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LE DRAME

Les crimes, depuis cinq générations, naissaient les uns des autres dans la famille maudite dont Tantale, Pélops, Thyeste et Atrée, Agamemnon, Oresle ont été les chefs successivement. Le meurtre appelait fatalement le meurtre, le sang était lavé dans le sang : Agamemnon expiait dans un guet-apens, sous la hache de sa femme, le sacrifice d'Iphigénie, leur fille; Clytemnestre, égorgée par Oreste, vengeait Agamemnon... Montrer comment a pris fin cette malédiction d'une race condamnée à tourner dans un cercle de représailles qui semblait sans issue, tel est le sujet du drame composé dans les temps modernes par Gœthe, dans l'antiquité par Euripide.

Une légende raconte qu'Iphigénie, sur le point d'être sacrifiée à Aulis, fut miraculeusement soustraite par Diane au couteau de Galchas déjà levé sur elle. Enlevée sur un nuage dans les airs, elle fut transportée en Tauride, où elle devint prêtresse de la divinité qui

venait de la ravir à la mort. La Tauride, ancien nom de la Grimée, était une terre barbare habitée par les Scythes, et le culte de Diane en cette presqu'île sauvage était cruel comme les mœurs de la nation. On immolait aux pieds de sa statue des victimes humaines; tous les étrangers qui descendaient ou qui faisaient naufrage sur cette côte inhospitalière devaient lui être sacrifiés. La prêtresse Iphigénie présidait à cet horrible ministère. Un jour, deux Grecs furent amenés devant elle; c'étaient Oreste et Pylade. Ils étaient venus en Tauride pour dérober, par ordre d'Apollon, la statue de Diane. Du succès de cette entreprise dépendait, selon l'oracle, la délivrance d'Oreste, poursuivi par les Furies depuis le meurtre de sa mère. Le frère et la sœur se reconnurent. Iphigénie avisa aux moyens de sauver les captifs, de leur livrer la statue et de s'enfuir elle-même avec eux pour retourner en Grèce, sa patrie. Son stratagème était ingénieusement ourdi ; il échoua pourtant. Thoas, roi de Tauride, allait punir par le dernier supplice le crime de ces Grecs fugitifs, traîtres et ravisseurs, quand parut Pallas en personne, descendue de rOlympe pour lui intimer l'ordre de les laisser libres et en paix, telle étant la suprême volonté des dieux.

Euripide a dramatisé habilement cette antique légende.

Gœthe l'a profondément transformée. Il a voulu nous montrer la victoire qu'une âme pure peut remporter, par le seul ascendant de sa beauté morale,

sur la barbarie des mœurs et sur la violence des passions.

Iphigénie, dans l'œuvre du poète moderne, a civilisé à demi Thoas par sa douce influence; elle a obtenu l'abolition des sacrifices humains en Tauride; à l'heure du péril, quand la tentation se présente de recourir à la ruse, de trahir cette vérité sainte dont le respect scrupuleux est pour elle la première des vertus, elle se sent incapable de tromper, de mentir, et tel est son empire sur le cœur de Thoas, que ce tyran finit par donner son consentement volontaire non seulement à l'évasion d'Oreste et de Pylade, contre lesquels il est irrité, mais encore au départ d'Iphigénie, qu'il aime.

Le sommaire qu'on vient de lire ne donne guère l'idée d'un drame au sens propre du mot, et il faut convenir en effet que l'œuvre de Gœthe n'a pas de quoi satisfaire cette espèce de curiosité, fort légitime au théâtre assurément, qui s'intéresse d'abord au spectacle d'une action extérieure pleine de mouvement et de vie. La pièce d'Euripide est incomparablement plus amusante. 11 semble que Gœthe évite avec un soin sévère tout ce qui pourrait trop vivement exciter l'imagination des spectateurs; la reconnaissance du frère et de la sœur, amenée de loin et avec art par le poète grec, est abrégée par Gœthe et presque réduite à cette brusque explosion : « Je suis 0 reste! »

On ne peut même pas dire que V Iphigénie aile-

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mande présente à un bien haut degré ce genre d'intérêt dramatique spécial à la tragédie moderne, qui réside dans la lutte intérieure d'une àme sollicitée avec force de deux côtés contraires : sans doute, l'héroïne est émue lorsqu'elle se trouve placée entre le mensonge, qui semble devoir sauver son frère avec elle, et la vérité, qui risque de les perdre tous deux; mais l'horreur de cette alternative n'est pas développée et poussée au point oîi elle prendrait les proportions d'un orage moral. L'âme sereine de la vierge frémit et se trouble un instant, elle n'est pas violemment agitée dans ses profondeurs.

