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Hegel, Cours d! esthétique

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existait longtemps avant nous, que nous n'apprenons à connaître qu'à peine et en faible partie, et dont l'énorme prépondérance réduit à néant le rôle de nos mains.

Il est très vrai que ce progrès même de la machine ne prouve pas autre chose que la puissance de l'homme, son génie, son glorieux empire sur la nature, aux yeux de l'intelligence qui raisonne; mais le jugement esthétique est de première intuition, il ne procède pas d'une opération logique, et aucune considération rationnelle ne fera jamais que de vigoureux rameurs courbés sur leurs bancs et faisant force de rames, un cavalier lancé au galop de sa monture qu'il maîtrise à son gré, ne soient pas des objets plus poétiques en eux-mêmes qu'une hélice ou qu'une locomotive.

Contemplez maintenant les personnages de Gœthe. Dorothée, armée d'une longue baguette, touche ses bœufs et dirige avec adresse le puissant attelage; une cruche dans chaque main, elle va d'un pas léger à la fontaine puiser de l'eau. La mère d'Hermann, traversant son jardin, redresse les tuteurs sur lesquels s'appuient les pesants rameaux du poirier et les branches du pommier chargé de fruits; elle ôte diligemment les chenilles qui rampent sur les choux rebondis. Hermann panse lui-môme ses magnitiqucs étalons; il ne les confie à personne, et le palefrenier n'est là que pour lui donner un coup de main. « Hermann courut à l'écurie, où les ardents étalons, tran-

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quilles devant leur crèche, mangeaient l'avoine pure et le foin récolté dans les meilleures prairies. Il leur mil le mors luisant; il passa les courroies dans les boucles argentées, attacha les longues et larges brides; puis il conduisit ses chevaux dans la cour, où le valet zélé poussa sans peine la voiture en la prenant par le timon. Tous deux mesurèrent la longueur des traits et attelèrent les chevaux rapides. Hermann prit le fouet, s'assit et fît avancer la voiture sous la porte voûtée. »

Comparons à ces personnages naturelleme7it poétiques ceux de l'idylle de Voss ; ils se font prosaïquement servir par un domestique qui, dans une promenade en bateau, par exemple, dirige l'embarcation, pendant que Louise chante des cantiques à son père. Sans doute ils sont rendus paresseux par leurs copieuses et continuelles collations ; mais remarquons, à ce propos, l'absurdité antipoétique de leurs libations de café, quelle qu'en puisse être l'utilité comne digestif. Le café n'est pas un produit cultivé par leurs mains, récolté sur leur sol; ils l'ont trouvé chez l'épicier, qui leur en a donné pour de l'argent. Mais l'aubergiste du Lion-d'Or boit avec ses amis du vin de sa prop-re vigne et qu'il a vendangé et mis en fût hiiviême.

La charité exercée envers les émigrants, dans le poème de Gœthe, est poétique; Hermann, personnellement, se met en frais pour eux et leur apporte des dons en nature : pain, lourds jambons, bouteilles de vin et de bière, chemises, couvertures, vieille robe de

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chambre. La charité prosaïque organise une collecte et souscrit pour vingt francs.

Il y a dans le poème un personnage intéressant, quoique secondaire, dont l'exemple peut encore nous montrer, d'une manière frappante, par quel heureux choix de circonstances Gœthe arrive, sans ellbrt et tout naturellement, à faire renaître au milieu de noire prose contemporaine la tlenr de la poésie primitive. Ce personnage, c'est le juge.

Dans l'état actuel de la civilisation, aucune fonction n'est plus prosaïque que celle de rendre la justice. L'initiative personnelle, la libre inspiration du magistrat ne peuvent s'exercer que dans un cercle très étroit de choses accessoires; pour tout l'essentiel, il est strictement assujetti à un code et à une procédure. Vivante incarnation des lois qui ont réglé par un système d'articles abstraits tous les rapports des citoyens entre eux et supprimé la pittoresque indépendance des temps héroïques et chevaleresques, le magistrat moderne nous apparaît comme la personnification même de la prose.

Jadis la justice était poétique. Un sceptre dans la main, siégeant sous le ciel bleu, elle écoutait les plaintes et pacifiait les différends; ou bien, armée de pied en cap, elle se chargeait elle-même du redressement des torts et de l'exécution de la vengeance. « Maintes fois, raconte JoinvilIe,il advint qu'en été le roi allait s'asseoir au bois de Vincennes, après sa messe, et s'accotait à un chêne, et nous faisait asseoir

