LA POESIE DU SUJET
L'originalité éminentc de Gœthe, sa vraie gloire, l'invention de génie, grâce à laquelle cet « Alexandrin », ce « dilettante » est, en dépit de tout, un grand poète dans toute la force du terme, c'est d'avoir restauré la poésie de la réalité.
Pesons bien le sens de ces mots, et, pour cela, ne craignons pas de remonter un instant jusqu'à la création du monde ou, au moins, jusqu'au déluge.
Quand les temps idylliques et héroïques prirent fin, c'est-à-dire quand la civilisation commença, la poésie assurément ne cessa point d'exister; mais elle quitta le monde réel pour se réfugier dans le monde idéal, elle devint une imagination., rêve de l'ûme ou conception de l'esprit : tel a été son caractère constant, essentiel, non seulement dans l'époque moderne, mais dès l'antiquité, une fois passée la courte floraison de la naïveté primitive.
A l'origine, la poésie existait dans les choses elles-
mnnes, dans les mœurs, les institutions, les coutumes, dans la périlleuse liberté d'une condition sociale où chaque individu faisait ce qu'il voulait — à ses risques, mais tout à son aise, selon la mesure de sa force personnelle, et où la force fondait le droit. VIliade d'Homère, les poèmes et les récits de nos vieux conteurs, reproduisent cet état de choses objectivemont pnélique. Si ces monuments nous paraissent poétiques eux-mêmes, ce n'est point qu'ils soient d'habiles œuvres d'art, c'est qu'ils sont l'ima^çe fidèle et naïve d'une réalité pleine de poésie.
L'état poétique du monde n'a qu'un temps. Bientôt succède la prose, pour le plus grand bien des sociétés ; la prose, c'est-à-dire l'organisation politique, la sécurité publique assurée par le sacrifice que chacun fait aux lois d'une part considérable de son indépendance personnelle. Plus de héros, plus de chevaliers, plus d'hommes libres, complets, offrant dans leur personne un abrégé de tous les talents pratiques, de toutes les industries, se suffisante eux-mêmes et ne devant rien à autrui.
Mais quand la poésie n'existe plus dans les choses, c'est alors qu'abondent les poètes, c'est alors qu'ils excellent. Ne voyant autour d'eux que les ruines des institutions poétiques du passé, ils se replient sur eux-mêmes; un monde nouveau s'ouvre à leur imagination, le monde intérieur, idéal, infiniment plus riche et plus vaste et plus beau que le monde extérieur et réel. De superficielle et naïve qu'elle était autrefois, la muse devient savante et profonde. Elle s'isole tant
136 LES CHEFS-D'œUVRE DE GOIÎTHE
qu'elle peut du milieu prosaïque où elle est plongée, et fuit à lire-craile dans les derniers lointains du temps et de l'espace, rêvant un âge d'or, demandant, avec Villon, au xv^ siècle, où est la nymphe Echo, amante de Narcisse, où sont Héloïse et Abélard, où est cette poétique reine Blanche, « qui chantait à voix de sirène », et, de nos jours, s'écriant avec Musset :
Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple de dieux?
Des esprits curieux d'innovation tentèrent bien, au xviip siècle, de rendre aux réalités contemporaines, livrées en proie jusqu'alors à la verve maligne de la comédie et de la satire, droit de cité dans la poésie. On représenta la vie bourgeoise sur la scène tragique, on la mit en idylle et en roman. Mais d'autres préoccupations que celles de l'art et du goût intervinrent et troublèrent le succès de la tentative.
Les théoriciens du drame bourgeois n'étaient que des hérauts de la révolution sociale qui allait éclater, et l'avènement des classes moyennes dans la littérature avait pour fin réelle de préparer leur avènement à la vie politique. La fureur de déclamer, la manie de moraliser et d'instruire, l'esprit d'apostolat philosophique, l'emphase du style et la platitude des doctrines littéraires, tout contribue à faire, de la réaction qui se produisit alors contre les traditions de l'idéalisme classique, une entreprise prosaïque au premier chef. Aussi continua-t-on d'opposer la société à la
HERMANN ET DOROTHÉE i37
nature, comme deux termes contraires, comme la prose à la poésie.
