LE PÈRE
Oui , je te crois. Cela m^arrive souvent aussi. Je sais si faible. Seulement un peu d*eau i boire. Mon Dieu! Ce fut pour moi un grand cbagrin.
FAUST
Quoi donc?
LE PÈaE.
Il 7 a quelque temps, le soir, je m'ëtais coucbë stytc tristesse, songeant aux mauvaises nouvelles que Ion m'avait données de toi, à ton oubli envers moi et envers ta mère. Et alors, écoute mon fils, je m*endormis, et tu m'apparus en rêve. Tu étais assis devant une table splendide, ton visage se détournait de moi et de tes parens, .et une infâme courtisane t'epla^t dans ses bras i^t te donnait à boire une coupe pleine de sang. Pendant que tu la vidais, tu ne t'apercevais pas comâie le diable nuaait le sol sous tes pieds, et tu tombas. O mon fils! je voulais t*appeler, mais ma voix était trop faible, ma langue demeura fixée à mon palais. Eufin je poussai un cri de douleur. Ta mère se réveilla avec efiroi ; elle t'avait vu aussi dans ses rêves ; elle t*avait vu me mettre le con* teau sur la poitrine , me déchirer le cœur. Nous nous tînmes Tun et Fautre embrassés dans notre angoisse, et nous crûmes encore te voir emporté par la foudre, et nous entendîmes ta voix se perdre dans le lointain avec des gémissemens.
Les remontrances, les plaintes, les larpies du viôllard attendrissent d'abord Faust. Il lui promet
de chaoger de condaîte, et se promet à loUmème de ne pas conclure son pacte avec le diable.
Mais à peine est -il seul, que le mauvais esprit l'emporte; et quand minui£ sonne, il est déjà sur le chemin où il doit rencontrer Mèphistophelès. Là, viennent tour à tour se présenter à lui le dé* mon de l'argent; celui de la volupté; celui des ruines et des orages. U les repousse tous, car aucun ne répond à sa pensée ardente, avide de jouissances nouvelles, maôs noble, majestueuse , élevée. Les démons ^paraissent. Mèphistophelès vient, et Faust tombe dans un profond sommeil. *
Bon, dors, s*écrie Mèphistophelès, toi qui seras hîentdt vaincu, bieatÂt i mol Maistenant les images que je fais passer dans tes rêves doivent subjuguer tes sens et t'enckâner par «n étemel contrat Alors je viendrai te prendre pour tomber avec toi dans Tenfer, pour te porter devant le trône de Satan.
Dans la seconde partie du drame, nous trouvons Faust à la cour de Madrid , enivré des distinctions <pi'on lui accorde; enivré surtout de son amour pour Ja rdne d'Arragon. Le diable a rempli ses pro-' messes, il lui a donné de For, des jouissances, de la gloire. Mèphistophelès, qui le tient maintenant en son pouvoir, le regarde avec un mélange de raiUerie et de pitié, et parle déjà avec orgueil de remplir bientôt la promesse qu'il a &itê à Lucifen
Le roman de Klinger parut pour la première fois
a Saint*Péleisbourg en. 1791. C'est une satire mordante, souvent un peu trop mysanthropîque, parfois aussi licencieuse, mais presque toujours spirituelle et intéressante (^^).
