ANTONIO
Et quand tu te crois entièrement perdu, regarde- toi, reconnais encore ce que tu es.
LE TASSE
Oui , tu m*en fais souvenir à temps. — Âacim exemple de Thistoire ne viendra -t- il à mon secours? Trouveraije , pour me comparer à elle , une ame noble q[m ait jamais plus souffert que moi? Non, tout est perdu. — l'ne seule chose me reste ; la nature nous a donné les larmes et le cri de la douleur, quand nous ne pouvons plus la supporter. — Et à moi elle m*a donné de plus la mélodie et le pouvoir d'exprimer éloquemment ma tristesse la plus profonde. Si Thomme reste muet dans ses tourmenSi on Dieu me permet de dire ce que je souffre.
(^Antonio s' aisance près de lui et lui prend la mm)
LE TASSE
O noble homme ! Tu restes ferme et tranquille, et tn me regardes seulement comme la vague soulevée par To-
rage. Mais songes -y et ne t^enqrgueillis pas de ta forjpf^. La puissante nature qui a fixé sur leurs bases ces hauls rochers, a donné aux vagues la mobilité. Elle envoie un orage, la vague s*enfle, grandit, se courbe en écumant. Le soleil se reflétait si beau dans cette vague, et les astres se reposaient sur cette poitrine qui battait doucement. La lumière est passée, le repos s*est enfui. Je ne me reconnais plus dans le danger, et fai boute de ne plus me reconnaître. Le gouvernail est brisé, le vaisseau craque de toutes parts. Le sol s*entr*ouvre sous mes pas. Oh ! je m'attache à loi avec mes deux mains. Ainsi le navigateur se cramponne an rocher contre lequel il devait échouer. **
La pièce de Gœthe se termine ici. La catastrophe extérieure commence; la catastrophe intérieure est complète. Pour Gœthe, l'entreprise n'était pas de plonger ton héros dans l'abîme, mais de l'amener gi^adudlement jusqu'au bord. Là, en prenant le Tasse avec l'emportement de sa passion , le vertige de son esprit, l'imagination du lecteur peut achever la tragédie, prévoir ses courses inquiètes et aventureuses, sa misère, son incarcération de sept ans, sa mort.
Si l'on pouvait &ire après la lecture de cet admirable poème un reproche à Gœthe, ce serait d'avoir peut-être exagéré l'égarement du Taâse, et d'avoir en tout cas beaucoup trop embelli le carac- (ère du duc de Ferrare.
Aujourd'hui il est bien prouvé que la folie du Tasse n'était qu'une horrible invention de ses^ en-
semis. GingHené ^ , M. de Sismondi ' , les critiqoes allemands, parmi lesquels je âterai entre autres le D.' Wagner, éditeur du Parnasse italien ^, et surtout un Anglais, J. Hobfaouse {Histonad illustra^ fions oj the fourlh canto of Childe-Harold, Lond. 1818), ont mis à jour le faible tissu qui recouvrait cette absurde supposition. Muratori dit lui-même qu'il ne peut pas regarder le Tasse comme fou, mais comme un homme qui méritait d'être puni pour avoir mal parlé du duc. L'homme qui est fou, soutiendrait-il ce combat actif et aouvent plein d'esprit que le Tasse soutint du fond de sa prison contre les partisans de TArioste et l'académie dé la Crasca? L'homme qui est fou, écrirait*il ces divers eraicés en prose y sortis de l'hôpital Sainte- Anne,- et cette kttre touchante, et encore peu connue, qu'il adressait au cardinal Albani , et qui commence ainsi : « Cest pour moi un malheur inouï d'en être réduit à la néces^té de vouloir vous convaincre que je ne suis pas fou , et que ce n'est nullement là le motif pour lequd le duc de Ferrare m'a fait arrêter et incarcérer. Cest sans doute une invention inouïe dans les tonps modernes, et dont l'on ne trouverait pas non plus d'exemples chez nos ancêtres.^
1 Histoire de la liuératnre italienne, tom. UL
a De la liUërature du Midi, tom. II, pag. 166.
3 li Pamasso italia^m- Saggto sonn il Ttuso. Liphif 1826.
Quant à raccusation' portée contre le Tasse, d'avoir on jour donné un baiser à la princesse Éléonore (ce qui aurait été en effet un grand crime ! ! !), KÎen n'est encore moins prouvé; et Ton a tout lieu, au contraire, de la regarder comme un conte &it à plaisir, et qu'un poème assez spirituel reproduisit en 166:2. Le Tasse, avec son imagina* tion, son tempérament ardent, ne pouvait guère s'en tenir à une seule passion platonique et respectueuse , pas plus que Pétrarque qui vivait avec une autre femme, en divinisant Laura, et sans compter les relations qu'il eut ailleurs ; on peut dire qu'il fut amoureux tour à tour, si ce n'est en même temps, d'Éléonore d'Esté, la sœur du duc; d'Éléonore de San-Viiale et de Lucrèce Bendidio; peut-être encore de Lucrèce, l'autre sœur du duc, devenue plus tard princesse d'Urbin, et pour laquelle il écrivit ce sonnet :
Oh! bella nun, chi nel feUce gfomo,
Mab il est bien vrai qu'une fois il voulut frapper de son couteau un domestique dans les appar-« temens de la duchesse d'Urbin. Il fut mis aux arrêts, et de là commencèrent ses infortunes. Remis en liberté, il quitta Ferrare, parcourut TltaUe, souvent sans argent Les princes cependant l'accueillaient à leur cour et cherchaient à le retenir; mais son imagination inquiète lui faisait aussitôt concevoir de nouvelles craintes sur son séjour, et il panait.
