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LA VÉRITÉ DES CARACTÈRES

Dans l'œuvre quasi divine de la création poétique, créer des caractères est le suprême effort du génie; c'est la production qui achève les autres et qui donne la vie à tout ce petit monde, dont les riches matériaux et la savante architecture ne seraient sans cela qu'un corps sans âme; c'est le miracle à la suite duquel le créateur peut se reposer en se félicitant du travail de ses mains.

Notre mémoire oublie aisément le plan, le sujet même des ouvrages les mieux faits; combien y a-t-il d'hommes de lettres capables d'analyser au pied levé les chefs-d'œuvre de la comédie, de la tragédie, du i roman? Mais tout le monde conserve le souvenir de certains personnages quand une fois on les a vus agir et entendus parler. C'est uniquement par les caractères que le drame ou l'histoire s'empare de i l'imagination avec force et ténacité, en sorte c[ue

pJLDES SUR GŒTHE, \%

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prose ou vers, vérité ou fiction, ce qui est dépourvu de figures caractéristiques ne peut rester vivant dans l'esprit du lecteur.

Les caractères excellents sont rares en littérature, Ils présentent à la fois des traits individuels^ qui leui donnent une physionomie bien distincte entre tous les caractères généralement semblables; des traits communs à telle ou telle nation, à telle ou telle époque, qui leur assignent un lieu et une date; enfir des traits universels, qui les rendent partout reconnaissables et partout intéressants.

Tels sont les personnages de Shakespeare. La tendance de l'art français classique est d'effacer un peu trop les angles et les saillies des individus, afin de montrer l'homme dans l'universalité de sa nature Cela devint aussi la tendance de l'art grec; mais avant qu'elle eût commencé à prévaloir, les héros de l'épopée homérique s'étaient signalés par une remar quable richesse de traits individuels.

Les personnages iVHermann et Dorothée, comparables à ceux de Shakespeare et d'Homère, sont à la foij très originaux et très humains.

Quant à ce qu'ils peuvent offrir de vérité relative i l'époque et à la nation auxquelles ils appartiennent il ne me semble pas qu'il y ait lieu d'en faire un granc mérite à Gœthe; car cette sorte de vérité ne dépene pas du choix des poètes, ne relève pas de l'art, et If' médiocrité aussi bien que le génie, — mieux peut être que le génie, — produit des caractères toujour: vrais en ce sens. Quand j'entends vanter dans ^er?na»/

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et Dorothée l'exactitude des mœurs allemandes, j'avoue que l'éloge me touche peu. Il est incontestable que les mœurs sont allemandes; mais ce que j'admire infiniment plus que la couleur locale, c'est le goût supérieur, le sentiment élevé de l'idéal, grâce auquel Goethe a éliminé les particularités trop exclusives de temps et de lieu qui, n'ayant rien d'humainement intéressant, contractent vite un air d'étrangeté ou de ridicule. Le poème de Voss nous laisse voir à chaque page qu'il est l'œuvre d'un Allemand du xviii" siècle : est-ce qu'il en vaut mieux pour cela? Cependant on se complaît, de nos jours, dans cette façon extérieure et superficielle d'apprécier la poésie. L'aberration de la critique httéraire, chez quelquesuns de ceux de nos contemporains qui la représentent avec le plus d'autorité et d'éclat, c'est de considérer, dans les ouvrages d'imagination, surtout la vérité temporaire et locale, justement celle qui ne demande point de talent pour être observée. Dans Shakespeare et dans son théâtre, par exemple, on nous montre d'abord, on nous montre uniquement l'Anglais du xvi« siècle, avec un très grand luxe de descriptions pittoresques, où l'on passe tumultueusement en revue les mœurs et la garde-robe du temps, les coutumes et les costumes, — surtout les costumes. Assortir des couleurs, comme faire carillonner des mots sonores, est sans conteste une occupation bien permise à ceux qu'elle amuse, quoique fort différente de celle qui consiste à exprimer des jugements et des idées; mais à quoi bon le Créateur formerait-il

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un grand poète pour fatiguer nos yeux de ces vains exercices? Le premier venu faisait l'aftaire.

L'appréciation d'Ifermann et Dorothée, sous la plume tapageuse des critiques dont je parle, se dépenserait toute en peintures détaillées de la vie des campagnes et des petites villes allemandes à l'époque de la Révolution ; peut-être même jugeraient-ils le voyage des bords du Rhin nécessaire pour l'intelligence du chef-d'œuvre. Gœthe voyait déjà poindre avec ennui cette race de philistins bardés d'érudition, qui étouffent la poésie sous la géographie et l'histoire. « Les voilà, s'écriait-il, qui s'avisent de chercher quelle ville de la vallée du Rhin j'ai voulu désigner dans Bermann et Dorothéel Comme s'il ne valait pas beaucoup mieux que chacun s'imagine celle qu'il préfère! On veut de la vérité positive, de la réalité topographique, et on perd ainsi la poésie. »

Bien volontiers donc je laisserais aux historiens et aux géographes l'élément national des caractères dans les œuvres d'imagination, pour m'attacher de préférence à ce que les personnages présentent d'originalité comme individus, et de vérité en tant qu'hommes. C'est par ces deux aspects, et c'est par le second plus encore que par le premier, que les figures du poème de Gœthe sont poétiquement intéressantes.

