I£B8EN
Malbeur â la postérité qui ne saura pas te compraidrt
Taî Élit cette analyse d'après le premier travail.de Gœthe ; le second est, comme je l'ai dit , plus étroitement lié dans toutes ses parties, plus compacte. Le poète, pour se conformer aux exigences du théitre, •a dû en retrancher beaucoup de choses très-lHen placées dans sa première composition. Cest ainsi qu'il a ÊJlu supprimer le développement de caractère d'Adelaide et de Weislingen , pour mieux concentrer l'attendon sur celui de Gœtz. On ne retrouve pas non plus dans cette seconde œuvre, ni. la jolie scène où le fils de Gottfried s'entretient si naïvement avec sa mère et sa tante, ni celle du diner cheiVëvèque de Bamberg, où apparaît le savant Oleaiius, ni l'amour de Sickingen pour Adélaïde La scène du tribunal secret est aussi changée, aussi ce qui a rapport au pacte de Gœtz avec les paysans.
Le drame porté sans doute un t:aractère mieux arrêté : les événemens y sont mieux rejoints et condensés, les personnages y sont placés plus en relief; mais pour mon compte je relirai toujours de préférence le premier essai de Gœtz , où il y a plus d'espace, de mouvement, de fraîcheur.
L'étude du quinzième siècle avait amené Goethe à écrire Berlichingen , celle du seizième l'amena à écrire Egmont Les deux drames peuvent être mis, pour pendans, l'un auprès de l'autre; les deux héros peuvent se rapprocher sans se nuire. L'un est plus mâle, plus hardi, plus naïvement dépeint; l'autre, qui a vécu dans une position plus élevée, a déjà respiré l'air de la cour , et porte avec son attitude guerrière, les manières du beau monde. Là est l'intérieur de &mille simple et rustique : la femme qui descend à la cave, et prépare elle-même le repas de son mari; l'homme, qui est plutôt le compagnon que le chef de ses soldats, qui s'élance, son épée à la main, et s'en va partout où l'appellent l'intérêt d un ami, la défense d'un de ses serviteurs, une réparation à faire, une vengeance à exercer. Ici, est le château pompeux, les réunions cérémonieuses, le grand seigneur, chefd'armée,rhommequi marche presque immédiatement après son roi, et trouve autour de lui beaucoup de subalternes et peu d'égaux, Gœtz est le représentant d'un siècle encore grossier, qui s'éteint avec son ignorance, ses préjugés, ses vertus franches et sa mâle bravoure. Egmont est le représentant du nouveau siècle qui lui succède, de Ja nouvelle génération, qui s'élève avec d'autres rayons de lumières, avec le raisonnement, mis à la place de la foi aveugle : les tentatives de l'esprit ^uruiontant celles de la force physique, et les con-
quélet de la civilisation qui se développe, grandit, et aplanit sous son niveau les aspérités des antra siècles , aussi bien les dehors £irouches du crime que l'empreinte éner^que de la vertu, afin que rien ne gène plus l'harmonieuse symétrie de la société, que l'égalité des hommes s'opère par ramformité des caractères, et que les guerres religieuses se terminent par l'assoupissement et l'indifférence.
La même distance et le même rapport qui eristent entre Gœtzde Berlichingen et Egmont, existent «nan entre les guerres de rébellion auxquelles tous deux ont pris part.
En Allemagne, au commencement du seiaème siècle, voici la révolte des paysans, brutale, craeDe, aveugle, juste dans son indignation, déplorable dans ses excès; la révolte qui se lève pour apaiser sa soif de vengeance , qui promène dans toute la contrée l'incendie et la désolation ; la révolte qui saccage les châteaux pour acquitter le prix de quelques corvées, égorge ses maîtres pour laver ime injure, s'avance aux cris de religion et de liberté, et ne connaît ni la religion ni la liberté. Un théolog^ fmatique, un aubergiste ignorant et quelques antres hommes du même genre, devaient en être les maîtres volontaires, et le brave et généreux Goeu de Berfidûageot la vicdme.