Le drame de Gœthe est composé avec un minimum de matière dramatique. C'est le plus haut eflort de l'abstraction spiritualiste au théâtre. Les tragédies de Racine paraissent matérielles et grossières en comparaison; dans le théâtre de Racine, les passions au moins nous rappellent que les personnages ont un corps : au lieu que, dans le drame de Gœthe, les sentiments n'ont pas l'intensité de passions proprement dites, aucune fumée des sens ne vient offusquer la limpidité des idées pures, et nous ne voyons absolument que des âmes. Gœthe lui-même a comparé cette transparence parfaite, qui rend visible le moral seul, à une montre dont le cadran serait en cristal et laisserait voir tous les rouages intérieurs. Qu'on se figure aussi des abeilles travaillant dans une ruche en verre.

Ce drame épuré et clarifié est néanmoins un drame. Je veux dire que ce n'est pas une simple succession

de monologues lyriques et de dialogues philosophiques; il y a une action intérieure qui s'avance d'un pas tranquille, mais droit et sûr, vers le dénouement. Ce que Dorante disait de C Ecole des Femmes : « Les récits y sont des actions suivant la constitution du sujet », on peut le dire, en changeant un mot, de VIphigéniede Gœthe : les sentiments y sont des actions suivant la constitution du sujet. Ils sont en effet tout le spectacle, et leur marche est celle même du drame; le calme avec lequel ils se déroulent n'est jamais de l'immobilité. Lente et majestueuse, l'action ne s'interrompt pas un instant. On trouve dans Egmont, pièce plus mouvementée en apparence, des scènes entièrement inutiles pendant lesquelles le drame s'arrête; dans Jphigénie, il n'y en a point.

Ce n'est pas seulement la plus poétique des œuvres dramatiques de Gœthe, c'est aussi la mieux faite. Lorsque, à la fin de l'acte quatrième, Iphigénie récite l'hymne sublime des Parques, qui retrace en vers brefs et rapides la chute de l'orgueilleux Tantale maudit dans sa postérité, le souvenir de cette vieille chanson de son enfance, oubliée depuis le temps où sa nourrice la lui avait apprise, revient naturellement à la mémoire de la jeune fille dans un moment de mortelle angoisse et suspend avec art le dénouement, à l'instant critique où va se décider le sort d'Oreste et le sien. Et lorsque, à l'acte premier, la prêtresse raconte au roi les malheurs et les crimes de sa race, — récit interrompu tout à coup par ce trait vraiment dramatique : « Tu détournes le visage, ô roi! ainsi le

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soleil détourna le sien et fit quitter à son char l'éternelle route... », — ce développement n'est pas un magnifique hors-d'œuvre ; il a pour but de décourager Thoas de son amour.

Tout, dans le drame de Gœthe, est motivé, tout est mis à sa place; rien n'est superflu, rien n'est excessif; aucun détail ne vise isolément à l'elTet, l'esprit reçoit et garde une grande impression d'ensemble. Composition logique autant que poétique, sa forte unité constitue, avec la perfection des vers et la beauté du style, un chef-d'œuvre.

Le drame de Gœthe dérivant de celui d'Euripide, la critique a naturellement disputé sur le caractère plus ou moins grec de VIphigénie allemande, et la dispute a montré qu'il régnait sur ce point une étrange confusion d'idées.

Parce que les héros de Gœthe n'agissent guère, on a dit qu'ils étaient grecs; comme si le défaut d'action était un caractère de l'antique tragédie! Parce que les sentiments qu'ils expriment sont modernes, on a dit au contraire qu'ils n'avaient rien de grec ; comme si un drame de l'antiquité offert à des hommes de nos jours et récrit non par un archéologue, mais par un poète, avait d'autres sentiments à exprimer que des sentiments modernes!

