‹ Études sur GoetheChapitre 5 sur 44 · WERTHER · texte numérisé non relu

WERTHER

J'ai terminé mon voyage dans mon pays avec toute la dévotion d'un pèlerin, et j'ai éprouvé grand nombre de sentimens inattendus. Je fis arrêter la voiture auprès des grands tilleuls que l'on trouve i un quart de lieue de la ville de S. Je descendis, et pendant que le postillon contînoait sa route, je voulus suivre à pied mou chemin pour goûter tout à mon aise le charme de mes souvenirs. Je revoyais les tilleuls , jadis le but et la limite de mes promenades ! Quel temps alors ! Avec mon heureuse ignorance f aspirais à ^vivre dans le monde que je ne connaissais pas, et où. j'espérais trouver assez de nourri^ tare pour mon cœur, assez de jouissances pour satisfaire

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à mes désirs. Et maintenant fe reviens de ce monde loin* tain. O mon* ami, combien de projets détruits! combien d*espérances trompées! Je regardais devant moi cette montagne au-delà de laquelle s'élançaient autrefois tous mes Tceux. Jaurais pu m*asseoir là des heures entières et m'égarer par la pensée dans ces forêts, dans ce vallon, qui se montraient si rians à mes yeux, et quand le moment fut venu ou je devais partir, avec quel regret ne quittaije pas cette place favorite ! Après cela je m*approche de la ville, je salue tous les petits jardins que j'avais connus; •mais je voyais avec tristesse les nouveaux, ou les changemens survenus dans les anciens. Puis je traverse la porte, j*entre, je me reconnab tout de suite. Oh! non, je ne puis te faire ce récit en détail, si attrayant qu'il soit pour moi, îl te paraîtrait peut- être monotone. J'avais résolu de loger sur la place, près de notre vieille maison. En passant, je remarquai que l'école, où une bonne vieiÛ^ femme gouvernait notre enfance, avait été transformée en boutique. Je me rappelais l'inquiétude , les larmes, les angoisses de cœur que j'avais senties dans cette pauvre chambre. Je ne pouvais faire un pas sans m'arrèter. Non , le pèlerin ne peut trouver plus de religieux souvenirs dans les villes de la Terre-Sainte y et son ame ne peut pas éprouver un recueillement plus pieux. Encore une remarque entre mille. Je descendb le cours du fleuve jusqu'à une certaine terrasse. C'était aussi jadis mon chemin habituel ; c'était le lieu d'où nous nous exei^ dons, enfans, à faire ricocher des pierres sur l'eau. Je me rappelai si vivement combien de fois j'étais venu là me pencher rêveur au bord de l'onde ; avec quels son-

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ges merveilleiix je suivais les Vagues courant ]*uue après* Fautre, et quel étrange tableau je me faisais des lieux qu'elles aUaient yisiter. Je me rappelais aussi que je trou- Tais bientôt des limites à. mon imagination, et qu'il me fallut aller plus loin, toujours plus loin, jusqu^à ce que je me perdisse dans le rêve d*un lointain infini. Regarde pourtant comme les anciens étaient naïis et beureux» comme leurs idées et leur poésie avaient la simplicité de l'enfance l Quand Ulysse parle de la terre sans bornes, de la mer sans mesure, cela est yrai, profond, éttoit et mys« térieux l Et que me sert, à moi, de pouvoir dire à présent avec cbaqne écolier, que notre globle est rond ! L'bomme n'a pas besoin d'un grand carré de terre pour j vivre i son aise, et il lui en faut moins encore pour s*endonnir dans le tombeau.

JACOPO-CmTÏS*

Ouvre les fenêtres, ô Lorenzo! et salue mes ccdlines. ' Par une hàle matinée de Septembre, salue.en mon nom le del, les lacs, les plaines qui peuvent parler de mon enCmce, et où )e me suis reposé quelque, temps des fati'* gnes de la vie. Si le soir tes promenades solitaires te conduisent snr le chemin du village, je te prie de gravir la montagne couverte de sapins» qui conserve encore tant de doux et tristes souvenirs de moL An pied de la cot« line, quand tu awas passé le bouquet de tilleuls qui ré*

t ^paiofnca iefaoisirt, o Lonnxo, € sabUa i meitolUn JFP» nnE€, 7 SepUmbrCk

•pandent autour d'eux un air frais et embaume, lè où le ruisseau s'arrête et forme comme un petit lac» tu trouveras un saule isolé; c'était sous ses longs rameaux plaintifs que je m'en allais, le front penché, causer avec mes espé* rances. Puis, lorsque tu seras parvenu an sommet du coteau, peut-être entendras-tu le chant d'un coucou. Il me semblait chaque soir qu*il m'appelait avec son cri lugubre, et quelquefois il s'interrompait au murmure de mes monologues, au trépignement xle mes pieds. L'arbre sous lequel il se tenait caché , ombrageait de ses rameaux une chapelle où jadis brûlait une lampe devant un crucifix. L'orage la renversa dans cette nuit dont je garderai toute ma vie une impression de douleur et de remords. Ses ruines me semblaient être des piecres sépulcrales, et plus d'une fois j'ai songé à y creuser ma tombe; Et maintenant qui sait où je reposerai mes os. Console les paysans qui te demanderont de mes nouvelles. Dans un temps ik se pressaient autour de moi, et je les appelais mes amis, et ils me nommaiâit leur bienfaiteur. J'étais le médecin qu'ils choisissaient pour leurs enfans malades ; j'écoutais attentivement le sujet de leurs querelles, et je prenais à tâche de les réconcilier. Je faisais aussi de la philosophie avec ces braves gens , et je m'efforçais d'éloigner d'eux les terreurs de la religion» et de leur dépeindre les récompenses qne le Ciel accorde à Thomme qui a passé sa vie dans les sueurs et la pauvreté. Mais cette fois ils prononceront mon nom avec tristesse ; car j'ai passé pendant ces derniers temps muet et bizarre au milieu d'eux, sans répondre à leur salut, et quand je les Voyais parfois revenir de leurs travaux, j'allais me cacher dans le phis ^is de la

courir à tf^vers les arbres, qui- sacôu^iant sir mioa froni leurs branches humides de rosée , traverser les prairies ^ gravir la montagne, et là-faant debout, les bras étendus vers rOrient, xrontempLer le soleil et pleurer de ce qu'il se levait si triste pour moi,

£n lisant ces ixou frftgpens^ il me, sienible que Ton peut. çli$liQguep.<isiP9" celui de Ghaftea^briancf plus dé poésie ^t jdQtQd)edt4; d»Q^ Celuidc Goethe^ plus de vérité;' dan^ celui d'U^Fea^lo^ plw d'idéal.