En Hollande, quarante ans plus tard, la révolte lève aussi la tète et s'avance, les armes a la main; mai»
qtidle révolte I ])<^ hommes blessés dans leurs droits les plus chers, une bourgeoisie qui réclame ses pri* viléges, des villes qui veulent faire respecter leurs franchises , un peuple qui se soulève pour garder sa croyance, pour se défendre contre les mains sanglantes sous lesquelles il est tombé, pour venger sa nationalité d'un joug despotique et étranger. Cette révolte est grande, noble; l'histoire en retrace avec majesté les efforts, et la civilisation moderne doit l'applaudir. Aussi, voyez comme elle est calme et reposée I comme elle garde long*temps sa patience, et puis comme elle s'avance degrés par degrés , non pas pour escalader follement les obstacles qu'elle rencontre; mais pour les renverser l'un après l'autre , et parvenir ainsi, avec plus de lenteur, mais plus de sûreté, à son but C'est la rébellion de l'esprit contre les honteux préjugés qui l'ont tenu long-temps enchaîné j c'est le premier effort de la nouvelle ère sociale, qui se débarrasse de ses langes; c'est le triomphe long-temps disputé, mais non moins éclatant, de la liberté de conscience, sur l'intolérance farouche; la victoire de quelques millions d'hommes sur les Auîo-^O'fi du duc d'Âlbe, le £inatisme de Philippe II , ^ les bulles de la papauté.
La révolution des Pays-Bas a de puissans adversaires , mais elle se rattache aussi à de grands chefs : le courageux Horn , le brave Egmont , le sage et clairvoyant Guillaume de Nassau. Aucun des trois n'en-
courage pouriant et ne fomente la révolte. Us lâchent au contraire de la réprimer : ils veulent que Ton sévisse contre tous les agitateurs, n^importe qu'ils soient belges, flamands ou espagnols. Mais en défendant les intérêts de leur nation au conseil de la régente, ils attaquaient par là même le gouvemonent cruel et arbitraire de Philippe II; ils agissaient d'après leur cœur et leur conscience. Quoique placés dans une haute position, ils sentaient les misères du peuple; quoique catholiques, ils ne pouvaient approuver l'intolérance odieuse de l'Espagne envers les protestans. Ils étaient d'abord les fidèles conseillers du roi, et sans doute les plus fermes appuis de son pouvoir dans les Pays-Bas. La grande faute du roi fut de s'irriter de leurs sages observations, et de prendre pour un acte de rébellion des avis peu flatteurs , sans doute , pour l'oreille d'an monarque , mais des avis nécessaires et complètement appropriés aux circonstances. Le peuple gagna cet appui que le souverain perdait Sans réclamer de ces trois hommes une intervention immédiate, il savait cependant qu'il pouvait compter sur leur sympathie, et au besoin sur leur dévouement, et il agissait avec plus de fermeté et de hardiesse. Les corporations d'ouvriers se liguaient entre elles; les nobles, qu'un courtisan espagnol avait traités de gueux , se li* guaient aussi, et prenaient pour mot de ralliement Tinsulte ridicule de l'Espagnol, et pour emblème
une besace avec deux mains entrelacées. Ainsi marchait pas à pas cette révolution, dans laquelle Philippe, trompé par de perfides conseils, égaré |)ar son &natisme , eut l'art de jeter tout ce qui pou*vait lui donner plus de consistance, sans prendre aucune mesure capable de la réprimer. La dernière Êiuie et la plus grande de toutes , fîit de remplacer dans le gouvernement des Pays-Bas l'archiduchesse de Panne, qui avait du moins de bonnes intentions, par le duc d'Albe, qui ne voulait obéir qu'à sa colère et à son &natisme. Le duc d'Albe traversa les Pays- Bas comme un fléau. Dans toutes les villes et sur toutes les places les gibets furent dressés, les bûchers allumés, les têtes les plus nobles comme les plus obscures tombèrent sur FéchaËiud. On tuait et Ion brûlait au nom du roi et de la religion : deux grandes raisons pour se montrer cruel a plaisir ; par la première on gagnait la fiiveur du monarque; par la seconde, les éloges des moines et les récompenses du ciel, sans compter que les biens des condamnés étaient confisqués au profit du roi et de ses fidèles serviteurs.
