‹ Études sur GoetheChapitre 3 sur 44 · SUR GŒTHE · texte numérisé non relu

SUR GŒTHE

liBS ROMANS.

Pourqooî oe pis mourir? De ce monde trompeur Foorqaoi ne pas sortir sans colHre et sans peor?

SAoraiF-BniTi*

Quand Gomâius, le peintre de Munich , échappant, tout jeune encore, aux rigoureux enseignemens de l'école, publia ses gracieux et fenuistiques dessins sur Faust, on raconte qu'il y eut à leur apparition un mélange de douleur , d'indignation et de colère de la part de son maître, brave et respectable conseiller de cour, qui ne concevait pas que l'on pût employer son crayon à dessiner autre chose que le nu antique, ou tout au moins le costume des beaux temps de Boucher. Je conçois bien sa colère à ce pauvre professeur ; il voyait en un moment tous ses efforts trompés, toutes ses consciencieuses leçons perdues; il avait voulu se faire un élève docile, studieux, marchant dans les bonnes voies, et il

n avait produit (ji^'un hérétique, et un hérétique de la plus monstrueuse espèce. Au lieu d'une belle composition bien froide et bien rangée comme une allée d'arbres , son ingrat élève ne lui donnait qu'une suite de tableaux où Tiniagination l'emportait sur le compas géométrique ; au lieu d'une fille d'Athènes, la pauvre Marguerite; au lieu de Thémistocle ou d'Alcibiade, la figure du diable ou du docteur Faust. Hélas! mon Dieu, songez- vous bien à cette terrible déception ? C'est comme si le Cours de littérature de La Harpe eût enfanté Smarra; comme si les remarques aristotéliques du bon vieux Lebatteux eussent mis au monde Hernani ou Lucrèce Borgia.

Je me représente les critiques allemands du dtxliuitième siècle dans le même état de surprise et de colère que le maître de Cornélius, le jour où le libraire Weidmann, de Leipzig, publia Wei*ther. Voyez -vous les grammairiens de lecoje de Cotisched ; lès hommes dévoués à limitation des ouvrages français, comme Haller; les critiques, comme Nicolai, réunis le soir en përn^^ue autour d'une théière bouillante , lorsqu'un des leurs airive d'un air tout effaré, le jabot en désordre, et les man^ chettes mal plissées : — ^ Vous ne savez pas la nouvelle?— Qu'est-ce donc? A-t-on retrouvé une nouvelle pièce de Racine? Voltaire travaille-t-il peutêtre à une autre Sémiramis? Aiiriez-vous appKs quelque chose de la dernière représentation du siège

de Calais , ou ne venez-vous pas nous dire comment on a joué aujourd'hui le Philosophe de Palissot? *- Non, rien de tout cela. Imaginez bien autre chose. Le jeune auteur de Gœtz de Berhchingen 9. encore fait des siennes. Ce n'est plus au théâtre qu'il en veut; ce n'est plus à notre grand maître Aristote qu'il a si indignement outragé, c'est au roman; imaginez, messieurs, qu'il vient d'écrire un roman. — Sur quoi le nouveau venu tire de sa poche le pauvre petit volume de Werther, et le jette aivec mépris sur la tahle, tandis que la docte assemblée met ses lunettes , et penche gravement la tète pour prendre connaissance de ce nouveau manifeste de guerre. Le volume est bientôt parcouru et le jugement des Aristarques ne se fait pas attendre. le pense qu'on peut le traduire à peu près de cette sorte : a Comment ose-t-on appeler cela un roman? Dans quelle page de ce livre l'auteur a*t-il montré qu'il eût la moindre idée de la conceptioti du roman? Un rêveur, un homme qui court à travers champs, en écrivant des lettres sans suite, un vaniteux secrétaire d ambassade , qui s'irrite parce que la noble société où il se rencontre le traite avec un peu de froideur ; un ibu qui lit Ossian , devient amoureux de la femme d'un autre et se tue. Voyez la grande merveille! Là, dans tout ce Êitras de sentimens et de tristesses auxquelles on ne comprend lîen, pas une aventure étrange pour ranimer im

peu rintérèt du lecteur; pas un seul voyage sur mer comme Robinson; pas un brigand; pas un joli i&t spirituel berger, comme nous en montre notre bon Gessner; pas une seule dame grecque bien francisée, comme les peint le poète Wieland; mais une Charlotte qui (ait des tartines de beurre; un garçon meunier qui parle comme un garçon meunier; une maison décrite comme nous voyons les maisons; et la nature dessinée telle qu'elle est; oh! Tabsurde roman. ''