La vérité est que le drame de Gœthe est grec par certaines qualités de forme : l'économie des moyens, le petit nombre des personnages, la grandeur simple de l'ordonnance, la noblesse, la gravité, la mesure,

enfin le calme superficiel qui, étant une loi de l'art scénique des Grecs, pouvait recouvrir dans leurs tragédies une tempête de passions indomptées et furieuses, mais n'est pas autre chose, dans Ylphigénie allemande, que la manifestation harmonique du calme intérieur.

Pour ce qui est du fond même du drame, l'œuvre de Goethe est moderne, non pas à demi, mais entièrement, et c'est le secret principal de sa singulière excellence. Faute d'être allés jusqu'au bout dans le rajeunissement des sujets antiques, de grands et habiles poètes sont tombés dans une contradiction assez grave : ils n'ont pas seulement donné (ce qui est un anachronisme nécessaire) notre manière nouvelle de penser, de sentir à des personnages de l'antiquité, ils ont mêlé dans le même spectacle des mœurs antiques et des mœurs modernes. C'est la choquante discordance de notre théâtre classique.

Loin d'avoir une couleur trop moderne, comme on le répèle à la légère, le tort des tragédies françaises est, au contraire, de n'avoir pas altéré la couleur antique assez complètement ; elles gardent encore trop de ces particularités historiques et locales qu'une critique superficielle leur reproche si étourdiment de n'avoir pas su observer. Comment concilier, par exemple, la coutume cruelle des sacrifices humains, le sang d'Eriphile réellement répandu, avec les façons courtoises et le langage poli des héros de Ylphigénie de Racine? Comment accorder les raffinements délicats de l'intrigue amoureuse (V Andromaque avec un

état de civilisation où le vainqueur d'Hector pouvait réduire sa royale épouse en esclavage?

Le sentiment que Goethe avait de l'harmonie lui a fait éviter cette faute. Son Iphigénie est une personne du xviir siècle sans doute, mais non pas aussi dépaysée qu'on l'a dit au milieu d'une antiquité barbare. La perfection morale qui la distingue n'est pas en flagrante contradiction avec l'état général des mœurs ; prêtesse d'un culte autrefois sauvage, maintenant épuré, habitante d'une contrée inhumaine devenue plus hospitalière, elle est simplement en avance sur une civilisation qui progresse.

Goethe n'a eu garde de rester au point de vue religieux de l'antiquité. Qu'est-ce en effet que « l'antiquité », et de quel point de vue religieux s'agit-il? Il y a déjà un abîme entre Eschyle et Euripide; combien l'humanité morale n'a-t-elle pas marché depuis lors! Le drame du poète moderne n'est point une froide imitation de l'antique, il en est la continuation vivante. C'est Iphigénie telle qu'un auteur tragique de l'ancienne Grèce la concevrait et l'écrirait aujourd'hui, s'il pouvait profiter de vingt-deux siècles de civilisation pendant lesquels la conscience humaine est devenue plus fine et plus riche. Gœthe, comme André Ghénier,

Sur des pensers nouveaux a fait des vers antiques.

C'est la vraie manière d'être grec. La poésie moderne, supérieure à l'ancienne par la richesse des sentiments et des idées, n'a pas à lui emprunter autre

chose que la pureté des lignes et la noblesse des formes. Cela n'était pas encore parfaitement compris par nos classiques français du xvii" siècle; mais Gœthe le savait, et le charme singulier de son Iphigénie est produit par l'union harmonieuse de ce qu'il y a de meilleur et de plus délicat dans la morale chrétienne avec la sereine majesté de l'art antique.

L'objet central, ou plutôt l'unique objet de l'intérêt dramatique, est ici la personne humaine. Ce caractère franchement humain du poème de Gœthe le classe parmi les drames dont l'inspiration est toute moderne. Dans la haute tragédie antique, au contraire, l'action était divine ; l'homme n'était que l'exécuteur en sous-ordre d'un drame qui s'accompHssait au-dessus de lui •.

Mais, — par une singularité bien remarquable, — tandis que l'œuvre de Gœthe est foncièrement moderne, celle d'Euripide est loin d'offrir au même degré le caractère antique, et les personnes qui, voulant opposer en général les deux arts, prendraient pour exemples les deux tragédies, n'auraient pas dans Ylphigénie en Tauride du troisième poète tragique de la Grèce le meilleur terme de comparaison.