Je cîier^i . encore parm} Içs oqvragfts qui sont en parenté avec le Wecther. de Go^tbe; m^MUiwtgne , ^leâagwart de X M. Miller; wJPfsi^f le» déf Ucâouscs. page». que Sainte- Beu¥e a éerit^^^ous sop fsmdcHkjmB. de* J..Delocaiê> fl te peintre dt SaUr bourg, de Gb. Nodier» pour ilequel yi nt> fQ\ixm§ pas eue plus impartial quV)a ue Te^» pour! «a pre* mière auntié de coUége, pour son premier iTOuiQUi

L'ihfltteace littéraire de Wértberiiitrijtcalculdile^ C'était la première œuive d*art aclM^vée qu^ parjil eu ce gcoire ekk Allemagne ^ç'^itilûeui^ qu'un beau travail ^ c'était ufie création. Une nouvelle branche littéraire' se dévelçppàit nKee ce livre; un nouveau monde s'ouviaii devant lui. Gœtbe avait frayé la vme au dmne «vec son Gœtz de Berlichingeii;^il k frayait: .maintenant au roman avec Werther. Ce furou là :le& deuft coljonoies de son. édifice, le reste

ne devak pas tarder à venir. Nous vetrrcHtu plus iartl quelle fut la Téritable influence morale de eet ou- ▼raige.

n s'écoula un long intervalle entre la publication de Werther et celle de Wilhelm Meister ; intervalle bien rempli , il est vrai, par plusieurs ouvrages importans y msos qui n'apporta au nouveau roman de Gœthe qu'une lente succession de faits et d'obser* vations : c'est que, si Werther était le jet naturel d'une ame long-temps comprimée , l'éclair jaillissant du choc orageux de plusieurs passions, Wilhelm Meister devait être au contraire l'oeuvre reposée d'un homme qui avait long-temps porté autour de kii un regard scrutateur, étudié le monde, non point avec les ' exagérations de l'enthousiasme, les verres- •ombres de la misanthropie , mais avec une inteUigeoce droite et un esprit pénétrant Si, pour prodtiire Werther, Gœthe n'avait eu qu'à presser son cœur, à en faire sortir tout ce que, dans ses battemens précipités, il avait senti de joie et de tristesse , d'enivrement poétique et d'amour, d'illusions et de désespoir; pour écrire Wilhehn Meister, il devait obéir à sa science d'observanon plutôt qu'au send* ment; coordonner avec soin chactme des parties de son ouvrage, et, ^onmie le musicien consôeneieux, faire vibrer long-temps l'une après l'autre loutes les notes, tontes les variétés de stjle, tons

les tons et demi-tons de sa vaste composition. Aussi , quand l'idée lui vint d'écrire Werther, il s'enferma pendant six semaines dans sa chambre et en sortit avec son roman tout fait, tandis qu'il porta six ans de par le mondé la pensée de son Wilhelm Meister. Gœthe a lui-même dans son journal (Tagebuch) divisé sa vie par époques. Au commencement se trouve Werther; Wilhelm Afeister n'arrive que beaucoup plus tard. Nous citerons ici quelques fragmens de ce journal, qui indiquent assez bien le développement intellectuel du poète.

De 1749 à 1764.

Des germes de talent qui surissent de bonne heure; plusieurs compositions travaillées naïvement d'après des modèles en prose ou en vers , la plupart ne sont que des imitations très-fidèles. L'imagination s'exerce avec de riantes images, ayant toutes i^^yport à moi ou am événemens qui me touchent de plus près. Dans' des poésies de circonstance,' l'esprit se rapproche de la nature, vraie et réelle; de là une certaine conception des rapports de l'homme avec diverses individualités^ car il nous survenait des circonstances qui tomes devaient me faire &ire des observations particuli^'es. J'essaie d'écrire en plnsiears langoos; de bonne heure la dictée me devient utile.

• ' -'il'

De 1764 à 1769,

Séjour à Leipzig. Besoin d'une forme déterminée pour mieux juger mes propres productions; la forme grecque -française, surtout pour le drame, est adoptée. Sensations de jeunesse sérieuses, innocentes, mais tristes. Je les observe et les exprime^ en même temps que j'observe nombre ' de défauts dans l'intérieur fardé de la société. Bu premier genre de travail il est resté : les Caprices de l'amoureux (Laune des T^erUebtén)^ et quelques chansons. (Lieder)-y du second les Complices {Die Mitschuldigen)j où il n'est pas difficile de reconnaître les traces d'une étude assidue de Molière; de cette étude proviennent aussi les situations hétérogènes dé la pièce qui la firent long-temps exclure du théâtre.

De 1769 à 1775.

Coup d'ceil plus proibnd dans la yiè. JÊvénemens^ passions, jouisBances, douleur. BâH>iû d'uoe forint plus libre;, je me rejette du côté des Ang^is. Deià Werthét, Gœtz de Berlichingen, Egmont Dsoisdes sbjets plu» simples., je reprends. la forme étroûe : Cbvigo, Stella^ JEFwio etElmire» Gandioe de Vilk» Bello; ces deux dtrnîèrest pièces éerâtes en prose, entremêlées de chants. A cette époque appaniennttit aussi les vers à BeUnde et Lili, dont une

(^7) partie, ainsi que plusieurs morceaux de circonstance , épîtres , poésies légères , ont été perdus.