Oh! le beau roman, s'écrièrent ensuite les critiques plus éclairés, qui remarquaient dans cet ouvrage rémancipation de ]a littérature allemande; et les lecteurs impartiaux qui se laissaient entraîner sans défiance à ce drame si simple et si touchant; et les jeunes gens à l'ame souflfrante, qui croyaient se reconnaître là -dedans comme dans un miroir. Oh! le beau roman, s'est écrié la France, qui en a dévoré cinq ou six traductions et Fa parodié, ce qui prouve de sa part un double enthousiasme; l'Angleterre , qui l'a lu sérieusement et le relit avec son Manfred; et l'Italie, qui lui a donné pour imitateur l'un de ses meilleurs poètes, Ugo Foscolo.

Gœtbe avait quitté Strasbourg; il était revenu à Francfort la tête pleine d'idées d'art, de poésie, de projets littéraires et de vagues amours, ayant besoin d'écrire et ne sachant quoi écrire; tourmenté au fond de l'ame par son activité morale; tourmenté

au dehors par la vie monotone à laquelle il devait s'astreindre , et les fades occupations qu'on lui imposait; fatigué d'ailleurs, comme tous les jeunes gens de son époque , de -ces temps de trouble et (incertitude qui avaient passé sur eux; de celte littérature usée devant laquelle on voulait encore leur Élire ployer la tète ; sentant bien qu'il y avait pour lui une route plus large , plus belle , et regar-^ dant avec anxiété de quel colé était cette route. Dans cet état de mal-atse intérieur, qui s'aggravait sans cesse par sa continuité, il se renfermait souvent seul dans sa chambre, et là, pour se consoler de linutiie entretien des êtres réels, il appelait autour de lui des êtres fictifs, auxquels il communiquait ses pensées, et dont il préparait sérieusement les réponses et les observations. Cest dans ces heures de solitude, dans ces discussions ima^aires qu'il en vînt à formuler d'une manière plus nette ses idées, à connaître distinctement ce qui se passait au fond de son ame , et à se tracer ainsi à lui-même tout oe qu'il devait plus tard retracer dans Werther. A la même époque^ deux circonstances vinreàt comme d'elles-mêmes former le cadre de son roman; ses relations journalières avec une jeune fiUe, fiancée à l'un de ses amis, et l'amour du jeune Jérusalem paur une fisamne mariée y et le suicide qui suivit cet axnour.

Certes^ on se méprendrait bien sur le caractère

(6) de ce premier roman de Goethe , si Ton ne le regardait que comme une histoire d'amour dénouée tragiquement, au lieu de se résoudre» comme les romans ordinaires, par la cérémonie nuptiale. L'idée principale repose toute entière sur une maladie morale dont l'amour explique la catastrophe; le drame se passe terrible au dedans du cœur, et l'amour n'y tient pas la première place. L'amour amène pourtant le dénouement, mais le dénouement d'une pièce qui a déjà fait sans lui toutes ses gradations; le suicide d'un homme que rien ne rattache au monde, et qui a brisé un à un tous les fils qui le tenaient lié à la vie; quand le corps est affaibli , il ne faut plus qu'une secousse pour l'abattre ; quand l'arbre ne tient plus à ses racines, un coup de vent peut venir et le renverser.

