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LE DÉNOUEMENT

Deux choses, dans VIphigénieen Tauride de Gœthe, sont d'une invention tout à fait originale, d'une beauté absolument supérieure : le dénouement de la pièce et le caractère de l'héroïne.

Par le sujet, le drame appartient à cette espèce de tragédies qui n'ont point de nom particulier dans notre langue et dont la conclusion est heureuse ou du moins pacifique. Le poète avait à montrer dans quelles circonstances matérielles et morales une famille, jusque-là maudite, est rentrée en grâce auprès des dieux. Lorsque, par exception, l'issue d'un conflit tragique n'est pas sanglante, il y a deux manières de terminer pacifiquement la tragédie : ou bien la conciliation vient du dehors, opérée par l'entremise d'un pouvoir supérieur qui l'impose de gré ou de force aux antagonistes; ou bien elle naît spontanément de la bonne volonté des personnages

eux-mêmes et du calme succédant enfin dans leurs âmes à la crise tumultueuse des passions.

Le dénouement des Euménides d'Eschyle est le plus bel exemple qu'il y ait au théâtre du premier mode de conciliation. Les deux grands adversaires, jusque-là engagés dans une lutte implacable, consentent à remettre leur cause au jugement d'Athèna et de l'aréopage. La liberté avec laquelle cette détermination est prise compense, dans une certaine mesure, ce que le jugement môme fait peser sur la partie vaincue de contrainte extérieure; cependant la contrainte a le dernier mot, et la contrainte ne peut que subjuguer momentanément les volontés, elle n'a jamais persuadé les cœurs. Aussi le dénouement des Euménides ne met-il pas vraiment fin à la fatalité de malheurs et de crimes qui accable la race de Tantale; plusieurs Furies refusent de s'y soumettre, et la persécution d'Oreste continue.

Le genre de conclusion pacifique le moins heureux consiste dans la soudaine apparition d'un dieu venant d'autorité trancher le nœud gordien; il est clair que la liberté des personnages se trouve absolument annulée par là, sans compter qu'un moyen si facile de se tirer d'atïaire dispense le poète de montrer de l'invention et de l'art. Le dénouement à'Iphigénie en 7'auride, par la toute-puissante intervention d'Athèna, est la partie faible et commune de la tragédie d'Euripide. Le pauvre Thoas, tout à l'heure si courroucé contre ces Grecs impies qu'il voulait faire « empaler sur des pieux aigus », baisse maintenant la

tête et, soumis, fait à la fille de Zeus cette réponse platement judicieuse : « Puissante Athèna, celui qui entend les ordres des dieux et refuse d'obéir est un insensé. Quoique Oreste emporte la statue de la déesse, je n'ai point de colère contre lui, ni contre sa sœur ; car qu'y a-t-il de beau à lutter contre la puissance des dieux? »

Trancher le nœud, ce n'est pas le dénouer; si l'on employait des mots propres, les conclusions dramatiques fondées sur la pression pure et simple d'une force extérieure ne devraient pas porter le nom de dénouements.

Les comédies en général se dénouent, à l'exception, entre autres, du Tartufe, qui finit par un coup d'autorité; mais de tragédies vraiment dénouées il n'y a qu'un très petit nombre, l'usage étant de terminer les conflits tragiques d'une façon violente et meurtrière.

Dans l'antiquité, Œdipe à Colone est un exemple très beau, mais imparfait, de dénouement tragique. Ce qui fait l'extraordinaire beauté du sujet, c'est la réconciliation d'OEdipe avec lui-môme, avec les hommes, avec les dieux : ce vieillard, que la fatalité a rendu parricide et incestueux et qui, pour se punir, s'est crevé lui-même les yeux et a pris la route de l'exil, reconnaît enfin qu"il n'est pas coupable et le démontre à tous, puisqu'il ne saurait y avoir crime là où il n'y a point eu participation de la volonté libre et intelligente; en même temps, les dieux lui font grâce et réparent aux yeux du monde, par la gloire de sa mort, le mal qu'ils lui ont causé pendant sa vie.

114 LES chefs-d'œuvre DE GOETHE

Mais, d'autre part, ce qui fait l'imperfection de l'œuvre de Sophocle, c'est que cette fête de la réconciliation n'est pas complète et garde un coin très sombre. Œdipe, gracié, ne fait pas grâce; il refuse de pardonner à Polynice, dont le crime pourtant ne devrait paraître au jugement éclairé du mourant qu'une conséquence de la malédiction qui pesait sur sa race. En laissant les fils d'Œdipe sous le coup de funestes imprécations que leur père, justifié et calmé, aurait dû logiquement abolir, le poète s'est conformé aux données d'une tradition mythologique trop connue sans doute pour qu'il pût la modifier; mais la conscience morale et le sentiment esthétique ne sont point satisfaits.

Dans le théâtre moderne, la délicieuse tragédie de Bérénice nous offre un modèle de dénouement proprement dit. Titus, passionnément épris de la reine de Palestine, maîtrise, par la raison, son amour, incompatible avec la loi de l'empire; Bérénice, amoureuse de Titus avec non moins de passion, donne elle-même l'exemple du sacrifice par une résolution magnanime qui met fin au plus douloureux combat, et tous deux se séparent, malgré lui, malgré elle. La situation est semblable à celle de Vlphigénie de Gœthe, puisque, dans les deux tragédies, l'amour s'immole ^ et que Titus consent au départ de la reine, comme Thoas à celui de la prêtresse.

L'œuvre de Gœthe et celle de Racine sont l'une et l'autre des productions exquises de cet art — l'art

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