A travers ces travaux, j'embrasse av^ plus. de hardiesse la profonde humanité. Aversion ardent^ contre toutes les théories fausses et bornées ; révoltée contre la louange que l'on accorde encore aux mauvais modèles. Tout ce qui arrive ensuite est senli d'une manière vraie et profonde, mais souvent mal exprimé. Cest ainsi qu'il faut prendre Faust, le Jeu de poupées {Puppenspieie) , le Prologue à la Révélation de Barth : le public peut maintenant les juger» Mais les fragmens du Juif errant et le mariage de Jean Wur^t {Hanst^ursi^s Hochx^eiï)^ ne pouvaient paraître. Le dernier semblait assçs drôlp, parce que tous les sobriquets allemands y arrivaient avec leut personnification et leur caractère. Beaucoup d'essais de ce genre hardi ont été perdus; celui qui a pour ûtre : Les Dieux , les Héros et Wieland est resté.

Les articles publiés dans l'Indicateur de Francfort, de 1772 à 1773, donnent une idée complète de ce que j'étais alors eff de ce qu'étaient mes amis; On y remarque surtout' un eflTort cdntinuel pôut* franchir toutes les vieilles limites.

Le premier voyage en Suisse tne laisse entrevoir sur ie monde de nouveaux aperçus ; ma t^site H Wcîmar me procure de nobles relations et m'ouvre insensiblement une nouvelle et heureuse carrière.

Jusqu'à 1780.

L'idée de Wilhelm M eîster commence à: se manifester, mais d'une manière encore incomplète. Le développement et la composition de cet ouvrage devaient durer plusieurs années.

A la fin de 1779^ second voyage en Suisse. Mon attention s'arrête sur plusieurs points; mais l'ordre et l'arrangement du voyage donnent peu de place à la productivité. J'écris pourtant le voyage de Genève au mont Gothard. Le retour à travers les plaines de la Suisse me donne l'idée de Jéry et Baetely, que j'écrivis de suite, de manière à rapporter toute faite cette pièce en Allemagne. Je sens encore souffler fair des montagnes, lorsque les personnages de cette comédie m'apparaissent au milieu des décorations de la scène.,

Jusqu'à 1786.

J'ai long-temps gardé en silence la première coH' çeption de Wilhelm Meister; elle provenait du sen-. timent confus de cette grande vérité, que l'homme peut essayer un travail pour lequel la nature lui remise toute disposition, et persister opiniâtrement dans une entreprise qu'il ne conduira jamais à bien. Ui|e sprte d'appréhension l'avertit de s'arrêter ; mais cette appréhension il ne se l'explique pas parfaitement, et il continue à se jeter dans une fausse Toie, à s'a-

tancer vers im faux but, sans savoir comment il y est conduit. Et cVst à cela qu'il faut rapporter ce que Ton appelle mauvaise tendance, talent d'amateur, etc. Si de temps à autre, pendant qu'il s'égare, un rayon de lumière lui vient , il éprouve alors un regret qui touche au désespoir, et cependant il continue à se laisser entraîner, et ne résiste qu'à demi au courant qui l'emporte. Beaucoup d'hommes dissipent ainsi la plus belle moitié de leur vie , et finissent pçir tomber dans une profonde tristesse. Et cependant il peut se Êire que cette &usse dirjection le conduise à un état moral d'une valeur inappréciable; c'est là ce qui, dans Wilhelm Meister, se laisse pressentir, ce qui s'explique même distinctement par ces mots : Tu m'apparais comme Saûl , qui sortit pour aller à la recherche des ànesses de son père , et trouva un royaume.

Tdle est la double idée philosophique qui a présidé à la création de Wilhelm Meister. La première, Gœihe l'a parfaitement développée dans cette partie de. son ouvrage qui porte le titre d'Années d'enseignement (Z^Aiy0Âr«); dans ces jours d'ennuis, d'inquiétude, de doute et souven) de regrets, que Wilhelm passe pour suivre sa prétendue vocation d'acteur ^ dans cette société de comédiens ambukns où il est tour à tour envié , trompé , humilié et la plupart du temps méconnu, La seconde se manifeste à la fin

de ce même livre, lorsqu'il rencontre Lotbario , Ismno 9 l'Abbé, Natalie, Thérèse et toute cette noble réunion qui forme une sorte de franc-maçonnerie mo«> raie. On retrouve encore cette idée plus largement peinte dans Fautre partie de son roman ^ connue sous le titre d'Années de voyage ( Tf^anderjakre),

Quant au plan de ce livre, il est d'une grande simplicité et d'un naturel admirable. Goethe est sorti de cette subjectivité qui formait le fond de Wer« cher. Là il se réfléchissait lui-même; maintenant ^ tout en prêtant à Wilhelm* ses propres sensations « souvent même les propres circonstances de sa vie^ il est tout-à-fait objectif, il tente de réfléchir et réfléchit en effet la scène du monde. Une pensée qui m'aide à concevoir tout ce qu'il y a de simple et de sagement coordonné dans son livre ^ c'est celle-ci : Je me représente le thème qu'il a choisi , traité par une autre main que la sienne , par un écrivain de talent et d'imagination. Voilà un jeune homme riche, beau, l'esprit orné d'un grand nombre de connaissances , l'ame ardente , qui sort de la maison de ses parens , renonce au commerce auquel on le destinait, et s'en va courir le monde; Rir combien d'aventyres étranges le romancier ne le fera-t*il pas passer ! Combien de rencontres ina^ tendues , d'événemens bizatres , de personnages £111^ tas tiques et de scènes gigantesques ! Ne sera-»t*il pas enfermé dans deux ou trois châteaux mystérieux ,

