ÉLÉONORE
Je me réjouis aussi de les voir. Dans tous ses vers il célèbre avec une grande variété la même image. Tantôt il rélève avec les rayons de la gloire vers un ciel étoile, et lui, semblable à un ange sur des nuages, il se courbe humblement devant elle. Tantôt il la conduit à travers les riantes campagnes, et de chaque fleur il lui fait une couronne. Si cette femme qu*il vénère s'éloigne, il veut rendre sacré le chemin qu'elle a suivi d*un pied léger. Il se cache dans les bosquets, et, pareil au rossignol,, fait retentir Fair et le feuillage de ses plaintes d'amour. Ses chants délicieux excitent une douce tristesse, vibrent doucement â l'oreille , entrahient le cœur
lA PRIKCXS5E.
Et s*il nomme l'objet de son amour, il l'appelle Éléonore.
ÉLéONORE.
C'est ton nom comme le mien. Je serais fâchée qu'il en prit un autre. J'aime à voir qu'il cache sous cette équivoque son sentiment pour toi , et je suis heureuse aussi de croire que le son mélodieux de ce nom peut le faire penser à moi. Il ne faut pas ici s'inquiéter d'un amour qui paisse le dominer exclusivement et lui interdire toute antre pensée Si ton doux souvenir l'occupe dans ses rêveries , il peut aussi se réjouir quelquefois de ma natnre
iDohis majeslaeiise. Mais il ne nous aine pas. Permets-iftoi de le dire. II emprante ce qn'il aime â tontes les spbères, il lui donne notre nom et nous en £dt part Pénr nous, nous semblons l'aimer, et nous aimons senlemenf arec lui ce qu'il y a de plus élevé.
Le Tasse apporte au duc sa Jérusalem délivrée, qu'il vient de finir ; la princesse prend une couronne sur le buste de Virgile^ et vient la poser sur la tète du Tasse, qui la reçoit à genoux, et s'écrie dans son enthousiasme :
« Oh ! reprene^la, cette couronne, éloignes^ de moi , elle flamboie sur mon front Semblable â un rayon de soleil trop cbaud qui tomberait sur ma tète, elle consume dans mon cerveau la fcwce de pensée. Une ardeur fiérrcnse agite mon -sang. Pardonnez. Cest trop»**
Cest un délicieux moment que celui où le poète vient de recevoir cette récompense, où son ame s'ouvre pleinement à toutes les espérances de la gloire, à tous les rêves de l'amour. Mais cette heure de jouissance intime et abondante, d'ivresse pure, passe rapidement, et le trouble et l'inquiétude lui succèdent Antonio, le secrétaire du duc arrive, et le Tasse aperçoit en lui l'homme dont il doit se défier. Cependant il l'estime. Il .désire gagner son amitié , et , à la sollicitation de la princesse, il lui fait lui-même les premières avances. ^
Cest une scène très -belle et très - adroitement écritOL Le Tasse se jette avec son enthousiasme au*
devant de oe ministre d*État, qui le reçoit avec une froideur dédaigneuse Son premier transport se brise contre le regard impassible et le visage à demi railleur d'Antonio, comme contre une muraille de fen Alors il reprend le sentiment de sa dignité, il se retire, il parle avec une noble fierté; et Antonio, qui n'a pas été ému par ses offres loyales d'amitié , ne Test pas davantage par ce juste sentiment d'orgueil II reste calme, réservé, lanoe de temps à autre un sarcasme, se joue des diverses émotions du Tasse, et l'irrite tellement par ce ton de supériorité et de froide moquerie, que le Tasse, hors d'état de se contenir plus long-temps, le pro* voque en duel et tire l'épée.
Le duc arrive. Le Tasse, surpris l'épée nue à la main dans un lieu où toute démonstration semblable est sévèrement défendue, entreprend une justification, que le récit calme et posé de son adversaire rend encore inutile. On l'enferme dans une chambre. Là, sa passion s'aigrit, son méconientemént s'accroît. Son imagination, travaillant dans la solitude, lui représente les objets sous de faux points de vue. Il hait Antonio, il se courrouce contre le duc, il doute même de l'affection d'Éléonore. Rien ne le retient plus à Ferrare, il veut partir. Antonio vient le voir de la part du duc, lui offre sa liberté, lui demande pardon. Mais le cœur du Tasse, profondément blessé, ne peut fermer si tôt la plaie qu'il
a reçue. Il &ut qu'il échappe au moins quelcjue tetnp aux chaînes qui le retiennent à Ferrare. U &ut qu'il se sente libre, qu'il respire un autre air, qu'il voie d'autres lieux , d'autres hommes. U ne demande que la permission de partir. Antonio la lui refuse. li Teut avoir son manuscrit, mais le duc ne le lui rend •pas. U est prêt à s'éloigner, quand il rencoiorela princesse. Elle-même commence l'entretien, etlm témoigne le regret qu'elle éprouve de le voirpardr. Son langage est doux et bienveillant, mais plan de sagesse. Cest la voix sincère d'une anue , la foîi d'une fanme généreuse et compatissante, qui s'attriste de voir une belle^ ame souffrir. Mais le Tasse, avec son imagination ardente, oublie «i un instant toutes ses résolutions. Il interprète les paroles J!Eléonore autrement sans doute qu'elle ne le vouLdu U aime, il veut se croire aimé, et, avec uae uUe pensée, tout lui redevient beau dans la vie.
i« Prends-moi, s*écrie-t-il, prends-moi sons ta protection. Place-moi à Beiriguardo, envoie-moi à Consandoli, où tu voudras. Le prince a tant de beaux jardins, tant de châteaux qui l'attendent toute l'année et le voient à peise un jour, peut-être â peine une heure. Choisissez le pins éloigné de tous, celui où vous n'^lez jamais, et enyojeimoi là. Mais laissez-moi être encore à vous. Je preadnâ tant de soin de vos arbres! Je couvrirai en autonneles citrons avec des tuiles, des* planches, des nattes de joies pour les coBsetvei;. La terre sera chargée de plantes qni
étendront an loin leurs larges racines» et chaque sentier sera bien net, chaque place bien entretenue. Puis» laissezmoi aussi m*occnper du palais. J'ouvrirai chaque fois qu'il le fiiudra les fenêtres pour que l'hunudité naître pas les peintures. Tenlèyerai douconent la poussière des beaux menbles. Le parquet sera si propre et si reluisant Pas une pierre , pas une tuile ne se détériorera ; pas un brin d*herbe ne croîtra sur les murailles. * *••
£A PaiNCESSE.
Je ne trouye rien que je puisse conseiller. Je ne trouve
point de remède pour toi et pour nous. Je regarde
autour de moi si quelque dieu ne viendra pas à notre secours, s'il ne me découvrira pas une boisson salutaire pour te rendre la paix à toi et aussi à nous ? La parole la plus vraie qui tombe des lèvres , le meilleur mojen de salut sont devenus impuissans. Je dois te quitter» et mon cœur ne peut pas te quitter.
LE TASSE
Dieux ! est-ce bien elle qui parle ainsi et a pitié de toi ? Et tu pouvais méconnaître ce noble cœur? Et tu pouvais en sa présence te laisser vaincre par le découragement f Non» non, cest elle et c'est moi aussi Oh ^continue et laisse -moi recueillir toutes les consolations de ta bouche! Ne m'enlève pas* tes avis! Oh parle! que dois-je faire poiir que ton frère me pardonne, pour que tu puisses me pardonner aussi, pour que vous me comptiez de nouveau avec )oie au nombre des vôtres? Parle!