‹ Etudes sur GoetheChapitre 7 sur 25 · Victor Hugo, Ode à M. David, statuaire · texte numérisé non relu

Victor Hugo, Ode à M. David, statuaire

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paraître grand, bien qu'il fût de taille moyenne, Schiller semblait plus petit qu'il n'était en réalité.

Gœthe, qui se portait bien, travaillait à jeun le matin; Schiller avait besoin d'excitants, de café, de Champagne, et travaillait la nuit. « Nos natures étaient différentes », disait Gœthe en 1827, dans une de ces conversations familières où il revenait sur le temps passé, ne rappelant aucun souvenir plus volontiers que celui de l'incomparable ami qu'il avait perdu, — « nos natures étaient différentes ; cela était vrai non seulement au point de vue intellectuel, mais au point de vue physique. Une odeur qui faisait du bien à Schiller me semblait un poison. Un jour, je vais chez lui, il n'était pas là, sa femme me dit qu'il allait rentrer bientôt; je m'assieds à sa table de travail pour prendre quelques notes. J'étais assis depuis quelques instants, lorsque je me sentis je ne sais quel malaise qui augmenta jusqu'à ce qu'enfin je fusse sur le point de me trouver mal. Je ne savais à quoi attribuer cet état extraordinaire, quand je remarquai que d'un tiroir près de moi sortait une détestable odeur. Je l'ouvris, et je le trouvai rempli de pommes pourries. J'allai aussitôt à une fenêtre, et un peu d'air me remit à mon aise. La femme de Schiller, qui entrait, me dit que ce tiroir devait toujours être plein de pommes pourries, parce que leur odeur plaisait à Schiller et qu'il ne pouvait vivre et travailler sans cela. »

Je ne referai pas l'histoire souvent racontée de la

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rencontre de Gœtheet de Schiller en 1794, à léna, au sortir d'une séance de la Société d'histoire naturelle; du sympathique attrait que ces deux grands hommes éprouvèrent tout à coup l'un pour l'autre à la place de l'ancienne répugnance; des relations étroites et ininterrompues qui s'ensuivirent; enfin, du splendide essor de leur génie excité au contact de cette amitié féconde, jusqu'à ce que la mort de Schiller, prématurément enlevé en 1805, vînt exalter jusqu'au lyrisme le sentiment de Gœthe et lui laisser au cœur un éternel regret. Mais je dirai quelque chose de leur mutuelle influence, et je continuerai à dégager des faits les enseignements généraux qu'ils contiennent sur le développement du caractère et du génie de Gœthe.

Au moment où les deux poètes se rapprochèrent, ils avaient fait, chacun de son côté, avec la poésie, une sorte de divorce : Gœthe, âgé de quarante-cinq ans, s'était adonné aux sciences naturelles; Schiller, âgé de trente-cinq ans, à la philosophie. Leur union réveilla la muse de la poésie allemande momentanément endormie, et ce réveil fut magnifique.

Il fallait évidemment que, sous les différences qui les séparaient, il y eût entre ces deux grands poètes quelque profonde affinité. Le lien qui les unissait, à leur insu, était la haute idée qu'ils avaient de l'art, l'un et l'autre : ils considéraient l'art non comme une superfluité charmante, un simple ornement de la vie, à la façon des philistins, mais comme le langage le plus

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beau et le plus expressif que l'homme ait inventé pour manifester l'idée de Dieu, comme un sublime et victorieux effort de l'esprit rivalisant avec la nature dans le concert divin de l'univers. « Il y a, écrit éloquemment 1\I. Bossert, une hauteur d'idées et de sentiments où tous les grands esprits sont d'accord : on a beau gravir une montagne par deux côtés opposés, on se rencontre toujours au sommet. »

La grandeur intellectuelle peut s'allier à une certaine petitesse de caractère. Herder, jaloux de tout ce qui s'élevait autour de lui, en est un exemple fameux. Tel n'était point le cas de Schiller ni de Gœthe. Ce qu'il y a de plus beau dans l'histoire de leur amitié, c'est qu'elle est restée, des deux parts, continuellement pure de tout sentiment mesquin de ce genre. Gœthe pouvait dire avec une noble fierté : (' J'ai marché dans beaucoup de chemins, nul ne m'a vu dans celui de l'envie. »