Le duc d'Albe promena ainsi sur toute la contrée sa fkux sanglante, il ne songeait pas tant à apaiser la révolte qu'à écraser les révoltés , et quand on lui représentait les conséquences que de telles mesures pouvaient avoir , il répondait avec sa croyance stupi^e d'inquisiteur : il vaut mieux que le roi d'Efr-
pagne'perde les Pays-Bas que de régner sur un peuple hérétique. Au dire de quelques historiens , dix-huit mille hommes tombèrent yictimea de ces atroces jugemens; et les massacres en Flandre, ei le pillage d'Anvers, et partout les exactions, les violences et l'arbitraire marquèrent d'un sceau d'ignomime ineffeçable le gouvernement du séide. Après quoi, ayant réduit, par la misère, la douleur et la consteniadoo ces belles provinces au silence, il crut n'avoir plus rien à Êdre qu'à recueillir le fruit de sa noUe mis* sion, et il se fit ériger une statue, pour laqudkil se trouva encore une tête qui osa concevoir, et uae main qui osa écrire cette inscription :
<c Albe, le plus fidèle serviteur du meUIeor des rois, a réduit au néant la révolte, écrasé les rebelles, rétabli la religion , exercé la justice et afifermi la paix dans le pays. "
Mais cette paix n'était qu'un moment de stupeur, pendant lequel même la révolution commencée ne cessa pas de jeter plus avant ses racines : les conjurations n'avaient pas encore été dissoutes ; le Uen secret qui unissait tous les esprits dans un même besoin de liberté, existait plus fort que jamais; et quand les nobles têtes de Horn et d'Egmont forent tombées sous la hache du bourreau, il restait aux Pays-Bas Guillaume de Nassau, dont les efforts persévérons amenèrent au secours de sa malheureuse nation les forces d'une puissance étrangère. Une fois
l'heure de la consternation passée , la révolte se releva (Fautant plus hardie qu'elle n'avait rien de plus effinajant à craindre que ce qu'eUe avait déjà éprouvé, d'autant plus terrîMe qu'elle avait beaucoup à venger. Aibe lui-même fut forcé de ployer la tète devant elle, et Juan d'Autriche , et Maximilien , et le duc d'Anjou ; adversaires et partisans, elle maîtrisa tout , jusqu'à ce qu'elle eût fait de la Hollande un État libre, du prince d^Orange un Stadihouder, et que le roi d'Espagne dût renoncer à jamais à cette belle portion d'héritage que lui avait léguée son père.
Dans son drame d'Egmont, Goethe est resté fidèle aux principaux faiu de l'histoire : Marguerite de Parme, le duc d'Albe, le prince d'Orange scmt trèsbien oaractérisés, et les conversations des bourgeois de Bruxdles, auxquelles le poète nous fidt assister, retracent d'une manière vraie et pittoresque les prin*^ cîpaux événemens et l'état de trouble et d'agitation dans lequel se trouvait alors le pays.
Mais je ne sais pourquoi il ne prononce pas une seule fois le nom de Horn , qui prit cependant une part importante aux conseils de la régente, et qui paya aussi de sa tête sa loyauté et sa franchise. Et je trouve auasi que le poète a peint Egmont autrement que l'histoire nous le r^résente. Egmont ne fui pas le héros de la révolution des Pays-Bas ; il en fut le martyr ; ce qui en t^nps de révolution n'est pas la même chose. De tous les nobles appelés à donner
leur avis dans le maniement des affaires publiques « Egmont était peut*étre l'un des plus dévoués au roi d'Espagne. En 1 565 il fit un voyage à Madrid» chargé de représenter à Philippe les giiefs de la noblesse des Pays-Bas, et lorsqu'il en revint, on l'accusa de s'être laissé séduire par un présent de 5o,ooo florins et par la promesse que le roi lui avait faite en outre de s'occuper de l'établissement de ses filles.
