‹ Etudes sur GoetheChapitre 21 sur 25 · LA BEAUTÉ DES FORMES · texte numérisé non relu

LA BEAUTÉ DES FORMES

Le style est le pouvoir de donner du relief aux idées ou aux choses. Ce relief s'obtient par des moyens divers, selon la diversité naturelle des talents.

La couleur en est un ; par l'éclat des images certains écrivains font briller aux yeux tous les objets qu'ils montrent. La clarté parfaite en est un autre; par le soin d'exprimer leur pensée mathématiquement pour ainsi dire, avec une transparence idéale et sans autre lumière que celle de la logique, d'autres écrivains captivent Tentendement pur, autant que les premiers enchantent l'imagination du lecteur. La vivacité, l'entrain, la verve est encore un moyen, et l'un des plus pratiques, d'attirer et de retenir notre attention distraite. De quelque façon que ce soit, il faut nous intéresser, il faut que les idées ou les choses nous soient présentées avec une force d'expression qui leur donne prise sur nos esprits naturellement rebelles et paresseux.

210 LES CHEFS-D'œUVRE DE GŒTHE

Si un auteur est inhabile à relever ainsi la matière ■par un talent de forme, acquis ou naturel, en vain il écrira irréprochablement : sa correction môme nous ennuie; il n'a point de slijlc. On peut dire du style, avec plus de vérilé encore, ce que Platon a dit de la poésie : c'est la puissance qui fait passer du non-etre à l'êlre quoi que ce soit. Sans le style, idées et choses demeurent dans la pâle et froide région de Vincréc,

Dans cette longue nuit qui n'aura point d'aurore, Avec le fruit conçu qui meurt avant d'éclore Et qui n'a pas vu le soleil '.

Le style de Gœthe, dans Hermann et Dorothée, donne l'impression des objets avec un tel relief, que l'art de la sculpture peut servir de terme de comparaison à une manière aussi plastique d'écrire. Sans doute, ce grand poète s'entend aussi à peindre, mais la couleur chez lui demeure subordonnée au dessin; la netteté des lignes, la saillie des formes et des contours est par excellence son talent, et c'est moins le pinceau du peintre qu'il faudrait figurer dans sa main comme un enblème que le ciseau du sculpteur.

11 y a, dans le style de Gœthe, une certaine sévérité qui achève de le rendre analogue à l'austère élo- ((uence de la pierre ou du marbre : ce style fait ressortir la chose même dans sa vérité nue, sans tous les ornements accessoires dont la poésie est généralement si prodigue. L'auteur iVflermanti et Dorothée n'abonde pas en comparaisons comme Dante, ni en

i. Lamartine, Premières méditations.

métaphores comme Shakespeare; rarement il nous dit à quoi ressemblent les objets ou les personnages de son poème, mais il sait nous les faire si bien voir tels qu'ils sont, que toute image explicative serait une richesse superflue. Le début célèbre du septième chant n'est pas vme exception à cette règle.

Gomme le voyageur qui, avant le coucher du soleil, a fixé une dernière fois ses regards sur l'astre près de disparaître, en voit ensuite flotter l'image dans le bois obscur ou sur le flanc du rocbcr; de quelque côté qu'il se tourne, toujours il voit courir devant lui et se balancer le disque d'or : ainsi voltigeait devant Ilermann l'image charmante de la jeune fille; légèrement elle pai'aissait suivre le sentier à travers les blés.... Mais tout à coup, quelle surprise le saisit! Non, ce n'est pas une illusion, c'est la réalité; c'est Dorothée en personne ! Elle portait une cruche dans chaque main et marchait à pas rapides vers la fontaine.

L'image ici ne fait qu'un avec la réalité. Hermann se trouve réellement dans l'étal de rêverie et de demihallucination décrit parle poète; au moment même où Dorothée apparaît corporellement à ses yeux, il a l'imagination pleine de son idée, et c'est avec le saisissement profond d'un homme dont le rêve se réaliserait qu'il voit l'ombre se changer en corps.

L'artiste qui travaille, comme fait le sculpteur, une matière dure, lourde, encombrante, chère en outre, est heureusement assujetti par les conditions mômes de son art à un style toujours sobre et significatif; au lieu que le bavardage, l'abus de parler pour parler, est la tentation perpétuelle de l'écrivain auquel l'expression de sa pensée ne coûte ni efl'ort ni dépense. Jes-

time que, s'il y avait plus de gravité dans les écrits des anciens que dans les nôtres, cela tient en grande partie à ce que la matière môme qui servait de véhicule à leurs idées était quelque chose de moins banal ; les signes qu'on gravait avec un poinçon sur des tablettes de cire appartenaient encore presque au style lapidaire; on aurait eu honte d'inscrire sur du parchemin ou sur du papyrus tant de choses que la pâte de chiflbns souffre sans pudeur.

Gœthe entretint longtemps l'espérance de se perfectionner assez dans les arts du dessin pour donner aux créations de son esprit une forme absolument plastique; il lui fut très pénible d'y devoir renoncer. La vanité de la parole et de l'écriture lui causait par moments des accès de dégoût. Il regrettait alors la langue des hiéroglyphes. « Je voudrais, disait-il, ne parler qu'en dessins, comme la nature, créatrice de toutes les formes *. »

Lorsqu'il relut Homère à Palerme, et qu'en face des paysages de la Sicile VOdyssée devint pour lui, selon son expression, « une parole vivante », la forte simplicité du style des anciens lui apparut comme une révélation et resta dès lors son idéal. « Un bandeau est tombé de mes yeux, écrivait-il de Naples'-. Jusqu'ici les descriptions, les comparaisons d'Homère n'étaient pour moi que des beautés poétiques ; je ne savais pas à quel point elles sont naturelles. Oui, les fictions les plus étranges du vieux poète ont un naiurel dont je

Page 1