Mais le meilleur garant de l'idée de Gœthe, en écrivant Werther, c'est ce qu'il en a dit lui-méma

ce Le dégoût de la vie a ses causes physiques et morales; à celles-là les soins du médecin, à cellesci les observations du philosophe, et dans une matière déjà si souvent traitée, la chose importante est de voir comment ce dégoût se manifeste. Tout ce qui nous attache à la vie est fondé sur le retour régulier des: choses extérieures. La succession périodique du jour et de la nuit, des saisons, des fleurs et des fruits, de ce que chaque époque nous •mène, est à proprement parler le ressort de cette

(7) TÎe. Plus nous sommes disposés à jouir (]e ces chan« gêmens, plus nous devoDspous sentir heureux; mais si nous en venons à les voir reparaître d un œil indiflërent, si notre ame reste fermée aux sen* sations qu'ils doivent nous donner, alors nous sommes véritablement malades, alors notre vie ne peut plus être qu'un pénible làrdeau. On raconte qu'un Anglais se pendit pour n'avoir plus chaque jour à s'habiller et à se déshabiller. J'ai connu un brave jardinier qui s'écriait une fois avec douleur : faut-il donc que je voie toujours ces nuages pluvieux s'en aller du Couchant à l'Orient! J'ai entendis dire aussi qu'un homp^e de notre connaissance» lrès*bon et très- estimable, voyait avec chagrin rer paraître la verdure du printemps, et désirait que, pour varier, les plaines pussent une fois devenir rouges. Ce sgni là autant de symptômes de cett^ lassitude de la vie qui conduit parfois au suicide^ et qui se (ait sendr plus souvent qu'on ne le pense aux hommes rêveurs et habitués à rentrer eQ euxmêmes.

« Mais rien n'est plus propre à provoquer cette lassitude, que le retour de l'amour. Le premier amour est, comme on l'a dit avec raison, le seul véritable. Car dans le second et par le second même» la plu^ belle idée de l'amour est perdue. Le sentiment de durée éternelle et d'infini que le premier porte avee lui, est détruit, et cette £ois ce n'est plus, qu'une

(8) passion qui revient comme les autres passions. Et la distinction du moral et du sensuel qui, pour les classes éclairées, brise les sensations d'amour et de désir, produit une exagération dont il n'y a ri^i de bon à attendre.

ce Maintenant voici un jeune homme qui remarque dans les autres mieux encore que dans luimême le changement des époques morales , pareil à celui des saisons. La faveur des grands, les bonnes grâces du pouvoir, le penchant de la foule, Tamour de quelques personnes , tout apparaît à nos yeux , grandit, passe, et il n'est pas plus en notre pouvoir de les retenir, que de retenir le soleil, la lune et les étoiles. Ce ne sont pourtant point de simples apparitions naturelles, c'est le résulut de nos fautes, de notre adresse, du travail des autres ou du hasard; mais toutes ces choses changent et nous ne pou* vons les assujettir.

(( Mais ce qui tourmente le plus ce jeune homme, c'est la réapparition constante de nos dé&uts; car nous l'apprenons trop tard, nos défauts se forment en même temps que nos vertus. Ils leur servent comme de racines, et croissent et s'étendent au dedans de nous, à mesure que nos vertus se montrent au dehors. Et comme nous n'employons le plus souvent notre expérience et notre volonté qu'à mettre en œuvre nos vertus, elles nous procurent rarement quelque joie,. tandis que nos dé&uts,

(9) grossb en silence, viennent tout à coup nous sur* prendre et nous apportent maint regret, mainte tristesse. Là est vraiment le point difficile, le seul qui nous rende presque impossible la parfaite connaissance de nous-mêmes. Que Ton se figure donc, outre une nature jeune, ardente, une imagination qui a gagné trop d'ascendant, joint à cela les vagues agitations du jour, et l'on comprendra les efforts impatiens d'une ame qui tend à se dégager de cette lutte.