autour de lui. Et tous ceux qui avaient atTaire venaient lui parler, sans empêchement d'huissiers ni d'autres gens. » La loi n'était en ces temps-là que la volonté des hommes forts, bienfaiteurs ou tyrans des peuples. Il est clair qu'un pareil état de choses est détestable. Les poètes qui font mine de regretter « le bon vieux temps » ne voudraient pas s'y voir en peinture. Mais l'instinct qui, dans l'histoire moderne, leur fait rechercher comme plus poétiques les époques violentes et troublées, est profondément juste; car alors, les liens de l'ordre social étant relâchés et les lois sans force, la grandeur individuelle a beau jeu. « Lorsqu'un peuple, dit Gœthe par la bouche éloquente de son pasteur, coule des jours heureux sur une terre féconde dont les riches produits, renouvelés chaque année, fournissent abondamment à ses besoins, alors tout va de soi-môme. Chacun se croit le plus sage comme le meilleur, et celui qui l'est en effet reste confondu avec les autres, les événements de la vie suivant tout doucement leur cours monotone et tranquille. Mais si le malheur vient à bouleverser le cours ordinaire des choses, s'il renverse l'édifice hospitalier, le jardin et la moisson, s'il arrache à leur demeure l'homme et la femme pour les chasser à l'aventure durant d'affreuses nuits et des jours pleins d'angoisse, oh! c'est alors qu'on reconnaît quel est l'homme vraiment supérieur, et ses paroles pleines d'autorité ne sont pas prononcées en vain. »

La confusion anarchique qui règne dans la troupr; des émigrants fournit à Gœlhe une occasion trè^

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simple de relever le prosaïsme professionnel de son jiiijçe el de faire briller au front de ce personnage incolore l'auréole de poésie qui s'attache naturellement à la majesté non des fonctions, mais du caractère.

« Le tumulte s'accroît; des hommes en colère se menacent autour des chariots; les femmes raclent leurs cris à la dispute. Mais voici qu'un vieillard à la noble démarche s'avance au milieu de la querelle; il réclame la paix, il commande avec l'autorité d'un père, et le silence se fait aussitôt. » Puis il parle. Le calme rentre dans les cœurs irrités; d'un commun accord tous rangent avec ordre leurs bestiaux et leurs chariots. Frappés d'étonnement et de vénération, les témoins de cette scène croient voir un de ces anciens pasteurs de peuples qui guidaient au travers des déserts et des terres inconnues les tribus errantes d'Israël, et ce juge d'une petite bourgade allemande, grandissant tout à coup à leurs yeux et aux nôtres, atteint les proportions épiques d'un Moïse ou d'un Josué.

Telle est, dans Hermann el Dorothée, la poésie du sujet.

On a souvent dit que Gœthe avait pour la matière qu'il mettait en œuvre une suprême indifférence, se faisant fort par son talent d'artiste de donner au néant lui-même l'existence et la forme. Je le veux bien; cependant il faut avoir grand soin de ne point confondre Gœthe avec ces virtuoses qui n'ont pas d'autre

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^énie qu'une adresse extraordinaire d'exéculion, et jui, connaissant à fond toutes les ressources d'une versification et d'une langue, éblouissent les yeux avec des mots comme un jongleur avec des boules ou des bouteilles.

Gœthe méprisait de tout son cœur la rhétorique superficielle des poètes creux qui ne jurent que parla forme. « On ne veut pas voir, disait-il, que la vraie force et l'effet d'une poésie résident dans Vidée, dans le motif. Aussi on écrit des milliers de poésies dont le motif est nul, et qui simulent une espèce d'existence par une versification sonore. »

La poésie d'Ilcrmann et Dorothée n'est pas seulement un effet prestigieux d'arrangement et de diction : c'est une réalité substantielle, inhérente au sujet lui-même, mais cachée, qu'un grand poète comme Gœthe pouvait seul découvrir, qu'un artiste tel que lui pouvait seul nous faire voir. Rompant avec la convention, avec le faux idéalisme, Gœthe regarde attentivement les choses, et sur le terrain de la vie bourgeoise il voit refleurir la poésie du monde primitif; dans les incidents d'une histoire commune il développe à nos yeux tous les sentiments simples et priinonhaux de la nature humaine.

(.e poème étonnant est-il une églogue ou une épopée? La question a été vivement débattue, mais il n'y en a pas de plus vaine. Qu'importe aux choses le nom dont on les nomme? et quel surcroît d'honneur peut il y avoir pour un chef-d'œuvre de l'esprit humain

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à rentrer dans telle ou telle classification de la critique' Je ne suis pas bien sûr que le Misanthrope et 1( Tartufe soient des comédies; je ne sais trop que nom donner à Cymbeline, au Marchand de Venise^ è la Tempête; Esther, me dit-on, est une élégie : peutêtre; en concluez-vous la moindre chose contre Racine, Shakespeare, Molière? Si quelqu'un était à blâmer, ce ne pourrait être que les théoriciens de l'art, qui n'ont pas fait leurs catégories assez larges ou assez nombreuses.

Il y a de la poésie épique dans Hermann et Dorothée il y a aussi de la poésie bucolique; il y a encore de h poésie élégiaque, tragique et même comique ; mais surtout, — et cela doit suffire, — il y a de la poésie

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