‹ Études sur GoetheChapitre 13 sur 44 · V. Hofio · texte numérisé non relu

V. Hofio

Ten appelle aux voyageurs qui ont visité des contrées agrestes, des lieux justement renonunés pour leur beauté naturelle ou leurs souvaiirs historiques; quel sentiment de joie et d'enthousiasme n'ont-ils pas éprouvé lorsqu'après avoir traversé de longAes plaines monotones, des chemins arides et &ti^s, ik se sont trouvés tout à coup ou au sommet des montagnes du Harz, ou sur la cime du Montrd'Or, ou au milieu des majestueuses forêts de sapin du Jura, ou sur les dunes de la mer.

Une fois je faisais un voyage en Suisse : j'étais parti de nos pittoresques montagnes de Franche- Comté, où Nodier, leur digne enfant, s'en est allé puiser tant de scènes riantes et gracieuses, prendre pour sa magique palette tant de couleurs d'or et d'azur. J'avais salué en passant celte sombre forte-

resse de Joiix, avec son trône de rocs aigus, sa tète sinistre, son front chauve, et ses noires en« trailles qui ont tour à tour renfermé le brave Toussaint-Louverlure, l'orateur Afirabeau, et le pauvre poète Kieist, lliomme né «ous les rayons d'un soleil brâlant, l'homme grandi au miUeu du fracas des révolutions, l'hcwune mort sous. le poids des Ion* gpes et muettes souffrances qu'il avait amassées au fond du coeur. J'avais traversé ce joli village de La Cluse, et ce riant vallon dont le ruisseau d'argent et la ceinture de Fergissmeinnichi s'en vont aboutir au lac de Saint -Point, et cette profonde vallée de Joux. Un autre jour j'étais venu jusqu'à Orbe, je marchais à pied , et il faisait un beau soleil de Mai , et j'avais dix-)iuit ans ! Je m'arrêtais à chaque sentier qui s'en allait se perdre mystérieusement sous les arbres de la colline; à chaque chalet, où je découvrais de loin le vieillard , avec son bonnet de laine gris, assis devant sa porte; la jeune fille, avec son étroit corset, son jupon court, ses joues si fndches, son oeil si riant, qui courait un seau de lait à la main. J!aurais voulu étudier chaque groupe d'arbres , boire à chacune de ces claires fontaines, qui s'en viennent avec leurs fraièhes ondes baigner lé long du chemin les pieds du voyageur, gravir au-dessus de chaque montagne, m'asseoir sur chacun Me ces tapis de mousse que les branches pendantes de sapin ombragent si bien.

La nature était alors pour moi comme une sœur, comme une amante bien-aimée, douce , joyeuse, jeune et pleine de poésie. Quand je la yojais si belle et si bien parée, je croyais qu^elle s*était parée ainsi pour moi; quand je portais les yeux sur ses plaines et ses montagnes , il me semblait Tes voir me sourdre; quand je regardais le ciel, j'aurais pu croire dans ma naïve présompûon qu'il y avait un rapport intime entre lui et moi» et que sa surface n'était si calme et si bleue, que parce qae mon cœur était si heureux. Je n'avais pas encoi*e vécu ; je n'avais pas ' encore souffert ; je ne voyais le monde, la vie, l'avenir, que dans un vague loio* tain , à travers une douce et vaporeuse lumière, semblable à celle que le crépuscule du soir répand sur les montagnes. Je portais au dedans du cœur un besoin d'aimer, de croire, d'épancher mon amour et ma croyance ; et la nature était là qui me tendait les bras, qui s'adressait à la foi9 à tous mes organes, à toutes les facultés de mon ame. Quand les cordes d'un instrument sont encore neuves et bien disposées, le moindre souffle peut les faire vibrer. Et mon ame avait toutes ses cordes si intactes et si mobiles, et tout ce qui m'entourait pouvait en tirer des sons encore inconnus, des notes harmonieuses. Je n'ét»s pas seulement l'ami de la nature, prise dans son majestueux ensemble , j'étais l'ami de toutes les plantes, de toutes les variétés d'êtres que la nature

renferme. Je pouvais distinguer un langage fait pour moi, dans le murmure de la brise; je pouvais m'eniretenlr le long de ma route avec le ruisseau, et avec le rocher. Je pouvais dire au petit oiseau , qui volait au-dessus de ma tête, je te remercie, petit oiseau, de ton doux gazouillement; et à la fleur, je te remercie de ton parfum et de ton regard ; et à l'arbre, je te remercie de ton bienfaisant ombrage; car Voiseau, Farbre, la fleur, la mousse de la colline, l'herbe de la prairie et l'azur du ciel, avaient une voix pour moi, et se mêlaient à toutes mes affections, et se peignaient dans tous mes rêves. Et alors, je m'en allais bâtissant des châteaux en Espagne, et de temps à autre composant une moitié de vers, un vers dont j'admirais jusqu'aux défauts, tant j'étais encore enthousiaste et ignorant