Faust est ici le pauvre imprimeur de Mayence, qui , ayant en vain offert sa Bible au sénat, aux riches bourgeois, et aux diverses msutrises de Francfort; ayant une famille nombreuse à soutenir, beaucoup) de dettes et point de ressource, se voue au daUe pour échapper à la misère et se venger des patriciens ignorans qui Font humilié , des sots qui ïont mébonnu. Le pacte qu'il conclut avec Méplùsto* phelès, repose tout entier sur une condition qiû donne au romancier im vaste champ pour déployer son humeur frondeuse, cruelle et parfois satanique. Faust est encore une douce ame, que les souffrances n'ont point endurcie; que les déceptions n'ont pu rendre mauvaise et injuste. Il croit à la moralité des hommes, à la vertu des fenunes, h la générosité des grands, aux bonnes et saintes lois qui ré^ssent la société. Et le diable s'engage a lui montrer le monde, la vie sous une tout autre £ice, et il le prend pour briser une à une cette couronne de pieuses croyances que Faust a conservées. Il le promène tour à tour du palais des princes à la cellule de rhermite ; de la demeure d'une courtisane , à celle d'une grande dame, et partout son attente vertueuse est trompée; ses regards tombent avec effroi sur ce
qui renyiromie U n'y a plus de voile hjrpocrite pour lui cacher le ressort secret des actions des hommes; il n'j a plus de prisme pour lui embellir Je mensojige de la vie. Et là où il attendait un acte de générosité , il ne découvre qu'une infiunie. Le vice grandit à la place de l'amour. La cupidité se trûne sur son chemin , et flétrit de son souffle im* pur les plus douces passions. Si ce n'est le crime qui le poursuit, c'est le Uche libertinage; si ce n'est l'ambition effrénée, la vengeance cruelle, c'est la maigre avarice qui rampe sous le poids de ses sacs d'or, et meurt de faim à côté de son coffre. Ni les prêtres, ni les rob, ni le peuple n'échappent à cette sanglante saure. Tous ont leurs vices secrets, leurs vices recouvots d'or, de pourpre ou de bure; mais qui se montrent hideux et saignans, dès que la main du diable leur a enlevé ce vêtement d'emprunt Ainsi s'en va Faust dans sa nouvelle vie d'expérience; ainsi cet homme, qui ne veut pas s'en tenir aux ap* parences, qui veut pénétrer plus avant que le vul* gaire, savoir le pourquoi et le comment des choses, marche de douleur en douleur, tombe de précipice tn prédpioe, jusqu'à ce qu'il maudisse sa £itale soif de science, et qu'il regrette, mais trop tard, le temps où il croyait, où il aimait, où il ne concevait encore nul doute ni sur la foi d'un serment, ni sur la gloire du héros » ni sur l'intégrité du juge. Voici d'abord sa femme qui l'aime tant, qui a tou-
jours été pour Im si tendre et si dévouée , et qui se console de le voir partir, parce qu'il lui laisse une caisse de robes et de bijoux.
Les bourgeois de Francfort, qui l'ont repoussé dans sa misère, lui envoient une députation, quand ils le savent riche. Le bourgmestre lui cède sa femme pour un titre de noblesse. Un pieux hermite, qui vit en odeur de sainteté, lui apparaît un poignard à la main, vaincu par la luxure et la cupidité» Un juge lui vend pour cinq cents florins son arrêt Un évéque s'engraisse des larmes et des sueurs àe ses malheureux serfs. Un prince fSiit mourir de douleur son véritable ministre, et se rend l'esclave d'un mi^ sérable intrigant Un honune riche lui abandonne l'honneur de sa fille, pour pouvoir mettre un nouveau sac d'argent dans sa caisse. Une abbesse l'io-' troduit la nuit dans la chambre d'une de ses no* vices, pour rester plus long -temps abbesse. Une jeune femme modeste et vertueuse se rend à ses désirs, parce qu'elle a vu des images d'amour dans une lanterne magique. En France, il trouve LouisXI et ses bourreaux; en Angleterre, l'usurpation de Glocester et le meurtre des jeunes princes d'York; en Italie, le pape Alexandre VI, ,César, Ferdinand, François Borgia, et leur infâme sœur Lucrèce. Tout ce qu'il a rêvé le trompe; tout ce qu'il a voulu voir ne lui présente plus qu'un long tissu de dé^ bauches, d'ignominies ou d'atrocités* Pour comble
de douleur , le bien qu'il croyait faire n'a porté que des fruits déplorables. Par ses ordres, Mépfaistopbeiès a étranglé un prince injuste et cruet, et cette mort subite a livré le trône à un prince trop jeune et trop inexpérimenté qui a rendu malheureux son pays. Il avait laissé de l'argoit à sa femme, et cet argent elle l'a employé à satisfaire les brutales passions d'un homme qu'elle s'était choisi pour amant. Il a livré aux flammes le château d'un seigneur qui se livrait à des actes barbares de vengeance, et ces flammes ont consumé plusieurs innocens. lia sauvé un homme qui se noyait, et cet homme est devenu un brigand.
La conclusion d'un tel livre serait effrayante, si on la prenait à la lettre; mais le fatal besoin qui en-* traine si impérieusement Faust à vouloir tout approfondir, les iUusions qu'il porte à l'extrême, et la précipitation qu'il suit dans tous ses jugemens, pournôent, je crois, nous en offrir une- autre plus juste et plus praticable.