(3jPo)
Si, dam les diverses cours où il s'arrèu, il se plaignit du duc de Ferrare, il en avait le droit Le duc était un homme égoïste et vaniteux, qui voulait à tout prix que l'on s'occupât de lui. li avaû reconnu le génie du jeune auteur de Renaud de Montauban, il le prit à son service pour voir sa généaloj^e et son nom célébrés dans les vers du poète. Mais y tout en le prenant ainsi comme Tins^ trument de son orgueil, il oubliait de récompenser le génie dont il se servait. Le Tasse fut toujours tourmenté par des besoins d'argent. S'il j eut en cela de sa faute, il y eut aussi de la £iute d^Alphonse, qui ne savait pas être plus généreux envers l'homme dont il attendait son immortalité £o i57i, le poète , pour pouvoir accompagner le cardinal d'Esté à Paris, dut vendre une partie de ses vêtemens ; et quand il fit son testament, il annonça qae la plupart de ses effets étaient en gage chez des ]\àb. Il demanda qu'on les vendit, et que le prodiùt de cette vente fût employé à poser une pierre sur la sépulture de son père.
Le duc trouva dono qu'il n'était pas prudent de laisser ainsi le Tasse s'en aller librement de par Hta* lie, pour le décrier auprès de tous les princes ches lesquels il s'arrêtait. Quand le poète revint à Ferrare en 1679, à l'occasion du mariage d'Alphonse avec Marguerite de Gonzague, le duc , pour plus de sûreté, le fit renfermer à Thôpital Sainie*Anne; et,
comme il lui fiJlait cependant un maûf pour justi* fier une telle rigueur, il voulut qu'on regardât le pauyre Tasse comme fou. U y a assez de courtisans qui ne voient que par ks yeux de leur prince , et qui ne s'aviseraient pas de dire qu'il fait nuit si le prince a dit qu'il fait jour. U faut croire qu'ils ne portent pas un scrupule plus conciencieux en d'autres circonstances, et qu'ils trouvent très-naturel d'appeler un homme fou, dès que cela plaît à leur souverain. 0
Donc le Tasse passa pour fou, et ni ses belles et touchantes poésies ^ datées de sa prison, ni ses lettres, ni ses autres écrits, ne purent ouvrir les yeux à des gens qui ne voulaient pas voir. Sa tristesse d'ame s'accrut, sa misère redoubla. Pendant le temps de sa plus grande faveur à la cour de Ferrare, il n'avait pu rentrer en possession de son lit , mis en gage pour i3 couronnes et 4^ lires; et plus tard il écrit à Lucas de Scalabrino : « Je vous, envoie cinq chemises, qui auraient toutes besoin d'être raccommodées; je vous prie de les remettre à votre cousin, et de vouloir bien aussi les faire laver. ''
Son gardien à l'hôpital Sainte-Anne était un enthousiaste Êmatique de l'Aripste , qui ne pouvait souffrir aucune prétention de rivalité avec son poète favori, et qui crut par là faire une œuvre pieuse en maltraiunt le célèbre auteur de la Jérusalem délivrée. Pour comble de malhem*, pendant que le Ta^se était
en prison 9 il apprit que l'on publiait une copie 61sifiée de son épopée, et l'on conçoit que ce dut être pour le poète un coup pénible. L'ouvrage obtenait cependant un prodigieux succès, et il s'établissait alors un douloureux contraste. De tous cdtés on vantait le nom du Tasse, et le Tasse langiûssait misérablement dans une prison; on admirait son génie, on chantait ses belles octaves, et à la cour de Ferrare on le traitait de fou.
Enfin, après ^pt ans de captivité, il obtint par les instances de Vincent de Oonzague d'être mis en liberté; et pense-t-on que le prince de Gonzague intercéda généreusement en sa feveur? Non pas, il fallut d'abord que le Tasse lui composât un poème d'éloges; après quoi le prince, tenant en main le prix de son intercession, voulut bien lui envoyer encore quelques vétemens. Voilà comme ces bommes-là aimaient la poésie?
Le Tasse avait un caractère triste et défiant ; maj$ des ménagemens adroits pouvaient le guérir deceue tendance maladive. Et, si ses inquiétudes dame se sont accrues; si son esprit s'est affaibli; si de sombres fantômes sont venus prendre la place des riantes figures que lui présentait autrefois son imagination , c'est Alphonse , le duc de Ferrare , qui en est la cause; s'il a passé de longs jours de souffrance et de misère, c'est Alphonse qui en est la cause; et si^ au lieu de recevoir la couronne du capitole.
îl ii*a reçu à cinquante et un ans que le cyprès de la mort ^ c'est Alphonse qui en est la cause. Voila pourquoi la postérité, qui aura toujours de l'admiration pour le génie du laisse, de la pitië pour ses malheurs, ne trouvera qu'une épithète infamante à joindre au nom de son maître et de son bourreau.
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I4A FILLE NATURELLE.— ^CLATUO.