‹ Études sur GoetheChapitre 30 sur 44 · CI<ARA · texte numérisé non relu

CI<ARA

Connnent ?

EGMONT

Vois- tu, Qara — laisse-moi m'asseoir. {Il s'assied^ elle s'agenouille devant lui y croise ses bras sur sa poitrine

el le regarde.) Cet Egmont dont tu parles , est nu homme chagrin 9 cérémonieux^ froid, qui doit avoir tantôt cette figure, tantôt celle-là. Il est tourmenté» méconnu, enn barrasse, tandis qu'on le croit satisfait et heureox. II est aimé d'un peuple qui ne sait ce qu'il veut ; adulé par une foule avec laquelle il ne faut rien entreprendre; environné d'amis auxquels il n'ose s'épancher; observé par des hommes qui voudraient par tous les moyens possibles se mettre â son niveau; travaillant avec peine, souvent sans bnt, presque toujours sans récompense. O laissemoi taire ce qu'il éprouve , et comment se soutient son courage. Mais cet homme, Clara, qui est tranquille, ouvert, heureux, aimé et connu de cet excellent caia qu'il connaît aussi , qu'il presse avec confiance et amour contre le sien. Cet homme-là, c'est ton Egmont.

diABA.

O laisse-moi mourir ! Le monde n'a point de joie après celle-là.

 côté de cet amour si frais et si entier de Clara, il faut voir comment se place l'amour timide, souffrant et résigné de Brackenburg; ce pauvre ouvrier qui la suit avec une sorte d'adoration , et dont elle ne peut payer l'ardent dévouement que par une tendre amitié.

Egmont, après l'arrivée du duc d'Albe, a continué à vivre comme par le passé : n'ayant rien a se reprocher , il ne ressent aucune crainte et ne prend aucune précaution; c'est toujours la même existence

généreuse ) noble, mais insoucieuse et étourdie. Le duc d'Âlbe le Ëdt arrêter, et, seul dans la prison où on le jette^ Theureux Egmont emporte avec lui le souvenir du destin riant qui l'a protégé jusque-là, et rêve encore ou que le roi ne voudra jamais le condamner ou que le peuple se soulèvera pour le délivrer. Son entretien avec le duc d'Albe est admir rable par les idées franches et élevées» qu'il exprime sur la liberté et le -droit des peuples, par sa contenance ferme en face de son juge et de son bourreau, par la grandeur d'ame qu'il développe. Son entretien avec Ferdinand, le fils naturel du duc d'Albe, n'est pas moinç remarquable, car il fait très-bien ressortir la position misérable de l'homme qui gagne par une lâche soumission le rang qu'il occupe dans la soâété, à côfl de celui qui tombe dignement pour ne pas mentir à sa conscience; l'esclavage honteux du courtisan qui doit obéir aux passions des autres, à côté de cette mâle liberté que l'homme de cœur emporte jusque dans les fers.

Cependant Clara apprend par la rumeur publique l'arrestation d'Egmont, et alprs voilà cette jeune fiUe, jusque-là timide, jusque-là renfermée dans sa maison, qui devient forte et héroïque, s'élance, malgré' les dangers, au milieu de la foule, brave les satellites du duc d'Albe, insulte à l'apathie du peuple, lui reproche sa lâcheté, le provoque à la révolte. Puis, ne pouvant soulever comme elle le voudrait dans son déses-

poir, ces hommes que la crainte paralyse , ne pouvant plus sauver elle-même son bien-aimé, et apprenant que n^n ne le sauvera de la MDgeance de ses ennemis , elle rentre chez elle avec son fidèle Brackenburg, qui tente en vain de la détourner de sa funeste résolution; rien ne la retient plus dans ce monde : elle s'empoisonne. Egmont, qui songe à elle dans sa prison, larecommande encore à Ferdinand , lorsqu'elle est déjà allée l'attendre dans une autre vie.

Pour lui, il meurt ea héros; la liberté lui apparaît dans son sommeil; son dernier rêve lui présage le bonheur de sa patrie, et le tambour qui vient le réveiller à l'heure de Pexécution, lui rappelle seulement celui qu'il entendait .sur le champ de bataille où il remportait la victoire.