Et À quelqu'un était venu me dire alors que la vie renfermait un grand nombre d'écueils, que le sort n'était pas constamment propice à nos vœux, que les hommes n'étaient pas tous bons; oh! je ne l'aurais pas cru, malgré les tristesses vagues qui se croisaient déjà dans ma poitrine; malgré les sombres et indéfinissables pressentimens qui venaient parfois me faire songer. Jetais alors trop heureux pour Ae pas croire à un bonheur sans fin, et je m'étais arrangé â moi-même un monde trop bon et trop vertueux, pour pouvoir me détromper si tôt. Hélas! j'ai fait depuis bien des voyages,- j'ai passé

par nombre de villes curieuses et de lieux célèbres; mais tout ce que j ai vu n'a pas pu me faire oublier ce voyage en Suisse, à dix -huit ans, avec mon bâton h la main et quelques francs dans ma poche. Après avoir traversé Orbe et Caussonnet, je nV vais encore rien vu que des paysages rians, pittoresques, il est vrai, charmans à parcourir, mais rien de ces aspects grandioses que j'avais attendus. J'arrive au-dessus de la montagne; j'ignore le spectacle qui va se déployer a mes yeux, et sans m'y être attendu , mes regards étonnés planent tout à coup sur ce grand , ce magnifique tableau dont je ne puis rendre la magie. Devant moi, la plaine de Lausanne, si riche, si verdoyante, si pompeusement chargée d'arbres et de jardins, et de rians chalets. Derrière, Lausanne, avec sa vieille cathédrale sombre et hardie, noircie par le temps, imposante par l'art; Lausanne, avec ses légères maisons étagées Ifs unes sur les autres, ses jardins entre chaque rue, ses ceps de vigne contre chaque mufaille; et plus loin, le lac rougi par la clarté du soleil du côté de Vevay, pâle et légèrement azuré du côté de Genève, traversé au milieu par les barques , portant la voile triangulaire et la légère banderolle. Et derrière ce lac, les hautes montagnes avec leur ceinture de nuages; leurs brouillards qui s'élèvent, flottent, ondoient comme un voile; et leur couronne de g;lace, jaune'et rouge aux rayonsxlu soleil couchant, conune

un diadème d'or et de rubis. Et celait le soir; la nature conlineiiçait a reprendre ce repps que la nuit apporte; de grandes ombres l'enveloppaient déjà pour la rendre plus mystérieuse et non moins belle; les bruits du jour s'éteignaient par degrés, et mouraient doucement .comme un murmure lointain ; et le silence régnait iiutour de moi , et j'étais seul , et

à cette heure de recueillement, en face de ce grand spectacle» oubliant le monde entier, et ne suivant que mes émotions, j'éprouvais je ne sais quel sentiment doux et pieux qui remplissait d'harmonie et de prières toute mon ame, et quelle force invisible qui m'emportait pomme sur des ailes dans ime atmosphère su{)érieure.^ et m'élevait au-dessus de moimême, en me Ëàsant courber la tète.

Cest ce sentiment de foi,. d'humilité et d'enthousiasme que j'ai connu un jour encore au bord de la mer, un soir d'été au sommet du Thûringerwald, et que j'ai éprouvé de nouveau, lorsqu'après avoir traversé la vieille chronique de Faust, et les romans et les drames qu'elle a en&ntés, j'en suis venu à lire l'œuvre par excellence, le Faust dé Gœihe.

Dans les autres, de belles pages, des situations intéressantes, des scènes habilement traitées, parfois aussi des idées fortes et originales ; à celui-ci , le plan large, aussi large qu'une ame d'honune peut le concevoir; à celui-ci les proportions gigantesques et

cependant gracieuses, les hautes pensées qui dominent tout un siècle, la construction pleine de hardiesse, les membres nerveux et robustes, l'expression saillante et durable; à celui-ci, le vaste champ de Tépopéei la trompette sonore de l'ode, les douces larmes de 1 élégie, les mâles et terribles accens da drame. Les autres ressemblent à tous ces petits paysages que Ton découvre avec joie, et sur lesquels notre œil aime à se reposer, et le Faust de Gœtbe les domine comme le Jura. Les hommes les plus déterminés montent avec peine jusqu'au sommet; les autres en mesurent d'en bas la hauteur.

Ce fut son œuvre favorite , son premier rêve et sa dernière pensée. Et qui ne croira à la sublime beauté de ce poème, quand on lui dira que Gœtbe, rhomme créateur^ l'homme de génie, l'a roulé pendant soixante ans dans sa forte tète? La première idée de Faust lui vint k Strasbourg; il avait aussi, comme ce héros des chroniques allemandes, essayé de beaucoup de travaux , touché à beaucoup àt sciences. Il avait aussi cet esprit ardent et diflSdle à satisfaire. S'il se mêlait k la société des étudians, s'il semblait vivre parfois de leur vie joyeuse et insouciante, ce ne pouvait jamais être complètement U y avait une partie de lui-même qui s'asseyait &i face d'un verre de bière; l'autre prenait son vol dans d'autres espaces. Ses souffrances d'ame ont produit Werther; ces mêmes souffrances devaient produire

Faust Faust est le Werther continué jusqu'au bout^ le Werther qui a jeté sa soif de savoir en tout sens, qui a tourmenté son cœur, et fait bouillonner ses passions ; mais qui , au lieu d'en finir brusquement avec la vie qui lui pèse; au lieu de quitter le monde qu'il méprise, pose le pied sur ce monde, et part de là pour s'élancer dans une atmosphère plus large, n'importe où elle se trouve; n'importe qu'elle soit éclairée paroles flammes de l'enfer, ou les lueurs ondoyantes du soleil, pourvu qu'elle le fasse échapper à Tétroitesse de la route ordinaire, au mal-aise qu'il éprouve. Faust est la grande épopée , non ps d'un homme, mais de l'humanité; non pas d'un poète, mais de ce que les poètes et les philosophes ont pensé; l'épopée qui part de Dieu pour retourner à Dieu , de l'arbre de la science pour arriver à l'origine véritable de la science, qui le long de son chemin s'en jra boire à toutes les sources poétiques , aussi bien à celles du moyen âge qu'à celles de l'antiquité, qui s'attache à toutes les passions et à toutes les théories, embrasse à la fois la science et la poésie, la forme et le fond, l'art et la réflexion, ouvre toutes les routes, s'attaque à tous les problèmes, et avec cette puissance qu'elle exerce, cette vie si forte qu'elle possède, rassemble autour d'elle les réalités de ce monde et les richesses d'un monde supérieur, les merveilles des contes naïfs du moyen âge , et les /igures plastiques de la mythologie ancienne; puis

s'élève majestueuse sur ce trône, les pieds pendaos au-dessus de Tenfer des chrétiens, et le front élevé jusqu'au ciel.