a De telles considérations peuvent entraîner dans un espace infini une fois que l'on s'y abandonne; mais elles n'auraient pas pu se développer d'une manière aussi prononcée dans l'esprit de nos jeunes Allemands, s'ils n'eussent reçu d'ailleurs une autre impulsion. Et cette impulsion nous vint de la litté-rature an^ise, surtout de la poésie, qui porte en elle-même un caractère de mélancolie auquel ne peuvent échapper ses lecteurs

ff Ainsi les œuvres les plus sérieuses, les poètes fouillant dans la nature humaine, formaient nos études fiivorites; l'un de nous seulement préférait peutêtre la douce et tendre élégie; l'autre les vers lourds de douleur, mais tous nous étions comme à la recherche du désespoir. Une chose remarquable encore, c'est que notre père et notre maître Shakespeare, qui sait si bien répandre la sérénité autour de lui 9 donnait encore plus de force à notre pen-

( to )

chant Hamlet et ses monologues , semblables à des spectres, aiguillonnaient notre tristesse. Chacun de nous en connaissait les passages les plus saillans et se plaisait à les réciter, et chacun de nous se croyait obUgé d'être aussi mélancolique que le prince de Danemark, bien qu'il n'eût point vu des revenans et qu'il n'eût point de père à venger.

a Puis, comme il nous manquait encore un local approprié à toute cette douleur, nous nous étions laissés conduire par Ossian, au milieu des brous-* sailles sauvages et sans homes, auprès des vieux tombeaux de pierre recouverts de mousse, au bruit du vent qui agitait les grandes herbes autour de nous , sous un ciel sombre et chargé de nuages.^ La lune éclairait celte nuit calédonienne; les mânes des héros, les ombres des jeunes filles mortes à la fleur de Tâge, planaient auprès de nous, jusqu'à ce qu'en* fin nous crûmes voir l'esprit de Loda paraître sous sa forme effrayante. ^

C'est dans un tel élément de rêverie, de tristesse, de dégoût de la vie que naquit Werther, et l'impression qu'il devait produire fut appuyée avec enthousiasme par cette jeunesse allemande dont il exprimait si bien la lutte intérieure et le découra* gement Quelques-uns même donnèrent à cet ouvrage une sanction qui fit redouter à l'auteur d'avoir poussé trop loin son anatomie morale. Quand les brigfinds de Schiller parurent, des jçuoes gens»

exaltés par le caractère de Franz Moor, ne crurent pouvoir mieux faire que de s'en aller voler sur les grands chemins ; et .après la publication de Werther il arriva plusieurs suicides que l'on put attribuer à la lecture de cet ouvrage.

En examinant la composition de ce livre , il est &cile de voir que tout est dirigé de la part de l'auteur pour mettre à nu les souffrances d'une ame malade, plutôt que pour faire l'histoire succincte d'un amour exalté de jeune homme. Regardez comme Werther arrive dans la retraite qu'il s'est choisie, comme il est bien, comme il se plaît à croire qu'il est guéri, qu'il va désormais se trouver parfaitement heureux. Ce sont les jours de printemps, les fraîches matinées, les beaux soirs; il se plonge avec volupté dans la contemplation de la nature. U est artiste et poète. Il s'arrange avec délices une place commode sous un tilleul pour écrire et rêver tout à son aise. Il apporte là sea crayons et son Homère. Il s'intéresse à tout, au paysage qui se déroule devant lui, à la bonne femme qui lui sert son café, à l'histoire d'une pauvre &mille. U est enfant et jouit dé la vie comme un eoÊint ; c'est le réveil subit de l'homme tombé en léthargie; c'est la convalescence du malade. Puis il voit, il aime Charlotte, et son ame calme et reposée commence à reprendre son exaltation > et ses idées de bonheur ne sont plus si bien assises, ni

