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L'ART DE LA COMPOSITION

Si l'on trouvait que j'exagère l'importance relative d'Hcrmann et Dorothée parmi les ouvrages de Goethe, et si l'on me citait Faust comme une conception plus hardie, plus puissante, plus originale, je commencerais par ne pas accorder sans quelques débats la supériorité ôe Faust, même à l'égard de l'invention; mais enfin, s'il fallait céder sur ce point, je me retrancherais dans un poste invincible : l'absolue perfection de la composition du petit poème. Comme il est décousu ce grand poème de Faust, non seulement dans sa seconde partie, mais même dans sa première! Quel capharnaiim d'idées confuses, contradictoires! Quel manque de dessein suivi et de logique! Comme la légende populaire se fond mal avec le symbole ! Quelle scène puérile que cette cuisine de sorcière! Quel pauvre et ennuyeux hors-d'œuvre que cette nuit de Walpurgis! D'admirables beautés suivent ou précèdent ces froides bizarreries, mais ce ne sont que des

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beautés fragmentaires, et Fausl tout entier n'est qu'un fragment. Si le génie créateur est moindre dans Hermann et Dorothée (question controversable), au moins est-ce une composition achevée; or, ce qui est achevé satisfait seul l'esprit.

Dans ce poème, deux groupes de personnages attirent notre attention : d'une part, la famille d'Hermann; d'autre part, les émigrants, parmi lesquels se détache Dorothée.

De ces deux groupes, le second est le plus intéressant, le plus sympathique à tous les cœurs, le plus poétique à tous les yeux. Aussi était-il à craindre qu'il n'usurpût la place principale, et que le premier groupe {premier puisqu'il contient le héros du poème) ne se trouvât reculé à l'arrière-plan dans l'imagination des lecteurs. L'art de Gœthe a été de maintenir continuellement en relief l'entourage d'Hermann, par la part directe qu'il prend à l'action, et de présenter celui de Dorothée en sous-œuvre, la plupart du temps par des récits. C'est à l'auberge du Lion-d'Or que le poème s'ouvre et qu'il se conclut. Le père et la mère d'Hermann, le pasteur, le pharmacien, sont des peintures complètes, ayant une précision de contours, une vivacité de coloris, que n'égalent pas tout à fait la belle esquisse du juge ni le croquis léger de l'accouchée.

Pour prendre à un autre art une autre comparaison, les personnages de l'émigration sont aux parents et aux amis d'Hermann ce que l'accompagnement est au chant. D'un bout à l'autre du poème gronde, comme

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une basse grave et solennelle, le tumulte de la Révolution et de la guerre; il s'élève plus ou moins, se mariant aux sons de l'idylle, jusqu'à ce qu'il éclate, au finale, dans un accord magnifique de l'orchestre avec la principale voix de la scène. Le premier eflet de l'amour sur le cœur pacifique d'Hermann est d'éveiller en lui les sentiments mâles et généreux, et, lorsqu'il joint sa main à celle de Dorothée, c'est comme un défenseur du foyer de ses pères que ce berger d'Arcadie nous apparaît au moment le plus doux de la pastorale; les dernières paroles qu'il prononce, d'une voix sérieuse et ferme, nous laissent la haute idée d'un soldat résolu à prendre virilement les armes pour la patrie et à repousser l'ennemi national.

L'action commence avec la grande chaleur du jour, en été, et se termine à la nuit close; elle a donc une durée de huit à dix heures au plus.

Ce qu'on appelle uriilé de temps est, comme l'unité de lieu, quelque chose d'indifférent en soi, mais qui ajoute au drame ou au récit une beauté singulière, si, dans un espace ainsi économisé, une action intéressante, bien suivie et complète, peut se développer sans aucune gène. En toute chose la plus grande habileté est celle qui produit le plus d'elTet avec le moins de moyens.

