtesse Hatzfeldt. C'était certes se mettre au service de l'infortune, peut-être même jusqu'à un certain point au service du droit. Mais c'était aussi entrer en contact avec tous les vices de l'aristocratie, sans qu'un ménage aussi mal assorti put lui offrir en retour, comme antidote, le spectacle des vertus héréditaires que conservent quelques grandes races, dignes de leur passé, les traditions de devoir, le dévouement à la chose publique, la dignité de la vie. Le mot de « déclassés » vient naturellement sous la plume, pour caractériser les amis dont Lassalle allait s'entourer désormais avec prédilection. Milieu exempt de préjugés, de sottise et d'hypocrisie, peut-être, mais aussi manquant d'équilibre, de sens moral et de principes. « Le préjugé héréditaire, a dit Taine, est une sorte de raison qui s'ignore... Comme la science, il a pour source une longue série d'expériences... Ce n'est pas impunément qu'on le foule aux pieds. »

Tous ceux qui ont étudié Lassalle, sans en excepter les socialistes, sont d'accord pour regretter la pernicieuse influence morale qu'exerça sur lui cette triste affaire, et pour stigmatiser la société mêlée dont elle l'entoura. M. Bernstein rapproche la circulaire du comte à sa famille, dont nous avons parlé, de celle que Lassalle adressa plus tard à l' « Association générale des ouvriers allemands » , contre son secrétaire Vahlteich, à l'insu de ce dernier. Il compare l'espionnage organisé par lui contre la famille de Dœnniges à celui que le comte entretenait autour de sa femme. Triste exemple à suivre que celui de ce grand seigneur sans scrupules, à qui Lassalle lui-même repro-

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chait des ruses dégradantes, pendant cette lutte à mort qu'ils soutinrent durant de longues années. Un jour, par exemple, on essaya de l'attirer chez le comte, où l'on avait forcé d'avance les tiroirs d'un secrétaire. Et, comme Lassalle sortait toujours avec quelque arme, on espérait le faire arrêter pour vol à main armée.

A de telles provocations, le violent jeune homme ripostait par les mêmes procédés. L'affaire de la Cassette nous en fournira la preuve (1). Il s'affermira dans cette ligne de conduite, que ses dispositions d'enfance laissaient pressentir, et qui résume toute sa vie : noblesse du but, non sans mélange d'ambition et d'intérêt personnel, absence complète de scrupules dans le choix des moyens. Avec de semblables principes, on atteint parfois le but, et le succès peut alors servir d'excuse. Mais, lorsqu'on échoue dans ces conditions, la défaite devient une véritable déroute. Sur le terrain politique, Lassalle fut tout près d'en faire l'expérience : sur le terrain de la passion, il la fit jusqu'au bout et il en mourut.

« Heureux, messieurs, disait-il à ses juges, heureux « celui qui peut se tenir toujours sur la voie large. » Lassalle renonçait trop facilement à se compter parmi ces heureux de la vie, qui peuvent dédaigner les sentiers tortueux.

Venons à cette affaire de la Cassette, qui sera l'occasion du premier discours de Lassalle.

Six mois après avoir fait la connaissance de la comtesse, en août 1846, Lassalle, déjà très engagé dans la lutte contre le comte, se rendit à Aix-la-Chapelle, où ce dernier

(i) Dans son plaidoyer sur cette affaire, Lassalle avoue par exemple avoir cherché à obtenir du secrétaire particulier du comte Nostiz, beau-frere du comte de Hatzfeldt, la communication d'une correspondance particulière entre ces deux gentilshommes.

se trouvait. Hatzfeldt avait près de lui une femme des plus intrigantes, la baronne de Meyendorf, née d'Hagguère, une Hollandaise épouse d'un Russe.

Cette femme s'était emparée entièrement de l'esprit du comte, qui se préparait, croyait-on, à lui donner une partie de sa fortune, celle qui n'était pas constituée en majorât inaliénable, héritage de l'ainé de la famille. Cette donation aurait donc ruiné son plus jeune fils, le comte Paul de Hatzfeldt, resté fidèle à sa mère et que son père haïssait pour ce motif.

La comtesse se rendit à Aix-la-Chapelle, vit son mari, et obtint par ses représentations la promesse qu'il révoquerait l'acte de donation. De là, elle alla à Dusseldorf et en ramena un notaire pour régulariser cette révocation promise.

Mais déjà son versatile époux était retombé sous l'influence de ceux qui l'exploitaient.

Il refuse de voir sa femme ou même de lui écrire. « Les deux camps sont en présence et s'observent « , comme dit Lassalle. Soudain, on apprend la nouvelle que la baronne de Meyendorf se rend à la gare, pour prendre le train de Cologne. Par mesure de précaution et pour être renseigné sur le but de ce départ précipité, Lassalle la fait suivre par deux de ses amis, qui prennent le même train et descendent à Cologne au même hôtel que la voyageuse.

Là ils remarquent, parmi ses bagages, une cassette qui semble contenir des papiers. Si l'on pouvait y découvrir l'acte de donation, qui serait la preuve irréfutable de l'indignité du comte et le triomphe assuré pour sa femme ! Les deux jeunes gens, par excès de zèle, dérobent alors

la cassette, dans la chambre même de la baronne. Or,

cette cassette ne renfermait que des bijoux et de l'argent.