Euripide est un poète de transition, étrangement moderne déjà si on le compare à ses grands prédécesseurs. L'intérêt religieux du drame cède, chez lui, la place à l'intérêt humain. Le conflit d'Apollon et des Euménides, le culte de Diane passent à l'arrière-plan ;

1. Pour le développement complet de cette idée, voyez mon ouvrage sur Shakespeare et les Tragiques grecs.

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l'intervention de Pallas Athèna n'est qu'une machine de théâtre. Les scènes pathétiques où Oreste paraît avec sa sœur constituent la principale beauté du spectacle. Non seulement Apollon et Diane sont personnellement absents de la tragédie d'Euripide, mais leurs noms n'y sont prononcés qu'avec mépris. « Apollon nous a menti! s'écrie Oreste, il a usé de ruse; ces divinités qu'on appelle sages ne sont pas moins menteuses que les songes ailés. » — « J'ai lieu de me plaindre, dit Iphigéni-e, des lois imposées par la déesse. Elle prend plaisir à se faire immoler des victimes humaines. Non, il n'est pas possible que l'épouse de Zeus, Latone, ait enfanté une divinité si cruellement stupide. » Quant aux Furies, Euripide, pas plus que Gœlhe, ne leur donne une forme matérielle; elles sont toutes dans l'imagination et dans la conscience du coupable. Bon pour le vieil Eschyle de faire peur aux enfants et aux femmes avec ces grossières apparitions !

L'Iphigénie de Gœthe abolit en Tauride les sacrifices humains : réforme considérable, hardie, dont elle seule pouvait prendre l'initiative, mais que l'Iphigénie d'Euripide n'aurait certes pas désapprouvée. « Je commence, dit celle-ci, les cérémonies du sacrifice; à d'autres est remis le soin abominable d'égorger les victimes dans le sanctuaire de la déesse... Ce rite, auquel on dit que la déesse se complaît, n'a de beau que le nom... Les habitants de ce pays, habitués à verser le sang des hommes, ont rejeté sur les dieux leurs mœurs inhumaines; car, pour moi, je ne saurais croire qu'aucune divinité puisse faire le mal. »

IPHIGÉNIE EN TALRIDE 109

L'Iphigénie de Goethe a le suprême contentement de pouvoir mettre l'œuvre de ses mains d'accord avec les sentiments de son cœur; de là son calme et sa force, qui la font extérieurement ressembler aux solides figures d'Eschyle et de Sophocle. Cette satisfaction n'est point donnée à Tlphigénie d'Euripide; quelque chose lui manque dont l'absence est plus pénible que celle de la famille et de la patrie : la paix intérieure. Or l'art moderne n'a pas de trait plus caractéristique que ce désaccord essentiel entre la réalité et l'idéal, entre ce que nous faisons, ce que nous pouvons voir et toucher, et ce que nos cœurs désirent. Il y a dans la tragédie d'Euripide certaines aspirations de l'àme qui ont l'accent profond de la poésie romantique. Quand le chœur des jeunes filles grecques s'écrie : « Que ne puis-je, portée sur des ailes, parcourir l'immensité des cieux!... » ne croit-on pas entendre déjà rêver Faust et se plaindre Werther?

Le paradoxe serait de conclure des remarques précédentes que Gœthe est un ancien, Euripide un moderne; la simple vérité est que ce qu'il y a d'antique chez Gœ4he est la forme, l'extérieur; ce qu'il y a de moderne chez Euripide tient davantage au fond des choses^ .

L'un et l'autre, pour nous intéresser, comptent seulement sur l'élément humain, sur Iphigénie et sur Oreste, sur leurs personnes, leurs caractères, leurs sentiments, leurs destinées. Si un poète de la vieille école théologique avait traité le même sujet, c'est à l'élément divin, au contraire, qu'il aurait donné le

plus d'importance, à l'ordre d'Apollon, au larcin de la statue de Diane, à la retraite définitive des Erinnyes.

Veut-on voir dans le théâtre moderne une seconde floraison, unique et sublime, de la haute tragédie antique? Gœthe n'a point fait ce miracle, il a été accompli par Racine dans Athalie, où la grandeur de Dieu, — qui agit seul, — réduit à néant l'humanité.

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