comiM U» héros de Mad.'"'' |||dclîffe? N'ira- 1- il pas vbiter quelque contrée imaginaire encore bu^ blîée par Gulliver? Ne sera-ce pas un Lovelace plus Lovelace encore que celui de Richard^on ? Un homme lié par je ne sais quel contrat avec le diable, comme le Melmoth de Malurin, ou une nou^ velle copie de Gilblas, ou un second tome de l'Enikm prodigue ? Que si par hasard ce pauvre Wilhelm Meister tombe entre les mains d'un des cruels roman<Àers de notre époque, hélas! mon Dieu, prenez pitié de tout le sang qui va- couler, de tous les meurtres,* guet-à-pens, adultères qui vont se succéder sans fin. Je vois déjà le malheureux jeune homme égaré dans une trame d'intri-» gués amoureuses qui ferait envie au plus obscur de tous les dramaturges espagnols.* Il a des jours d'orage continuels, des nuits brûlantes comme lu fièvre. Il ne se donnera pas au diable , parce* que de nos jours on ne voudrait plus paraître assei Ignorant pour croire au diable; mais il se dévouera probablement h toutes les horreurs , à toutes les atrocités que le diable lui-même pourrait inventer; et quand il aura bien maudit le monde , maudit lé jour qui Ta vu naître , craché à la figure de tout le corps social, égorgé deux ou trois maris et dés-* honoré une douzaine de familles, il se coupera* dignement la gorge, sî le bourreau ne vient encore plus dignement clore la scène. -

Au lieu d'un t^||nievas, que Gcethe auraû auasi bien pu ronplir, si je ne me. trompe, il s'est choisi une route beaucoup plus unie, beaucoup moins orageuse. .

Wilhelm Melster est tout simplement un jeune honune à qui la fantaisie vient d'être acteur, con^me elle petit venir à beaucoup d'autres , et qui malheu* reusement se croit destiné à devenir un grand acteur, comme beaucoup d'autres aussi peuvent le croire. U lutte pourtant lui-même contre ce penchant , et il ne s'esquive pas à l'improvlste de la maison paternelle pour suivre .sa carrière ftvorke, mais il doit entreprendre un voyage de commerce. Pendant ce voyage il rencontre des comédiens ambulans, entre en rapports avec eux, et degrés par degrés en vient à faire pariie de leur société, sans en avoir nuUement cherché Toccasion. Puis voyes ensuite comme cette société est naïvement et naturellement peinte, comme on conçoit que tout ce qui lui arrive devait lui arriver. Certes', ce n'est pas le tableau chargé que Scarron nous montre dans son roman comique, c'est quelque chose de plus vrai et de non moins plaisant Quiconque a jamais observé une troupe de comédiens ambulans , peut reconnaître cette société de Wilhelm, mal en ordre « mal équipée 9 ayant grande peine à dresser quelques planches en forme de théâtre, a trouver un costume convenable, deux quipquets et une décoration ; cette

société) qui s'entasse pèle-méle sur une charrette « jeunes premiers et vieilles duègnes ; pères nobles et enians, coffres de bagage, épées, robes, canons, lambeaux de tapisserie, ustensiles de cuisine, instrumens de musique, tout cela pour s'en aller de bourg en bourg donner une représentation solennelle un jour de foire ou un jour de fête. Malheur à eux si la plme vient, car il n'y a rien pour les couvrir, et l'orage attaque sans pitié l'armure en papier peint du héros, et la couronne en clinquant de la jeune princesse. Malheur à eux s'ils arrivent un jour trop tard, si la foire est déjà passée, ou si la recette manque ; car dans ces courses aventureuses ils ne portent guère que le juste nécessaire, de quoi se rendre d'une étape à l'autre, de quoi rivre ce soir en attendant demain; et si l'un d'eux avait par hasard la bourse mieux garnie, il devrait faire comme le marin qui, en pleine mer dans les jours de disette, possède encore un biscuit et partage avec ses compagnons. Â toutes ces misères extérieures il vient s'en joindre encore d'autres qui ne sont pas moins désolantes. La jalousie d'artiste pénètre aussi dans cette société , et comme il y a un directeur et des chefs d'emploi, il y a aussi toutes les rivalités et les combats d'ambition que Ton trouve sur les grands théâtres. Le directeur n'a- 1- il pas de grandes préférences pour la jeune première? Les recettes ne sont- elles pas trop inégalement partagées, et les

plus beaux rôles donnés h des acteurs qui n^ont

aucun* droit de les avoir? De temps à autre, quand

les temps sont calmes, la caisse assez bien remplie, toute cette troupe, comme pour suppléer aux mésaventures qui lui manquent, entre en dispute, se fâche , se boude : c'est une guerre incroyaUe y ce sont des injures et des mots comme Ton n'en trouve point^dans le dictionnaire; c'est sans doute de tout le répertoire la pièce la plus drôle et la plus curieuse, et les bons artistes la donnent ordinairement en public et gratis. Les hommes tiennent des dis* cours superbes , et les femmes ont des gestes d'un naturel étonnant. Après quoi tout le monde se lac* commode, car tous ces membres de la société ont besoin l'un de l'autre, et doivent se supporter mutuellement comme les diverses pièces d'un travail de charpcnterie.

. Et c'est dans une telle compagnie que se trouve Wilhelm, lui, homme du monde, homme habitué au luxe de la vie, homme délicat et généreux, cherchant toujours son idéal d'artiste an milieu de ce biaarre mélange de caractères, et formulant ses leçons d'esthétique m des gens qui auraient beaucoup mieux compris un tout autre langage II n'est p^s nécessaire d'y réfléchir long-temps pour sentir quel amer retour il doit £iire sur lui-même et sur sa position , et dans quel triste enchàinemeni de décep lions il s'est précipité.

