‹ Etudes sur GoetheChapitre 15 sur 25 · M. Bossert · texte numérisé non relu

M. Bossert

126 LES CHEFS-D'œUVIlE DE GŒTHE

replis, que personne ici-bas ne peut rester absolument pur et sans reproche. » Pyladc a bien raison; mais que vaut cette réponse contre l'intime sentiment d'Iphigénie, si rien ne peut la satisfaire que Tidéal? « Le cœur sans tache, dit-elle, jouit seul de lui-même K »

i. Dans un bel article sur ces études, M. Ernest Lichtenberger a fait ici une remarque d'un grand intérêt. Observant que la morale médiocre de l'iphigénie antique ne fut point celle de toute l'antiquité grecque, et que la haute morale de l'iphigénie moderne n'est pas chrétienne exclusivement, le savant critique dit :

« Il est vrai que l'iphigénie d'Euripide accumule sans se troubler mensonge sur mensonge. Mais tous les Grecs n'ont pas la même aisance dans la ruse ; tous ne méritent pas qu'on leur renvoie le mot qu'lphigénie adresse à Thoas pour le tromper : « La Grèce ne connaît pas la bonne foi! » Néoptoléme, on l'a remarqué, est aussi inhabile au mensonge qu'lphigénie; il est animé des mêmes scrupules; les mêmes remords lui dictent une semblable conduite. Au moment où Philoctète, se liant à ses promesses, va le suivre vers son navire, Néoptoléme s'arrête; il hésite; l'embarras de son âme ingénue se révèle dans les paroles qui lui échappent : « Hélas! que ferai-je donc à partir de ce moment?... Tout est fâcheux à celui qui dément son naturel pour faire une action indigne de son caractère... 0 Jupiter! que faire? Me rendrai-je coupable une seconde fois, et en taisant la vérité et en disant d'indignes mensonges? » Plus tard, il se laisse entraîner par Ulysse; mais, peu de temps après, il revient avec l'arc de Philoctète. Son compagnon l'arrête et l'interroge : « Je cours, s'écrie Néoptoléme, réparer la faute que j'ai faite tout à l'heure... J'ai trompé un héros par de honteuses fourberies et par la ruse. » Lorsque Ulysse indigné lui dit : ■< Tu ne songes pas, je l'espère, à rendre cet arc? » — « Si, reprend le généreux fils d'Achille, car je m'en suis emparé par une injustice odieuse. » Et Antigone, dans toute sa conduite, et notamment dans ce passage célèbre, où elle invoque les lois non écrites, toujours vivantes, œuvre immuable des dieux, n'est-elle pas la véritable sœur de l'iphigénie de Gœthe? N'est-clle pas aussi chrétienne qu'elle?

» J'avais noté, en étudiant le drame à ce point de vue, un vers où l'inspiration chrétienne me paraissait plus sensible qu'en tout autre passage :

Ganz unbefleckt geniesst sich nur das Herz.

«Le cœur ne jouit de lui-même que quand il est sans tache »,

Dans une courte prière, elle supplie les dieux de « glorifier en elle la vérité ». Puis elle révèle tout au roi Thoas : le nom d'Oreste, le but de son voyage, le plan de l'évasion, rapidement, sans rien omettre, comme on fait quand on veut se débarrasser d'une tâche difficile et d'un poids très lourd. Soulagée par cet aveu, mais tremblante maintenant sur les conséquences, elle demande à Oreste et à Pylade de le lui pardonner. « Pardonne-moi, mon frère; mon cœur filial a remis tout notre sort dans sa main. J'ai avoué votre projet et sauvé mon arac de la trahison. »

Le Scythe humanisé n'est pas pour Iphigénic une victoire moindre que les Furies d'Oreste mises en fuite. Piendue à sa patrie et à sa famille, elle va pouvoir effacer toute souillure de la maison paternelle et replacer sur la tête de son frère l'antique couronne, parce qu'elle a gardé purs, non seulement ses mains, mais son cœur. »

Gœthe a mis au cœur d'Iphigénie un sentiment de reconnaissance pour Thoas, qui fut son bienfaiteur. En refusant de le tromper, ce n'est pas seulement à un mensonge qu'elle répugne, c'est aussi à une ingratitude. Le poète a sagement fait d'atténuer par ce

dit Iphigénie à Pylade. Ce besoin de pureté absolue, cette crainte de toute souillure morale, n'est-ce pas un sentiment presque étranger h l'antiquité? et pourtant, analysez l'expression dont se sert le poète : cette jouissance de soi vers laquelle aspire Iphigénie, n'est-elle pas en désaccord avec le principe môme du christianisme? Ce vers ne trahit-il pas, à l'insu de Gœthe, sa préoccupation intime et son égoisme d'un ordre si rare et si particulier?... »

128 LES CHEFS -D'ŒL'VnE DE C.CMCTHE

Irait additionnel ce qu'il y avait de paradoxal dans le sublime amour de son héroïne pour la vérité; le spectacle d'une vertu trop haute, sans proportion avec notre nature, eût risqué de ne produire qu'un froid étonnement. La bonté paternelle que Thoas, en dehors de sa folle passion, a eue pour Iphigénie, lui confère des droits particuliers à n'entendre que la vérité de sa bouche. Ainsi l'héroïque franchise de la jeune fille devient plus humaine et plus acceptable. C'est une concession que le poète fait à notre faiblesse; il indique un motif secondaire à ceux de ses lecteurs qui ne sont pas capables d'apprécier le motit réel. Mais, au fond, en disant la vérité, Iphigénie n'obéit pas à autre chose qu'au devoir absolu de dire la vérité. Thoas eût-il été sans entrailles et sans cœur, elle n'aurait pas agi autrement; elle ne se serait pas dit qu'un méchant n'avait pas droit à connaître la vérité, le devoir de la dire restant, dans tous les cas, un devoir envers nous-mêmes, et le mensonge une indignité qui avilit notre propre personne.