En 1^66, après les premiers troubles d'Anvers, les nobles se réunissent à Dendremonde, pour délibérer sur la situation fâcheuse du pays : Mondgay apporte des lettres qui prouvent que toutes les promesses de Philippe II sont fausses, et que l'on ne peut nullement se fier à ses intentions ^ Louis de Nassau ^ le frère de Guillaume, veut que l'on arbore ouvertement l'étendard de la révolte; mais Egmont se lève aussitôt, et déclare que Le roi a r^son d'être mécontent, et que l'on doit chercher par tous les moyens possibles à se réconcilier avec lui et à maintenir la paix. Pour moi, dit-il, je veux lui rester fidèle, gagner sa faveur par la répression de la révolte, et me fier à sa reconnaissance, à ^a justice, à sa bonté. ^
Enfin en 1 567 , lorsque le prince d'Orange se réqr nit avec E^ont dans le village de Willebroc, et l'engagea à fuir , à ne pas attendre l'arrivée du doc
.1 F. De Ranmer, Hisloire d'Europe, 5.* partie, pag. 53.
d^Àlbe,figinom lui répondit: nous n'avons pas seule-ment rendu au roi de grands services dans les temps passés; mais nous avons encore arrêté Témeute parmi les perturbateurs, et acquis par là de grands droijls à sa reconnaissance. Et pourquoi donc moi, qui n'ai rien à me reprocher , abandonnerais-je ma femme et mes enfitns, et m'^i irais^je errer en fugitif à là merci de la coomiisération ?
Les instances du prince d'Orange furent inutiles, et l'un et l'autre se séparèrent en pleurant, pour ne plus se revoir. Egmont alla un des premiers au* devant du duc d'Albe, et l'on sait comment il fut récompensé de sa fidélité.
Gœthe a fidt disparaître aussi de son drame tout
ce qui a rapport au procès jd'Egmont et de Hom, et
la défense de ces deux hommes pouvait produire
cependant une scène intéressante. Tous les. deux
furent amenés de Gand à Bruxelles : le premier avait
à répondre à quatre-vingt-huit points d'accusation,
le second à quatre-vingt-six; ils demandèreût, en
leur quaUté de chevaliers de la toison d'or, à être
jugés par leurs pairs, et l'empereur Màxîhiilien inter--
céda lai-mëme pour que ce droit ne leur (ài pas
enlevé; mais ni les prières de l'empereur, ni celles
de la noblesse ne purent surmonter le sentiment de
cruauté aveugle de Philippe II et du duc d'Albe.
Le 4 Juin 1 568 ils furent condamnés à mort comme liéréti({ues etcoupabjks de rél^ellion. Ce que je repro-
( 5aa )
cherads le plus à Gœihe , c'est d'avoir altéré les cîrconslancesde cette mort, racontée avec tant de noblesse et de simplicité par les historiens; c'est d'avoir enlevé à E^ont sa femme et ses otize enfkns , ks plus grands liens qui le rattachent à la vie , pour les remplacer par l'amour d'une jeune fille. (^)
< Quand l'épouse d'Egmont (dit un historien que nous avons déjà plusieurs fois cité, M. de Raumer), la noble Sabina, la sœur de l'électeur du Pslatînat, Frédéric III , eut appris la condamnation de son mari, elle vint se jeter aux genoux du duc d'Asie, en implorant sa grâce. Allez, lui répmidit cebd-â avec une atroce équivoque , demain votre mari sortin de prbon.