IPHIGÉNIE EN TAURIDB.

LE TASSE

Cke pik si spera^ éche iaiiemia ornait Dopo trioufo e pat ma Sêi qai restmaù ail aima

Lmtto e iamemti et iagrimosi lai.

Cke pia gioça amicitia o §io9a amore Ahi tagrime / alki Joiore f

TœQ. Tamo.

Tiâf eaitd me mai — aai whj?

DmoK.

S'il y avait une langue humaine capable de rendre b noble simplicité de la plastique ancienne, la grâce reli^euse d'un carton de Raphad, le charme d'une muâqae de maître douce, grave, attendrissante, sagement mesurée, il &udrait l'employer pour parler de ces deux pièces de Goethe : Iphigénie et le Tasse.

Goethe n'a fait que sept drames, et chacun de ces sept drames porte un cadbet particulier, appartient à un genre distinct Et comme ce sont tout autant de créations sorties jeunes et fraîches de la pensée du poète, ce sont aussi autant de modèles jetés dans le monde littéraire, autant d'oeuvres qui ouvrent une nouvelle barrière, indiquent une nouvelle voi^. Tfous l'avons vu embrasser le drame au-

dacieux de Faust , peser dans sa puissante main les mystères de la vie humaine , la croyance des deux mondes, le génie des deux religions. Nous l'avons vu dans Gcetz de Berlichingen et dans Egmonc se jeter au milieu des événemens populaires, peindre des caractères rudes et énergiques, des pasâons ardentes, mais grossières; tracer d'une main également ferme, et la loyauté chevaleresque, et la trahison lâche ; et Tame confiante et généreuse du héros, et la haine aveugle du Ëinatisme.

Maintenant l'écrit qui a préside à la compoàtion de ces drames ^ se recueille, se repose, s'aplanit. On dirait d'une source d'eau qui s'épure et ne garde que son onde d'argent et son gazouiUemeDC; on dirait d'un ciel qui laisse l'un après l'autre tomber tous ses nuages, pour reprendre sa sur&ce bleoe et sans tache. La pensée est élevée, trop haut, mâs elle marche majestueusement dans ces hautes répons et ne retombe pas plus bas. Là, les images de la poésie se déroulent avec un harmonieux ensemble; le langage reste beau par son élévation et sa simplicité; le rythme pur et mélodieusement cadencé. Cest la beauté des formes combinée avec la force de la pensée. L'artiste conçoit le plan de son œuvre dans la lueur rapide de l'inspiration, il la voit jaillir devant lui dans son noble ensemble, et il la rêve ensuite avec amour, il la travaille avec soin, il a rendu comme il le voulait l'expression de la tête^ le mou-

vement du corps, il se remet avec une patience asndue à corriger les détails, à nuancer les effets d'Ombre et de lumière. Puis, le jour arrive où le voile tombe, où le public est appelé à jouir de ce travail mystérieux, né dans la tète de l'artiste, accompli dans le silence de l'atelier, et alors on ne sait ce qu'il fimt admirer le plus, ou de l'idée poé* tique que représente la statue, ou de la manière dont cette idée est rendue U n'y a pas dans le visage un seul trait qui vous choque , et il n'y a pas un faux pli dans la draperie, pas une ligne brusque dans les contours.

Iphigénie et le Tasse sont pour moi semblables à cette statue. C'était un des grands dons de Goethe, de pouvoir transformer son esprit à volonté. Il em« brassait un sujet avec passion , il le concevait dans toute sa portée, et alors il devenait poète ou philosophe, homme de l'antiquité, homme des temps modernes , selon qu'il fallait l'être pour traiter avec la plus endère vérité ce sujet C'est un don admiraUe que beaucoup de poètes, même des plus célèbres , n'ont pas eu. L'esprit n'est que trop porté à se peindre souvent dans les oeuvres qull entreprend. Il se choisit un thème, bien, moins pour le prendre dans son véritable caractère, que pour s'y refléter comme dans un miroir. L'ame qui souffre étend un voile sur toute la nature, et ne la voit plus que sous des couleurs sombres. Le poète qui se laisse