L'unité de temps n'a rien d'admirable dans le Cid, par exemple; elle gâte même assez gravement le chefd'œuvre de Corneille, parce qu'elle fait violence à la quantité tout à fait invraisemblable d'incidents et

surtout de sentiments resserrés avec peine dans l'espace étroit de vingt-quatre heures par un grand poète, si malheureusement préoccupé d'une règle secondaire de l'art, qu'il allait jusqu'à enfreindre à cause d'elle les règles essentielles de la nature. Corneille ayant toujours eu le goût des sujets extraordinaires, des actions riches en péripéties, des intrigues compliquées, les unités étaient malaisément conciliables avec son système dramatique, et l'on doit regretter qu'il en ait subi le joug.

Au contraire, dans Bérénice, Phèdre., Brilannicus, et le théâtre de Racine en général, les unités sont une beauté de plus, ou, pour mieux dire, elles sont une beauté nécessaire, en intime harmonie avec tout le reste, une loi intérieure de l'art perfectionné du poète. Cet art consiste à choisir un sujet simple et à tirer tous les incidents dont l'action doit se composer du jeu naturel des passions et du caractère des personnages. Au merveilleux qui étonne succède la vérité, qui touche davantage et ne charme pas moins.

Gœthe a construit son petit poème de la même façon et aussi bien que Racine a construit ses tragédies; c'est le plus bel éloge que je puisse faire de son talent de composition, cet art ayant atteint chez Racine une perfection qu'il n'est pas possible de surpasser.

Il n'emploie dans Hermann et Dorothée aucune de CCS machines qui constituent le merveilleux, ingrédient nécessaire des vieilles recettes du poème épique;

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a seule merveille de l'histoire est que, dans le môme our, Hermann rencontre Dorothée et devienne son lancé; mais cette promptitude insolite résulte le plus laturellement du monde de la situation même. Si Hermann ne fait pas diligence, la marche de Témigration entraînera Dorothée loin de ses yeux, et elle sera perdue pour lui sans retour. La conscience qu'il a de cette nécessité n'est pas le moindre de ses ennuis : « 0 ma mère ! s'écrie-t-il, si aujourd'hui même je ne l'amène pas comme fiancée dans notre maison, elle s'éloigne, et le désordre de la guerre et cette fuite aventureuse me l'enlèvent peut-être à tout jamais ! »

j Le principal obstacle au mariage du jeune homme ! vient d'un trait du caractère de son père, bourgeois ambitieux et colérique, et cet obstacle est levé par un autre trait du même caractère, par la bonté paterne de ce gros commerçant, égale ou supérieure chez lui aux emportements de l'humeur et de la vanité.

Le nœud particulier qui se forme, au septième chant, par suite du langage équivoque d'Hermann et de l'erreur de Dorothée, croyant qu'on lui offre une place de servante, ce nœud qui ne se dénoue qu'à la fin, ce malentendu qui, avant de s'expliquer, engendre une série d'effets de plus en plus beaux, résulte encore des caractères du jeune homme et de la jeune fille aussi naturellement que la plante sort du germe. Timide par tempérament et, en outre, dans les circonstances où il se trouvait, ému, troublé, inquiet des conséquences de sa démarche, désespéré à la vue du

fatal anneau d'or qui brillait au doigt de l'étrangère, Hermann devait s'embarrasser dans sa déclaration, balbutier et rester court. Dorothée, de son côté, ctnnt bonne et simple de cœur, ayant autant de rectitude que de présence d'esprit, devait venir au secours du jeune homme par la réponse qu'elle lui fait et par la résolution qu'elle prend sans hésiter. Dans sa situation de pauvre émigrante, elle ne pouvait supposer que le fils du riche aubergiste lui offrît sa main, tandis que la proposition d'entrer chez ses parents comme domestique était une chose très vraisemblable et qui n'offensait pas sa modestie. Enfin la joie d'Hermann à l'idée de garder Dorothée près de lui au moins de cette manière, sa crainte de tout perdre i)ar une explication prématurée, devait lui faire saisir des deux mains ce malentendu bienheureux comme une véritable planche de salut *.

