‹ Etudes sur GoetheChapitre 12 sur 25 · Remarque et expression de M. Heinrich · texte numérisé non relu

Remarque et expression de M. Heinrich

véritable aux yeux de ces deux fils des Grecs, — qui consiste à être simplement parfait, sans forcer rinvenlion, sans compliquer l'intrigue, sans charger la composition d'incidents accessoires, ni le style d'ornements étrangers. Mais la tragédie de Racine est plus pathétique et plus touchante, celle de Gœthe plus majestueuse et plus sereine : par le spectacle de la lutte, la première nous intéresse davantage; par celui du calme moral, la seconde nous édifie mieux. L'harmonie générale des deux pièces se résume dans le mot de la fin de chacune d'elles : le dernier mot de Bérénice est un triste et profond soupir; le dernier mot d'I})hi(/énieest un adieu viril et résigné.

Jamais symphonie plus belle et plus grande ne s'est terminée par un accord plus parfait que Vlphigcnie en Tauride de Goethe. Oreste, frappé d'une lumière subite, découvre le sens de l'oracle, et ce sens est humain, clair, palpable, évident :

0 roi, la statue de la déesse ne doit pas nous diviser. Nous connaissons à présent l'erreur dont un dieu nous enveloppa comme d'un voile, quand il nous ordonna de diriger ici notre course. Je lui avais demandé conseil pour me délivrer de la poursuite des Furies; il me répondit : « Si tu ramènes en Grèce la sœur qui, sur le rivage de Tauride, est retenue dans le sanctuaire contre sa volonté, alors la malédiction cessera. » Nous l'entendîmes de la sœur d'Apollon, et c'est toi, ma sœur, qu'il désignait! Les liens sévères sont maintenant dénoués; tu es rendue aux tiens, vierge sainte. Touché par toi, j'ai été guéri. C'est dans tes bras que le mal m'a pour la dernière fois serré de son liorrible étreinte; il m'a ébranlé jusque dans la moelle des os, puis il s'est dérobé comme un serpent dans sa caverne.

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Grâce à toi, je recommence à jouir de la belle lumière du jour. Clair et magnifique se révèle à mes yeux le dessein de la divinité. Semblable à une statue sacrée, à laquelle l'immuable destin de la ville est lié par un secret oracle des dieux, Diane t'enleva, toi, génie tutélaire de notre maison; elle te garda dans une sainte et paisible retraite, pour la bénédiction de ton frère et des tiens. Quand tout espoir de salut semblait perdu pour nous sur la vaste terre, toute chose nous est par toi rendue. 0 roi, laisse ton cœur s'incliner vers la paix! N'empêche pas que ma sœur accomplisse maintenant la consécration de la maison paternelle; qu'elle me rende à notre palais purifié, qu'elle replace sur ma tête l'antique couronne... La force et la ruse, gloire de notre sexe, sont confondues aujourd'hui par la sincérité de cette grande âme; sa pure et filiale confiance en ton cœur généreux sera récompensée.

La statue de Diane restant dans la Tauride, aucune violence n'est faite aux droits du souverain, à moins que Thoas ne considère Iphigénie elle-même comme sa propriété. Mais non, il lui a dit en termes formels, au début de la tragédie : « La déesse t'a remise entre mes mains. Comme tu étais sacrée pour elle, tu le fus pour moi. Qu'à l'avenir sa volonté continue à rester ma loi. Si tu peux espérer le retour dans ta famille et dans ta patrie, je t'affranchis de toute obligation ; mais si le chemin t'est fermé pour toujours, si ta race est dispersée ou éteinte par quelque affreux malheur, tu m'appartiens alors à plus d'un titre. »

Après Oreste, Iphigénie prend la parole et conjure le roi de tenir sa promesse. Thoas, vaincu, cède de mauvaise grâce. '- Partez donc ! » dit-il brusquement.

Que ce ne soit pas ainsi, ô mon roi! je ne te quitterai pas mécontent et sans recevoir ta bénédiction. Ne nous bannis

point! Qu'un lien amical d'hospitalité nous unisse, pour que nous ne soyons pas séparés à jamais. Tu m'es cher et précieux, comme me l'était mon père, et cette impression ne s'effacera pas de mon àme. Si, un jour, le plus humble de tes sujets fait résonner à mon oreille le langage que j'avais coutume d'entendre parmi vous, si je vois sur le dernier des pauvres le vêtement de votre nation, je veux le recevoir comme un dieu; je veux lui préparer moi-même un lit, le faire asseoir sur un siège auprès du feu, et ne l'inteiTOger que sur toi. Oh! veuillent les dieux te donner la récompense que mérite ta belle action et ta douceur. Adieu! de grâce, tourne ta face vers nous et réponds-moi par une aimable parole de congé. Alors le vent enflera plus doucement nos voiles, et les pleurs couleront moins amers des yeux de ceux qui se séparent. Adieu! donne-moi ta main comme gage de ton ancienne amitié.

Thoas, réconcilié, tend la main à Iphigénie et lui dit : « Adieu! » Leht loohl!

Je ne pense pas qu'aucun dénouement du théâtre ancien ou moderne offre un spectacle plus achevé de calme élévation morale, et procure à lame une satisfaction plus complète et plus pure. La dernière scène de la Clémence d'Auguste est sublime, elle n'a pas cette incomparable sérénité. Quelle femme grecque, prisonnière en Tauride, ne se serait contentée d'un mode quelconque de départ? Mais le fait matériel de sa déhvrance ne suffit point à Iphigénie; il ne lui suffit môme pas d'avoir reçu l'autorisation de partir : sa sensibilité exquise a besoin que cette autorisation soit donnée de bon cœur. Elle parle donc, elle prie — avec quelle persuasive éloquence! — jusqu'à ce que le gracieux consentement de Thoas dissipe toute

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ombre de contrainte et qu'un regard aimable illumine le sombre visage du barbare comme l'éclair de la raison et de la liberté morale.

« Je ne suis point né pour être un poète tragique, disait Gœthe, ma nature est trop conciliante; de là vient qu'aucune situation réellement tragique ne peut m'intéresser, car toute situation tragique consiste essentiellement en un conflit non susceptible de conciliation. » Iphigénie en Tauridc comportait — par exception, par excellence — un dénouement fondé sur la conciliation. Gœthe ayant fait choix d'un sujet dramatique dont les données étaient toutes en rapport avec les tendances particulières de sa nature, son art se trouvait placé dans des conditions uniques de succès.

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