Ce sont là, si l'on y jtiint encore le temps de son amour avec Marianne , ses véritables Années d'enseignement. Â la fin , une circonstance fortuite Fa* mène auprès de Lothario. Là il retrouve les habitu* des de vivre nobles et aisées qu'il a connues, des hommes éclairés, des coeurs généreux, des amis vrais, une femme à laquelle il se dévoue par amour et par estime. Son apprentissage d'acteur lui a servi de leçon ; la lumière lui est venue à travers la souffrance, comme l'éclair à travers la nuit II comprend mieux sa véritable vocation; il quitte sans pane les tréteaux pour se consacrer à ses devoirs de fitmille, d'époux, de père, d'homme social; et c'est alors que ^'expliquent naturellement ces mots de Goethe cités plus haut : Tu m'apparais comme Saûl, qui sortit pour aller à la recherche des âne^ ses de son père et trouva tm royaume.

La même vérité que ce roman présente dans les descriptions de la nature, le cours de la vie et le détail des événemens, se montre, mais à un degré peut-être plus saillant encore dans la peinture des caraaères. On peut prendre ces caractères de deux façons, ou en les rapprochant Tun de Vautre, et alors ils forment les contrastes les plus beaux et se dessinent avec les nuances les plus délicates , ou en les isolant tous séparément , et dans ce cas chacun d'eux offre des traits distincts et une individua^ Hté complète. Voyez comme Wemer, le jeune né-

gociant si rangé 9 si éconMae, si scrupuleusement attaché à son comptoir, a ses habitudes de. vie, si sûr de ses chiQres et si précautionneux dans la moindre de ses opérations, se pose en &ce de son ami Wilhelm , tout plein de poésie , de rêves d'art et d'amour, et se jetant gaiment à la nage au beau milieu du torrent de la vie, sans songer où il abordera. Là est bien le type du négociant, la plume sur Foreille , les manchettes de toile sur les coudes, l'escabeau pour trône ^ et la caisse pour royaume ; le sage et prudent négociant qui veut régler sa vie comme .ses livres, établir à la fin du jour la balance de l'emploi de son temps avec la balance de ses recettes et dépenses , et qui , habitué à niveler tout à la même mesure , regarde la poésie comme une denrée de la plus mauvaise espèce, et l'amour comme une marchandise sujette à s'avarier. Ici le jeune homme , si fier des rêves de son imagination, si audacieux dans ses entreprises, le jeune homme à qui toutes les douces passions sourient, parce qu'il leur sourit à toutes , et qui se trompera bien certainement dans une addition, mais ne se trompera pas en scandant les syllabes d'un vers ou en écrivant un billet d'amour. La fidélité de cette peinture de Gœthe est facile à vérifier, car nous avons toujours eu assez, de Wemer, et nous ne manquons pas encore de Wilhelm. Philine est une de ces femmes comme il n'est pas rare d'ean rencon*

trer, frivoles, coquettes, légères, ne suivant que leurs riantes fantaisies, n'obéissant qu'à leur caprice, bonnes fenunes au fond , passant facilement sur les convenances, agissant bien toutes les fois que Fidée leur en vient, ou qu'elles ne sont pas distraites par autre chose, et se Élisant pardonner leurs péchés pr la grâce et Tinsouciance avec laquelle elles pèchent. Philine est délicieuse à voir à côté de la figure vulgaire et de Tame envieuse de Mélina , au sein de cette société d'acteurs qu^elle sait tous prendre par leur faible, à travers les circonstances fâcheuses où jamais ni sa bonne humeur ni sa cocpietterie de jolie femme ne l'abandonne, et surtout à côté d'Aurélie, si sérieuse, si énergique, si passionnée. Philine est là comme la chanson joyeuse qui égaie toute la fête, comme le rayon de sol^l qui rit au milieu de l'orage. Le lecteur la suit avec un mélange de joie et d'inquiétude,, à peu près comme on suit les pas d'un en&nt gàté^ et si parfois on la trouve en défaut, si notre front se plisse et prend une expression de reproche, elle n'a qu'à retourner la tète , nous sourire y et tout est oublié. Je crois qu'il ne serait pas difficile de rencontrer , dans un grand nombre de romans , un caractère de femme pris sur la même souche et dessiné sur le même modèle que Philine; je ne crois pas que fon en trouve un où le mélange du bon et du mauvais soit iait avec tant d'art et de ménagement, où les

traits soient si fins» les nuances si bien fondues, el tout l'ensemble si attrayant et si gracieux.

Et puis, que pourrais-je dire de Mignon, cet être demi- réel, demi -idéal; cette création si légère et si douce , que la bulle de savon qui s'envole aui rayons du soleil n'est pas plus légère, et la note plaintive d'une harpe pas plus douce ? Que pourraîs-)e dire encore de cette pauvre rêveuse et inno* cente jeune fille sur laquelle le poète semble avoir concentré tous les sentimens qui nous émeuvent le plus , toutes les douleurs d'un enfant ravi à sa mère, toutes les soufirances d'un amour caché timidement au fond du cceur, toutes les joies d'une ame ardente et expansive, les pieux souvenirs de la reconnaissance, les douces émotions de f amitié? Don, à prendre dans le monde moderne tous les poètes et romanciers l'un après l'autre, aucun n'avait encore peint cette figure de jeune fille , si belle d'amour et de résignation, et il ne faut rien chercher de semblable dans le monde ancien. La poésie du christianisme pouvait seule produire une telle création. Que ai l'on voulait aussi symboliser Mignon , conune on l'a fait de Psyché , quelle triste et profonde idée ne serait-ce pas que celle de cet enfent, enlevé de bonne heure à la terre natale, qui souffre et se sent mal à l'aise, et a froid dans les nouvelles contrées où on le transporte, et lentement dépérit, et meurt •veo un rayon de joie dans les yenx et une parole

(59) d'amoor sur les lèrres ! Quel doux et touchant ta- Ueau que celui.de cette vie tonte d'abnégation, de reconnaissance, d'harmonie; cette vie passée sur une terre étrangère, parmi des étfés étrangers ; cette vie sur laquelle le soleil de ce monde ne luit pas, et qui, pour se réchauffer , a besoin de s'en aller bien loin, bien loin!