Nous connaissons en gros le caractère de l'aubergiste. Il ne me reste à signaler chez lui qu'un trait, le plus comique de tous et le plus important, Cc»r il fçiit

l'unité du personnage : rattachement excessif à sa propre personne. Le pronom Je règne en souverain dans toutes les paroles du propriétaire du Lion-d'Or. Repassez la suite de son rôle, d'un bout à l'autre vous y entendrez cette note dominante. Le poème s'ouvre par un discours de lui, et son premier mot est : Ich habe. 11 lui paraît convenable, dans sa position de fortune, d'envoyer du secours aux émigranls, a car donner est le devoir du riche ». J'ajoute qu'il remplit avec plaisir ce devoir, le cœur chez lui étant bon, et la personnalité qui lui fait ramener toute chose à lui-même, comme au centre du petit monde oîi il vit, n'étant rien moins qu'un dur égoïsme; mais, quant à lui, jamais il ne ferait un pas pour voir de ses yeux les misères qu'il soulage : « Pour moi, dit-il, je ne voudrais pas être là; l'aspect des malheureux m'afflige. »

Complètement ruiné autrefois par l'incendie qui a détruit la maison de son père, l'aubergiste a refait lui-même sa fortune par son intelligence et par son travail. Hermann, bon garçon assurément, mais nature indolente, sans ambition, sans émulation, une de ces médiocrités honnêtes qui seraient satisfaites de passer leur vie « claquemurées à la maison et blotties derrière le poêle », Hermann lui donne peu de joie. Concevons bien le juste orgueil que devait inspirer à ce digne homme la conscience de son mérite personnel, le dépit légitime qu'il devait éprouver en voyant les goûts de son fils, et n'amoindrissons pas la force sérieuse d'un sentiment qui est

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un des ressorts du drame. La répugnance de riiôle du Lion-d'Or, à l'idée qu'Hermann serait capable d'épouser une pauvre villageoise, est fondée sur des motifs non moins solides que celle de Wallenstein, quand il apprend qu'un simple fils d'officier recherche la main de sa fille.

« Quoi! s'écrie le héros tragique de Schiller, j'aurais fait tant de sacrifices pour m'élever à la hauteur où je suis, pour laisser derrière moi le vulgaire des hommes, et je terminerais ce grand rôle par une alliance ordinaire?... Elle est tout ce qui survivra de moi dans ce monde. Je veux mettre une couronne sur sa tête, et mourir. »

Faut-il, demande le père d'Hermann, que l'homme croisse sur la terre comme un champignon et meure à la place où il est né, sans laisser aucune trace de sa vie et de ses œuvres? Combien il aurait souhaité que son fils entreprît un voyage! « car celui qui a vu les grandes villes n'aura pas de repos jusqu'à ce qu'il ait embelli la sienne, si petite qu'elle soit ». (Juant à lui, six fois déjà le conseil d'administration lui a fait l'honneur de le charger de la direction des travaux pour la restauration de l'église et du grand portail, le récrépissage du clocher, la construction des nouveaux aqueducs; et, dans toutes ses entreprises, il a obtenu l'applaudissement des citoyens. Sa doctrine bien ferme est qu'un fils ne doit point se contenter du degré atteint par son père dans l'échelle sociale, mais qu'il doit s'élever plus haut, « car jusqu'où descendraient bientôt la famille et la cité sans ce

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1 constant progrès? Oui n'avance pas recule... Si mon I père avait fait pour moi ce que j'ai fait pour toi, s'il ' m'avait envové à l'école, si j'avais eu des maîtres, en ! vérité je serais aujourd'hui quelque chose de mieux qu'aubergiste au Lioii-d'Orl

: Ja, ich wtere was anders als Wirtli zum goldenen Lœven ! »

Au moment où éclate la colère de l'aubergiste de plus en plus échaufle, toute sa personnalité se gonfle et déborde. Avec quel manque de mesure et de tact, avec quel emportement d'amour-propre il fait sentir à Hermann que, dans la question de son mariage, les convenances du père de famille doivent primer les inclinations du fils :

« Ne t'avise pas de m'amener ici pour bru une fdle de paysan, une vachëre\ Dieu merci, j'ai assez vécu pour connaître les usages du monde; je sais recevoir les messieurs et les dames de façon à ce qu'ils s'en aillent contents de mes manières; je sais me rendre agréable aux étrangers ; c'est bien le moins que je trouve une bru qui ait à son tour des prévenances pour moi et qui me délasse de toutes mes fatigues. Je veux qu'elle me joue aussi du clacevin ; je veux que le beau monde et la meilleure société prennent plaisir à se réunir chez moi, comme on fait le dimanche dans la maison du voisin. »

11 est plutôt avantageux pour Hermann que son père, avant qu'on lui ait formellement demandé d'accepter pour bru une fille pauvre, se soit monté d'emblée à un tel diapason et qu'il ait proféré contre cette bru

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imaginaire, qu'il ne méprise encore qu'en principe, la suprême insulte : die Trulle! car cet excès de violence a comblé la mesure; le gros homme, désormais, ne pourra plus que faiblir et céder.

Quand sa femme, secondée par l'éloquence persuasive du pasteur, puis son fils, dans le langage le plus beau et le plus émouvant, viennent successivement le supplier, sa verve est épuisée; il garde le silence. La courte réponse qu'il fait enfin nous le montre fidèle à son caractère, bon au fond, mais personiiel toujours, même dans ses mouvements de bonté : « Ainsi donc, il me faut aujourd'hui faire l'épreuve du danger qui menace tous les chefs de famille, celui de voir la mère trop indulgente favoriser la passion du fils, et les voisins se mettre de la partie, dès qu'il s'agit de tomber sur le père ou sur le mari! Je ne veux pas lutter contre vous tous; à quoi cela me servirait-il ? Je vois déjà venir les scènes de bouderie et de larmes. » C'est uniquement dans l'intérêt de sa propre tranquillité qu'il semble d'abord donner son consentement.

Il ne serait guère possible à Hermann de se contenter de cette forme peu gracieuse, et il s'écrierait comme Iphigénie sèchement exaucée par Thoas : « Que ce ne soit pas ainsi, ô mon roi ! » si l'onction d'un sentiment de piété ne venait rendre douces et graves les dernières paroles de l'excellent père. « Allez, examinez, dit-il au pasteur et au pharmacien qui s'offrent pour prendre des informations, et amenez-moi une fille avec la bénédiction de Dieu; sinon, puisse mon

fils oublier cet amour ! » Un instant auparavant, la mère d'Hermann venait de dire, dans le même sentiment de foi, que le ciel lui-môme avait mis sur le passage du jeune homme la femme qu'il devait épouser.