« Puis il fit appeler l'évêqued'Ypres et Juî ordonna de préparer Egmont et Hom à mourir; et ak>rs l'évéque, saisi de ëompassibn, se jeta encore a ses pieds et le supplia de lui accorder la grâce des deux nobles condamnés^, ou tout au moins de surseoir à leur exëcutioit; m(iis>le duc lui commanda en colère d'aller remplir ses fonctions. A minuit l'évèquc entra dans la prison où étaient renfermés Hom et Egmont, et leur lut le jugement qui les condamnait à la peine capitale. Egmont parut d'abord éuange* ment surpris d'une telle issue de son procès; mus . quand il apprit qu'il n'y avait plus d'espérance à concevoir, il tourna ses^ieoséês vers Dieu, se contessa et communia. Ce quij'iifceupait beaucoup, c était
le souvenir de sa femme et de Bes enfiins (il avait trois fils et huit filles), et il voulut employer le peu de temps qui lui restait à écrire au roi t « J'ai reçu cette nuit, lui dit-il, le jugement que votre majesté a prcmoncé sur moi , et je l'accepte avec la résignation que Dieu me donne dans sa bonté. Il est vrai cependant que je n'ai jamais rien pensé et rien fait qui pût être opposé à votre majesté ou à mon devoir. Si au milieu de nos temps de trouble mes actions ont pu vous apparaître sous un autre joui, c'est l'effet de ces fôcheuses circonstances , non point de mon infidélité ou de mon mauvais vouloir ; si pourtant j'ai offensé de quelque manière votre majesté, je la prie de me pardonner et d'avoir , par égard pour mes autres services , pitié de ma malheureuse femme, de mes enfâns innocens et de mes pauvres serviteurs. Comme c'est là ma dernière prière, j'ose espérer qu'elle ne sera pas sans firuit, et dans cette confiance je me recommande à la grâce de Dieu. Bruxelles, 5 Juin i568. De votre majesté le trèshumble et dévoué serviteur et sujet, préparé à mourir : Laraoral d'Egmont. ^'
<( Le lendemain à onze heures, après que les portes de la ville eurent été fermées , et défense faite aux bourgeois de sortir de leurs maisons, les soldats espagnols vinrent prendre Egmont pour le conduire au supplice» Il demanda encore si sa grâce ne lui était pas accordée y et quand on lui eut répondu que non,
( 5a4 ) il s'agenouilla pour prier. Après ces mots : Seigneur, je remets mon ame entre tes mains , sa tdie tomba* et ensuite celle de Hom. La douleur des citoyens fut sans bornes, et les soldats espagnols même ne purent s'empèeher de pleurer. On regarda comme des reliques des mouchoirs trempés dans le sang des deux victimes, et on alla en pèlerinage \îsîler Içur tombeau, comme on le fait pour de saints martyrs. »
Je ifTois <}onc, après avoir étudié à plnâears sources la vie d'Egmont, que Ion pouvait tirer de son caractère, de ses relations de fiimille, de son jugement et de sa mort, tels que Thistoire nous les rapporte, le sujet d'un drame plus simple, plus vrai, et non moins majestueux et pathétique que tout ce que l'imagination du poète peut inventer. Cest du reéte une observation que l'on pourrait appliquer ala plupart des sujets historiques transportés jusqu'àpré* sent sur la scène. L'histoire est toujours grande : les hommes tels qu'ils ont été,, les événemens teb quîls se sont passés, offrent toujours plus de vie, de variété, d'intérêt véritable que des créations imag^ires. Le poète veut restreindre les faits pour les rendre plus çaillans, et il les rapetisse^ il songe à les embellir, et il les farde; il veut créer des cai^actères, et il ne s'aperçoit pas que les caractères vrais et éner^ques sont là dépeints par les faits , beaucoup mieux qu'il ne pourrait jamais se les figurer. Et il ne faut pas
croire que ce serait pour le poêle une œuvre dé sî peu de valeur de se tenir aussi scrupuleusement attaché k rhistoirç ; ce serait au contraire l'œuvre la plus difficile, la plus digne d'occuper l'homme de génie, et de là vient sans doute que beaucoup d'écri* vains trouvent plus commode d'arranger l'histoire d'après leur fantaisie, de même que certains peintres aiment mieux se faire une nature idéale que de peindre fid^ement la belle et simple nature.^
Gœthe a compris Egmont autrement que lliistoire ne le représente, il Va agrandi et élevé, il en a &it, comme l'a très-bien dit un critique, M. Stapffer, l'idéal de la vie humaine. Egmont n'est plus Phomme marié ^ le père de onze enians, qui songe à la carrière de ses fih et à l'établissement de ses filles; le grand seigneur, qui a une part d'équité trop grande pour mal juger la cause du peuple, mais qui en même temps se laisse éblouir par quelques paroles flatteuses de son roi. Cest le jeune homme beau et hardi , également .prêt à se battre et à courir au bal , passant à travers la vie avec légèreté et insouciance , étonnant^ le grand monde par son luxe, et subjuguant les pauvres bourgeois par son affabilité; c'est le héros de Gravelines, dont le peuple raconte avec enthousiasme les hauts
1 Un Allemand a dit t L*hiAtoire est le grand arbre sur lequel mûrissent les fruits de rhumanitë. Chaque feuille de cet arbre est un fait, chaque branche unt tribu, cliaque ra^ meau une nation.
