‹ Etudes sur GoetheChapitre 17 sur 25 · Lewes, The lifc of Gœthe · texte numérisé non relu

Lewes, The lifc of Gœthe

bles ont pour défaut l'absence de toute idée générale, et le type infime de la mauvaise conversation est le cancan, qui ne consiste qu'en vains commérages sur le compte des individus. L'intérêt élevé, substantiel de toutes les conversations d'Bermann et Dorothée est une des principales beautés du poème; on pourrait en extraire (et je crois qu'on l'a fait) une suite de maximes solides et variées, applicables à toutes les circonstances de la vie et dignes de composer une sorte de livre d'or de l'humanité.

Mais ce qu'il y a de plus admirable, au point de vue dramatique, c'est que ces paroles si riches de sens ne paraissent ni tirées de l'esprit ingénieux du poète venant se substituer à ses personnages, ni déplacées dans la bouche des petites gens qui les prononcent. Elles sortent tout bonnement des circonstances mêmes qui servent de point de départ aux entretiens. A la fois simples et profondes, elles sont le fruit savoureux, absolument sincère et naturel, de l'expérience de la vie, telle que chacun des interlocuteurs a pu la faire dans l'exercice de son métier spécial. Le cours de leurs existences, de leurs professions si diverses, n'a pas appris tout à fait les mêmes choses au pharmacien et à l'aubergiste; ils n'expriment tous deux qu'une partie, et même fort incomplète, de la vérité morale, celle qu'ils ont personnellement éprouvée et reconnue juste.

Le pasteur est un personnage mieux fait pour représenter, grûce à la nature de ses fonctions, la totalité de la sagesse, et des trois amis c'est lui, en

HERMANN ET DOROTHÉE ISl

('lïet, dont la parole s'élève le plus haut; mais la jeunesse aimable et souriante que le poète lui a prêtée rétablit entre lui et les deux autres une sorte de niveau, elle humanise une perfection dont Tinconvénient pourrait ôtre d'inspirer plus d'estime et de vénération que d'intérêt. « C'était un jeune homme touchant à l'âge mûr. Il faisait l'ornement de la ville; il connaissait la vie et les besoins de son auditoire. Il était pénétré de la haute valeur des saintes Ecritures, qui nous dévoilent la destinée et les sentiments des hommes, et il connaissait aussi les meilleurs livres profanes. » Cette culture d'honnête homme, mêlant un peu de sagesse humaine aux mystères de la Révélation, élargit singulièrement l'horizon du jeune pasteur de Goethe et fait de lui un personnage autrement distingué que le père de Louise. « le vénérable pasteur de Griinau ».

Mais, quelle que soit la valeur des idées générales dans Hermann et Dorothée, elle devient peu de chose si on la compare à la valeur des sentiments généraux, Avec quel art, ou plutôt avec quelle félicité d'inspiration, Gœthe a su rassembler dans un poème si court tous les sentiments qui sont la force et l'honneur de l'humanité!

Au premier rang l'amour, l'allraction réciproque des sexes, ayant pour fin le mariage, le bonheur domestique; puis l'amour delà patrie, le dévouement de l'individu à la cause publique; l'amour paternel et l'amour maternel dans leurs nuances les plus délicates; l'amour conjugal, avec sa large et solide

assiette qui lui permet de supporter de petites oscillations d'humeur; l'amour filial, plus ou moins tendre et abandonné suivant qu'il s'attache au père ou à la mère, mais accompagné dans les deux cas de la plus profonde vénération ; les vertus civiques, la sociabilité, la politesse, qui rapprochent les citoyens d'une même ville et les portent à se prêter une mutuelle assistance; la charité exercée envers les hommes à titre de frères; enfin le sentiment de l'honneur personnel, la fièrc dignité de l'homme et de la femme.

Voilà les fondations solides, éternelles, du merveilleux édifice; c'est par ces sentiments simples et sains que la poésie de (îœthe a ses racines profondes dans le cœur humain, qu'elle est de tous les temps, qu'elle est de tous les peuples, jeune comme celle d'Homère, mais plus riche que celle d'Homère d'une expérience morale de deux mille ans.

