‹ Etudes sur GoetheChapitre 5 sur 25 · Expressions de Corneille. Nicomede, acte H, scène in · texte numérisé non relu

Expressions de Corneille. Nicomede, acte H, scène in

un patriote et un politique, en même temps qu'un père de famille craignant Dieu, objet lui-même de l'affection pieuse d'une noble femme et de nombreux enfants. Condamné à mort comme hérétique et coupable de rébellion, il recommandait à la pitié de Philippe II sa malheureuse veuve, ses enfants innocents et ses pauvres serviteurs. Quand la hache fut levée sur sa tête, il dit : « Seigneur, je remets mon âme entre tes mains » ; et telle était la vénération que ce juste inspirait au peuple, qu'on regarda comme des reliques les mouchoirs trempés dans son sang.

At^ec quelle joie un poète dramatique de la trempe de Corneille ou de Schiller aurait rencontré dans l'histoire ce type de héros, de martyr, et avec quel respect il en eût conservé la tradition dans sa poésie! Gœthe l'a complètement dénaturé. Son Egmont est charmant, à peu près comme don Juan aussi est charmant. Il est brave, il est bon, il est aimé et populaire; mais ce ne sont pas tant ses qualités solides que ses brillants défauts qui lui gagnent les cœurs. Le principal souci de sa vie est l'amour d'une maîtresse. Sa mort n'a pas d'autre cause que son imprudente légèreté; car jamais homme ne conspira moins sérieusement, ne fut moins dangereux pour le trône d'un despote, moins occupé des intérêts de son pays, moins passionné enfin pour aucune grande cause. Toutes ses idées politiques se résument dans cette petite sentence, bien plate et bien bourgeoise, que ni Philippe II ni Louis XI n'auraient désavouée : « Un citoyen rangé, qui gagne sa vie honorablement et

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diligemment, a partout autant de liberté qu'il lui en faut. » Aussi, lorsqu'à la fin du drame Egmont prétend qu'il meurt pour la liberté, la plaisanterie paraît forte, car on ne s'était pas douté un instant qu'il eût vécu pour elle.

Dans un article du Jour>m/(/'/6vja, Schiller, en 1788, sentant plus vivement que personne l'infériorité du héros de la poésie comparé au héros de l'histoire, jugeait l'œuvre de Goethe avec une rigoureuse, mais juste sévérité. « Le poète, écrivait-il, en ôtant à Egmont sa femme et ses enfants, détruit tout ce qu'il y a de grave et de réfléchi dans sa conduite. La folle présomption qu'il lui prête diminue pour lui notre estime, sans que cette perte soit compensée par aucune noble émotion du cœur. Au contraire, à la touchante image d'un père vénéré, d'un époux chéri, il substitue celle d'un galant détruisant à jamais le repos d'une jeune fille qu'il n'épousera pas, lui enlevant l'amour qui eût pu la rendre heureuse et causant ainsi le malheur de deux personnes, seulement pour chasser les rides de son front! Et tout cela aux dépens de la vérité historique, que le poète peut bien altérer pour accroître Vintérêt de son drame, mais non jamais pour V affaiblir. »

Telle était la répugnance esthétique de Gœthe pour la sublimité morale, qui enthousiasmait l'ame de Schiller : non seulement il s'abstenait de créer des héros, mais il amoindrissait dans sa poésie les grands hommes qui avaient réellement existé, substituant

GŒTHE ET SCHILLER ol

partout à la vérité exceptionnelle de l'histoire la vérité générale et moyenne de l'humaine nature.

En d'autres termes, Gœthe était réaliste, ou plutôt (car rien n'est inexact comme ces dénominations dès qu'elles cessent d'être relatives) il était réaliste pour Schiller et par rapport à Schiller. Contrairement à son grand rival, qui n'était pas encore son ami, il préférait l'étude de la réalité extérieure à la contemplation du monde intime de sa propre pensée et du monde idéal rêvé par l'imagination. L'objet constant, l'objet favori de son observation et de ses recherches, c'était la nature au sens matériel du mot, la nature des choses, natura rerum. Ses travaux sur la botanique, l'anatomie comparée, la géologie, la minéralogie, surtout sur l'optique et sur les couleurs, avaient à ses yeux au moins autant d'importance qu'Iphigénin ou Faust, et plusieurs ont efTectivement une valeur considérable. Doué à un degré extraordinaire du talent de regarder et de voir, — si rare chez les lettrés de son pays, qui ont to.us, comme Schiller, l'œil subjectif des myopes, — Gœthe était un artiste en môme temps qu'un savant : non moins que la découverte des lois de la nature, le spectacle des formes le ravissait.

Dans la culture intellectuelle de Gœthe, si complète d'ailleurs, il y avait deux ou trois lacunes, deux ou trois ordres de connaissances qu'il ignorait, dont il ne se souciait pas, tandis que, — pour augmenter le contraste, — Schiller, moins instruit, à tout prendre, y était passé maître.

En philosophie, par exemple, Gœthe n'avait aucune doctrine précise ; jamais il n'a pris la peine de coordonner ses idées, de fixer quelque part son esprit vagabond, d'établir sa propre conscience. C'était un dilettante, un sceptique; sa prédilection était pour Spinoza; non qu'il fût vraiment entré dans la rigoureuse géométrie de ce puissant système*, mais le panthéisme en général est la philosophie de la nature, du laisser-faire, de la résignation, beaucoup plus agréable aux yeux de Gœthe que celle du devoir et de l'impératif catégorique. La lecture de Spinoza avait illuminé devant lui l'univers d'une clarté magnifique et versé dans son âme un calme délicieux. Sa philosophie pratique était un épicurisme exquis, donnant, il est vrai, pour but à la vie le bonheur égoïste de l'individu, mais mettant au premier rang des conditions du bonheur une activité incessante dans l'exercice du bien et le continuel perfectionnement de l'être moral.

Chrétiens croyants et pratiquants, ni Gœthe, ni Schiller ne l'étaient; mais Gœthe, par sa philosophie de la nature, par son adoration de la forme, par son culte presque religieux pour l'antiquité païenne, réagissait contre l'esprit môme du christianisme, au lieu que Schiller restait au moins dans le grand courant de la tradition chrétienne par son spiritualisme élevé. Lewes, le biographe anglais de Gœthe, a dit ingénieusement : « La chute de l'homme était,

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