L'auteur de Paul et Fir^i/ue eut l'idée très heureuse de rendre la pastorale plus voisine de nous en choisissant pour ses héros deux aimables enfants du siècle, et non un berger et une bergère de convention, un Daphnis et une Chloé mythologiques; mais il n'osa faire que la moitié du chemin. L'île de France, quil crut devoir encore aller chercher au bout du monde pour y mettre la scène de son roman, était une sorte d'Atlantide, où le poète pouvait tout à son aise réaliser l'âge d'or; l'éloignement des pays compensait la proximité des temps, le lecteur, comme dit Racine*, ne faisant guère de différence entre ce qui est à mille ans de lui et ce qui en est à mille lieues.
Voss, l'auteur de Louise, fut moins timide que Bernardin de Saint-Pierre. Il n'est que juste de lui laisser l'honneur d'avoir conçu, avant Gœthe, l'idée d'un poème dont les personnages, les faits, les sentiments seraient tous empruntés aux réalités les plus familières de la vie domestique; mais la même justice doit faire ajouter aussitôt que Voss a échoué d'une façon ridicule. Sa Louise est un monument de niaiserie, qui n'a plus aujourd'hui d'autre intérêt que de nous fournir un terme de comparaison pour mieux apprécier la merveilleuse création de Gœthe.
L'auteur de Louise a cru faire œuvre de poète, — de poète homérique, — en imitant d'Homère certaines
\, Préface de Bajazei.
138 LES chefs-d'œuvre DE gc*;the
formes de langage, telles que la répétition continuelle des mômes épithètes accolées aux mêmes substantifs; (l(cthe, il est vrai, a fait aussi usage de ces formes, mais avec mesure et discrétion, et elles sont toujours expressives et naturelles chez lui, tandis que chez Voss elles sont plaquées.
L'identité de l'héroïne est le seul lien qui rattache les trois chants dont le poème se compose, et le décousu de la composition n'est égalé que jiar l'incflable nidlité du sujet. C'est une description fastidieuse du gras matérialisme de la vie bourgeoise allemande dans ses plus vulgaires et insignifiants détails. Les personnages mangent; ils mangent énormément, et toute la journée. Le café, dont ils font un étrange abus, sert sans doute à faciliter cette suite ininterrompue de digestions. Entre les repas, « le vénérable pasteur de Grûnau » fume sa pipe ou fait un somme. L'introduction fréquente des actes et du vocabulaire de la piété est le seul moyen que l'auteur connaisse et emploie pour relever la bassesse de pareils tableaux. En dehors de ce cercle étroit et monotone, il n'y a que des platitudes.
Les idées générales du poème sont qu'il est dangereux de s'asseoir sur l'herbe humide, que des fleurs dans une chambre à coucher donnent mal à la tôte, ou encore que lorsqu'on s'expose à l'air après le coucher du soleil, une bonne précaution à prendre est de mettre un fichu autour de son cou.
La Louise de Voss eut un très grand succès de son temps, parce ({ue cette idylle sage et honnête présen-
HERMANN ET DOnOTHEE 139
tait sa propre image à la majorité du bon public; rAllemagnebien pensante, bien priante, bien nourrie, s'y mirait elle-même clans toute la fleur de sa bêtise.
Gœthe est, en vérité, le premier poète qui découvrit ou qui retrouva la poésie sous la prose des réalités les plus communes; non pas, assurément, que personne avant lui n'eût su apercevoir l'aspect poétique de certains accidents choisis de la vie ordinaire; mais le ferme dessein, l'habitude constante de prendre la poésie sur le vif dans la nature môme, au lieu de la chercher dans les idées de l'esprit et les rêves de l'imagination, était quelque chose d'entièrement nouveau, faisait date, inaugurait une ère dans l'histoire de la littérature; révolution complète, qui n'était rien de moins qu'une rupture avec toute la tradition, antique et moderne, classique et romantique.