Assez d'écrivains et d'artistes ont pris à tàdie de retracer , comme ils le ^taient , ce pur et angélique visage de Mignon. En ^U^^^^gi^^ ^out le monde connaît la pauvre fille, tout le monde peut vous réciter sa chanson et vous raconter sa triste histoire. Je sais, entre antres, deux hommes qui l'ont admilablonent comprise; c'est le grand compositeur Beethoven et le peintre Retsch , l'auteur de ces belles gravures au trait sur le théâtre de Goethe, de Shakespeare, et quelques poésies de Schiller. Beelhoven a mU en musique k romance de Mignon : le commencement est grave; les notes résotinent avec force et lenteur; les syllabes tombent conune des coups de mafteau; puis, à mesure que la jeune fille avance dans la description de son pays, sa voix s'élève, s'exalte; l'accompagnement se précipite comme les battemens d'une artère tourmentée par la fièvre, et quand eQe en vient à ces mots : Cest là ! c'est là {dahin! dahin!)\ ce n'est plus qu'un cri d'angoisse; on dirait d'un instrument qui se brise, d'un cœur qui s'éteint dans la convulsion, d'une voix qui se déchire.

Retsch a composé sur la même situation un petit tableaa Mignon est assise par terre aux pieds de Wilhelm Meister, un bras appuyé mollement sur les genoux de son bien&iteur, et de l'autre tenant son luth. A voir la forme délicate de ses membres , ses longs cheveux et ses vétemens d'une forme ambiguë , on ne saurait dire à quel sexe elle appartient. A voir les traits de son visage, on remarque bien encore que c'est un enfant^piais un en&nt précoce et vieilli trop tôt, et sou^ cette joue si pâle, dans cet amer sourire qui vient expirer sur ses lèvres , dans ces grands yeux bleus au regard immobile, fixe, ardent, on peut déjà pressentir un germe de mort. La jeune fille vient d'achever sa triste chanson.

Connais -tu la contrée où les citrons fleurissent, Où croit Torange d'or sous un feuillage obscur? Là plane un Tei\t léger venu d'un ciel d'azur, Là près du mjrte vert , les beaux lauriers grandissent. La connais -tu? C'est là, mon bien -aimé, dis -moi. C'est là que je voudrais m'en aller avec toi.

Connais- tu la maison avec sa colonnade! La chambre est bien parée et le salon brillant, Et les marbres sculptés semblent en me vojrant, IKre : Que fa-t-on fait, 6 pauvre enfant malade? La connais-tu? C'est là, mon protecteur, dis- moi. C'est là que {e voudrais m'en aller avec toi.

Connais-la la montagne élerée an nuage?

Le mal et j ponnnit son chemin nébuleux; Le dragon j repose au fond d'un antre affreux , Et le torrent bondit arec le roc sauvage. La connais- tu? C'est là, mon pére^ ob! dis «le moi^ C'est là 'qu'il te fiiudra m'empiener arec toi.

Et maintenant sa voix retombe épuisée , elle lève les yeux vers le ciel, et il y a dans son regard tant de tristesse et de résignation, tandis qu'à côté d'elle Wilhelm, la tète penchée, le front rêveur, semble écouter encore ce chant étrange et chercher dans sa pensée le pays où la jeune fille veut qu'il la conduise.

Je voudrais &iré remarquer encore dans ce beau roman de Gœthe , le caractère du vieux chantre , qui peut paraître im peu outré , mais qui traverse À douloureusement tout l'ouvrage, comme un remords ou un funeste pressentiment; puis toute l'histoire de Marianne et les délicieux rédts que "Wilhelm lui £ût sur son enfance ; puis , enfin , ces idées sur l'art et la poésie qui jaillissent de temps à autre comme autant de clartés lumineuses au milieu de cette vul^ffe et ignorante assemblée de comédiens; puis tout ce que l'histoire d'ÂuréUe, de Lotbario , de Thérèse amène de pensées sages et profondes sur la vie et l'amour.

Wilhelm Meister n'est pas un roman à parcourir dun oeil distrait, mais un Uvre à étudier; car cha-

( 4:» ) cune des situations qu'il renferme présente un riche sujet de réfleicions, et chaque page porte Tempreinie d'un esprit supérieur. Gœthe en avait lui-même une très -haute opinion; car il dit dans un endroit de son journal : ce Je viens enfin d'envoyer le dernier livre de Wilhelm Mebter à l'éditeur. Depuis six ans j'ai travaillé sérieusement à écrire cet ouvrage, à le mettre en ordre, et je l'ai donné successivement à l'imprimerie. C'est pour moi une des productions les plus incalculables, soit qu'on la prenne dans son ensemble, soit dans ses détails; je désire même que la mesure me manque pour la bien juger. ^

A vingt ans je crois que l'on préférerait Werther; mais plus tard il faut reUre Wilhelm Meister, et convenir que c'est le premier romaU de Gcethe. Il est triste, après cela, de songer que cet ouvrage, traduit en français, et bien traduit par M. Th. Tous* senel, n'a pas eu de succès. U est triste de songer que les beaux, les vrais romans où l'Allemagne se reflète avec sa poésie et son esthétique, ne se vendent pas chez nous ; que le Siembald de Tieck, par exem-» pie, en est resté à sa vieille et informe édidon; que son Phantasus n'est pas traduit, taftis que l'on ne manque pas de nous donner les romans de Spindler, ou les mauvaises Nouvelles de Tromliu ou de Laïuu

Après cette partie de Wilhelm Meisier, dont nous venons de parler, et qui est la plus connue, vient celle qui porte le titre d'Années de voyage. Elle