Encore une fois, c'était Fœuvre choisie de Gœthe; c'était l'enfant bien -aimé pour lequel 3 se plaisait à amasser les richesses de la science et les fruits précieux de l'inspiration. C'était la riante pensée, l'amie de sa jeunesse, la compagne de son âge mur qui avait pris l'habitude de le suivre dans ses veilles, de le visiter dans ses rêves, de vivre avec lai dans la solitude et dans le monde. U la portait doucement , mystérieusement au fond du cœur, comme un amant porte le secret de son premier amour. Il n'en révélait pas les progrès, il n'en disait ni le nom, ni les caprices, ni les* beautés; heureux de s'être créé ainsi sa Galatée , il se plaisait à la (sdre mouvoir devant lui, à la réchauffer sur sa poitrine, à lui donner chaque jour une nouvelle vie avec sa parole d'artiste. Mais elle était pour lui , pour lui seul, et si d'antres regards venaient l'épier, il tirait le rideau sur son chef-d'œuvre. Une fois il était sombre, pensif au milieu dû monde, et il songeaàt à son Faust Une autre fois un roi venait le voir, et il quittait ce roi avec plaisir pour retourner encore à Faust Oh ! c'eût été pour lui une grande douleur de mourir avant d'avoir achevé cette longue tâche de toute sa vie. Mais il devait être heureux jusqu'au bout U avait découvert une belle tète de statue, et

il eat le temps de la compléter. Il avait proposé une difficile énigme à rAllemagne, et il agit en bon joueuFi il en donna le mot avant que de s'en aller. Ce que le premier Faust laissait pressentir a été rempli, et le travail de la jeunesse s'est marié habile^ ment à celui de la virilité : on ne peut rien désirer de plus.

Dans la (juatrième partie des œuvres de Gœthe » publiées chez Gceschen, à Leipzig , en 1786, on trouva d'abord un fragment de Faust. En 1 808 , ce fragment parut avec de grandes augmentations dans le huitième volume des œuvres de Gœthe, dont Cotta s'était rendu l'éditeur, et Tieck l'a depuis approprié au théâtre.

Gœthe écrivit, comme il l'a dit lui-mén^e, cette première partie de Faust avec facilité, avec une abondance de sentiment II voulait peindre ce qu'il avait lui-même expérimenté ou tout au moins rêvé. U s'attacha à l'ancienne chronique qui lui donnait un cadre commode, et en la dominant de haut, en la ployant à son imagination, il fit le drame du cœur humain et le drame de la vie : il nous montra l'homme dans ses écarts, la femme dans son amour et sa faiblesse , et Méphistophelès comme la vivaût.e personnification de notre penchant au mal. Il sut mêler, sans trop d'efforts, les êtres d'invention aux éires réels, et nous intéresser également aux souffrances de cette ame dont les bonnes et les mau-

vaises passions se disputent l'empire , et au sort de cette malheureuse jeune fille qui doit expier par de longues tortures l'illusion d'un moment.' Faust , avec tous ses monologues scientifiques, toutes ses situations imaginaires, était encore le drame positif; et un drame qui avait tout l'attrait des choses mystérieuses et tout le pouvoir de la nouvealité. Avec très*peu de changemens on l'a rendu pro[ire à être représenté sur la scène , et quel est le théâtre allemand où il n'occupe pas encore une belle place, et quels sont les spectateurs qui n'aient pas écouté avec un intérêt toujours plus vif, les plaintes étranges de Faust, les sarcasmes de Méphistopbelès et les prières de Marguerite?

Analyser cette pièce n'est pas chose facile. D'un côté je risque de retomber dans ce que l'oû a déjà dit en tête des traductions que l'on en a fiâtes; de l'autre il n'est guère prudent à moi, je le sais, de me mesurer avec un tel sujet, mais j'en parlerai franchement d'après ce que j'ai senti, et si cette analyse n'apprend rien à beaucoup de monde, elle inspirera peut-être à quelques personnes le désir de lire l'ouvrage original, et de cette sorte mon travail ne sera pas complètement inutile.

Il y a pour Faust deux prologues , comme il y a deux idées premières qui ont présidé à la composition de ce drame. L'un se passe sur la terre « l'autre* dans le ciel. Dans celui-là apparaissent le

cbrecteor du théâtre, le poète et un personnage în« lermediaire. Le directeur parle en bon spéculateur et traite la poésie comme une véritable marchandise. Son affaire à lui est de fournir de nouvelles décorations à la scène, de nouveaux costumes à' ses acteurs ; de mettre son poète à l'œuvre et de voir la foule accourir à sa caisse , affamée d'une représentation comme elle pourrait Tètre d*un morceau de pain* Tandis que le poète, étranger à ses calculs mercantiles, et se livrant de toute son ame aux inspirations de son génie, aux merveilles de son art, s'écrie avec douleur :

et Qfa f ne me parle pas de celte foule bigarrée, dont l'aspect seul peut faire disparaître notre enthousiasme. Cache-moi ce tourbillon du peuple qui peut nous entraîner contre notre volonté au milieu du torrait. Conduis-moi dans une de ces retraites paisibles, là où fleurit la vraie joie du poète, là où Tamitié et l'amour, envoyés par la main de Dieu , répandent leurs bénédictions sur notre cœur. *