Car c'est peu de dire que Gœthe nous a rendu l'antiquité; avec lui, nous remontons encore plus haut : nous remontons jusqu'à Homère et jusqu'aux poètes des âges primitifs, — moins toutefois cette différence essentielle que la naïveté a disparu sans retour.
Du temps où la poésie existait à fleur même des choses, les poètes n'avaient pas besoin de beaucoup d'esprit pour reconnaître sa présence; à vrai dire, ils ne la voyaient seulement pas, tant leurs yeux en étaient remplis! Ils la réfléchissaient innocemment. Pas plus que les poètes, leurs lecteurs ou leurs auditeurs ne se doutaient qu'il y eût un art; les imaginations crédules ne distinguaient pas l'histoire de
l'épopée, la vérité de la fiction; la science elle-même se confondait avec la poésie, et V Iliade était pour ces âmes d'enfants un récit authenti(jnc de la guerre de Troie.
Mais dans notre monde prosaïque, la poésie, disparue ou cachée, n'est plus visible qu'aux yeux qui savent l'apercevoir. Pour qu'elle se dégage du sein des choses et brille aux regards de la foule, il faut un coup de la baguette magique. Ce n'est qu'à force d'esprit qu'un poète peut de nos jours dissimuler l'esprit qu'il a, pour ne laisser parler que la seule nature. Après vingt-deux siècles de civilisation, il n'est plus possible que ce qu'on appelle le naturel chez un homme cultivé soit autre chose qu'une apparence. L'art le plus consommé connaît seul le secret de la simplicité.
Il n'appartient qu'aux riches et aux grands, dans l'ordre littéraire comme dans l'ordre moral, de se faire pauvres et petits et de revêtir cette ingénuité d'esprit et de cœur à laquelle le royaume des cieux et la royauté de l'art sont promis.
L'idylle ou épopée domestique à'Hcrmann et Dorothée, — de même que la ballade du Jloi de Thulé ou du Pêcheur, de même encore que certaines fables de La Fontaine, — peut être comprise et goûtée de tout le morvAe, jusqu'à un certain point, à cause de sa parfaite simplicité; mais cette simplicité étant acquise et savamment étudiée, il n'est donné qu'au petit nombre des connaisseurs d'apprécier pleinement des œuvres si bien faites. A la culture extraordinaire dont
elles procèdent doit répondre une culture proportionnée pour qu'on les estime leur vrai prix.
Il ne faut point méconnaître, d'ailleurs, au milieu même du raffinement d'esprit nécessaire à la composition de pareils ouvrages, une certaine inconscience de la faculté créatrice, inséparable de toute vraie production du génie. Quelque grande qu'ait été linlelligence critique de Gœthe, et bien qu'elle balance, à tout prendre, son imagination de poète, elle ne saurait être regardée comme tout à fait égale à l'inspiration qui lui a dicté ses plus beaux chefsd'œuvre. Lisez Hermann et Dorothée, et puis lisez les lourdes dissertations esthétiques de la correspondance de Gœthe avec Schiller, et mesurez la diffé-
rence
L'année 1796, où fut conçu le poème dont Schiller devait dire qu' « il atteint le sommet de l'art et de toute la poésie moderne », fut pour Gœthe une année de joies infinies, d'ivresse, de félicité vraiment divine. Les vers coulaient de source, il en écrivait parfois jusqu'à cent cinquante par jour.
« J'ai vu naître cette œuvre, écrit Schiller, et j'ai été presque aussi étonné de la manière dont l'idée en a surgi chez Gœthe que de son exécution. Tandis que nous sommes obligés, nous autres, de rassembler avec cU'ort nos idées et de les soumettre à toutes sortes de tâtonnements, afin de produire lentement quelque chose de passable, il n'a besoin, lui, que de secouer légèrement l'arbre pour en faire tomber à profusion les fruits les plus beaux et les plus savoureux. C'est
142 LES chefs-d'œuvre DE GOETHE
merveille de voir avec quelle facilité il récolte les fruits d'une culture incessante. » Par une heureuse dérogation à l'habitude funeste, antipoétique, qu'il avait de mener de front plusieurs entreprises, Gœthe écrivit Herrnann pà Dorothée tout d'une suite, sans laisser refroidir l'enthousiasme de l'idée première. C'est de verve qu'il transforma en poésie la prose d'un sujet bourgeois, mettant au frontispice de chacun des neuf chants de son poème, à mesure qu'il était terminé, le nom d'une Muse comme une inscription triomphale; il n'eut, selon son propre aveu, clairement conscience qu'après la victoire de toutes les difficultés qu'il avait eu à vaincre.