f^iis, et que les jeunes filles ne ref^rdent pas sans admirer sa bonne grâce et son air martiaL La nais^* sance lui a donné ses distinctions , k fortune lui a livré ses trésors, la gloire Ta couronné de ses Janriers: tous les prestiges l'environnent, tout ce dont la vanité et Fambition peuvent se repaitre, ille possède. Et quand il a tout le )Our porté son nom briOant de par le monde, appliqué son esprit aux affaires dont le charge la régente, ou promené sa gûte de fête en fête, il va se reposer le soir dans une humble demeure auprès d'une jeime fille qu'il aime. Oh! c'est un délicieux tableau que ce rapprochement du grand seigneur et d'une jpauvré ouvrière, cet homme qui s'en vient, comme fatigué de toutes ces ÛHàUSf pencher sa tête sur des genoux qui la soudemient; oette vie de cour, qui se repose dans ime modeste chambre bourgeoise; cet Egmont, ce êlvotî de \a régente, ce bel Egmpnt, de toutes parts recherché, vanté, admiré, qui s'échappe de son palais, se glisse dans une allée obscure, entre, à la lueur d'une lampe, dans h chambre où Clajra l'attend , et là jette à pkn sir toute la gène qui le fatigue, tous ses titres, tOQt son rang, pour n'être rien qu'un bon et franc jcone homme, pour trouver un regard qui lui sourit, mie main qui serre sa main. Et cette Clara, quelle douce et naïve création ! Comme elle aime son Egmont, comme elle est ^ère d'entendre parler de lui, de le voir passer, et de se dire : c'est cet Egmont qui est
le mîen. Poiu: elle, Egmont est le monde entier, il n'y a rien au-^là : c'est l'amour de la jeoiie fille dans toute sa fraîcheur, c'est l'abandon d'une ame neuve et candide avec tout son dévouement ; rien de recherché, rien de contraint; ce qu'elle dit, on sent qu'elle doit le dire, on la suit dans ses mouvemens de joie y dans ses craintes et ses transports d'ivresse, et chacun de ces mouvemens porte en soi une grâce bfinie,car il ^ient du cœur, il est vrai. On sourit delà voir souriret on s'amuse de sa naïveté; pauvre Clara ! on pleure aussi des pleurs qu'elle répend , et du désespoir qui s'empare d'elle.
Je ne puis résister au plaisir de citer, au moins en partie, cette charmante scène où elle s'entretient avec sa mère en attendant E^ont
CLABA.
Ah! quel homme! Toutes Içs province^ ladorent, et ne devrais -je pas être dans ses bras la créature la plus heureuse du monde?
LA Miafi.
Et que seri-ce pour Ta venir P
CLARA
Oh! je demande seulement s*il m'aime! s il m'aime? £$l*ce une question f
LA BIÈRE
On n*a que des angoisses à attendre de ses enfans. Cela a'ira pas bien j tu as fait ton malheur et le mien aussi.
CLAEA.
Vous me kdssies pourtant plus libre au commeacenteiit ?
LA MEBB.
Malheureusement fêtais trop bonne ; je sais toufoms trop bonne.
CLARA
Lorsque Egmont passait et que je courais à la fentoe, m'adressiei-yous aucun reproche? Vous-même vous veniez vous mettre à la fenêtre i cèté de moi. Et s*il lerait les yeux 9 me souriait» me saluait, le trouvies-vous maorlbf Ne vous regardiez- vous pas comme honorée dans votre iillef
LA BIÈRE
Fais -moi encore des reproches.
CLARA {ai^ec émotion).
Et quand il revint plus souvent dans h me, nous savions que c'était à cause de moi , et alors ne le remarques^vous pas avec une secrète joie T Ne me repoussies-vous pas alors quand je Tattendais cachée derrière les carreaux î
LA MÈRE
Pouvais- je penser que cela irait si loin?