Alors arrive le personnage intermédiaire, demisérieux , demi-bouffon , espèce de dilettante sceptique comme il n'est pas rare d'en rencontrer dans le monde, qui se moque des pieuses élévations du poète, et ne veut pas que la poésie porte si loin ses regards. Puis le directeur reprend la parole, et, partant de son point de vue, explique très-bien comment une pièce de théâtre doit être faite pour avoir

( »7o) ua succès populaire ; comment il &ut pouvoir don-ner au public une sorte de ragoût dramatique, dans lequel il trouve un peu de tout ce qiû a le privilège de l'émouvoir. Les contrastes entre l'esprit enthousiaste du poète, l'humeur spéculative du directeur et la vaniteuse indifférence du troisième personnage sont très -bien tranchés, et leur langage pose sur trois échelles distinctes la manière, générale de concevoir et de mesurer la poésie. Le dialogue se termine par ces paroles du directeur, qui croit parla se montrer assez large et généreux : Je vous abandonne les machines et les perspectives; n'épargnes ni les étoiles, ni la grande, ou la petite lumière du ciel ; je vous livre aussi l'eau , le feu , les rochers , les plantes et les animaux; vous pouvez ainsi, dans l'enceinte étroite de la scène, porter toute la créa^ tion , et vous élever rapidement^ à travers le monde, de l'enfer jusqu'au ciel.

Dans le second prologue, les trois archanges en* tonnent leur hymne de louange à Dieu. Méphistophelès vient et parle avec une amère dérision de la terre et des hommes. Le Seigneur défend son œuvre. Faust est donné comme moyen d'épreuve : Dieu permet au diable de le tenter , et Méphistophelès s'en va en prononçant ces paroles, qui renferment l'un des pripcipaux germes de la philosophie vraie et tolérante de Gœthe :

« De temps en temps je vois notre ancien assez

('7») Toloniiers, et je me garde bien de rompre avec lui. Cesi poiutant beau de la part d'un si grand seigneur de parler humainement au diable. ^

Après <^a le drame commence. Il est nuit Faust est assis au milieu de ses livres , dans une chambre voûtée, étroite, gothique, et se dit :

« J'ai maintenant , hélas ! étudié avec un zèle ardent la philosophie, la jurisprudence, la médecine et malheureusement aussi la théolo^e, et me voilà, pauvre fou, tout aussi sage que par le passé. On m'appelle maître, docteur; depuis dix ans je mène , à droite et à gauche mes élèves par le nez, et je vois que nous ne pouvons rien savoir , et cette idée me déchire le cœur. Je suis pourtant, il est vrai, plus avancé que tous ces badauds, ces docteurs, magister, écrivains , prêtres. Aucun doute et aucun scrupule ne me tourmente plus. Je n'ai petir ni de l'enfer ni du diable, mais toute joie aussi m'est enlevée : je ne me figure pas savoir rien de bon , je ne connais rien que je puisse enseigner pour convertir les hommes et les rendre meilleurs. Et puis je n'ai ni biens, ni argent, ni les honneurs, ni la gloire de ce monde. Un chien ne vivrait pas de la sorte. Ainsi je me suis adonné à la magie. Je veux voir si par ia puissance des esprits je ne découvrirai pas encore maint secret; alors je n'aurai plus besoin de me fatiguer pour dire ce que je ne sais pas; alors j'apprendrai ce que le monde renferme dans ses en-

trailles; les semences, les mystères de la repfodacûon se dévoileront devant moi, et je n'aurai plus rien à faire avec cet étalage d'inutiles paroles

(( Oh! que ne viens*tu, lumière de la lune,. luire sur mes peines pour la dernière fois ! Combien voilà de temps qu'à minuit tu me vois assis à ce pupitre et que tu m'apparais au milieu de mes livres, comme un ami dont le visage est triste ! Hélas ! que ne puis-je gravir les hauteurs de la montagne au milieu de ta douce clarté, planer avec les esprits à travers les plaines, à la lueur du crépusculetet, loin des vaines yapetirs de la science, me baigner plein de vie dans ta rosée.

(( Malheur à moi ! resterai-je encore enfermé dans ce cachot? Maudit soit cet obscur trou de muraille » où la lumière consolante du ciel ne m'arriveméme que toute troublée à travers les vitraux peints! Id et là des monceaux de livres que les vers rongent, que la poussière recouvre, que des amas de papier noircis par la fumée enveloppent jusqu'à la voûte, et de tous côtés des vei:res, des instrumens, des meubles usés , et voilà ton monde ! Et cela s'appelle un monde y Et tu demandes encore pourquoi ton cœur se resserre avec tristesse dans ta ' poitrine ? pourquoi un chagrin indéfinissable arrête en toi le mouvement de la vie ? Mais au lieu de cette nature vivante , créée par Dieu pour les hommes , ce qui t'environne, c'est la rouille et la fumée, des squelettes d'animaux et des membres décharnés.

tx Non. Hors d'ici , fuyons. — Fuyons à travers les larges contrées. Ce livre mystérieux, écrit par la main même de Nostradamus, ne peut-il pas te conduire? Alors tu connaîtras la route des étoiles, et quand la nature t'aura instruit, les forces de ton ame s'élèveront, et agiront sur toi comme un esprit parle à un autre esprit ^