Cette logique intérieure qui naturellement, sans contrainte, sans invraisemblance, tire de motifs purement moraux tous les incidents d'une action courte, rapide et pleine, est le comble de l'art, et c'est là que triomphe, avec Racine, l'auteur d'Hermann et Dorothée. Dans le document original où Gœthe a pris l'idée de son poème, dans une histoire, publiée à Leipzig en 1732, des luthériens expulsés de l'archevêché de Salzbourg, le jeune homme de la ville de Géra, amoureux d'une jeune fille de l'émigration, lui demande jjar ruse si elle veut bien s'engager au

1. Wilhelm von Humboldt's, JEslhetischc Versuche iiber Gœthc's Hermann und Dorothca,

service de son père. Prêter à Ilermann une semblable ruse eût été un contresens psychologique des plus maladroits en lui-même et fort grave dans ses conséquences, car il aurait ruiné par la base la beauté profonde de la composition.

Un parallélisme très poétique entre la nature extérieure et les sentiments des personnages règne durant le cours entier de l'action.

Elle se passe en un jour d'été, beau et serein en apparence, mais chargé d'électricité et qui doit finir par un orage. C'est un temps à rendre l'aubergiste plus irritable, le pharmacien plus impatient, Hermann plus agité et plus inquiet. Dès le matin, un vent du midi soulève la poussière. On ne peut sortir sans être en nage, et tous les promeneurs, le visage enflammé, essuient avec leurs mouchoirs la sueur de leurs fronts. Les mouches abondent et sont féroces. L'aubergiste et sa femme croient, il est vrai, que le temps est sec et qu'il va durer; mais, en météorologie, les gens de la campagne se trompent presque autant que le bureau des longitudes. Oui jamais, plus quHermann et plus que Dorothée, dut croire à la durée, à l'éternité du ciel bleu, en cet instant suprême de l'aprèsmidi où « ils virent leurs images se balancer, réfléchies dans l'azur de la source, et s'incliner l'une vers l'autre, et se saluer amicalement dans le miroir » ?

Mais le jour baisse; l'orage se forme à l'horizon. « Hâtons-nous », dit Hermann à sa bien-aimée; et tous deux marchent à grands pas, « admirant les

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blés magnifiques que le vent balance sur leurs tiges et qui égalent presque la haute taille du jeune couple passant au travers ». Les rayons obliques du soleil, s'échappant du bas d'un lourd nuage bordé de cuivre et d'or, projettent sur la plaine une dernière lueur où se dessine la silhouette grandissante des deux amants. Le crépuscule est de courte durée, un voile épais s'étend sur le ciel; bientôt la nuit commence. Hcrmann et Dorothée sont arrivés sous le poirier, où ils font halte.

Le grand poète, qui vient de faire rayonner toute la pureté du ciel sur le premier rapprochement des deux cœurs au bord de la fontaine, ne va pas recommencer la même scène sous le poirier sans l'éclairer d'un nouveau sourire de la nature. Du milieu des nuages la lune, dans son plein, se dégage tout à coup. Dorothée, après avoir questionné Ilermann sur le caractère de ses parents et sur la conduite qu'elle devra tenir pour se rendre agréable à chacun d'eux, vient de lui demander comment elle doit aussi agir envers lui, le fils unique de ses maîtres, qui plus tard deviendra le maître à son tour? Ils s'asseyent sous l'arbre. Après un silence, Hermann répond, en prenant la main de la jeune fille : « Consulte ton cœur, et obéis à toutes ses inspirations. » Il n'ajoute rien, et un second silence a lieu. Enfin Dorothée s'écrie : « Que j'aime cette douce clarté de la lune! » Délicieuse substitution d'objets familière à l'amour! Déjà, près de la source, Dorothée s'était laissée prendre d'une admiration attendrie pour

l'eau fraîche et ruisselante. Le cœur épanoui par l'amour devient sensible à toutes les impressions, et la bouche, qui n'ose encore lancer à sa véritable adresse le doux verbe aiiner, le conjug-ue avec la nature entière.

Ce beau clair de lune n'a qu'un instant. De profondes ténèbres, traversées par des éclairs sinis- Ires, ne tardent pas à lui succéder. Dorothée est conduite avec précaution par Hermann le long du sentier étroit et rapide qui descend à travers la vigne. Soudain le pied lui manque, elle glisse sur son guide, qui déploie son bras robuste et, raide luimême comme le marbre, sert d'appui sans broncher à la superbe créature, honneur et modèle de son sexe. Mais Hermann est aussi l'honneur du sien; nulle part il ne paraît plus grand que dans cette circonstance, où, viril et chaste, il conserve toute sa force physique et morale.