CLARA
Et lorsqu'un soir il vml ici nous surprendre , enydeppé dans son manteau, qui s'occupa de le recevoir, tandis que je restais sur ma chaise pétrifiée d'étonnement ?
LA MÈRE
Devais-je croire que ce malheureux amour entrainenît
( 3^9 ) si promptement la sage Clara ? Et maintenant il iant que je supporte de yoir ma fille
CLARA {apec des sanglots).
I Ma mère, vous le voolez-donc ! Vous vous faites un plaisir de mé tourmenter.
LA miaB.
Pleure encore^ rends-moi plus malheureuse encore par ta tristesse. N'est-ce déjà pas un assez grand chagrin pour moi de voir ma fille déshonorée?
CLAKA {se levant froidemeni).
Déshonorée! La bien-aiméed*Egmont déshonorée! Quelle fille de roi n'enyierait pas à la pauyre Qara une place dans ce coeur- là? 0 ma mère! ma mère! autrefois vous ne parliez pas ainsi. Ma mère, soyez bonne — quoi que le peuple pense, <^oi que les yoisins murmurent — cette chambre , cette petite maison est un paradis depuis que Tamour d'Egmont l'habite.
LA MERE
On doit le voir avec joie, c'est viai. Il e3t toujours si amical, si ouvert !
CLARA
II n'j a pas nnevdne fausse en lui. Voyez, ma mère, ef c'est le grand Egmont ! Et quand il vient aiq>rès de moi , il est si simple et si prévenant ! Il voudrait tant me cacher son rang et sa bravoure ! Il est si occupé de moij^ je ne puis voir en lui que l'homme, Tamii l'amant!
LA MÈRE
Vient -il aujourdliai?
CLARA
Ne mWez-vous pas vue coiirir souvent i la fenêtre? N*ayefr>vous pas remarqué comme féconte lorscpion ùdt du brait à la porte ? Qnand même je sais qa*il ne ^ent pas avant la nuit, je l'attends pourtant dès le matin i chaque minute Àh ! si seulement j'étab un écuyer el 4pB je pusse le suivre à la cour et partout! Je pourrais porter son étendard i la bataille.
LA HÈRE
Tu as toujours été une drôle d'enfant , tantôl folle, tantôt pensive. Ne veux-tu pas devenir un peu mcilleore?
CLARA
Peut-être, ma mère, quand j'aurai de romul— Vu» songe , hier ses gens passaient et chantaient une dmioa d*éloges sur lui. Du moins son nom était dans cette diur son y le reste je n'ai pas pu le comprendre. Le cœoi me battait si fort!.... Je les aurais volontiers appelés, si je n avais pas eu honte.
LA MÈRE
Prends donc garde. Ta vivacité perd font. Tu te Irahis ouvertement devant le inonde. L'antre jour, che ton consin y quand tu aperçus la gravure sur bois avec Yttf^i- ^tion qui j'accompagne , tu te mis i crier si haut : U comte Egmont ! Mol je devins rouge comme le feu,
CLARA
Ne devais -je pas crier? Cétait la bataille de Grave* . lines : je trouve au-dessus de rimage, E, et dans le texte on lit : u Le comte Egmont eut son cheval tué sous lui. ** Je fiis d'abord toute saisie, et ensuite il me fallut rire de cette gravure» x)ù Egmont s'élève aussi haut que la tour de Gravelines» à c6té des vaisseaux anglais.
Cest aussi une jolie scène que celle où Egmont arrive chez la jeune fille avec son costume de grand d'Espagne, son collier de la toison d'or et ses armes biillantes. Clara s'arrête devant lui, et le questionne sur ce qui lui est arrivé, et s'approche pour toucher ses riches vétemens, et le regarde avec nffie curiosité d'enfant.
« Laisse -moi t'embrasser, s'écrie-t-elle, laisse-moi voir dans tes yeux; tout est là pour moi; la consolation et l'espérance, la joie et le chagrin. Dis -moi, dis- moi, car je ne puis le comprendre, es*- tu Egmont? Le comte Egmont ? Ce grand Egmont qui fait tant de bruit , dont les journaux parlent et auquel les provinces s'attachent.
EGMONT
Non, Clara, je ne le suis pas.