Shakespeare a fait usage d'un terme assez curieux pour désigner ce qui est creux et faux, ce qui n'a qu'une vaine apparence : modem, dit-il quelquefois là où tantôt nous dirions vide, et tantôt prétentieux. Indirect, mais expressif hommage rendu à la solide beauté de l'antique! De toutes les œuvres de la littérature moderne, aucune n'est moins moderne, en ce sens, (\\i' Hermann el Dorothée. Les anciens n'auraient rien compris à nos prétendues imitations de l'antiquité grecque, telles que la Renaissance et le théâtre de Racine les mirent à la mode en Europe; peutêtre auraient-ils un peu mieux goûté le Télémaquel et encore, combien de raffinements et d'afféteries

modernes dans cet ouvrage, que le xviii" siècle admirait trop pour qu'il puisse être vraiment conformée l'esprit de l'antiquité! La conscience scrupuleuse à l'excès de cette sublime Iphigénie de Goethe sacrifiant la vie d'Oresteetde Pylade au devoir absolu de dire la vérité, même à un roi barbare, aurait étonné jusqu'au scandale la plupart des Athéniens du v- siècle ; mais, dans Hermann et Dorothée^ il n'y a pas un seul sentiment qui ne soit simple, vrai, naturel à tel point que ce poème eût pu se faire comprendre et goûter sans beaucoup d'elTort par les contemporains de Sophocle et d'Homère.

C'est ainsi que la poésie de Goethe relève et honore ce qui est humble : d'une petite ville elle fait un abrégé du monde, et de cinq ou six bourgeois les représentants de l'humanité.

On peut appliquer de tout point à Hermann et Dorothée un jugement que Gœthe portait sur je ne sais quel écrit de Byron : « Tout ici, disait-il, est original, et tout est serré, solide, spirituel. Il n'y a pas un passage faible ; il n'y a pas un endroit gros comme la tète d'une épingle, où manquent l'invention et l'esprit poétique. » Mais si la poésie est partout dans l'œuvre de Gœthe, si elle existe dans les réflexions du pharmacien, dans les boutades de l'aubergiste, aussi bien que dans les scènes délicieuses d'Hermann avec sa mère et avec Dorothée sous le poirier et au bord de la source, elle peut avoir plus ou moins d'évidence, plus ou moins de relief et d'éclat. Objective en

mainte place du poème, comme dans les pages naïves des poètes primitifs, elle n'y fait alors, pour ainsi dire, qu'un seul et même corps avec la réalité des choses. Par quel secret de VarlYauleuvd'Bermayinct Dorothée a-t-il su rejoindre, à travers tant de siècles, les poètes non seulement anciens, mais primitifs, et ressembler au père de toute poésie, au vieil Homère, plus que ne lui a jamais ressemblé personne de sa postérité? Il n'y a pas, en esthétique, de question plus curieuse, j'ose même dire plus amusante à étudier.

Le prosaïsme de notre civilisation moderne vient surtout de la division de plus en plus grande du travail et des industries, grûce à laquelle l'individu, par ses seules forces, par ses seuls talents, ne peut rien et périrait bientôt s'il venait à se séparer de l'outillage puissant qui, sans être manié par ses propres mains, le fait vivre. Pour prendre l'exemple le plus proche, comptez combien d'intermédiaires étraingers, combien d'instruments que vous ne louchez pas, que peut-être même vous ne connaissez pas, ont été nécessaires pour que la côtelette dont vous déjeunez paraisse sur votre table! La cuisine peut, comme toute chose, devenir un objet de poésie, à condition qu'elle soit jusqu'à un certain point notre œuvre personnelle. Les jeunes filles qui dédaignent de mettre elles-mêmes la main à la pâte, trouvant cette besogne au-dessous d'elles, ne se doutent point qu'elles se privent par là d'un charme poétique sensible aux yeux des vrais hommes de goût, et par lequel Gœthe s'est montré subjugué dès le temps de sa belle et

conquérante jeunesse. N'est-ce pas dans l'emploi de ménagère que Charlotte lui est d'abord apparue, et aucune impression peut-elle se comparer à celle que ce spectacle fit sur lui?

Tant que dure l'état poétique du monde, le héros d'épopée est à la fois chasseur, boucher et cuisinier ; il tue, dépèce et fait rôtir la bête qui sert à son festin. Sa charrue, sa tente, son bouclier, son épée, le vaisseau sur lequel il traverse les mers, le char qui le porte au combat, sont son ouvrage, ou, s'il ne les a pas faits lui-même, il en connaît assez la fabrication pour pouvoir les réparer au besoin. Le sceptre d'Agamemnon est un bâton de famille que son aïeul a coupé sur la montagne, et qu'il a transmis à ses descendants. Ulysse façonne de ses mains sa couche nuptiale. Nausicaa, fille de roi, va blanchir son linge à la rivière. Dans tout ce qui l'environne, dans tout ce qui sert à son usage, l'homme reconnaît les créations de sa propre activité. Partout éclate la fraîcheur des inventions nouvelles, la fierté de posséder ce qu'on ne doit qu'à soi, la joie triomphante de la conquête'.

Mais la multiplicité des engins mécaniques et des bras mercenaires ne tarda pas à faire évanouir la poésie des temps primitifs, en paralysant le jeu libre et direct de la personne humaine. Notre existence individuelle dépend aujourd'hui de toute une organisation sociale, de tout un engrenage matériel, qui

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