En 1802, le plumitif Kolzebue, vexé de l'accueil que lui avait fait, ou plutôt ne lui avait pas fait la société littéraire de Weimar, résolut de se venger en semant la zizanie entre les coryphées de celte société, Gœthe et Schiller. Son plan, fondé sur une juste connaissance des mauvais côtés du cœur humain, consistait à organiser une fête dans laquelle on ferait l'apothéose de Schiller, oi^i l'on jouerait des scènes de ses principaux chefs-d'œuvre, où l'on couronnerait enfin son buste, et dans laquelle il ne serait pas plus question de Gœthe que s'il n'existait pas. Gœthe vit les préparatifs de la chose avec une par-

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faile indifférence; Schiller ne se prêta point à ce qu'on attendait de lui, et Kotzebue en fut pour ses Irais.

En 1797, quand parut Herniann et Dorothée^ Guillaume de Humboldt écrivit d'enthousiasme sur ce poème un long traité, tout un ouvrage, dans lequel, osant partir du chef-d'œuvre nouveau comme d'un type absolu de toutes les perfections, il faisait de la poésie une théorie complète et saluait en Gœthe le prince de l'art moderne. L'auteur de ce livre ne se fit aucun scrupule de soumettre à l'appréciation de Schiller un essai de critique qui divinisait prescjue son émule et où lui-même n'était pas seulement nommé; le soupçon ne lui vint pas que le juste orgueil du poète ainsi sacrifié et passé sous silence pût être blessé douloureusement. Rien ne fait plus honneur à Schiller que cette candide confiance de Guillaume de Ilumboldi, et elle se trouva largement justifiée, car elle s'adressait à un homme qui écrivait lui-même : « L'auteur d'IIermann et Dorothée est au sommet de son art et de toute la poésie moderne. »

Schiller, plus jeune et moins illustre, accepta humblement la suprématie de Gœthe, se mit à son école et prit de lui conseil. Il a reconnu avec une touchante modestie, et parfois avec une naïveté qui provoque le sourire, l'ascendant de son grand ami.

Dans une lettre en date du o janvier 1798, l'auteur de Wallenstein avoue qu'il est redevable à Gœthe d'un progrès considérable dans la façon de concevoir et de

développer le sujet de son drame : « Je m'y suis élevé au-dessus de moi-môme, écrit-il, et cela grAce aux relations qui nous unissent; car je n'ai pu étendre ainsi au loin les limites de ma nature subjective que par mes rapports continuels avec une nature toute différenle de la mienne, une nature objective comme la vôtre, par mon ardent désir de me rapprocher d'elle, par mes laborieux efforts pour la contempler et la comprendre. »

C'était une doctrine favorite de Gœthe, — doctrine dangereuse et plus propre à égarer les apprentis qu'à montrer aux maîtres leur voie, — que l'artiste doit dominer son sujet et même son talent, façonner souverainement la matière dont il a fait choix, comme une chose qui au fond lui est indifférente, et ne point permettre à la sensibilité de venir mêler ses fumées humaines à la. flamme divine de l'esprit créateur. Schiller avait docilement suivi la leçon du maître sur ce point, et il lui restait, en 1798, peu de sensibilité humaine à étouffer encore pour devenir un artiste accompli, selon le type de Gœthe, s'il faut en croire la curieuse lettre que voici : « J'espère que vous serez content de l'esprit dans lequel je travaille. Je réussis très bien à tenir la matière en dehors de moi pour ne m'occuper que de la forme. J'ajouterai même que la matière ne m'intéresse presque pas. Jamais encore je n'avais pu réunir en moi tant d'ardeur pour le travail avec tant de froideur pour le sujet. Jusqu'à présent je traite les caractères avec un pur amour d'artiste; pour deux de mes personnages seulement, je ne puis

me défendre d'une affection pPrsonneJlc, qui, je l'espère, ne nuira point à reflet de Fenseuible. »

Gœthe avait conçu l'idée d'un poème épique sur Guillaume Tell. Il n'y donna point suite et abandonna le sujet à Schiller, qui en fit un drame. C'est à l'influence de Gœthe qu'est dû le caractère du héros, homme de la nature et de l'instinct, non de la réflexion, bon père de famille, honnête et brave montagnard, mais étranger aux considérations générales de politique, de liberté, de patrie.

