L'HEROÏNE
L'héroïne est sans tache; le mal a si peu d'empire sur elle, que la tentation qui l'assiège est vaincue presque sans combat. Dramatiquement, cette inébranlable vertu est loin, en général, d'être une condition avantageuse, puisque l'absolue perfection morale est moins intéressante, moins vraie que l'humanité faillible et pécheresse ; mais Tlphigénie de Gœthe échappe au vague, qui est l'inconvénient des figures trop idéalisées, par un trait distinctif et vraiment féminin : quelque chose de timide et de tremblant qui se mêle à sa force d'âme et lui ajoute une grâce. D'ailleurs, le poète n'était pas libre de faire Iphigénie plus humaine; la pureté divine de ce grand caractère était dans la logique du sujet renouvelé, tel que son génie l'avait conçu.
Euripide conserve, sans y ajouter foi, le fond religieux de la fable dont il fait une œuvre dramatique; il bafoue à plaisir cette mythologie déjà
surannée; ses personnages, interprètes non méconnaissables de sa propre philosophie, accusent les dieux de mensonge et de cruauté stupide : mais ces dieux n'en sont pas moins les maîtres de toute l'action, puisque c'est par eux que le drame, après avoir été noué, se dénoue. Il résulte de là qu'Iphigénie joue dans la pièce antique un rôle simplement humain. C'est une femme, c'est une Grecque, c'est une petitefille de Pélops. Elle a les défauts comme les qualités de son sexe et de sa race. Plus habile et plus prompte qu'Oreste et que Pylade, c'est elle qui imagine le plan ingénieux de l'évasion, la ruse qui doit tromper Thoas; elle le met à exécution sur-le-champ avec une adresse amusante, secondée par la niaiserie grotesque du roi Scythe, aussi bête qu'un pacha de Scribe, et toute sa conduite provoque ces deux exclamations, l'une d'éloge, l'autre de blâme : « Que les femmes ont l'esprit fécond en ressources! » — « Voyez comme les femmes méritent peu notre confiance! »
Tuer le tyran n'est pas son affaire; elle désapprouve l'entreprise comme une faute, mais elle loue Oreste de cette courageuse pensée. La solitude, la souflrance et l'exil ont aigri son âme, au lieu de la rendre plus patiente et plus forte. Elle souhaite que les vents amènent en Tauride Hélène et Ménélas, pour qu'elle puisse « se venger d'eux à son tour et leur trouver ici une autre Aulis ». Elle ne pardonne ni aux dieux ni à son père. Elle désire la perle d'Ulysse, et elle se réjouit en apprenant la mort de Calchas.
L'Iphigénie de Gœthe est toute différente, parce que son rôle d'abord est différent. C'est elle, c'est elle seule, ce n'est point Apollon, ni Diane, ni Athèna, ni aucun dieu, qui guérit les maux du corps et de l'âme, apaise les passions, réconcilie les cœurs : il faut dès lors qu'il y ait dans sa nature quelque chose de plus qu'humain; la vierge sainte doit resplendir d'une pureté céleste, comme le marbre immaculé de la statue sacrée à laquelle Oreste la compare, et devenir elle-même une divinité.
Le bien que cette personne vraiment céleste fait dans la pièce moderne n'est pas le résultat plus ou moins laborieux d'une activité empressée et remuante ; Iphigénie n'est prodigue ni d'entreprises, ni d'inventions, ni môme de conseils. Ce n'est point une fée industrieuse, c'est moins encore une amazone. Semblable plutôt à l'astre qui nous réchauffe et qui nous éclaire, la prêtresse du temple de Diane est bienfaisante pour ceux qui l'entourent par voie de simple rayonnement.
Sa beauté a de prime abord inspiré à Thoas un amour, tempéré et contenu aussitôt par l'estime respectueuse qu'impose la supériorité morale. Les Scythes, sous sa bonne influence, se civilisent en même temps que leur roi. Les sacrifices humains deviennent incompatibles avec les mœurs épurées et adoucies. Cependant la barbarie n'est encore qu'à demi vaincue. Thoas, rendu furieux par le sage refus de la jeune fille, qui repousse dignement l'offre de sa main, remet en vigueur l'ancienne loi du pays : le
122 LES GHEPS-D'œUVRE DE GOETHE
sang des étrangers va recommencer à couler aux pieds de la statue de Diane, et c'est à ce moment qu'Oreste et Pylade, arrivés en Tauride, sont faits prisonniers pour inaugurer la reprise de l'abominable rite.
La première fois qu'Oresle voit Iphigénie, il est frappé d'admiration et demande quelle femme lui apparaît, semblable à une habitante des cieux. Cette comparaison, qui chez les Grecs était un compliment banal, a ici une valeur, un sens particulier.
En apprenant de la bouche même de la prêtresse qu'elle est sa propre sœur, Oreste a un dernier et terrible accès de son mal; l'image de la mort, qu'il croit fatale et prochaine, obsède seule sa pensée, et mourir de la main d'Iphigénie est à ses yeux le comble de la malédiction qui pèse sur sa race.
Epuisé, il s'endort. Déjà la douce influence d'Iphigénie commence à opérer sur lui comme un charme. Il a une vision dans laquelle il voit les chefs de sa famille se donner la main, Atrée marcher avec Thyeste et s'entretenir familièrement avec lui, leurs enfants se jouer en riant autour d'eux. Peu à peu l'ûme agitée d'Oreste se calme si complètement, qu'à son réveil il se sent guéri, u 0 ma sœur, laisse-moi, d'un cœur libre, goûter pour la première fois dans tes bras une joie pure... Elle est vaincue, la malédiction; mon cœur me le dit. Les Euménides s'enfuient, je les entends; elles s'enfuient dans le Tartare et ferment violemment derrière elles les portes de bronze avec le bruit d'un tonnerre lointain. La terre exhale un
parfum réparateur et m'invite à poursuivre dans ses plaines les plaisirs de la vie et les grandes actions. »
La glorieuse victoire remportée, au dernier acte, par la sincérité courageuse d'un grand cœur couronne virilement l'œuvre de salut, qui d'abord était due à la seule influence magique d'une belle âme. La maladie d'Oreste avait pour cause morale la conviction désespérée où il était que la fatalité condamnait toute sa famille à être criminelle; mais il découvre, ô délivrance! une sœur innocente et vertueuse : l'expiation est donc faite, et la malédiction antique a pris fin.
Une femme seule pouvait, dans la doctrine mystique de Gœthe, réaliser ici-bas l'idée divine de la perfection; une femme seule pouvait enlever l'homme au pouvoir de l'enfer, le rendre à l'activité utile qui est sa loi et ouvrir devant lui les horizons célestes. « Le charme éternel de la femme nous élève aux cieux*. »
C'est le triomphe de l'art du poète d'avoir conservé à son Iphigénie tous les traits d'une femme, bien qu'elle ait l'auréole d'une divinité. Elle ne perd pas une seule des nuances aimables de son sexe. Modeste et réservée, sa droiture inflexible n'est point de la raideur, sa passion du juste et du vrai n'a jamais les allures d'un apostolat indiscret. « Pouvoir dire avpx vérité à l'homme puissant des choses qui lui plaisent », tel serait son désir et son plaisir toujours. Mais l'heure est venue de choisir entre le mensonge qui sauve et la vérité qui tue. Pylade, machinateur