dominer par un caractère aombre et maladif, porte avec lai une lyre dont toutes les cordes sont iàçonnées au ton de la douleur. S'il s'en va dans le monde, il n'en voit que le c6té mauvais, les vices, ou les ridicules. S'il s'arrête au bord du ruisseatt, il n*y trouve qu'un plaintif gémissement; s'il regarde le ciel| il n'y découvre que des nuages; s'il entre dans la forêt y il entend les vents qui soupirent, les arbres qui balancent avec effort leurs rameaux éplorés; si c'est le matin, il a peur de l'agitation du jour; si c'est le soir, il lui vient des rêveries étranges, des sons discordans , des souvenirs des vialies ballades, des chevalieis qui emportent à travers l'espace le cadavre de la fiancée , comme celui de Biirger; des ombres qui se dressent sur la montagne, et bissent en pleurant tomber leur tête blanche, comme les ombres d'Ossian.

Prenez les œuvres de Byron ;* prenei Child-Harold. Don Juan, le Corsaire, Marino Faliero, Mufrfredy Cain, Beppo, Lara, Sardanapale et les poéâes lyriques , c^esl toujours Byron , le sombre et idjs* térieux Byron, l'bomme de génie, qui tire de sa profondeur de pensée et de sa riche ima^nadon, des ceuvres admirables ^ mais toujours des ceovres douloureuses.

Encore une fois , combien peu de poètes ont eu cette puissante faculté de dompter ce penchant naturel à la subjectivité, et de voir et de prindre ks

objels ids que ces objets devaient être vus et représentés, et de dianger de ton^ de forme, de style, selon qu*il le (allait ; de s'emparer des faits de l'his* toire, des beautés de la nature, pour les reproduire dans leur effet dramatique ou leur majestueuse sim-» plicità Cest que c'est là le comble de Fart, et le comble de la poésie, d'avoir les organes si clair» voyans, le jugement si droit, les sensations si vives et si profondes, le style et la forme si vrais. Et Goethe le possédait à un haut degré. Gcethe ne peut pas être étudié ni dans une seule , ni dans quelquesunes de ses œuvres. Tout ce qu'il a fait mérite une attention particulière, éar tout le montre sous une autre face. Cétait Thomme de la nature et l'homme du monde, l'homme de la science et de la poésie, surtout l'honune de la réflexion active, persévérante. U avait pris et repris l'art avec ses diverses tendances et ses variétés de formes. U avait étudié la philosophie et la nature; puis, ces deux sciences combinées l'une avec l'autre; puis, tout ce qu'il savait combiné avec la poésie, qui en était comifle le feu vital, le flambeau et la couronne. Et, comme me le disait un jour un de ses plus constans admirateurs, Gcethe pouvait abaisser ses regards sur la terre, et se dire : je la connais; lever les yeux au ciel , et dire : je le connais ; observer les hommes autour de lui , et dire : je les connais. De là vient qu'en le comparant à d'autres poètes renommés

pour leur génie , il rémporlera encore sur eux; car il a touché à plus de' questions, embrassé plus d'espace.

U Élisait un voyage en Italie, il y prenait le goût des belles formes de la statuaire et de la peinture, appli(|uées à' la poésie; et alors il écrivît Iphigénie et le Tasse.

Je voudrais bien que ceux qui nous ont UDt prêché la tragédie classique , froidement calquée sur des interprétations a demi fausses d'Âristo te; la tragédie qui prenait sans façon les allures et le langage de la cour de Versailles, et croyait avoir assez lait pour, être grecque, quand elle s'était emprisonnée bien innocemment dans les trois unités, quauA elle avait dit Vénus, au lieu de l'amour; Mars, au lieu de la guerre; l'Olympe, au lieu du ciel; )e voudrais bien, dis-je, que ces gens-là, puisqu'ils ne veulent, à ce qu'il paraît, pas compraidre autrement que le père Bouhours les tragédies grecques, se résignassent à lire llphigénie de Gœihe. Us se convaincraient peut-être alors que, pour faire une tragédie antique, il ne sufiSt pas de tronquer maladroitement le costume de la tragédie moderne, et de lui farder le visage de quelques mouches mythologiques. Il pourrait se aire aussi qu'en y réfléchissant nneux, ils nous donnassent des tragédies vraies, poétiques , ayant la démarche franche, le ton de voix naturel, et que leur maître Aristote repu-

dîeraît mokis., j'en sois sûr, que ces soi-disant pièces classiques, dans lesquelles on le &it entrer bien malgré lui , le pauvre homme > !