«me aux Années d'enseignement, en ce sens que Ton y retrouve les mêmes persomiages} mais ce n'est pas, à proprement parler, un roman. Dans la première partie, Wilhelm Meister était le jeune homme avide encore d'émotions, manquant d'expériences, s'ins* truisant, par les fiiutes qu'il commet, du chemin qu'il devrait suivre, et par les êtres bons ou mauvais qu'il rencontre, du hàt où il devrait tendre, lâ Wilhelm Mâster est l'homme mûr, l'homme grave et posé, Thomme initié aux jlus hautes questions de la sâence , l'homme qui ne veut plus seulement vivre pour lui, mais qui étend ses re« gards sur la société dont il &it partie, sur cette grande humanité dont il forme une fraction. Cétait d abord le représentant de Goethe, de Gœthe poète et amoureux d'une jeune fille, de Gœthe racontant avec le même enthousiasme comment il avait eu , en&nt, un spectacle de nuirionnettes , et comment il concevait le rôle de Hamlet Cest maintenant en-» core un organe de Gcethe, mais l'enfant est devenu hoonne, l'âève est devenu maître; le poète a su joindre à ses belles répons de poésie le vaste champ de la sdenice. Cest l'homme qui a assez de fois étu-* dié son cœur, analysé ses sentimens, discuté avec ses passions; c'est l'homme qui maintenant porte ses regards autour de lui, interroge la terre et le âel, les plantes et les orages. Ici il apparaît avec son télescope, explique le cours des astres et les

merveilles de l'astronomie. Là il gravit la montagne pour développer le fruit de ses études sur la géologie et les minéraux. Ailleurs il entre dans l'examen des plus hautes idées de religion y de civilisation et de morale. Le monde où il nous transporte n'est pas le monde que nous connaissons , l'époque qu'il nous dépânt n'est ni dans le passé ni dans le présent , et l'on chercherait inutilement sur la carte cette vallée où il place son vaste établissement d'ëducation. C'est plutôt un monde à venir, un beau idéal qu'il forme de tout le prestige de sa poésie , de tout le pouvoir de sa science , de tous les dons de sa sagesse. Je gâterais, en les découpant, ces belles pages où il explique avec tant de netteté ses principes religieux, et surtout sa manière de concevoir l'éducation de l'enfant et celle de l'honmxe. Il y a là de cet amour de la nature comme on le trouve dans Rousseau ; de la philosophie de Lessing , des rêves d'or de Bernardin de Saint- Pierre; tout cela combiné avec la force et la justesse de conception qui n'appartiennent qu'à lui. £n même temps il anime les contrées où il passe , les lieux où il s'arrête; il détache les figures d'un tableau et leur donne la vie et le mouvement. Il fait passer devant nous des êtres revêtus d'une teinte vaporeuse qui se dessinent .comme des ombres. On le suit avec un singulier mélange de doute et cependant d'avide intérêt, et quand on a fini le livre, il semble que l'on a

tait un rêve, mais quel rêve! Je me figure que les somnatebules, auxqueb on prêté des aperçus si merveilleux sur ce monde et des révélations si étranges de l'autre, doivent avoir des rêves pareils. (7)

Il fiiut prendre encore à part de cette seconde pÀTtie du roman , ces pensées recueillies sous le titre de Réflexions du voyageur, et Fragmeins tirés des archives de Macâire. C'est comme l'essence de sa philosophie , comme un tableau où il a résumé en quelques lignes et gravé en caractères saillans tout ce qu'il développe ailleurs par les faits et les événemens.

J'arrive maintenant au dernier roman de Gœthe, à celui qui, des trois, a soulevé les plus graves débats et £dt naître les critiques les plus amères, aux Jf^ahlt^enyandischa/ien ou Affinités électives (^)« Cest aussi une idée philosophique qui forme la base de ce livre, et une idée bien profonde par sa vérité, bien poétique par les réflexions qu'elle fait naître et les résultats auxquels elle peut conduire. Gcethe pense qu'il y a des âmes apparentées l'une à l'autre, des âmes en quelque sorte prédestinées à se rencontrer de par le monde, et à vivre heureusement ou à souffrir ensemble. Lorsque ces âmes conduites par un vague instinct ou par la Êitalité se r^pro-^^ cbenty se trouvent en présence Tune de l'autre, elles se comprennent bientôt , elles tendent à se joindre ^ à s'unir , à se fondre ensemble , comme les

(46) deux gouttes d'eau dont parle si poétiquement Saint- Martin d'Amboise. Que si rien ne se place entre elles, si nulle barrière ne les arrête, la jonction est bientôt faite ; ces deux âmes , suivant leur sympathie, ne forment plus qu'un seul faisceau, et passent, appuyées l'une sur l'autre, 'satisfaites Tune de l'autre, au milieu de ce monde auquel elles n'ont plus rien à envier. Mais il peut arriver que des liens contractés d'avance arrêtent ces deux êtres qu'un même penchant domine ; il peut se faire que les lois de la nature et de la société les enchaînent, et alors commence le rude combat du sentiment contre les lois reçues, de la passion contre le devoir. Goethe a voulu encore exprimer cette idée renouvelée, mais de beaucoup ampliBée depuis par les Saint-Simoniens, que deux êtres attachés d'abord l'un k l'autre par une vive sympathie et une véritable affection , en viennent au bout de quelques années à trouver du vide dans leurs relations , du mal-aise dans leurs coeurs, de la gêne dans le lien qui les réunit Alors encore, s'il n'y a pas d'une part au moins une grande patience et une complète résignation, il doit s'en-* suivre de cet état de gêne une autre lutte contre le devoir et la société ; car ces deux êtres , homme et femme (bien entendu), tendent mutudlement à se dégager de leurs liens : mais le monde est là qui les regarde, les lois morales sont là qui les réprouvent et les lois sociales qui les arrêtent II y a effort d'un

(47) côté, il y a refoulement de Fautre, et de chaque côté la lutte s'aggrave par la résistance.