Faut-il attribuer à une fausse et mauvaise imitation de Gœthe l'indifférence étrange que Schiller, démentant sa propre nature, paraît avoir quelquefois montrée en face des malheurs de son pays? Le fait est qu'en 1796 les Français envahirent une partie de l'Allemagne. La mère de Gœthe, qui habitait Francfort et qui venait de voir l'ennemi occuper sa ville, écrivit à son fils une lettre où elle lui racontait en détail ce grave et douloureux événement. Gœthe prit à la lecture du récit maternel le plaisir d'un lettré lisant quelque joli fragment épistolaire du temps des Séleucides ou des Ptolémées; puis il communiqua le curieux document à Schiller, qui lui répondit dans le même goût : « Nous vous remercions beaucoup de nous avoir envoyé la lettre de votre mère; elle nous a vivement intéressés, non seulement par ce qu'elle contient d'historique, mais par la naïveté du récit et le caractère original du style ' . »

1. Correspondance entre Gœthe et Schiller. Edition Saint-René Taillandier, t. I, p. 302.

Si Gœthe eut beaucoup d'influence sur Schiller, Schiller en eut aussi sur Gœthe, un peu moins cependant, comme il convenait, Gœthe étant l'aîné, le plus grand, et une nuance de protection sétant toujours mêlée à son sentiment pour Schiller, tant que celui-ci vécut.

Le 6 janvier 1798, il faisait cette réponse à une lettre datée de la veille et que nous venons de lire : « Je vous félicite de la satisfaction que vous cause la partie achevée de votre travail... L'heureuse rencontre de nos deux natures nous a déjà procuré plus d'un avantage, et j'espère que cette influence salutaire continuera. Si je vous ai été utile comme le représentant de bien des objets divers, vous m'avez, de votre côté, ramené à moi-même en me détournant de l'observation trop exacte des choses extérieures. Par vous j'ai appris à contempler les diverses phases de l'homme intérieur, vous m'avez donné une seconde jeunesse, vous m'avez fait redevenir poète au moment où j'avais presque entièrement cessé de l'être. »

Ce que Schiller semble surtout avoir communiqué à Gœthe, c'est son goût pour l'esthétique; car nous les voyons, en 1797, disserter longuement et doctement sur la Poétique d'Aristote, sur les différences de l'épopée et du drame, sur les cinq motifs d'action, sur les trois espèces de mondes, enfin sur la question de savoir si Hermann et Dorothée contient quelque motif « rétrograde » et si le « troisième monde » y joue un rôle suffisant. Mais quelle qu'ait pu être la complicité de Schiller dans ces insipides théories, la fatale

destinée de Gœthe était, d'ailleurs, de plonger tôt ou tard son clair et vif esprit dans les nuages froids de l'abstraction. Il devait faire toutes les expériences, suivre tous les chemins, tenter toutes les formes et toutes les idées. Le pédantisme philosophique, étant un des traits du génie allemand, ne pouvait manquer d'avoir son heure et sa place dans la longue série d'essais dont la vie de Gœthe se compose.

Cette belle existence de quatre-vingt-trois ans est unique dans l'histoire des lettres par la diversité des aspects sous lesquels s'offre à nous l'esprit mobile et curieux qui s'y déroule; mais c'est une chimérique entreprise de vouloir ramener à l'unité tous les caprices de cette diversité ondoyante.

Les autres grands poètes ont leur unité. Ils se perfectionnent logiquement comme Schiller, qui, après avoir jeté sa gourme dans les drames de sa jeunesse, se calme, se rassied, se mûrit, et, de Don Carlos à Guillaume Tell, produit une suite d'ouvrages de plus en plus beaux, mais tous empreints du même caractère et animés du même esprit. Ou bien ils s'altèrent logiquement comme Corneille, qui peu à peu confond la grandeur avec l'énormité et substitue aux héros plus qu'humains de sa première période dramatique les géants antihumains de la dernière. Les grands poètes deviennent meilleurs ou pires, mais ils ne changent pas leur idéal. Gœthe a changé le sien plusieurs fois.