Faust prend son livre de magie et. commence à fidre ses conjurations. L'esprit apparaît , mais trop grand , trop terrible pour lui. Il le laisse partir et demeure en proie aux tortures de l'espérance déçue et de l'orgueil humilié. Pendant qu'il en est encore à discuter avec lui-même sur la puissance de cet esprit comparée à la sienne, on frappe à la porte, quelqu'un vient l'arracber à son exaltation; c'est le iâmulus Wagner avec sa robe de chambre, son bonnet de nuit et sa lampe à la main. Wagner n'est point un homme ignorant, un homme ordinaire; c'est au contraire un être dévoué aux travaux sérieux, k l'étude; cW, si l'on veut, un savant, mais un savant qui a tous les mouvemens du cœur bien rangés , toutes les ébullitions de l'esprit sévèrement tenues en bride, un savant qui s'avance pas à pas dans ses recherches et ses expériences, déroule scrupuleusement chaque page, et ne perdant pas un. moment, ne. livrant rien au hasard, fouillant avec patience le sol pour y découvrir un trésor, et se réjouissant, comme dit Goethe, d'y trouver un

( »74) ver de terre, augmente ainsi ^ bribe par brifae, son petit butin de connaissances , et en vient un jour à pouvoir disserter assez bien dans une chaire de professeur, à se trouver assez satisfait de sa propre personne. On conçoit quel .contraste une telle nature doit Élire avec l'ame ardente, l'esprit insatiable de Faust. L'un suit méthodiquement le chemin étroit quil s'est tracé, marche chaque jour de la même manière, s!!arrète aux mêmes stations, se repose aux mêmes heures , prend son bâton blanc le matin et son bonnet de nuit le soir. L'autre se jette à droite et à gauche de la route, franchit les écueils, dédaigne les chemins battus, la marche régulière, et s'en va par sauts et par bonds à travers les lieux escarpés, les montagnes sauvages. L'ame bouillante de Faust se peint dans ses écarts étranges, dans ses retours impétueux au bien ou au mal , dans ses élancemens hardis hors du monde et de la réalité ; l'ame laborieuse et tranquille des savans comme Wagner, dans ce peu de mots qu'il adresse à Faust :

K Je me suis adonné avec zèle à mes études , et il est vrai que je sais déjà beaucoup, mais je voudrais bien tout savoir. ^

Quand Faust se retrouve seul, il retombe dans ces douloureuses perplexités auxquelles la présence de son tranquille famulus l'a un instant arraché. Le monde n'a plus rien qui le tente; la science L'a trompé; la foi ne le soutient plusf; l'esprit qu'il a invo-

que dans son désespoir n'a fait que renverser en* un instant ses derniers beaux rêves , et le jeter plus bas qu'il n'avait jamais été.

(( Non, s'écrie-t-il dans la cruelle déception que son orgueil a du souffrir, non, je ne ressemble pas aux dieux. Je ne le sens que trop, je ressemble à ce ver obscur qui se traîne dans la poussière, et que le pied du voyageur écrase en passant.

« lïTest-ce pas de la poussière que cette haute muraille avec ses centaines de rayons dans lesquels je me sms mis à l'étroit? et cette friperie 'qui, avec ses mille frivolités, me retient dans ce monde d'insectes? Trouverai- je ce qui me manque? Faut -il donc lire dans des milliers de livres que partout les hommes se tourmentent, et qu'il s'en trouve d'ici, de la, à peine un vraiment heureux? Pourquoi me regardes- tu, vieux crâne vide, avec cet air moqueur? Veux-tu me dire que ton cerveau, comme le mien, s'est égaré, qu'il cherchait la lumière, la vérité, et qu'il s'est perdu dans les ténèbres? Et vous, inutiles instrumens, ne riez -vous pas aussi de moi? Avec ces roues, ces peignes, ces cylindres et ces cerceaux, je touchais à la porte et vous deviez me servir de clés. Vos crochets sont assez aigus, mais vous ne pouvez pas encore soulever les verroux. La nature mystérieuse ne se laisse pas ainsi en plein jour yracher son voile, et ce qu'elle ne révèle pas à ton ^prit, tu ne le lui arra-

cheras ni avec le pressoir ni avec les leviers.,.*

<( ...Mais pourquoi mon regard s*atuiche-t-il à cette place? Cette bouteille doit-elle exercer sur mes yeux une sorte de magnétisme? D'où vient qu*à travers mes pensées la lumière rayonne tout à coup , comme au milieu de la forêt obscure rayonne la clarté de la lune ?

« Je te salue, fiole unique, je te prends avec dévotion. Je vénère en toi Fart et l'esprit de rhomme. Viens donc, essence des sucs soporifiques , poison extrait des poisons morteU, viens, montre ton pouvoir .à ton maître. Je te vois , et mon chagrin sV doucit; je t'embrasse, et mes efibrts se calment Lardeur bouillante de l'esprit s'apaise par degrés. C'est sur la haute mer que je m'élance ; à mes pieds l'onde brille comme un miroir, et vers de nouveaux rivages un nouveau jour m'appelle. "

Au moment ,où Faust porte la fiole à ses lèvres et s^ppréte à boire cette liqueur empoisonnée, ou entend tout à coup les sons d'une musique relî- ^euse. C'est la fête de Pâques , c'est le matin de la résurrection, et des voix d'anges s'élèvent dans les airs pour la célébrer.