Heureuses les familles où ce pieux langage est naturel et ne fait que traduire une habitude constante de la pensée! aucun dissentiment sérieux ne saurait longtemps les désunir.

L'expression la plus comique de la personnalité de l'aubergiste se trouve au dernier chant du poème, à l'instant aigu de la crise provoquée par le langage équivoque d'Hermann et par le malentendu de Dorothée.

La jeune fille vient de faire, en face de tous les éléments déchaînés, le serment solennel qu'elle ne restera pas une minute de plus dans cette maison, et elle s'avance vivement vers la porte, que défend à grand'peine la mère douloureusement étonnée. Mais le père se lève, ennuyé : « Voilà donc, murmure-t-il, le salaire de mon excessive indulgence! elle n'a servi qu'à m'attirer tout ce qu'il y a pour moi au monde de plus désagréable; car il n'est rien que je puisse moins souffrir que les pleurnicheries des femmes et ces cris passionnés qui jettent la confusion dans les idées, quand il suffirait d'un peu de jugement pour les éclaircir. Je suis las de toutes ces scènes où je ne comprends rien; tirez-vous en vous-mêmes si vous pouvez. Quant à moi, je vais me coucher. »

Et il se dirigea, dit le poète, vers la chambre ou était

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dressé le lit conjugal dans lequel il avait coutume de se reposer et de dormir :

\Vo ihm das Ehbett stand und wo cr zu ruhen gewolinl war.

Cette fois encore, la menace n'a rien de bien terrible; car, un instant après, nous voyons le bonhomme embrasser Dorothée en s'essuyant les yeux.

L'hôtesse du Lion-d'Or est peinte avec autant de vérité que son mari.

'( Les hommes sont violents », dit quelque part celte femme aussi digne d'être appelée die kluge, verstandige Hausfrau que le prudent Ulysse ô r^oXûiK-r^^T'A 'OSuddEuç, « les hommes sont violents, ils ne pensent jamais qu'aux moyens extrêmes, et le moindre obstacle suffit pour les jeter hors de la voie ; mais une femme est habile à trouver les expédients, à prendre même certains détours pour atteindre adroitement le but. »

Avec cet art de découvrir le fond des caractères, que Stuart Mill signale comme un talent féminin par excellence, notre intelligente ménagère connaît si parfaitement son mari et son fils que ce serait de leur part la plus vaine prétention d'espérer lui donner le change sur leurs sentiments véritables. Les emportements du premier ne la déconcertent pas, et pendant qu'Hermann croit tout perdu parce que son père s'est mis en colère contre lui, elle sait bien qu'il fait plus de bruit que de mal; elle l'a étudié depuis longtemps et toujours elle l'a vu, plus excité après son dîner, parler fort et beaucoup sans écouter les autres,

sans souffrir la contradiction; mais cette fièvre ne dure pas, elle se dissipe avec les fumées du vin. La bonne mère saisit avec une hardiesse ingénieuse, — condition et garantie du succès, — le moment psychologique dintercéder auprès du père pour Hermann et pour son amour, et ce moment, c'est l'heure même.

Tout en ce monde est soumis à la loi de la réaction ; le calme succède à la tempête, la réflexion chez les hommes de premier mouvement se fait jour quand la passion s'est refroidie; n'est-il pas naturel, pense d'instinct l'habile femme, qu'une sortie aussi injuste contre mon brave Hermann soit suivie d'un peu de repentir secret? Allons donc sans relard en recueillir le fruit. « Nous aurons recours, ajoute-t-elle, aux deux amis encore attablés en cet instant auprès de ton père, et le sage pasteur surtout nous aidera. »

La mère et le pasteur ont un coup d'oeil également pénétrant; ils lisent avec la même facilité, l'un et l'autre, dans le cœur du père et dans celui du fils; mais le pasteur est versé dans la connaissance des saintes Ecritures et des meilleurs livres profanes; la mère, simple femme, n'a pas d'autre science que celle de l'esprit naturel et du cœur.

La clairvoyance de la tendresse maternelle : voilà le trait que Gœthe a fait ressortir, avec une admirable fidélité de pinceau, dans la scène si touchante de la mère et du fils sous le poirier. La femme de Schiller racontait que l'auteur, lisant un soir à haute voix celte incomparable scène, se sentit lui-même tellement ému qu'il ne put retenir ses larmes.

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Hermann, le cœur deux fois meurtri par son amour et par les paroles violentes de son père, s'est éloigné de la maison beaucoup plus que de coutume, rêvant pour son chagrin un aJDri solitaire. Sa mère se met à sa recherche; elle comprend qu'il souffre et veut le consoler. Un instinct sûr la guide en haut de la colline, au pied de cet arbre séculaire qui domine la contrée; c'est là qu'elle surprend son fds, profondément absorbé dans ses pensées, les yeux rouges et gonflés de pleurs. Il n'aurait pas besoin de rien dire, elle sait tout, mais la parole soulage, et avec une indicible douceur elle l'invite à parler. Il fait alors un éloquent discours, dont la conclusion est qu'il veut s'engager comme soldat. Les raisons qu'il donne pour partir, le sac au dos, dans un si grand péril de sa patrie sont sérieuses, solides, sans réplique; personne ne pourrait ni ne voudrait les réfuter; mais la bonne et intelligente mère, die kluge, verslandige Bausfrau, ne s'y laisse pas prendre :

Mon fils, quel changement s'est opéré chez toi? Tu ne parles plus à ta mère comme hier, comme toujours, librement et avec franchise, et tu ne lui dis pas toute ta pensée. Si une autre personne que moi entendait maintenant ton langage, séduite par tes paroles et par tes discours beUiqueux, elle te donnerait hautement son approbation et louerait ton dessein comme le plus généreux que puisse former un homme; mais moi, je te blâme, car, vois-tu, je te connais mieux. Il y a dans ton cœur de tout autres pensées, et tu me les caches. Car, je le sais, ni le tambour, ni la trompette ne te séduisent, ni le désir de faire briller un bel uniforme aux yeux des jeunes filles. Si brave que tu sois, ta vocation est de garder la maison et de travailler

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paisiblement à la culture de la terre. Ainsi révèle-moi sans détour le motif de cette subite résolution.