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Le comte ne pouvait manquer d'exploiter une telle faute de ses adversaires et d'essayer d'y impliquer son ennemi principal, le jeune défenseur de sa femme.

Pourtant des mois se passèrent d'abord en procès d'affaires, en campagnes de presse dirigées par Lassalle contre le comte, en efforts de ce dernier pour déshonorer son rival par toutes sortes d'embûches et de faux témoignages.

Enfin le comte réussit à faire traduire Lassalle, le 11 août 1848, devant les assises de Dusseldorf, pour complicité morale dans un vol commis loin de sa présence.

Lassalle se défendit lui-même avec un grand courage. Son plaidoyer rayonne de clarté et de force logique. Dans cette éloquence facile et précise règne comme un sentiment de lassitude. On croirait entendre la voix d'un honnête homme accablé par une injustice évidente. — En fait, il avait pour lui, cette fois, le droit strict.

Nous avons déjà exprimé notre sentiment sur la déviation que subit le sens moral chez Lassalle, dans cette triste affaire Hatzfeldt. Nul ne s'est montré plus sévère à ce sujet que M. Bernstein, parlant cependant pour des lecteurs socialistes. « Par les conséquences de ce procès pour Lassalle, dit-il, nous entendons la perte de ce sentiment de tact qui défend au plus convaincu, dans le plus violent combat, tout acte en contradiction avec ses propres principes; nous entendons ce défaut de bon goût et de discernement moral qui se manifesta mainte fois dans son existence, mais surtout dans l'épisode tragique qui termina sa vie. »

Cependant, dans la question qui nous occupe, Lassalle n'était pas complice, puisqu'il ignorait même l'existence de la cassette et que tout s'était passé loin de lui et sans son

aveu. Il ne s'y fût pas opposé peut-être, il avait pénétré de son esprit ses représentants, sans doute, mais de tels raisonnements donnaient en somme à la poursuite le caractère d'un procès de tendance, comme l'accusé le proclamait avec raison. — Aussi fut-il acquitté, malgré les efforts du comte, « mais plutôt grâce au tribunal qu'au jury » , remarque Wurzbach, car les voix se partagèrent également sur la question de complicité morale.

Le souvenir de ce procès a plané sur son existence entière. Dans ses deux aventures d'amour, dont nous connaissons les détails, son premier soin fut de présenter sa défense à ce sujet, comme s'il prévoyait sur ce point les attaques des malveillants.

Ces débats solennels eurent pourtant l'avantage d'appeler sur lui l'attention publique et de mettre en relief ses éminentes qualités d'orateur. Voici en quels termes, dénués de modestie, à son ordinaire, il décrit à Mlle de Solutzew, en 1860, l'impression produite par son débuta la tribune :

« Sophie, rien ne pourrait vous donner la moindre « idée de l'impression électrique que je faisais. Toute la « ville, le peuple de la province nageaient dans des flots « d'enthousiasme... Lorsque nous arrivions à Dusseldorf, « le peuple de cette ville encore allait m'étouffer par ses « acclamations. Il nous dételait les chevaux, à la com- " tesse et à moi, pour nous tirer de son corps. C'est que « le peuple, quoique le procès n'était pas politique pro- « prement dit, avait compris que c'était un procès poli- « tique dans le sens le plus profond de ce mot, que « c'était l'insurrection contre l'oppression.

«... Depuis ce jour-là, le parti démocratique, dans la « province rhénane, me reconnut hautement pour un de « ses premiers chefs. »

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Lassalle, qui, en 1860, avait surtout des ambitions politiques, cédait évidemment dans ces lignes au désir de rattacher tous les événements de sa vie à la carrière publique qu'il brûlait d'aborder. Mais les événements politiques auxquels il prit part, presque immédiatement après le procès de la Cassette, lui donnent raison jusqu'à un certain point.

Son succès s'expliquait aussi par une autre raison : nous voulons parler de sa rare éloquence. Voyons comment Becker décrit plus tard ses procédés oratoires :

a II était entièrement maître de sa voix puissante. Il avait étudié avec soin les procédés des grands orateurs, des grands poètes, et savait employer si magistralement la mimique et le geste que, si un auditeur eût pu rester de sang-froid pendant ses discours, il lui eût donné l'impression d'un acteur accompli. Cependant, cette apparence théâtrale ne devenait jamais déplaisante, car la substance du discours présentait assez d'intérêt pour laisser toujours l'élocution à son rang d'accessoire, et la rejeter au second plan. Ceci est tellement vrai, qu'un léger défaut de prononciation, qu'on remarquait au début du discours, passait ensuite inaperçu dans le cours de la harangue. »

Il préparait avec grand soin ses morceaux oratoires, mais il avait aussi une grande facilité pour improviser. Ainsi armé pour la lutte, le jeune démocrate devait se sentir prêt à aborder la scène politique. L'occasion se présenta bientôt, car l'année 1848 avait apporté à l'Allemagne la perspective d'une véritable révolu t^ii^;. ,'./.">: N

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