Non, je n'oublierai jamais l'impressioa que j'éprouvai, lorsque je vis pour la première £bis eu Allemagne représenter Faust; lorsqu'après ce long, ce terrible monologue, ces accens d'un froid désesr poir, cette résolution de suicide, j'entendis résonuer

( 177 ) oette douce, cette grave musique d'église, cette voix profonde et solennelle de l'orgue, ces chants de joie à côté de ces sombres paroles de Faust , ces douces feliâiés de la religion auprès de cet anéantissement de l'ame incrédule; et ce cri de salut, ce réveil de Thumanité souffrante! Paix au monde! paix au monde I le Christ est ressuscite ! Cet appel si]d>lime du qhristîanisme résonnant aux orrilles de l'homme cpù ne croit plus et veut mourir. Oh I c'est là sans doute l'une des situations les plus touchantes, les plus belles que jamais les drames modernes aient présentées ; situation prise dans tout ce que la religion a de plus grave et le cœur de l'homme de plus profond*

Faust écoute avec un étonnement singulier et une émotion dont il ne peut se rendre maître , ces cantiques de la foi chrétienne*

<c Pourquoi me cherchea^vous, s'écrie-t-il, douces et puissantes voix du ciel, pourquoi me cherchez* vous dans la pousâère? Résonnez la où se trouvent encore des coeurs tendres. J'entends bien votre message, mais la foi me manque. Le miracle est l'enfant bien-aimé dé la foi, et je n'ose pas m'élever jusque dans les sphères où retentit cette sainte nouvelle. Cependant j'étais habitué dans ma jeunesse à la douceur de ces cantiques , et ils me ramènent maintenant en arrière dans la vie. Autrefois, dans le calme reli^eux du sabbat, le ciel semblait se pencher vers

moi avec des baisers d'amour. Alors le son des cloches m'apportait de longs pressentimens. Une prière j&ite du fond de Tame était une jouissance; un vague et inexprimable ,désir m'entraîiiait à travers les forêts, les vallées, et au milieu de mes larmes brûlantes, un nouveau monde s'élevait pour mol Ces chants annonçaient à ma jeunesse le retour des jeux, le bonheur du printemps. Le souvenir de ces joies enfantines m'arrête encore au dernier pas que j'ai* lais faire. Oh ! sonnez» sonnez, doux instrumens des chants célestes. Mes larmes coulent et la terre m'a reconquis. »

Le jour de repos pour le peuple est venu; la beDe ftte de Pâques sourit avec ses couronnes de fleurs et ses premiers rayons de printemps. Le panorama populairei se déroule à nos yeux. Étudians et jeunes filles, soldats: et bourgeois passent tour à tour devant le spectateur, et lui laissent saisir, en passant, un trait distincuf de leur physionomie, une marque saillante de leur âge et de leur carac* tère. Faust et Wagner viennent aussi se mêler à la foule , et quand les bons bourgeois* aperçoivent Faust, qui souvent las a: guéris; Faust, dont ils vénèrent la science^ ils s!inciinent avec respect devant lui , et quelques-uns élevant joyeusement leurs verres, font retentir son nom au milieu de leurs vwal^ Alors Wagner contemple sion maître avec un nouveau sentiment d'admiration.

« Qaelle joie ne doit pas te causer, ô grand homme ! le respect de cette foule! Heureux c^lui qai peut recueillir un tel fruit de sa science ! Le père vient te montrer son en&nt , chacun accourt , s'empresse de venir autour de toi. Le violon se tait, la danse s^arrète; tu passes, et Ton se range sur ton chemin , et les toques volent en l'air , et peu s'en faut que l'on ne courbe les genoux devant toi comme devant le vénérable. ^ '

Mais Faust accueille ces démonstrations avec un froid dédain, et ne parle de sa science que pour en montrer les dehors menteurs et le vide; puis, s'éknçant de nouveau dans les lointains espaces que lui ouvre son imagination ardente :

Oh! heorenx, dit -il, celui qui peut échapper à cette mer trompeuse! Ce que Ton ne sait pas, souvent on en a besoin, et ce que Ton sait ne sert à rien. Mais ne troublons pas par de telles réflexions le charme de ce moment. Regarde comme les maisons environnées de verdure s'enflamment aux rayons du soleil couchant. La clarté du jour cède, s'efface; car le jour est achevé, mais elle se répand encore ii-bas et appdle une nouvelle vie. Oh! que n*ai-je des ailes pour m'élever au-dessus de ce sol, pour m'élancer toujours, toujours vers elle. Dans l'étemel crépuscule du soir je verrais reposer le monde à mes pieds, je verrais les montagnes encore rougies par la lumière, les vallées sombres et paisibles , et les ruisseaux promenant au loin leurs ondes dorées. Rien n'arrêterait alors mon vol semblable à cdni des dienx, ni les montagnes, ni leurs ravins. La

mer se développe avec ses rivages è mes regards étonnés, et la déesse de Tanrore s'éloigne , tombe, mais se réveille bientôt pour recommencer une nouvelle course. Et je vais boire â son étemelle lumière, devant moi le jour et déniera moi la nifit; le del sur ma tète, et au-dessons de moi les vagues. Hélas ! c'est un beau rêve , et cependant il nous échappe. Notre corps n'a point d'ailes pour les unir aux ailes de l'esprit; et pourtant chacun de nous peut sentir que sa pensée monte, s'élance, lorsque, perdue dans les espaces azurés, l'alouette nous fait entendre sa dianson aiguë, lorsque l'aigle déploie ses ailes sur la cime des pins escarpés, et que la cigogne s'en va au-delà des mers chercher sa patrie.