Hermann confesse alors que ce qu'il vient de dire n'était, en partie du moins, que des mots destinés à cacher la pensée amère qui lui remplit le cœur. Cette arrière-pensée, il l'a déjà laissé entrevoir en terminant tout à l'heure son discours par ces paroles significatives : « Que mon père dise ensuite si le sentiment de l'honneur n'est pas vivant dans ma poitrine, et si je n'ai pas aussi de hautes ambitions! » Pleurant et sanglotant sur le sein de sa mère, il lui avoue maintenant toute la peine que son père lui a causée. C'est le commencement de la confidence, ce n'en est pas encore le point essentiel. Si le cœur d'Hermann est si impressionnable aujourd'hui, c'est qu'une autre blessure l'a rendu sensible. Vaguement et en termes généraux, le jeune homme finit par s'écrier qu'il a besoin d'une femme. Voilà le second pas. Sa mère lui épargne le dernier : « Mon fils, je crois que ton choix n'est plus à faire : celle que tu aimes, c'est la jeune fille fugitive à qui tu as parlé ce matin. » — « 0 ma bonne mère! vous l'avez dit. »

Existe-t-il une peinture plus touchante de l'amour maternel, et n'est-ce pas pour cette scène délicieuse que semblent écrits les vers célèbres de La Fontaine :

Qu'un ami véritable est une douce chose!

Il cherche vos besoins au fond de votre cœur;

Il vous épargne la pudeur

Pe les lui découvrir vous-même.

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Je poursuis ma revue des caractères du poôme de Gœlhe.

Le pharmacien est un pelit vieux. Nulle part cotte indication ne nous est expressément donnée, mais elle résulte avec évidence des faits et gestes du personnage. De l'air extérieur des gens, Goethe ne nous dit rien ou nous dit peu de chose; d'après ce qu'il nous apprend de leur moral, notre imagination construit leur physique. L'âme, dans sa poésie, façonne le corps à son image. Il est clair, par exemple, que l'aubergiste est un gros homme, au tempérament sanguin et apoplectique. Quant au pharmacien, il est petit, car il est insinuant, il se glisse comme un furet le long des haies, des jardins et des granges, il s'assied à moitié dans une voiture dont le conducteur ne lui inspire pas toute confiance, prêt, au moindre péril, à s'élancer légèrement dehors et à se retrouver debout sur ses deux jambes; et il est vieux, car à tout propos il parle du passé, préférant les anciennes mœurs aux usages actuels.

Gomme tous les autres personnages qui jouent dans le poème un rôle actif, le pharmacien est bon; du moins, c'est un bonhomme. Je sais fort bien qu'il est célibataire endurci, et qu'en toute circonstance la conservation de sa chère personne est à ses yeux la chose principale; mais cette prudence égoïste, qui est une simple loi de la nature humaine, se concilie parfaitement avec la bienveillance, la serviabilité, l'esprit de sacrifice et de support, qui est une condition de la vie en commun. Dans la petite société idéale

que peint Gœthe, il n'y a point de place pour 1 efijoïsme pur, autrement dit, pour la méchanceté. Chacun des personnages ayant d'ailleurs une physionomie distincte, la bonté est chez tous le trait fondamental.

La bonté tempère l'humeur irritable de l'aubergiste et brille en sa femme sans aucun mélange; elle adoucit les ressentiments de ce juge violemment chassé de son pays; elle préserve de toute amertume l'expérience du pasteur, et c'est elle qui respire encore jusque dans l'égoïsme inoffensif et la misanthropie sans aigreur du pharmacien '.

Il est vrai qu'il se félicite, en ces jours de sauve-quipeut général et de bouleversement, de n'être ni mari ni père, de n'avoir que lui seul à soigner et à sauver; mais ce n'est point par insensibilité aux maux d'autrui qu'il tient ces propos sans conséquence, que l'aimable sagesse du pasteur aurait corrigés avec un sourire et que le sentiment grave dont le cœur d'Hermann est rempli pouvait seul juger dignes d'une réponse sévère. Je me figure, au contraire, ce bon petit vieillard comme sensible à l'excès, et je ne veux pour preuve de son extrême sensibilité que l'impression produite sur lui par le spectacle de l'émigration. « Après tout ce que j'ai vu, dit-il, la joie ne me reviendra pas de sitôt. Qui pourrait raconter une telle succession de misères? » et son imagination encore tout émue retrace du lamentable cortège le tableau le plus pathétique.

Le véritable égoïste ressemble au colimaçon, ani-

1. Essai sur Hcrmann et Dorothée de Gœthe, par J.-J. Weiss, licencié es leUres, agrégé d'histoire, 1830.

mal casanier, paresseux, solitaire ' ; mais noire ami, « le voisin bavard », par son obligeance empressée, par son besoin d'agitation, d'ingérence et d'ubiquité, rappelle plutôt la mouche du coche. Il a plus de zèle que d'adresse. Hermann, qui ne s'y trompe pas, se hâte de demander que « monsieur le pasteur » veuille bien se joindre à lui, lorsqu'il s'oflVe pour aller recueillir des renseignements sur l'étrangère. Ce serait se méprendre bien injustement sur ses intentions que d'attribuer les paroles suivantes à un dessein malicieux de mettre des bâtons dans les roues : « Hâtezvous lentement, c'était la devise de l'empereur

Auguste. La jeunesse a besoin qu'on la dirige Je

questionnerai les gens au milieu desquels la jeune fille a vécu; on ne m'abuse pas facilement, moi; je sais peser la valeur des mots. » Et lorsque les deux compagnons ont aperçu, par l'ouverture de la haie, la belle jeune fille emmaillotant l'enfant de l'accouchée, moins confiant que le pasteur, qui s'enthousiasme à première vue : « L'apparence, dit le pharmacien d'un air important et circonspect, l'apparence est souvent trompeuse. Je ne puis me fier à l'extérieur, car j'ai maintes fois reconnu la vérité du proverbe : Avant d'avoir consommé un boisseau de sel avec une nouvelle connaissance, demeure prudemment sur les gardes... Cherchons donc, avant tout, de braves gens qui connaissent la jeune étrangère, et qui puissent nous donner sur elle des détails. » Il n'y a pas plus de malignité que de

1. Je renvoie non à l'Iiistoirc naturelle, n»ais à la jolie fable (i'ArnauH.

sagesse vraie dans tout ce babil; n'y voyez autre chose que le plaisir de remuer sa langue, de remuer son

j corps, et de jouer un rôle.