Dès qu'ils sont entrés dans la maison, l'orage éclate, et en même temps a lieu la crise que devait provoquer la prolongation du malentendu entre les deux amants. Aux premières paroles du facétieux aubergiste, la pauvre fdle, croyant qu'on se moque d'elle, rougit de honte et répond avec dignité en maîtrisant son amère douleur. Mais quand le pasteur, qui l'éprouve, a parlé à son tour, elle ne peut plus se contenir et ses vrais sentiments débordent. Son cœur se gonfle, un profond soupir s'exhale de sa poitrine, et ses yeux laissent échapper un torrent de larmes brûlantes. Elle fait avec passion l'aveu de son amour, de peur qu'on

ne se méprenne sur son compte et qu'on ne l'accuse d'un orgueil déplacé dans son humble condition. Un tel aveu lûché, il ne lui reste plus qu'à partir sur-lechamp. « Rien ne m'arrêtera, je le déclare, ni la nuit épaisse qui couvre la terre, ni le tonnerre que j'entends gronder, ni la pluie qui tombe à grands flots, ni le vent qui mugit avec violence! »

Ouel caractère que celui de cette jeune fille, dont tous les cléments déchaînés ne peuvent faire fléchir la fière indépendance et la ferme résolution! Quelle symphonie que ce duo de la tempête et delà volonté passionnée ! Mais au dehors « la pluie qui tombe à grands flots >^ est une bénédiction pour la terre altérée; les pleurs de Dorothée sont aussi un bienfait pour elle, pour Hermann, pour les heureux parents, et cet orage du cœur se termine en moisson abondante de bonheur et d'amour.

C'est un principe de composition, en poésie comme en architecture, qu'aucune partie de l'ouvrage, pas mêmes celles qui semblent de pur ornement, n'ait en elle-même sa raison d'être, mais que chaque détail soit motivé par ce qui précède ou par ce qui suit et concoure à l'elfet de l'ensemble. L'auteur à' Hermann et Dorothée n'a point failli à cette grande règle de l'art grec et de l'art français, qui doivent à la logique leur perfection exemplaire. Athalie et le Parthénon ne sont pas mieux construits que ce poème en neuf chants. Rien n'y paraît de trop, et tout est nécessaire.

Pour citer quelques exemples, le faux pas que fait

])orothée en entrante l'auberge du Zion-t/'Or n'est pas s(>ulement l'occasion du beau tableau où nous voyons Hcrmann, ferme et respectueux, soutenir un instant ]<■ doux fardeau de la jeune fille : il annonce, il pré- }»are la scène de tragi-comédie qui va suivre, et Dorothée, moitié riante et moitié sérieuse, interprète tHe-môme cet accident comme un fâcheux présage.

Ouels récits d'événements antérieurs à l'action fuient jamais moins semblables à des hors-d'œuvre (liie ceux de l'incendie, au deuxième chant, et de la Ivcvolution française, au sixième? Ce que le héros nous révèle de plus intéressant sur son propre cœur et sa propre histoire se rattache par des liens très étroits au premier de ces deux récits; le second, introduction naturelle et nécessaire des faits dont nous sommes spectateurs, mentionne une circonstance caractéristique de la vie de rhéroinc : « Elle était restée avec ses compagnes dans une ferme isolée, pendant que les hommes marchaient à l'ennemi. Tout à coup une petite bande de fuyards envahit la cour, commence le pillage et pénètre dans la chambre des femmes. Un désir eifréné les saisit, ils s'élancent sur la troupe tremblante. Elle, sans hésiter, arrache le sabre à l'un d'eux, lui en assène un coup violent et le jette mourant à ses pieds. Avec une mâle intrépidité, elle frappe encore quatre de ces brigands, qui échappent à la mort par la fuite, et sauve ainsi ses compagnes; barricadant ensuite la porte de la ferme, elle reste à veiller les armes à la main. »