Iphigénie est la tragédie antique, conçue dans sa grâce la plus pure ; dans ses mou?emens harmonieux. Eh la Ksant, on se représente si bien ces beanx contours, et ce repos de Fart antique; on se représente Sophocle, venant lire pour. sa défense OGdipe à Colone, et ^itrainant avec ces scènes d'une nature grandiose le ' suffrage de ses juges.

La poésie de cette oeuvre de Gœthe s'élève trop haut, on sent même qu'elle nous arrive comme une musique étrangère ; il y a entre elles et nous l'espace des siècles; il y a la différence de la lyre d'Apollon, qui résonne doucement au milieu du chœur des muses, avec la lyre des temps modernes, que lèvent du soir Ëiit vibrer au bord du torrent , sous le mystérieux abri des forêts. On écoute cette poésie grave

et solennelle, l'oreille l'entend avec surprise, l'esprit se demande d'où elle vient Puis, comme le flot de ces mélodieuses paroles ne s'arrête pas, comme

1 Voir ce que Leasing a écrit à ce sujet dans la Dramatargie hambourgeoise. Voir aussi un mémoire lu par M. de Raumer à PAcadémie des sciences de Berlin, en 1827, cl dans lequel Fauteur cherche à démontrer que toutes les traductions et interprétations d'Aristote publiées jusqu'à présent, sont absolument fiinsses.

le charme dure toujours, l'esprit se laisse aller au charme qui l'entraîne. Une magie indéfinissable le transporte insensiblement dans le monde ancien; il passe sans y songer à travers les bosquets de fleurs, à travers les temples consacrés aux dieux, jusqu'à ce que, s'arrètant et regardant autour delni, il s'aperçoive qu'il vit dans, un autre temps, dans nne autre contrée.

Cest la Grèce avec ses longs souvenirs, ss traditions héroïques; c'est la race d'Agamemnon, avec la vengeance des dieux qui la poursuit jusqu'au milieu de son palais, jusque sur la tête de son dernier descendant; ce sont les sages maximes des philosophes qui se mêlent aux poétiques récits dVomètt.

Il n'y a dans cette pièce que cinq personnages, et ces cinq personnages se détachent sur le cmevas du poète comme les figures d'un bas -relief sur le marbre qui les soutient* On les voit se dessiner, se mouvoir; on peut reconnaître du premier coup d'an! à la forme de leurs vètemens , quelle ^st leur cM&r tion; et aux traits de leur vbage, quelle pensée les agite. Leur démarche est calme et mesurée; leur attitude est toujours pleine de grâce ou de dîgmté;. et dans le laisser^ aller de leurs passions, dam les fureurs de là bacchante, dans l'enthousiasme déllrant de la pythonisse, dans les danses des faunes, il j*a encore de l'art, et des situations rq)Oséei

Thoas est le roi barbare de la Tauride, le roi

( 545 ) mhoftpîtalier et cruel , qui croit se rendre agréable aax dieux en leur eacnfiant lotts les étrangecs qui abordent dans ses Élats; mais en même temps le roi qui ^rde encore dans le fond de son cœur une place pour des stnjdmens plus doux ; le roi qui s'at* tendnt à la yoixd'une fenune, à l'accent plaintif de la prière.

Oreste arrive encore avec les mains teintes du sang de sa mère, avec les furies qui le poursuivent, le remords qui le décbire, les terribles images du crime qui s'ofirent sans cesse à ses regards ^rés, et lui font dresser les cheveux.

Et Pylade, son fidèle ami, son compagnon dévoué, est la comme la conscience paisible qui jonit de son calme, qui se mire avec bonheur dans son cristal sans tache , comme la sagesse indulgente et dévouée, qui veille sur les pas de l'homme qui s'égare, et lui tend une main salutaire quand il chancelle, et lui donne un bon conseil qtiand il en a besoin, une larme quand il pleure.