son^zistence si simple. Alors vient le mouTement / l'activité corporelle qui trompe l'activité morale, les longues courses à cheval, les.battemens de cœur inégaux et précipités, les jours qui ne se ressemblent plus , tantôt une extase délirante , tantôt un abattement inoui Puis arrive l'hiver, le triste, le froid hiver; il ne se trouve plus bien , il faut qu'il change de place; il dit adieu à son village &vori, à la maison dé Charlotte, au presbytère du vieux pasteur, à la source où il aimait tant à voir les jeunes filles venir puiser de l'eau. Il rentre dans le monde et y arrive en étranger. Les usages de la société le choquent, les esprits méthodiques l'effraient, les hommes froids le terrassent, les préjugés nobiliaire^ l'accablent Avec sa pensée ardente il ne peut s'asservir à un monotone travail de chancellerie ; avec sa noblesse d'ame il ne peut se croire inférieur aux hommes qui se pavanent de leurs armoiries. Il lève fièrement la tète; mais l'orage gronde, il faut qu'il parte. Ailleurs il se rattache pour un moment » l'espérance; le changement de lieu lui fait croire à un changement de situation. Quand on présente un nouveau mets à un malade, il sent renaître son appétit et rejette avec mépris les fioles du médecin.^ Mais le dégoût revient bientôt à ce palais blasé, à ce cœur fatigué. Werther ne peut jouir long-temps des charmes de sa nouvelle existence. Il y renonce encore; il retourne au Ueu qu'il n'a pu oublier; il

retrouve ses tableaux champêtres , ses beaux en&ns qui viennent encore jouer autour de lui, et sa Charlotte, et ses bois favoris, mais non le calme qu'il a connu, les heures fraîches et poétiques que ce séjour lui a procurées. Le mal est déjà descendu trop avant dans son cœur; l'amertume du présent s'aigrit par le souvenir du passé ,* et son expérience du monde décolore et flétrit son espoir d'avenir. Alors les remèdes simples ne lui vont plus ; les - remèdes violens le trouvent sans résolution ; chaque jour envenime sa blessure, chaque jour lui apporte un surcroit de fièvre; il est comme le voyageur que le vertige saisit au bord de l'abîme, et qui, au lieu de revenir en arrière, s'avance, s'avance encore, se penche à l'ex^ trémité du roc, et regarde en bas jusqu'à ce que la tète lui tourne. Ainsi, quand le malheureux Werther a long-temps combattu avec lui-même , quand il s'est assez affaibli par toutes ces secousses intérieures, par toutes ces brusques transitions de sen*timens, par tout ce cahotement d'idées, de passions, d'orages, l'heure de la catastrophe arrive, et son cœur, si cruellement sillonné, peut maintenant se rompre sans effort

Le grand tort d'Ugo Foscolo, dans ses dernières lettres de Jacopo Ortis, est d'avoir voulu joindre aux péripéties de ce drame intérieur le poids des événemens extérieurs, en faisant de son héros un banni, un homme malheureux de son exîl, malheu-

reux de Tasservisseinent de sa patrie, malheureux en outre de son amour déçu ; îl en a sans doute £dt un très-bon patriote et un homme d'un caractère noble, d'une nature poétique très-intépessant : mais il a détruit par là même l'idée philosophique que pouvait avoir son livre ^ il a ôté à son héros l'em* preinte distinctive de cette ame inquiète, prédes^ tinée, maladive, qui se plaît à descendre dans le cimetière comme le Hamlet de Shakespeare , qui se ronge elle-même comme le Werther de Gœthe, qui pleure au milieu des prospérités de la terre comme le René de Chateaubriand.

Il y a pourtant une grande différence entre Réaé et Werther : le premier porte l'empreinte d'une dou* leur toute religieuse, d'une résignation toutie chré^ tienne ; le second ne craint pas d'entrer en lutte avec les événemens, et de donner de l'espace à ses passions, dans l'espoir de les combattre avec plus d'hon* neur. Le premier forme un drame court, serré, rapide, se passant entre deux personnes; le second se jette dans la vaste arène du monde , et laisse partout où il passe. un souvenir de lui. Quand je lis René, je me sens saisi d'une sorte de tristesse pieuse, comme lorsque vous vous trouvez le soir sous les voûtes profondes d'une église ; la nuit répand déjà autour de vous ses grandes ombres ; la lampe suspendue devant le sanctuaire ne jette qu'une lueur blafarde , qui vacille et qui trompe. Le vent siffle à