Il n'est pas superflu d'insister un peu sur ce point; car c'est l'utile correctif d'une remarque précédemment faite sur l'absence de naïveté qui caractérise l'art de plus en plus, à mesure que la civilisation se raffine, et Goethe oiïrant dans sa personne l'équilibre parfait de la faculté créatrice et de la faculté critique, il est plus aisé de méconnaître chez lui que chez tout autre poète le rôle capital de l'instinct.
Dans toute œuvre de vraie et sincère poésie, qu'elle soit d'Homère, de Shakespeare, de Racine ou de Gœthe lui-même, il y a quelque chose d'inconscient, d'inspiré, qui diffère de la naïveté proprement dite et qui peut s'allier avec la culture. L'esprit divin souffle où il veut et ne réserve pas ses dons seulement pour les sauvages. Le goût, comme le génie, a toutes sortes de mystérieux secrets qu'il ignore en les employant. Aussi l'analyse faite par la critique des
beautés d'un poème, qu'il soit naïf ou non, est-elle une chose absolument indépendante de la connaissance nette ou confuse que le poète lui-même a eue de ces beautés. S'il a bien fait, qu'importe à quel point il l'a su? Le critique dans la conscience duquel cette objection vulgaire : « Vous prêtez aux poètes des intentions qu'ils n'ont point eues », fait naître l'ombre d'un scrupule, ignore le plus fin et le plus beau de son art; il fera sagement de borner son essor aux biographies et aux notices,
Gœthe a su ce qu'il faisait autant qu'un poète peut le savoir; mais si l'élément divin de l'inspiration manquait à Hermann cl Dorothée, ce poème ne serait, comme V Achilléide ou le Ronian du Renard, qu'un des fruits du dilettantisme de l'auteur, qu'une ingénieuse parodie d'Homère, qu'un pastiche plus ou moins spirituel et brillant, au lieu d'être, — ce qu'il est à nos yeux, — un chef-d'œuvre de l'art et de la poésie.
Une petite ville, de petites gens, une petite histoire, et, dans ce cadre en miniature, Chumanité, les faits primordiaux, les sentiments éternels sur lesquels la famille et la cité sont fondées : telle est, avant toute mise en œuvre, la grande idée poétique à Hermann et Dorothée.
Poésie, au sens le plus élevé du mot, c'est création. Le poème de Gœthe a, dans sa matière même, quelque chose de la grandeur et de la simplicité d'un monde commençant ; on y respire à pleins poumons l'air pur et frais des origines.
A la fin du xviif siècle, un événement de premier ordre dans Thisloire du monde offrait au poète une occasion unique de reprendre, pour ainsi dire, les choses à leur naissance, et de faire éclore, en pleine civilisation contemporaine, sinon la fleur des temps primitifs, au moins un renouveau plein de verdeur et de jeunesse. La Révolution française venait de passer sur l'Europe comme un de ces terribles météores qui changent la face de la terre, à la fois destructeurs et bienfaisants. Ces deux aspects du phénomène, — la ruine et la résurrection, — se retrouvent dans Hermann et Dorothée, et tous les deux sont poétiques. Au déchaînement de l'orage vient se joindre, comme dans la Symphonie pastorale de Beethoven, Thymne de la nature ranimée et de l'humanité reconnaissante.
Ces émigrants, que va secourir Hermann et parmi lesquels se trouve Dorothée, sont des victimes de la Révolution. Combien celte circonstance rehausse la monotonie trop douce et trop fade du principal sujet! Quel fier rugissement autour de cette bergerie! Quel fond de paysage pour notre idylle, que le ciel rougi parla flamme des villages incendiés et l'épouvante des populations fuyant devant la guerre!