Puis, au-dessus de tout cda, voici Iphigénie, la fille des rois, la prêtresse de Diane; Iphigénie, la victime résignée qui penchait la tète, sous le glaive de son père, et que les dieux eux-mêmes ont savH vée; Iphigénie, l'ame pure, l'ame virginale de la jeune fille qui a passé des chastes caresses de sa mère dahs les [neux abris du ssmctuaire; qui a toujours vécu loin du monde, loin de ses crimes et de

ses erreurs; et qui, dans les hautes régions oq b poésiç, où la religion la placent, trouve, pooruai les idées de paix qui peuvent subjuguer le monde, le langage qui pénètre le cœur des hommes, ^faigénie est la Vestale antique, qu'un nuage d^encens environne, qu'un long voile dérobe aux regirds des mortels; et qui, dans les augustes foncdons qu'elle fJoit remplir, penche la tête vers l'aatd et prête foreille à l'oracle des dieux. Puis, quuid elle s'en. revient de ces sacrifices, elle peut goavenier les hommes, adoucir leurs passions. L'amour esi représenté chez les Grecs conduisant un lion : et les princes les plus orgueilleux, les guerriei^ Jes plus résolus, se rendent à la voix d'une femme; admirable symbole de cet empire que le ealme exerce sur la violence; de cette alliance qui eiisiedansla nature, de la grâce et de la vigueur, deladouoeur et de la force. Iphigénie, avec ses prières et ses exhortations, parvient à dompter la cruauté deThoas. Les passions &rouchés du vieux roi s'apaisent devant le visage pieux de la jeune fille; les finies qui déchirent Tame d'Oreste, prennent U finie devant l'attitude majestueuse et le regard ferme et pourtant attendri de la prêtresse. Le drame nous a d'abord resserré le cœur; les étrangers qui arrivent, la reconnaissance qui a lieu, le sacrifice qui dmt «e faire, nous ont livrés tour à tour à la pitié, â la crainte, à la douleur; et maintenant Iphigénie parle,

Orette est odnflolé; Pylade rassemble des rêves d'à-* œOiir dans son ame gènérease; Thoas ne résiste plus au sentiment d'humanité et de compasâon qui» s'élève* en lui, et nqps sortons de cette enceinte étroite du tonale de Diane» où tant d'événemens nous ont surpris coup sur coup, pour nous retrouver en plein, air, sous. le ciel Ueu, avec le sentiment de bienêtre que l'on trouve après yne angoisse passée, avec, le frère et la soeur qui se sont retrouvés, et Fami qui vogue gaiment avec eux vers les rians rivages de la Grèce.

Le Tasse doij: être mis à côté dlphigénie pour la beauté des formes , l'élévation de la poésie, l'élégance du style, et l'admirable connaissance du oœur htunain , la haute, sagesse qui s'exprime en vers concis et harmonieux à chaque scène, et l'on pourrait presque dire à chaque phrase.

Ce sujet a été souvent mis sur la scène, et au mo-; ment où j'écris ceslignes, on annonce encoreàVienne la deuÂème représentation de la Mort du Tusse^ par M. ZedUtb L'Allemagne avait déjà le Tasse de M. Raupach, et nous avons celui de SI Alexandre Duval, anqud je serais bien loin de vouloir accorder les éloges qu'il a reçus de plusieurs journaux lors* de son apparition. Je. le crois pourtant plus lait pour avoir un succès populaire que la pièce de Gœdie, dont l'absence d'événemens, l'étude sévère des caractères; et le ton haut et poétique ^ doivent

(546) éloigner tous ceux auxquek il finit des fidts sadlkns, des péripéties dramatiques extérieures, et des ooops de poignard.

Goethe a resserré son œnvrç dans des limites étroites, et n'y a appelé que les persomiago strictement nécessaires. Le duc A)[^oBae de Fenare, Éléonore d'Esté, sa scçur, Éléonore de Samntde, Antonio, le Tasse

Le duc est représenté comme .un prince noble et généreux, admirateur de. la poésie, ami paiticiilier du Tasse , dont il vante beaucoup le génie, dont il excuse les défauts.

