Voir Garo, la Philosophie de Gœthe
aux yeux de Schiller, l'événement le plus heureux de l'histoire; car l'homme était alors passé du règne de l'instinct à celui de la liberté consciente d'elle-même, et la conscience de la liberté avait rendu la moralité possible. Gœthe, au contraire, étant l'homme de l'instinct et de la nature, trouvait que la moralité ne valait pas le prix dont on l'avait achetée. Il eût préféré pour le genre humain une condition si facile et si heureuse que la moralité ne fût jamais devenue nécessaire. Quelque estime qu'il eût pour une bonne police, il estimait davantage encore une société dans laquelle on n'aurait pas eu du tout besoin de police. »
Philosophe plus érudit, plus logique et plus sérieux que Gœthe, Schiller avait sur lui un autre avantage : il aimait l'histoire, il la savait, il a laissé un monument classique de son talent d'historien. Pour cette branche importante de l'instruction le goût de Gœthe était médiocre ou nul; il ne l'a pas cultivée.
L'idéalisme de Schiller faisait de lui un chaud partisan du progrès social et politique, un champion dévoué de toutes les causes généreuses. L'Assemblée législative avait reconnu dans l'auteur de Doti Carlos un ami de la Révolution, puisqu'elle lui décerna le titre de citoyen français. Plus tard, le noble poète, ému du péril que les excès de la Convention faisaient courir à la liberté, conçut le dessein d'adresser à l'Assemblée la défense de Louis XVI et songea môme à se rendre à Paris pour y remplir son devoir de citoyen, dût-il payer sa courageuse humanité par le sacrifice de sa vie. En politique, Gœthe était conser-
valeur OU, pour mieux dire, indilïérent. Il avait, sur les devoirs des princes, les idées les plus raisonnables du monde; comme homme prive et comme ministre, il a même daigné être bon, humain et bienfaisant pour les enfants du peuple; mais le peuple pris en masse, les sociétés, les gouvernements, les Etats, dont rhistoire et la destinée parlaient si haut à rimagination et au grand cœur de Schiller, n'avaient pour Gœthe aucun intérêt.
La différence physique entre les deux poètes n'était pas moindre que la ditlcrence intellectuelle et morale. Gœthe était beau, d'une beauté à la fois plastique et spirituelle, beau de corps, de stature, de prestance, de physionomie. Sa calme figure se dresse à nos yeux et déjà elle apparaissait aux yeux de ses contemporains
Dans une altitude éternelle De génie et de majesté *.
C'est au dieu Apollon qu'il ressemble dans sa jeunesse; dans l'âge mûr, c'est à Jupiter olympien.
Le beau visage de Schiller (car Schiller aussi était beau, mais d'une autre manière) avait l'expression mélancolique et souffrante d'un ascète. Ce grand poète était maladif. On sentait dans toute sa personne l'inquiétude et l'agitation des rêves non satisfaits, des aspirations infinies. Il tenait son corps incliné, et, pendant que le noble maintien de Gœthe le faisait