De Gœlz do BrrUcliingon, — drame romantique,

imitalion prétendue de Shakespeare parce qu'il est plein de tapage, de trivialités et de désordre, — notre poète s'élève à l'admirable composition d'Iphigénie, si pure, si calme, si sublime, qu'on la croirait écrite par la plume même de Sophocle revivant de nos jours et devenu chrétien. Il ne faut point assimiler cette métamorphose à celle de Schiller. L'auteur des Brigands se retrouve tout entier dans l'auteur de Guillaume Tell; l'inspiration est la môme, il n'y a que le jugement de plus et l'enfance de moins. Mais dans Ij^higénie il ne reste absolument aucune trace de Gœlz; l'auteur a fait table rase des idées de son adolescence : fond et forme, tout est nouveau.

Le voilà classique; va-t-il rester classique? Non. Les brouillards philosophiques de l'Allemagne prennent bientôt possession de cette lumineuse intelligence, qui, sentant le péril, avait cherché un refuge en Italie et aurait désiré s'y fixer à toujours. Gœthe devient poète symbolique. Lui, l'homme de la réalité, l'observateur de la nature, l'adoraieur des formes plastiques, l'artiste par excellence qui avait retrouvé la glorieuse harmonie du corps et de l'âme, de la matière et de l'esprit, perdue depuis le siècle de Périclès et de Phidias, il détruit à plaisir un si bel équilil)re et laisse l'abstraction, l'idée informe et incolore, usurper une place prépondérante dans son imagination et dans ses œuvres.

Le second Faust est le monument principal de cette décadence. Les Allemands se figurent admirer beaucoup cet ouvrage parce qu'il est pour eux un thème

à des commentaires sans fin : ils n'admirent que leur propre subtilité s'exerçant sur d'obscures ou insignifiantes énigmes. Je regarderai toujours comme une marque de la bonne santé du goût français la résistance qu'il oppose à ce vaste poème, labyrinthe sans plan, sans architecture, sans divisions logiques; froid comme une nécropole; n'offrant rien de vivant et d'humain où l'imagination puisse s'intéresser; nulle passion, nulle action, nul drame, mais l'immense fouillis d'un bazar en désordre ; qui a sept mille quatre cent quatre-vingt-deux vers, qui pourrait en avoir seize ou dix-huit mille sans aucun risque d'y rien perdre de ses proportions, — qui sont absentes, — et de son unité, — qui n'existe pas.

Le poème de Faust, œuvre de la vie entière de Gœthe, en est aussi l'image : il est décousu comme elle. S'il est vain de prétendre qu'une profonde unité relie les scènes mal agencées de ce nouveau vnjstère, qui toujours se déroule et jamais ne se noue, il n'en contient pas moins de très beaux épisodes que tout le monde admire à titre de fragments. 11 en est ainsi de Gœthe lui-même. On n'arrive à le goûter comme il faut que le jour où on l'accepte de bonne grâce tel qu'il est, avec les contradictions de son génie et de son caractère, sans se fatiguer à poursuivre le fantôme de l'unité secrète où ces disparates viendraient se fondre. Toute définition succincte de sa nature intellectuelle et morale comporte de si importants correctifs qu'ils équivalent presque à la définition opposée.

Par exemple, j'ai parlé de son réalisme; mais quel

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poète fut jamais plus idéaliste que l'auteur d^Iphigénie en Tauride, de Torquato Tasso, de la Fille naturelle? J'ai dit que Gœthe éprouvait un certain malaise en face de la grandeur morale et qu'il n'aimait pas les héros : quel démenti plus éclatant de cette assertion trop sommaire que la figure sublime d'Iphigénie? Veut-on d'autres preuves encore du contraire? Le 15 octobre 1825, le poète se plaignait, devant Eckermann, de voir les plus nobles traditions de l'histoire reléguées au rang des légendes par la critique historique; il disait :

Pour une vérité misérable on en anéantit une grande qui nous rendrait service. Jusqu'à présent le monde croyait à l'âme héroïque d'une Lucrèce, d'un Mucius Scœvola, et par eux il se laissait enflammer, enthousiasmer. Aujourd'hui, la critique historique arrive pour nous dire que ces personnages n'ont jamais vécu et qu'il faut les regarder comme des fictions et des fables, poésies sorties de la grande âme des Romains. Que voulez-vous faire d'une vérité si misérable? Si les Romains étaient assez grands pour inventer de pareilles poésies, nous devrions au moins être assez grands pour les croire vraies. Jusqu'à présent je faisais ma joie d'un grand événement du xiii" siècle. Lorsque l'empereur Frédéric II était en lutte avec le pape et que tout le Nord de l'Allemagne était exposé sans défense à une attaque, on vit pénétrer dans l'empire des hordes asiatiques ; déjà elles étalent en Silésie; mais arrive le duc de Liegnitz, et par une grande défaite il les terrifie. Ils se tournent alors vers la Moravie; là, c'est le comte de Sternberg qui les écrase. Ces braves m'apparaissaient donc jusqu'alors comme deux grands sauveurs de la nation allemande. Arrive la critique historique pour dire que ces héros se sont sacrifiés fort inutilement, caria horde asiatique était déjà rappelée et elle se serait retirée d'elle-même. Voilà maintenant un