Lorsque Hermann, que l'amour rend éloquent soudain, plaide en présence de son père la cause de Dorothée : « 0 mon père, lui dit-il, cette jeune fille n'est point une vagabonde; ce n'est pas une de ces intrigantes qui courent le pays cherchant des aventures, et dont les artifices font tomber dans leur piège le jeune homme sans expérience. Non; la fata-
lité (le la guerre meurtrière qui ravage le monde et qui a déjà renversé tant de superbes édifices, voilà ce qui l'a chassée elle aussi, la pauvre malheureuse. Au temps où nous sommes, combien ne voyons-nous pas d'hommes illustres et d'une haute naissance devenus des proscrits errants et misérables! Les princes s'enfuient sous un déguisement, et les 7'ois vont vivre en exil, Fiirsten fliehen vermummt, undKœnige leben verbannet. »
Vers magnifique, qui associe le destin de Dorothée à celui des rois de la terre et fait tomber sur la pauvre fugitive un reflet de l'éclat suprême dont resplendit à son couchant le soleil de la monarchie.
Au chant II, presque au début de l'œuvre, n'est-ce pas un poétique symbole de la Révolution française que cet incendie, rappelé par le père et la mère d'Ilermann, qui vingt années auparavant avait anéanti l'ancienne ville, n'en laissant subsister que de fumants décombres, sur lesquels l'aubergiste et Lisette se fiancèrent?
« Alors, raconte la femme, tu me dis ces paroles sérieuses et tendres : Regarde, notre maison est détruite. Reste ici, aide-moi à la relever, et moi, j'aiderai ton père à relever la sienne... Aujourd'hui, je me souviens encore avec joie des poutres noircies par la fumée et du soleil radieux qui éclairait ces ruines; car ce jour-là m'a donné un époux, ce jour d'affreuse désolation m'a donné le fils de ma jeunesse. »
146 LES CHEFS-D'œUVRE DE CœTHE
C'est aussi sur de sinistres débris, c'est au milieu des images de la dévastation et de la mort que le fils de Lisette et de l'aubergiste unit son âme à celle de Dorothée. L'amour est un dieu créateur, une puissance immortelle de résurrection et do vie, qui des cendres du passé reforme l'avenir victorieusement; le jeune couple glorieux, se donnant avec confiance la main en cette heure critique de l'histoire du monde pour fonder une famille nouvelle, prend à nos yeux les proportions d'un exemplaire sublime de l'homme et de la femme.
La Révolution française n'est pas seulement, dans le poème de Gœthe, un fond de paysage grandiose et pittoresque; elle anime de ses sentiments, elle inspire de son esprit tous les personnages, et, chose bien remarquable, ceux môme qui soufl'rent à cause d'elle. Dorothée avait été autrefois promise à un jeune homme, que l'enthousiasme pour la liberté, l'ardent désir de prendre part au généreux mouvement qui commençait, entraînèrent à Paris, où il trouva la prison et la mort. Elle aimait ce héros, elle ne s'en cache pas, et ce premier amour nous apprend que le cœur de l'humble fille du peuple sait battre aussi pour les nobles idées qui sont l'honneur de la nouvelle génération, quoiqu'elle pût accuser très directement ces idées d'avoir été la cause de la perte de son fiancé.
L'égalité règne dans le petit monde que peint Gœthe. Le pasteur, le pharmacien, l'aubergiste, le juge, se parlent tous avec la même cordialité et la même courtoisie. Ils semblent ne pas avoir l'idée
d'une distinction que la naissance, la condition sociale ou la fortune pourrait établir entre les hommes.
Quant au riche voisin, à ce premier marchand de la ville, brûlant le pavé avec son landau pour jeter de la poudre aux yeux, ayant un clavecin dans sa belle maison neuve où notre brave Hermann ne se sent point à Taise, c'est, avec ses deux mijaurées de filles, la seule figure du poème qui ne nous soit pas sympathique; ces trois retardataires sont attachés à l'ancien régime.