Sauver la vie de Pylade et d'Oreste n'était pas un devoir. Si la fille d'Agamemnon avait à cet égard conservé quelque doute (car la question devient terrible quand des vies humaines sont en jeu), l'intérêt personnel qu'elle aurait eu elle-même à mentir dissipait toute obscurité, et sa conscience l'avertissait clairement de prendre le parti où l'égoïsme trouvait le moins son compte. L'abnégation est une vertu dont les commandements ne sont point équivoques.

C'est l'abnégation, en dernière analyse, qu fait la grandeur morale dlphigénie. Sa véracité est sublime parce qu'elle est un sacrifice; car le mensonge de Desdemona, qui est un sacrifice, est sublime aussi. Mais jamais Iphigénie n'aurait pu mentir, non pas même comme Desdemona, bien moins encore comme Imogène '.

La distinction entre mensonge et mensonge^ si chère à notre fragilité, si favorable à l'esprit de sophisme, n'a point de prise sur son incorruptible loyauté. Coûte que coûte, il faut obéir à la loi. La maxime stoïcienne : « Fais ce que dois, advienne que pourra », a pris cette forme plus belle sous la plume d'un poète chrétien :

Faites votre devoir, et laissez faire aux dieux.

Iphigénie fait son devoir, laissant Dieu responsable des conséquences de son obéissance; Dieu, invoqué, l'exauce et « glorifie en elle la vérité i).

Où la souveraineté de la conscience morale a-t-elle été proclamée avec plus d'éclat? Iphigénie est, sur la scène, l'incarnation la plus haute de Vimpéralif catégorique.

Si la beauté parfaite est la splendeur du vrai, aucune création poétique de la littérature ancienne ou moderne n'est plus parfaitement belle que Vlp/iiij'hneen Tauride de Gœthe.

1. Desdemona, mourant par la main d'Othello, déclare, pour épargner son mari, qu'elle s'est tuée elle-même; Imogène se déguise en homme et prend un faux nom.

HEIIMANN ET DOROTHEE

Dans une pelile ville quelconque de la vallée du Rhin demeure un digne aubergiste, mari d'une bonne femme, père d'un brave garçon.

A une lieue de dislance un triste cortège passe : ce sont des émigrants que la guerre a contraints d'abandonner leur village. On se porte en foule sur le chemin qu'ils doivent parcourir, autant par curiosité que par compassion; l'aubergiste et sa femme, dès la première nouvelle, ont envoyé dans la voiture leur fils avec des vivres, des vêtements et du linge au secours de ces malheureux.

l>e jeune homme revient de celte expédition amoureux d'une jeune fille quil a rencontrée dans la troupe des fugitifs. Son excellente mère devine le secret de son cœur, et l'aide à le communiquer au chef de la famille. Celui-ci se fâche d'abord; commerçant parvenu par son travail à une honnête aisance, gros bourgeois de la ville, membre du conseil

132 LES CHEFS-D'œUVRE DE GŒTHE

d'administration, il est un personnage, il a des visées plus hautes pour son fils; cependant, comme il est bonhomme, il finit par consentir à ce qu'on prenne des renseignements sur l'étrangère, se résignant à une bru sans fortune, pourvu qu'elle soit riche en vertus.

Deux amis se chargent de cette délicate mission. Les renseignements sont tels que l'amour le plus pur pouvait les souhaiter. Hermann est autorisé à demander la main de Dorothée. Il lui parle; mais dans sa timidité et son trouble il s'exprime d'une façon si peu nette que la pauvre fille croit qu'on lui propose une place de servante chez l'aubergiste. Elle accepte d'ailleurs cet humble engagement, et suit volontiers son futur maître dans la maison paternelle. Là, le malentendu se dissipe. Hermann, ravi, apprend qu'il est aimé de Dorothée, et sous la bénédiction du père et de la mère ont lieu les fiançailles.

D'une matière si commune, on peut même dire si triviale, Gœthe a su former un chef-d'œuvre qui ne le cède à aucun de ceux qu'on admire le plus dans les deux plus parfaites littératures du monde, celle de la Grèce et celle de la France; un chef- ({'(cuvre à la fois exquis et magnifique.

Si toute la beauté du poème A'Hennann cl Dorothée consistait dans l'expression, il faudrait purement et simplement renvoyer les lecteurs au texte, qui resterait lettre close pour les personnes étrangères à la langue allemande. Mais le style, — suprême achève-

ment de l'ouvrage et condition indispensable de son existence, — n'en constitue cependant pas l'excellence à lui seul.

La transformation poétique de la matière ellemême, l'art delà composition, la vérité des caractères, le charme des tableaux, sont autant de beautés diverses qu'on peut étudier avec fruit; en outre, n'ya-t-il pas dans ce qu'on appelle sf)jlr certaines parties qui, étant distinctes de la diction proprement dite, peuvent encore subsister dans une traduction et devenir, elles aussi, l'objet d'un commentaire?

Page 1