I Le personnage est comique à la façon de ceux de Molière, qui est assurément la meilleure : je veux dire qu'il n'a garde de se moquer ironiquement de luimême, mais qu'il est sérieux et convaincu. La naïveté avec laquelle il ignore sa propre nature est son trait le plus excellent. Il se vante d'avoir été guéri à jamais de l'impatience par une leçon de son père, et lorsqu'il revient de voir passer la troupe des fugitifs : « Voilà, dit-il, comme sont les hommes, et ils se ressemblent

; tous; chacun va regarder, bouche béante, le malheur

1 arrivé à son voisin... Personne ne réfléchit qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, un sort semblable peut l'atteindre. Je trouve cette légèreté impardonnable, mais elle est dans la nature de l'homme. » L'étourdi ne se souvient déjà plus qu'il était, lui qui prêche si bien, du nombre des badauds, et que son blûme retombe sur lui-même!

Hermann est, de sa nature, aussi réservé que le pharmacien est expansif . Mais, comme à tous les caractères de ce genre, il lui arrive, sous l'empire d'un grand sentiment ou d'une vive émotion, de sortir momentanément de cette réserve et d'ouvrir une écluse au trop-plein de son cœur; la grave éloquence à laquelle il s'élève, dans ces moments-là, forme le contraste le plus complet avec la loquacité habituelle du voisin. Chose curieuse : si l'on fait l'addi-

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tion de tous les discours prononcés par chacun des interlocuteurs du poème, on trouvera qu'Hermann est de beaucoup celui qui parle le plus, et néanmoins l'impression qu'il nous laisse est celle d'un homme silencieux, timide, concentré en lui même; tant les circonstances le transportent au-dessus de sa nature, et tant est riche et fin le pinceau d'un poète qui dans ses personnages sait unir, sans qu'on les confonde, la physionomie passagère de la passion avec la constante habitude du caractère! Cette adresse à distinguer la passion d'avec le caractère appartient à ce qu'il y a de plus rare dans l'art dramatique, et c'est un des traits tout à fait supérieurs et originaux du génie de Shakespeare.

Hermann s'entend mal à rendre à son père ces témoignages extérieurs d'amour et de respect auxquels tient l'aubergiste, aisément dupe des apparences; il faut que sa mère elle-même lui soufllc à l'oreille de gagner la faveur paternelle par quelques paroles d'affection. Faute de savoir protester de sa tendresse avec emphase, peu s'en faut que cet excellent fils ne soit méconnu par ce père superficiel, comme Gordelia par le roi Lear. Mais si les paroles manquent à l'expression de sa piété filiale, ce ne sont , point les preuves effectives qui lui ont jamais fait ( défaut : « Lorsque j'étais enfant, si mes camarades s'avisaient de se moquer de mon père ; si, le dimanche, quand il sortait de l'éghse avec une démarche imposante, ils venaient à tourner en ridicule le ruban de i son bonnet ou les fleurs de cette robe de chambre i

qu'il ne voulait jamais quitter et qu'il a donnée aujourd'hui, je serrais le poing avec colère, je m'élançais sur eux en fureur et frappais avec une rage aveugle, sans regarder oîi tombaient mes coups. Ils avaient le nez en sang, ils pleuraient et n'échappaient qu'à peine à mes coups de pied et mes coups de poing furibonds. »

On a lu, au chapitre sur « la poésie du sujet », que la valeur des sentiments généraux développés dans Uermann et Dorothée constituait surtout la solide beauté du chef-d'œuvre de Gœthe. De ces divers sentiments, l'amour est naturellement celui qui occupe la place principale; mais ce qui est bien digne de remarque, comme une exception très rare et tout à fait extraordinaire, c'est que nul autre ne présente à un plus haut degré ce caractère de beauté solide.

L'amour, dans la littérature moderne, est une passion personnelle à l'excès, avec témérité, osant faire valoir contre les puissances les plus respectables du monde moral le droit imaginaire du cœur. Roméo et Juliette s'aiment au mépris de la volonté de leurs familles et périssent victimes d'un sentiment immodéré sur lequel la raison n'a point de contrôle. Ferdinand, personnage de Schiller, défendant contre son père la fiancée de son choix, prononce ces paroles impies : « Mon père, il y a une région dans mon cœur où le nom de père n'a jamais pénétré, ne vous avancez pas jusque-là. » Werther se tue parce que Charlotte, étant mariée et vertueuse, ne peut pas lui appartenir, et toute la postérité de Werther, venant

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à se heurter contre quelque obstacle du même genre, blasphème Dieu et maudit la société.

Mais l'amour, loin de rendre Hermann hostile à aucun principe qu'on doive révérer, fortifie en lui tous' les sentiments raisonnables et vertueux qui font la dignité de l'homme.