Dans un chant décoré par Gœthe du nom de Clio, muse de l'histoire, le juge, cetémigrant vénérable que l'autorité de son état, de son âge et de sa personne a investi d'une suprématie naturelle sur ses compagnons d'infortune, célèbre en accents lyriques l'âge d'or de la Révolution, avant de maudire l'âge de fer qui lui a trop tôt succédé :
« Qui peut nier que son cœur ne se soit épanoui, qu'il n'ait plus librement battu dans sa poitrine, aux premiers rayons du soleil nouveau, lorsqu'on entendit parler du droit commun à tous les hommes, de la liberté qui exalte les âmes, et du bien si doux de l'égalité? Alors chacun espéra vivre d'une vie digne de ce nom; la chaîne sembla brisée à jamais, qui trop longtemps lia tant de peuples esclaves et que l'égoïsme
et l'oisiveté tenaient dans leur main Ils sont beaux
les instants où le jeune homme entraine sa fiancée dans le tourbillon de la danse, en attendant l'heure de l'union désirée; maj^ conabien plqs m£ignifîques
148 LES GHEFS-D'œUVRE DE GCETHE
étaient les jours où l'homme croyait toucher à l'accomplissement de ses plus nobles rêves! Toutes les langues étaient déliées; vieillards, hommes faits, jeunes gens exprimaient hautement des pensées et des sentiments sublimes, »
Les petites villes sont, par tradition, des objets de raillerie, à cause du ridicule qu'elles se donnent en imitant les manières des capitales, et parce que le voisinage de tout le monde y favorise un babil frivole et indiscret. Mais les petites villes peuvent aussi, par la simphcité relative de leurs mœurs, qui les rapproche de la nature, par l'intimité môme et la cordialité de toutes ces bonnes gens qui voisinent, offrir un intérêt poétique invisible à la plupart des yeux, même des yeux de poète, mais non pas au regard de Gœthe, qui disait :
« Qu'on ne prétende pas que l'intérêt poétique manque à la vie réelle; car justement on prouve qu'on est poète quand on a l'esprit de découvrir un aspect intéressant dans un objet vulgaire... Fiirnstein a fait un poème sur la culture du houblon, et il n'y a rien de plusjoh. Je lui ai conseillé de faire des chansons d'ouvriers, surtout des chansons de tisserand, et je suis persuadé qu'il réussira, car il a vécu depuis sa jeunesse parmi des tisserands; il connaît à fond le sujet, et il sera maître de sa matière. C'est l'avantage des petits sujets. »
Une curiosité purement esthétique avait attiré Gœthe, dès l'enfance, dans la fréquentation des gens
du commun. Il retrouvait chez eux avec délices cette originalité native qu'étouffe la vie artificielle de la société. Durant ce frais épisode de sa vingtième année, qu'on appelle l'idylle de Sesenheim, il passa souvent des matinées entières dans la chaumière d'un paysan qui lui montrait à faire des paniers avec les roseaux du Rhin. Sa belle-fille racontait, après sa mort, avec quel étonncment elle avait vu parfois le poète s'oublier dans la conversation d'une vieille femme cuisant au four son pain, ou d'un menuisier rabotant une planche. Celte dame du monde ne comprenait pas le plaisir qu'un si grand génie pouvait trouver dans le commerce de pareilles gens. Mais Gœthe, volontiers silencieux devant les beaux esprits qui n'ont d'autres idées que celles de leurs livres, était homme à causer sans ennui avec son cocher, appelant son attention sur chaque objet instructif de la route qu'ils parcouraient ensemble et se délectant de toutes ses remarques '.
Il éprouvait à fond ce que Boileau a dit, que
... La nature est vraie, et d'abord on la sent.
La valeur des conversations se mesure au degré de générahté des sujets dont on cause; les conversations excellentes sont celles où, sans lourde insistance et sans pédanterie, les interlocuteurs touchent aux plus sérieuses questions qui puissent intéresser leur ville, leur pays, l'humanité, le monde; les basses, les fai-