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grand événement de l'histoire nationale dépouillé d'inlérèt, anéanti. Cela désespère !

Quiconque en voudra prendre le soin recueillera sans peine d'autres textes plus ou moins contraires à ce que j'ai dit des instincts aristocratiques de Gœthe, de son indifférence en matière de politique et d'histoire, et de son peu de patriotisme. Il protestait luimême contre tous ces jugements. « Croyez-vous donc, disait-il, que je sois indiflerenl aux grandes idées que réveillent en moi les mots de liberté, de peuple, de patrie? Non. Ces idées sont en nous; elles sont une partie de notre être et personne ne peut les écarter de soi. L'Allemagne me tient Ibrtement au cœur »

Il le prouva bien en 18U6. Napoléon, vainqueur do la Prusse, avait environné d'espions le grand-duc de Saxe-Weimar, rétabli dans ses Etats, mais toujours soupçonné. On montra un jour à Gœthe un écrit destiné à être mis sous les yeux de l'empereur et dans lequel Chai'les-Augusle était accusé, entre autres choses, d'avoir fait visite au duc de Brunswick.

C'en est trop! s'écria Gœthe, l'œil enflammé de colère. Que veulent donc ces Français?... Depuis quand est-ce un crime de l'ester lidèle à ses amis, à ses vieux compagnons d'armes dans le malheur?... Certes, ma nature me porte à la contemplation paisible des clioses; mais je ne puis voir, sans m'initer, qu'on demande aux hommes l'impossible... Le grand-duc fait ce qu'il doit; il se manquerait à luimôme s'il agissait autrement. Oui, et quand il devrait à ce jeu perdre ses Etats et son peuple, sa couronne et son sceptre, il faut qu'il tienne bon et ne s'éloigne pas des généreux sentiments que lui prescrivent ses devoirs

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d'homme et de prince. Si sa chute se consomme, nous ferons, nous aussi, notre devoir; nous suivrons notre souverain dans sa misère et nous ne le quitterons pas un seul instant. Les femmes et les enfants, en nous voyant passer dans les villages, ouvriront leurs yeux tout en larmes et s'écrieront : Voilà le vieux Gœthe et le grand-duc de Weimar que l'empereur français a dépouillé de son trône parce qu'il était demeuré fidèle à ses amis dans l'adversité, parce qu'il visita le duc de Brunswick, son oncle, au lit de mort, parce qu'il ne laissa pas mourir de faim ses compagnons de bivouac et ses frères!

A ces mots, il s'arrêta suffoqué; de grosses larmes ruisselaient sur ses joues; puis, après un moment de silence :

Je veux chanter pour mon pain ; je veux mettre en rimes nos désastres. Dans les villages, dans les écoles, partout où le nom de Gœthe est connu, je chanterai la honte du peuple allemand, et les enfants apprendront par cœur mes complaintes jusqu'à ce qu'ils deviennent hommes et les entonnent en l'honneur de mon maître en lui rendant son trône.

Voyez, je tremble des mains et des pieds, je n'ai pas été aussi ému depuis longtemps. Jetez au feu ce rapport; qu'il brûle, qu'il se consume jusqu'à ce que tout soit anéanti, jusqu'à ce que la dernière lettre, la dernière virgule, le dernier point se soient évanouis en fumée, et qu'il ne reste plus rien de ce honteux manifeste sur le sol allemand. * !

La mère de Gœthe disait : « Il n'y a rien de plus grand que quand l'honîme se fait sentir dans l'homme. » Nulle part Gœthe n'est plus grand que dans cette page de sa vie.

Mais de telles effusions sont rares chez lui, c son altitude accoutumée est une .sévère possession de lui-même, qui ne supprime pas l'émotion intérieure,

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