Sa piété filiale, mise à une rude épreuve, n'en devient que plus tendre et plus respectueuse; c'est après avoir essuyé les injures de son père qu'il dit à sa mère en pleurant sur son sein : « Honorer mes parents fut de bonne heure mon plaisir et ma joie; jamais personne ne m'a paru meilleur et plus sage que ceux à qui je dois le jour et dont j'ai reçu les ordres aux jours difficiles de l'enfance. »

Hermann aime d'autant plus profondément que son cœur, moins banal, s'est ouvert à l'amour plus tard; mais la passion ne l'a pas envahi au point de lui ôter le jugement, la mesure, la possession de luimême ; elle n'affecte pas chez lui ces grands airs de sentiment infini coutumiers aux héros de la poésie romantique. La sagesse des anciens ou, pour mieux dire, la sagesse de l'homme tel qu'il doit être, — de l'homme exemplaire et normal, fait à l'image de Dieu^ — respire en ses discours comme dans sa conduite. Avant de contenter le plus doux de ses vœux, il désire se montrer un fils raisonnable, donner à ses parents une bru sans reproche. Il soumet donc son choix à l'expérience des amis de son père, le sage pasteur et le vieux pharmacien, jurant de s'en rapporter entièrement à leur décision. Sans doute, il ne

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craint pas que la moindre chose puisse manquer aux perfections morales de sa bien-aimée; mais d'autres causes pourraient rendre le mariage impossible : si, l)ar exemple, la jeune fille était déjà promise... Gomme on sent bien qu'en ce cas-là Hermann ne ferait pas comme Werther! Il chercherait dans les travaux des champs, peut-être dans le service militaire, une distraction à sa douleur profonde, mais guérissable ; il ne commettrait pas l'amère sottise de se tuer.

L idée du devoir sous la forme de l'activité utile s'olîre à l'esprit d'Hermann dès l'instant où il aime; elle s'impose à lui de nouveau avec plus d'énergie encore lorsqu'il devient heureux fiancé. Ce n'est donc pas seulement pour oublier Dorothée, — si cet oubli avait été nécessaire, — qu'on l'aurait vu se conduire en homme d'action : c'est pour la mériter que sur-lechamp il veut agir. Tout n'est pas vain bruit de paroles dans le discours belliqueux dont sa mère pénètre si bien l'exagération passionnée, et où il déclare sa résolution de s'engager : car d'abord l'espérance, à ce moment d'angoisse, lui échappe; l'état où il vient de voir la plus belle et la plus aimable à ses yeux des créatures humaines le remplit d'une violente animosité contre l'ennemi national qui l'a réduite à ce degré de misère; mais surtout l'amour lui inspire des sentiments courageux et virils. « Un amour vrai, dit le pasteur, transforme tout à coup l'adolescent en homme. » Hermann rougit soudain de sa vie casanière, relativement vulgaire et médiocre; il aspire à quelque chose de plus noble, et la première ambition qu'il con-

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çoitest la plus élevée que puisse former un grand cœur : se dévouer au service de la patrie et de l'humanité.

Cette métamorphose opérée par l'amour n'est pas seulement morale, l'être physique lui-même est transfiguré. « Quand le beau jeune homme entra dans la chambre, le pasteur jeta sur lui un coup d'œil pénétrant et considéra sa figure et tout son maintien avec le regard de l'observateur habile à interpréter l'expression des physionomies. Puis il sourit et lui dit avec bienveillance : « Comme vous voilà changé! Jamais sur votre front je n'avais vu tant de sérénité ni tant d'animation dans vos yeux. Vous paraissez rempli d'une douce joie, comme un homme qui vient de répandre ses dons parmi les pauvres et de recevoir leurs bénédictions. » L'amour produit sur Hermann le même effet que la diffusion du Saint-Esprit sur les apôtres; elle le rend éloquent, et son père étonné lui dit avec ironie : « 0 mon fils, comme elle s'est déliée la langue qui durant tant d'années fut collée à ton palais et était si lente à se mouvoir! »

Hermann semble, une fois, pousser l'expression du sentiment de l'amour jusqu'aux confins du romantisme, lorsqu'il dit à sa mère : « Combien de fois, quand le sommeil salutaire ne venait me visiter que quelques instants, ai-je attendu, la nuit, les rayons de la lune et, le matin, ceux du soleil! Hélas! je me trouve si isolé! Ma chambre, la cour, le jardin, les champs qui couvrent la pente du coteau, tout n'est à mes yeux qu'un désert. » C'est le vers de Lamartine :

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé!

Ce fils, pourtant si tendre, ajoute : « L'afTection

dune mère même ne me console pas de ma tristesse;

lamour, quand il forme ses liens, dénoue en même

temps tous les autres, » Mais la passion, dans ce

langage, ne franchit pas les limites posées par la

I raison, et la pieuse mère qui sait que « l'homme

I quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa

femme' » n'a garde de s'en formaliser. Si le cœur

; d'Hermann est malade, il ne l'est que de la manière

i déterminée par la providence de Dieu pour que

I l'homme cherche instinctivement la compagne dont

I il a besoin et revienne à la vie en complétant son être.

C'est une de ces crises prévues dans le cours d'une

existence normale, qui non seulement ne prouvent

rien contre la santé, mais qui n'auraient pas lieu si

la santé manquait.

Hermann est un fils authentique de la nature. Il ne sait rien des mièvreries sentimentales de la littérature de son temps; il ne rêve pas, il ne s'analyse pas complaisamment lui-même, il ne fait pas sur tout ce qu'il éprouve un commentaire perpétuel. Mais il a besoin d'une femme, d'une compagne, et il dit à sa mère la chose comme elle est. Certes, il pouvait sans honte l'avouer tout bas à sa mère, après avoir fait hautement, devant son père et les deux amis, cette belle déclaration de principes provoquée par les propos légers du vieux célibataire :

Voisin, je suis loin de penser comme vous, et je ne puis i. Livre de la Genèse.

approuver votre langage. Celui-là est-il un homme estimable qui, dans le bonheur comme dans l'adversité, ne s'occupe que de soi, sans partager ses joies ni ses peines, sans en éprouver même le désir? Pour moi, c'est dans des jours comme ceux-ci que je me déciderais plutôt à me marier; car il y a mainte bonne fille qui a besoin de la protection d'un mari, et l'homme, à son tour, a besoin de rencontrer dans la douleur le regard consolant d'une femme.

Est-ce la nature qui parle ainsi, ou la raison la plus éclairée et l'éducation la plus haute? Nous pouvons dire simplement que c'est la nature. Quand sa véritable voix se fait entendre, quand ses sentiments ne sont point faussés en passant par un organe infidèle ou malade, son langage est le même que celui de la sagesse et de la vertu.