La princesse Éléonore et la comtesse Éléooore de Sanvitale , sont liées ensemble par un rapport d'hubieur, de caractère, par leur amonr de la poé* aie et leur prédilection particulière pour le Tasse.

A côté de ces trois personnages , qqi ne cher* cbent point à dissimuler leur esdme pour le câ&re auteur de Rinaldo et de la Jérusalem délivrée , Tteol Antonio , le secrétaire du duc , homme froid , homme vain, jaloux du succès des autres, jaloux snrtoot des marques de &veur que l'on accorde an Tasse; mais trop adroit pour manifester son envie et sa haine, et sachant par sa firoidear même irriter et pousser à bout son ennemi , sans sortir des bornes de la plus stricte réserve. Cest la prudence caute» leuse des cours à coté de Tentrainement de l'homme libre; le visage iin et masqué du diplomate» devant

le fr<^iH ouTen et le regard plein de franchise du poèut

£t le I^uae est cet homme umnneaté par une imagination ardente ei mobile; cet esprit* inqniet et défiant qui ne pent rester en repos, qui, lorsqu'il ne s'occupe plus pour le public de ses compositions poétiques, se créé à lui-même des chimères, assombrit ses rèyes, exagère ses soupçons, et s'entoure Goomie k plaisir d'une foule de craintes ima- ^nsires. Celte disposition de l'ame est une maladie, et une maladie réelle. Elle a causé en grande partie les ijifortunes du Tasse; elle a jeté une triste amertume dans la vie de J. J. Rousseau. On peut s'en moquer si on ne Ta jamais connue; mais elle doit faire grande pitié quand elle s'empare de deux hommes tels que ceux que nous venons de citer. U y aurait sans doute un remède à cette maladie; mais pour l'un et potir l'autre le remède n'a pu être que temporaire, jamais complet Ije Tasse, par sa position dépendante, par le souvenir de plusieurs offenses réelles qu'il avait éprouvées, ne pouvait reprendre totalement la confiance qu'il avait perdue; et Rousseau, en s'écartant par une fierté exagérée de l'existence sociale que lui ouvrait son génie, se rejetait ainsi de lui-même dans ses doutes et sa misanthropie.

L'existence aventureuse du Tasse, son emprisonnement, sa mort subite, trouveront. assez de poêles

dramatiques pour les peindre. Il fiiut savoir gré à Gœthe, d'avoir conçu son œuvre d'une autre manière; d'avoir cherché à fidre l'analyse d'un caractère, l'étude d'une maladie morale; plutôt que le récit . des tristes circonstances , dont cette maladie est une des premières causes.

La pièce commence par tme conversation entre la princesse d'Esté et la comtesse Éléonore ; conversation pleine de fraîcheur, de poésie, d'expansion, et où les deux jeunes femmes , en cherchant à caractériser le Tasse , comme elles le conçoivent d'après leur admiradon, donnent la plus belle définition du poète vraiment grand et complet

ÉLÉOROBE.

Son oreille entend l'harmonie de la nature; ce que rhistdire nous xetrace, ce que la vie nous donne» son esprit le reçoit et le reproduit aussitôt ; il rassemble ce qui est épars, il anime ce qui est encore inanimé. Souvent il ennoblit ce que nous trouvions vulgaire , et les choses que nous estimons le plus ne sont rien devant lui. Ainsi cet homme merveilleux s'en va dans son cercle magique et nous entraine avec lui, et nous force de prendre part à &ts œuvres. Il semble s'approcher de nous et demeure loin; il semble nous regarder, et des esprits étranges loi apparaissent peut-être à notre place.

LA PRIKCESSÉ.

Tu as dépeint avec grâce et justesse le poète qui plane dans le riant empire des rèyes. Mais la réalité me parait

( 549 ) aiiflBÎ s^cnparer de lui et le maîtriser. Ces bdles chansons que nous tronroiis çâ et là attachées ani arbres, et qui, pareilleft anx pârames d'or, forment ici nn nouveau jardin d'Hespërie, ne les regardes-tu pas comme les fruits d*un yéritable amour?

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