traTers les chapiteaux dentelés, et tire un long génHSsement des tuyaux d'orgue. Puis, par intervalle^ lorsqu'il vient à s'apaiser, il se fait un silence im-. posant .Vous n'entendez que la rumeur lointaine de la cité, le pas du sacristain qui s'éloigne, et quelques vieux vitraux mal joints qui crient; et à voir alors toutes ces figures immobiles de saints, toutes ces statues d'apôtres et d'évéques, la tête penchée, les mains jointes, vous diriez que c'est pour elles l'heure du recueillement ; vous pourriez croire qa'dles prient, et les rayons de la lune perçant à travers les fenêtres coloriées , pourraient tous faire Toir leur visage éclairé d'une dbuce lumière, leur firont animé d'une douce sérénité, comme on nous représente celui des élus. Puis, au fond de l'église, dans l'ombre, au pied de l'autel, un homme s'avance à pas lents, s'agenouille et tâche de prier. Il a Au le monde qui Timportune, le bruit des cités qui le fatigue, les hommes qui veulent l'associer à leurs vulgaires besoins , et ne veulent pas s'associer aux siens. Il souffre, et il veut prendre son refuge dans la prière. Il a été blessé au cœur, et il porte sa plaie devant Dieu , devant la religion. N'est-ce pas René ? Quand je lis Werther, je vois la nature^ qui s'anime, la terre qui refleurit, le ciel qui déroule ses tentes d'azur , les arbres pleins de sève et de fraîcheur. Au milieu de tout cela l'oiseau chante, la plante et la perre semblent douées d une nouvelle

vie, le ruisseau court avec plus de gaité à travers son lit de menthe et de myosotis ; le nuage passe plus léger sur ces vertes plaines et ces collines chargées de fleurs. De toutes parts on respire un doux arôme; l'œil s'arrête avec joie sur une riche végé* tation, sur des contours vaporeux, sur des lignes qm fuient et entraînent la pensée vers des lointains bleuâtres. De toutes parts l'oreille s'ouvre avec volupté à une immense variété de sons, qui forment, en se réunissant,. une complète harmonie. C'est le grillon qui chante à vos pieds , c'est l'insecte qui bourdonne sur votre tète , c'est l'oiseau qui vole en emportant son brin de paille pour bâtir son nid. Cest le rameau d'arbre qui se balance avec sa lourde guirlande de fleurs ; c'est l'eau qui murmure, le vent qui siffle le long des bruyères. Alors arrive le poète, l'artiste, Thomme aux rêves ardens, séduit et trompé par le monde; l'homme riche d'i* magination et de talent; Thomme passionné, que ses passions rejettent, épuisé de fatigue, hors de la société y comme une mer en courroux rejette rintrépide nageur haletant sur la dune. Il vient dems^der à la nature le repos et la guérison, mais il s'y est pris trop tard. Les sucs balsamiques de la nature ne sont plus assez forts pour lui; l'air pur, les jours rians, les plantes salutaires ne peuvent plus apporter qu'un soulagement trompeur aux blessures de ce malade qui, tout en appelant sa guérison,

(ï7) semble ne pas vouloir se guérir et se torture lui'^ même.

Le but distinct que Chateaubriand et Gœthe avaient en écrivant leur ouvrage, en explique d'ailleurs le caractère tout différent.

Chateaubriand voulait peindre l'ame «mise à Tétroit dans le monde; l'ame qui pressent Dieu et se jette dans l'infini.

Gœthe voulait nous montrer l'homme aux prises avec ses passions ) les tortures du génie qui se reploie sur lui-même, au lieu de porter au dehors sa force d'activité.

Ainsi René est demeuré comme tin hymne religieux d'une tristesse solennelle, comme un admi-* rable chapitre découpé dans le Génie du christia*« nisme.

Et Werther, comme une contre -épreuve d^une étude d'anatomie morale, comme une page saillante dans l'histoire de notre humanité.

Chateaubriand , Goethe et Ugo Fôscolo se sont rencontrés tous les trois dans la description du s^ jour de leur enfance , et chacune de ces descriptions peut donner une idée particulière de lei^r roman.

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