WAGNER

J*ai eu aussi dans ma vie des heures soucieuses, mais je n'ai jamais rien éprouvé de semblable. On est sitôt rassasié de voir des forêts et des campagnes, pourquoi donc envierais-je les ailes de l'oiseau ? Àh ! combien elles sont meilleures, ces joies de l'esprit qui nous entraînent feuillet par feuillet d'un livre â l'autre ! Alors les nuits d'hiver sont douces à passer; une vie de bonheur anime tous nos membres, et quand vous êtes parvenu a déchiffrer un bon vieux parchemin, hélas! mon Dieu, le ciel est à vous.

FAUST

Tu ne connais qu'un genre d'activité ; oh ! n'apprends pas à en connaître un autre. Pour moi, je porte deux âmes dani ma poitrine, et l'une tend sans*cesse à se séparer de l'autre. L'une avec ses organes et son besoin d'amour, se cramponne au monde; l'autre s'élève avec hardiesse an-

dessus de cette poussière pour planer dans les espaces svpérieins. Oh ! s*il y a dans Fair des esprits qoi vivent entre le ciel et la terre, oh ! qu'ils viennent donc m'arracber à ce coin de sable et m'emporter vers une nouvelle ?ie! Oui, je voudrais avoir un manteau magique pour voler dans les régions étrangères , et je ne le changerais pas contre les vètemens les plus précieux, pas même contre le manteau d'un roi.

Faust rentre avec le chien noir qu'il rencontre dans la campagne et qui renferme Méphistophelès. Son pacte se &it, non pas avec la précipitation d'un enfiint qui s'abandonne à une nouvelle joie, mais avec la tristesse d'un homme qui a trop éprouvé de déceptions, et qui, en se laissant aller aux promesses qu'on lui &it, conserve encore le doute dans son cœur. Ce pacte n'est rien que le consentement factice d'une ame qui a cessé de croire et d'espérer, le mouvement machinal du malade qui prend encore une cure du médecin , sans penser qu'elle le sauve.

« Si tu peux faire en sorte, lui dit- il, que la jouissance me domine, que je me plaise à moimême, alors je suis à toL Mais je veux éprouver au dedans de mon ame tout ce que peut éprouver l'humanité. Je veux pouvoir saisir ce qu'il y a de plus haut et de plus profond , amasser le bien et le mal dans ma poitrine, étendre mon individualité à celle du monde même, et à la fin me briser comme lui.'»

Le diaUe promet tout; Faust 5e prq>are à partir : un écolier entre pour demander des conseils, ei Mépliîstophelès se charge de lui répondre. On connaît cette scène , où le maudit démon , la perruque de docteur sur la tête, prend à tâche d'expliquer les quatre grandes sciences enseignées dans les universités, et s'en acquitte si bien, qu'il les réduit l'une après l'autre à un vain fantôme, à un misérable squelette. Gœthe n'a sans doute pas voulu déployer seulement dans cette scène quelques teintes d'Aumour^ s'abandonner à quelques saillies paradoxales. Il en fait la satire mordante du pédantiame schokstique, qui était en grande vogue de son temps, et qu'il ne serait pas encore très <- difficile de retrouver aujourdlim en Allemagne. Et ce dialogue de Méjdûstophelès avec le pauvre disciple , répond toutà-fait par son caractère moqueur et sceptique a oe qui forme le fond du drame, et ne peut nullement être pris comme un hors*d'œuvre, mais comme tme page de plus ajoutée à celles où Faust exprime luimême ses doutes et ses découragemens. L'écolier n'a rien compris aux phrases ambiguës de son respectable maître, le bruit de ces paroles incohérentes ou inintelligibles, de cesaphorismes étranges, tourne dans sa tète, dit «il, comme une roue de moulin; mais il n'en reste que mieux persuadé de la haute science d'un homme qui va si hardiment contre toutes les méthodes usitées; il lui présente avec res-

( «83 ) peci son album, en le pri^t de vouloir bien y écrire quelques mots^ et Méphistophelès » qui con-^ usai sa Bible, écrit ces mots :

Eriiis sicui Deus, seiêrUes bonum et malum. Sur quoi le docile écolier^ prenant cette sentence à la lettre , se retire pénéu*é d'un nouveau sentiment de reconnaissance.

Faust revient Le diable déroule son manteau, et tous les deux s'envolent dans l'air pour conunaicer leur long voyage.

La prenûère halte a lieu dans cette cave d'Auerbach, où nous avons vu que la chronique ellemême conduisait Faust Les personnages qui s'y trouvent réunis représentent les vrais types de quel* ques physionomies vulgaires, et leur rencontre avec les deux voyageurs produit une scène de comique grossier, si l'on veut, mais dont ni le lecteur nr le spectateur né voudraient être privés. « Vqis-tu, dit Méphistophelès ai; docte Faust, voici une espèce de gens qui se laissent &cilement vivre; pour ces hommes -là chaque jour est une fête. Avec peu d'esprit et beaucoup de gaité de caractère ils s'amusent dans leur sphère étroite de plaisir, comme les jeunes chats avec leur queue. Et tant qu'ils n'ont pas à se plaindre du mal de tète, ou tant que Taubergiste leur fait crédit, ils existent joyeusement et sans soucis. * Un tel genre de béatitude ne peut convenir à