Dorothée est le parfait complément d'Hermann. Dans ce personnage, comme dans celui de la mère, Gœthe s'est abstenu, avec un tact supérieur, des niaiseries mille fois rebattues où la poésie, égarée par les préjugés conventionnels du monde, se laisse retomber si facilement quand elle représente une femme. On se sent le cœur affadi à l'idée de tous les insipides lieux communs que le premier venu des poètes bucoliques n'aurait pas manqué de rééditer dans la personne de Dorothée : timidité virginale, pudeur effarouchée, faiblesse physique, vive sensibilité du cœur et des nerfs, avec un développement médiocre de l'intelligence et du cerveau; autant d'absurdités ou de banalités, que le grand sens de Gœthe écarte avec dédain.

La rigueur d'un temps où l'on vit vite a mûri la jeune fille et en a fait une femme; cette évolution de la nature est complètement terminée chez elle, de là son calme et sa force. Le jeune homme, lui, est en pleine crise. Son équilibre en soutire, et s'il ne perd ni la tête ni le cœur, au moins est-il violemment ému. Le digne Hermann a une raison droite, un sens moral très ferme, beaucoup de gravité et de sérieux; mais il manque d'esprit, comme un homme trop plein de son sujet. Dorothée a de l'esprit et du meilleur, de celui qui consiste, d'une part, à ne rien perdre de vue, à penser à tout, au milieu môme de la plus grande préoccupation; d'autre part, à conserver l'avantage des positions défensives, en ne répondant que le nécessaire, en faisant les questions qu'il faut, en regardant venir sans jamais s'avancer.

Avec quelle dextérité, quelle aisance charmante, elle sait obtenir sur le caractère de ses futurs maîtres les renseignements dont elle a besoin! et avec quelle lourdeur le naïf Hermann s'engage dans une critique à fond des défauts de son père ! Non par irrévérence, le bon fils; mais par un besoin irrésistible que luimême il avoue de répandre son cœur devant sa bienaimée. Trois fois il est sur le point de faire sa déclaration ; trois fois il est arrêté par le regard de la jeune fille « dans lequel il n'y avait que l'expression sereine d'une sagesse qui commandait de parler sagement ».

Sa troisième tentative a lieu quand Dorothée, assise avec lui sous le poirier, remarque qu'aux rayons de la lune on voit distinctement les maisons de la ville;

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en particulier, au-dessous d'un toit, une fenêtre dont il lui semble qu'on pourrait compter les carreaux. « Cette maison que tu aperçois, dit Hermann, c'est la nôtre. C'est là que je te conduis, et cette fenêtre sous le toit est celle de ma chambre... qui deviendra peutêtre la tienne. » C'était hardi pour un jeune homme timide; mais, cette fois encore, il se trouble en rencontrant le regard tranquillement interrogateur de l'étrangère assez étonnée; aussi s'empresse -t-il d'ajouter : « car nous ferons des changements dans la maison ». La force d'âme et la présence d'esprit, traits fondamentaux du caractère de Dorothée, rehaussent singulièrement, par le contraste, l'effet de la scène où la fière jeune fille, sous le poids d'émotions extraordinaires et de circonstances exceptionnelles, s'abandonne et livre son cœur tout entier. C'est la scène capitale du rôle; mais je n'ai pas à revenir sur les parties déjà commentées, et je puis terminer ici cette revue des principaux personnages du chef-d'œuvre de Gœthe.

Aucun d'eux, pas plus le pasteur que les autres, n'est l'organe des sentiments personnels du poète. Tous parlent et agissent selon leurs caractères, sans que l'auteur intervienne pour son propre compte dans ce qu'il leur fait penser, faire ou dire. Ce sont les créatures de sa fantaisie, il les tient à distance et ne les associe pas à l'honneur de son intimité. Ils sont meilleurs ou pires que lui, pires quelquefois, meilleurs souvent; jamais ils ne sont lui.

Il y a de très grands poètes qui n'ont pas voulu ou qui n'ont pas pu séparer ainsi leurs personnes de leurs œuvres. Admirables pour d'autres raisons, Schiller et Corneille, Dante et Virgile, Byron et Victor Hugo ne le sont point pour leur objectivité; mais il n'y a jamais eu d'artiste médiocre avec cette faculté si rare. C'est la marque absolument unique des maîtres; c'est la seule partie de l'opération poétique qui justifie pleinement la comparaison, — sans cela plus ou moins vaine, — du génie, créateur d'ames, avec la Divinité.

Non seulement Goethe ne s'est pas élevé du premier coup à cette magistrale puissance d'abstraction, mais l'impersonnalité dont il s'est piqué plus tard et qu'on s'est trop habitué, d'après lui, à vanter comme le trait le plus caractéristique et le plus glorieux de son génie, ne doit pas être admise ni louée sans réserve. La contradiction est sensible entre cette prétention du poète à l'objectivité et le célèbre aveu de ses Mémoires :

« Toutes mes œuvres ne sont que des fragments d'une grande confession. »

J'entends bien qu'il s'est victorieusement affranchi des passions de son cœur en les étudiant comme quelque chose d'extérieur à lui et en les prenant pour thèmes non de simples effusions lyriques, mais de véritables représentations objectives; j'accorde très volontiers que, pour se dédoubler ainsi, il faut un esprit rare, une force étonnante : toujours est-il que l'écrivain a généralement puisé dans sa propre histoire

la matière de celte suite continue d'essais qui composent la série volumineuse de ses productions. Ce sont des fragments, et c'est une confession perpétuelle : jamais l'œuvre de Gœthe n'a été mieux définie que par ces mots de Gœthe lui-même.

Confession Werther, confessions Faust et Prométhée, confession encore Iphigénie, ce monument de la majorité morale du poète achevant de se calmer et de mûrir sous la douce influence de M""® de Stein.