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Quelques critiques, préoccupés de celte idée qu'aucun ouvrage parlait n'est sorti de la main des hommes, — ou peut-être saisis de la même impatience qui anima contre Aristide un paysan de l'Attique, — ont blâmé avec empressement cette force physique de Dorothée comme un trait excessif qui fait sortir la jeune fille des conditions de son sexe. Reproche irréfléchi! on oublie que l'époque extraordinaire où l'action se passe veut des caractères exceptionnels, et qu'à la fin du poème, Hermann, la main dans celle de sa vaillante épouse, lui dira : « Qu'à présent ou plus tard l'ennemi vienne nous menacer, c'est toi qui me donneras mes armes. »

L'exemple le plus beau de l'art avec lequel Gœthe compose est l'ouverture du dernier chant.

Une courte invocation aux Muses, la seule qui soit dans tout le poème, nous annonce d'abord que nous touchons au but, mais qu'il nous reste un obstacle à franchir, et elle nous transporte chez les parents d'Hermann. On y attend avec impatience le retour du fils de la maison. La mère ne peut rester en place. Trois fois elle est rentrée dans la salle où le pasteur et le pharmacien sont revenus tenir compagnie à l'aubergiste ; elle se plaint du temps, elle se plaint de la nuit, elle se plaint surtout des deux voisins, qui ont quitté Hermann sans avoir fait pour lui la demande en mariage, sans même avoir parlé à la jeune étrangère. Le maître du Lion-d'Or, non moins nerveux au fond et agacé en outre de toutes ces doléances inutiles,

gronde sa femme d'aggraver le mal par l'étalage bruyant de son inquiétude.

« Dans des moments comme ceux-ci », — dit alors le pétulant pharmacien tranquillement assis à sa place et n'ayant pas pour s'agiter les mêmes motifs que les parents, — « dans des moments comme ceux-ci, je sais toujours gré à mon cher père (Dieu veuille avoir son âme!) d'avoir si bien extirpé chez moi les racines de toute impatience, que mon caractère n'en a pas conservé le moindre vestige et que depuis lors je sais me posséder et attendre aussi philosophiquement qu'aucun des sept sages. »

— « Gomment donc s'y est-il pris? » demande le pasteur en souriant; et le pharmacien, toujours prompt à parler, raconte en détail le bizarre sermon que, dans une circonstance mémorable de ses premières années, son père lui fit, sur la patience, en prenant pour texte un cercueil.

Toute cette scène est d'un caractère mesquin, à la fois comique et funèbre; on y voit grimacer des visages de mauvaise humeur, des parents énervés, un vieil apothicaire goguenard, et finalement le squelette de la mort.

L'entrée du jeune couple, rayonnant de beauté et de vie, aurait manqué misérablement son effet, si elle avait eu lieu, sans transition, à la suite d'une conversation pareille. Mais, à son tour, le pasteur prend la parole :

« L'image saisissante de la mort, dit-il avec une I aimable gravité, ne s'offre pas au sage comme un

objet d'effroi, ni ù Tliomme pieux comme un terme. Elle ramène le premier à la pratique sérieuse de la vie et lui enseigne l'action ; chez le second elle fortifie, au milieu de l'épreuve, l'espoir d'une félicité à venir. Pour l'un et pour l'autre, la mort devient la vie. Votre père a eu tort de montrer à votre cœur impressionnable d'enfant la mort seule dans la mort. Il faut présenter au jeune homme le tableau d'une noble maturité, au vieillard il faut offrir celui de la jeunesse dans sa fleur, afin que tous deux reposent leurs regards avec joie sur ce cercle éternel où la vie succède sans cesse à la vie. »

Au môme moment la porte s'ouvre : le beau couple paraît. Les parents et les amis d'Hermann s'étonnent de la stature et de la beauté de l'étrangère, qui sont en parfaite harmonie avec celles du jeune homme, et quand ils franchissent ensemble le seuil, la porte semble pow eux trop petite.

S'il y a un sublime dans l'art de composer, d'introduire les personnes, de présenter les choses, en voilà un exemple. Connaissez-vous, en littérature, un plus bel effet, et qui soit mieux préparé, que cette entrée des deux amants?

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