Faust II se hâte de quitter la cave d'Aueriiachy se rend avec Méphistophelès dans le laboratoire de la sorcière y aperçoit l'image de Marguerite dans ^ un miroir , en devient amoureux , et part pour aller à la découverte de celle qui a rallumé dans son cœur tous les feux de la jeunesse, en même temps que le breuvage de la sorcière coloraât la p&leur de ses joues, efiaçait les rides de son visage. . Cette fois le poète nous transporte dans une autre vie. Ce n'est plus cette voûte obscure, enfumée, pleine de vieux livres et de papiers cabalistiques ; ce n'est plus cet homme au front austère que minuit trouve encore enfoncé dans ses noires réflexions , qui, ayant tâtonné de toutes parts sans pouvoir trouver la route qu'il cherche , crie et se désespère, maudit le monde et veut mourir. Ce n'est plus le Faust des écoles, le Faust en compagnie de qudques élèves ignorans ou du famulus Wagner; c'est un jeune et beau cavalier qui porte l'él^ant .costume des nobles du moyen âge; le manteau court, l'épée et la toque avec sa plume flottante. C'est un jeune honune qui aime et dont l'amour relève :en^ xore la grâce et la fierté. Loin de lui son fiitcas de théories scholastiques I loin de lui les jours soucieux, et les nuits sans repos et les veilles infiroctueuses! Ce qu'il lui faut, c'est de voir sa bienaimée; c'est de la suivre le soir dans les allées tortueuses du jardin, c'est de rêver à elle en

c'est de lui murmurer des sermens d'amour à Fo reilla Et celle qu'il aime, cette Marguerite; comme elle est belle, simple et innocente !

La pauvre fille a vécu jusque-là dans un obscur village, dans les soins journaliers que réclamait sa mère et l'entretien de leur petite maison. Le monde ne lui a encore rien appris, l'édudation ne lui a pas Êiussé le coeur ; elle a l'ame franche comme le regard , Famé pure comme la source à laquelle elle va puiser. Elle ressemble à ces fleurs des montagnes qui naissent à l'écart et se développent avec leur tige élégante, leur, doux parfum et leurs fraîches couleurs, sans que la main d'un jardinier s'en vienne les ranger dans ses alignemens et les abâtardir, sans que des êtres froidement envieux la dépouillent en quelque sorte, par leurs observations, de son prisme et de sa virgjuiité. Elle ne se sait pas jolie, elle n'y a pas encore songé; rien ne la trouble encore dans l'accomplissement de ses devoirs; rien n'est venu d'un autre monde, d'un monde plus brillant, la surprendre dans cette étroite chambre , où elle chante , où elle travaille, où elle prie et s'endort dans la sincérité de sa foi et la paix de son cœur. Le diaUe lui-même est forcé de lui rendre justice : «Je me suis glissé derrière eUe quand elle se confessait, c'est une jeune fille complètement innocente qui va se confesser pour rien. Je n'ai aucun pouvoir sur elle. »

Faust la rencontre quand elle revient de Téglise

MAaTHE.

Quand on est jeune, c*est agréable de s*en aller stm librement de par le monde; mais la vieillesse arrive et je ne crois pas que personne se soit encore bien trouvé de descendre célibataire vers le tombeau.

BOEPHISTOPHELàs.

Je regarde de loin cette perspective avec effroi.

MAfiTHEL

Eh bien! digne monsieur, prenez vos précautions i

temps,

(^Fls passent).

BIAUGUERITE.

Oui, une fois loin des yeux, aussitôt loin du cœnr! Les flatteries vous spnt familières. Mais vous ava un grand nombre d*amis qui ont plus d*intelligence que mol

FAUST

Oh !. excellente fille, ce que Ton nomme intelligence, n* est le plus souvent, crois-le, que sottise et vanité.

MARGUEBriE.

Comment cela ?

FAUST

Ah! pourquoi la simplicité, Finnocence ne poiveritelles donc pas se connaître elles-mêmes et s*apprécier à leur sainte valeur? Pourquoi Tabnégation, rhomilité, les dons les plus précieux d'une nature bienfaisante . . -

MARGUERITE

Penses â mol sedement quelque minute, faurai le temps de penser â vous.

FAUST

Êtes-Tous souvent seule p

BIÂRGUERITE. .

Oui, notre ménage est petit, mais il exige pourtant quelque travail. Nous n*avons point de servante» et il me faut moi-même balayer, cuire, coudre, tricote^ courir matin et soir. Ma mère est trè^ponctuelle en toute chose. Non qu*eUé soit obb'gée cependant de se mettre si à Tétroft, nous pourrions vivre aussi un peu à notre aise comme les autres. Mon père nous a laissé un hissez joli petit bien, une maison et un jardin debors la ville. Mais je passe maintenant des jours assez tranquilles. Mon frère est soldat, ma jeune sœur est morte. Elle m*a donné beaucoup de peines, mais je la verrais revenir encore avec joie; car c'était un aimable enfant.

VAUST.

Un ange, si elle te ressemblait.

MARGUERITE

Cest moi qui Félevai, et elle m*aiinait cordialement. Elle était née après la mort de mon père, et nous croyions encore perdre ma mère, tant elle était malade. Et cependant elle se rétablit peu à peu, mais elle ne pouvait songer à nourrir sa petite fille et je m'en chargeai. Je lui donnais â boire du lait et de Teau, je la portais ,daiis mes

( 190) bras, sur mon sein, et elle devint forte et jolie, et commença à sautiller.

FAUST

Tu as sans doute éprouvé alors un grand bonheur?

MARGUERITE

Oui, mais j*ai passé aussi nombre d'heures pénibles. Son berceau reposait la nuit auprès de moi, et à peine se r^ muait-elle que j'étais éveillée. Tantôt je devais lui doioifr à boire, tantôt la coucher à côté de moi; et si elle ne s'apaisait ^pas, il me (allait la prendre dans mes bras et la promener de long en large dans la chambre; puis, le matin, courir au lavoir, sur le marché et à la cuisine, et toujours de bonne heure comme à présent. Ah! l'on pent bien quelquefois manquer de courage. Mais on a de l'appétit i table et de la joie à s'endormir.

(^ Ils passent.)

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