Mais Hermann et Dorothée n'est point une confession ; c'est un poème purement objectif, sans la moindre allusion à la vie de l'auteur, sans la plus légère empreinte de sa personnalité morale, sans autre date enfin que celle du court instant où son génie s'est épanoui dans sa fleur. Voilà pourquoi c'était le seul de ses ouvrages que Gœthe pût relire dans sa vieillesse avec une complète satisfaction. Le sentiment personnel d'un poète, chose subjective, fait date et risque tôt ou tard de donner à son œuvre un air d'étrangeté ou de vétusté; la sereine représentation des choses mêmes oflre seule, contre les retours de la mode et du goût, une garantie de jeunesse et de vérité éternelles. L'arliste est un magicien dont la plus grande habileté consiste à reproduire si naturellement la nature, que le spectateur illettré, ne voyant point sa main, oublie son existence et doute peut-être de son talent, de même que l'insensé dont parle la Bible méconnaît ou nie Dieu, parce qu'il n'est visible que dans ses œuvres.

L'idée de création n'étant guère séparable de l'idée

d'abondance et de fécondité, on peut se demander s'il y a des auteurs vraiment objectifs sans cette variété inépuisable dans l'invention des caractères, dont Shakespeare est resté le plus magnifique exemple. Il faut avouer qu'à cet égard Goethe n'est point l'égal de Shakespeare; mais s'il n'a pas la richesse du poète anglais, au moins possède-t-il une souplesse, une facilité qui le distingue avantageusement de certains artistes au génie étroit, chez lesquels l'impersonnalité du pouvoir créateur n'est qu'une prétention, une trompeuse apparence.

Afin de passer pour des dieux supérieurs et, pour ainsi dire, étrangers à l'œuvre de leurs mains, de faux artistes affectent une raideur, une impassibilité dure et féroce qui n'a rien de commun avec l'objectivité véritable, et qu'ils exagèrent jusqu'à s'interdire la représentation de l'émotion. Il est manifeste qu'une pareille attitude n'est qu'une manière d'être comme une autre, une singularité, une pose, une humeur particulière et non moins subjective que les effusions les plus banales de la sensibilité la plus personnelle.

L'auteur d'Hermann et Dorothée n'est pas tombé dans cette puérile aberration. Rien de ce qui est humain ne lui paraît indigne de devenir l'objet de son art. Il peint Hermann pleurant dans les bras de sa mère, parce que le jeune homme a dû pleurer ainsi, et la représentation est si vraie que les lecteurs s'attendrissent à ce spectacle; que dis-je? le poète lui-même s'attendrit; lisant à haute voix la scène qu'il vient d'écrire, il ne peut retenir ses larmes-

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Larmes humaines, mais surtout larmes divines d'artiste; larmes de joie que fait couler la contemplation d'un ouvrage qu'on a vraiment fini et dont on pont dire qu'il est bon et parfait.

Si le statuaire de la fable frémit d'effroi le premier à l'aspect du bloc de marbre d'où son ciseau a fait sortir un Jupiter armé de la foudre, Gœthe pouvait pleurer avec plus de raison devant son pur et touchant tableau de l'entretien d'un fils et d'une mère; il pleure, mais il ne mêle pas ses larmes à celles de ses personnages. Il est ému, n'en doutez pas, jusqu'au plus profond de son être; mais il cache son émotion aux yeux du public comme un sentiment de grand prix qui deviendrait vulgaire et s'avilirait en se manifestant. C'est le feu intérieur qui vivifie tout, mais dont le lecteur profane doute ou qu'il nie, parce qu'il ne l'entend pas pétiller et qu'il n'en voit pas la fumée.

Aucun mouvement indiscret de la personne du narrateur, pas le moindre frisson de la nature sensible, pas l'ombre d'une réflexion morale, — ni un geste, ni une ride, ni le plus léger pli — ne vient troubler la sérénité inaltérable de la représentation. La matière que le poète met en oeuvre semble faire aussi peu partie de lui-même que le bloc de marbre taillé à coups de ciseau par le sculpteur. — Voilà le sommet absolu de l'art. En dehors de ce point unique où réside la perfection, il n'y a que des à peu près, qui peuvent être charmants, qui peuvent même être sublimes, mais qui ne satisfont point le véritable artiste, plus épris d'une perfection constamment

égale à elle-même que d'un sublime mêlé d'accidents et de chutes. L'artiste ne peut goûter de plein contentement et de repos divin que dans la pure et sereine beauté de la vérité objective.

L'auteur d'Hermann et Dorothée domine sa propre création avec l'aisance souveraine qui le distingue en toute circonstance, et dont le charme, plus délicat peut-être dans ce poème que partout ailleurs, résulte du spirituel usage qu'il a su faire d'un procédé ingénieux : l'emploi de certains archaïsmes de phrase, grâce auxquels son style revêt, par instants, un caractère voulu et fortement marqué d'imitation littéraire, frisant le pastiche et la parodie.

L'introduction des tournures homériques dans la petite épopée de Goethe n'a pas d'autre utilité ni d'autre sens : c'est la part d'ironie nécessaire qui, se mêlant à l'œuvre comme le levain se mêle à la pâte, lui enlève cette gravité lourde où s'empêtrent les écrivains convaincus et naïfs trop sérieusement attachés à leur sujet, et la rend légère et piquante au goût; c'est le sourire de bonne compagnie au moyen duquel le poète nous avertit discrètement qu'il n'est pas dupe et qu'il n'écrit pas pour les badauds, que ses personnages sont des marionnettes dont il tient les fils entre ses mains, et que les faits qu'il raconte ne sont pas réellement arrivés.

Il faut beaucoup d'art pour employer avec mesure et convenance l'élément humoristique, de même qu'il faut beaucoup de culture pour l'apprécier.

La gravité naturelle à l'homme s'offense de Vhumour, et le malin plaisir qu'un auteur trouve parfois à se détacher de son ouvrage jusquà s'en moquer doucement fera toujours l'étonnement et le scandale des simples. Le petit nombre des gourmets littéraires comprendra seul que Gœthe a doublé le prix de son chefd "œuvre en unissant aux plus solides qualités du fond Taimable légèreté de la forme, qui délivre l'esprit de Tétreinte du sérieux.

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