Voilà lia double situation d'Edouard et de sa femme Caroline, lorsqu'ils en viennent non -seulement à s'éloigner en secret Fun de l'autre, mais à aimer, ea dépit du devoir conjugal, celui-ci sa nièce Othilie, celle-là le capitaine. Cependant Caroline et le capitaine ne s'aiment que modérément} la raison dans leur comr l'eihporte sur la passion , et le sen^ timent du devoir domine leur mutuel penchant. Ils n'auraient donc que de légers efforts à faire pour recouvrer le calme habituel de leur vie Mais l'amour énergique d'Edouard et l'amour si vrai et si dévoué d'Othilie marchent eux-mêmes au*devant des obstacles et amènent l'action du drame* Une fois arrivé ' là, le poète n'avait plus que deux voies à prendre. Ou Caroline se séparerait d'Edouard pour 'épouser le capitaine, et Edouard épouserait OthUie; mais ce ne senât plus alors qu'une plate histoire d'intrigues amoureuses, un misérable contrat dont les conséquences s'étendraient à l'infini ; car dans un an d'ici le même cas peut se représenter et le même pacte avoir Ueu ; ou le poète devait nous représenter cette lutte du coeur et de la morale, cette lutte de l'amour contre les règles et les habitudes sociales; et voilà le chemin qu'il s'est choisi.

Edouard , qui a d'abord demandé le divoi^e avec safismme, veut cependant éprouver jusqu'où va sa

passion pour Othilie. Il s'éloigne, il se retire dans la solitude, il s'efforce de repousser l'image de la jeune fille; puis, ne croyant pas avoir encore assez fait, il va se jeter dans le tourbillon du monde, dans le tumulte de la guerre. Il s'élance un jour de bataille au milieu de la mêlée, le désespoir s'est emparé de lui et il souhaite la mort; car d'un côté il n'aperçoit dans ce monde qu'un amour sans consolation ou un parjure, une infraction à ses devoirs.

Pendant ce temps Othilie est restée chez sa tante , luttant aussi contre son. ard^ite affection, tâchant de se distraire par une variété de travaux, par la vigilance qu'elle exerce sur toute la maison, des souvenirs qui la poursuivent, et chaque jour expiant par ses larmes et les angoisses de son cœur les folles espérances auxquelles elle avait osé se livrer.

Auprès d'elle est Caroline , qui pense tout autant aux dangers de son mari qu'à son amour pour le capit^ône ; Caroline , l'être positif et raisonnable auprès de la jeune fille toute poétique ; le cœur dont l'on peut suivre les battemens réguliers, auprès de celui qui s'exalte par des transports d'enthou*»siasme, ou retombe comme anéanti sous le £irdeau de la douleur.

A la fin Othilie meurt; Edouard meurt aussi. Caroline et le capitaine vivent pour se marier ensembla Les deux acteurs véritables du drame succombent, les deux êtres raisonnables et positifs restent.

La peQ6ée poélique s'en va, le prosaïsme demaire; Voilà, je croîs, comme les admirateurs de ce romaoi symbolisent la pensée de Goethe et en tirent une moralité philosophique et sociale.

Le roman «st intéressant, écrit d*une manière vraie et reposée comme la plupart des œuvres de Gœihe, mais il me parait être un peu long. U s'y trouve des situations et des personnages qui .ressemblent à des hor8*d'<£uvre; telle est par exemple Fapparition de la fille d'Edouard, qui fait, il esc vrai, par sa folle élourderie, sa vie bruyante et ses jcaprices un étraDge contraste avec l'existence tranquille de Caroline et Famé douce, timide et soufirante d'Othilie, mais qui distrait trop long- temps l'attention du lecteur de la smte du drame, auquel il tend sans cesse à revenir. Telle est encore la longue et minutieuse description de cette diapelle que Ton bâtit, et le rôle assez monotone de l'architecte;

Quant aux caractères, quelques«-uns sont très-» beaux ; celui d'Edouard est dessiné en relief, plein* de vie, de force et de vérité; celui d'Othilie tient de la douceur humble et passive de Mignon et de la grice de Charlotte. On ne peut pas contester non plus l'empreinte vraie que portent les caractères de Caroline et du capitaine; mais ils &tiguent par leur froide raison et leur vulgarité^ et celui de la fille d'Edouard nous semble un peu outré.

Les Allemands font à ce tivre un autre reproche^

c'est celtû d*itnmoralité| et il ne serait pas prudent de demander à toute femme allemande si elle a lu les JVahlçerçi^andischafieny il en est qui pourraient prendre cette (question pour une grave offense. Il est vrai qjie la sévérité habituelle de leurs mœurs ne s'accorde guère avec les relations du comte et de la baronne, qui se continuent si facilement jusque, dans le château d*Édouard. Mais l'idée la plus choquante, celle qui pourrait nous surprendre, en France même, où nous ne nous piquons pourtant guère de puritanisme , c'est celle de cet en&nt né dans les embrassemens d'Edouard et de Giroline , lorsque tous deux sont déjà devenus l'un à l'autre infidèles de cœur, et qui porte dans sa ressemblance avec Othilie et le capitaine le cachet d'une double pensée adultère.

Mais en parlant de l'immoralité de ce livre, il y aurait je crois une pensée plus large à exprimer, c'est qu'il est empreint d'une sorte de fatalisme ^désespérant ; c'est qu'en ôtant à l'homme le pouvoir de lutter avec avantage contre le sort et contre ses passions, on peut lui en ôter aussi le désir, et alors il quel degré de fkiblesse et de misère ne nous ferait^ on pas retomber? Certes, Schiller va sans doute trop loin dans son idéalisation de l'homme , dans cette force et cette majesté qu'il prête au moi humain. Schiller est trop poëtique et Gœthe est beaucoup plus vrai; mais la poésie à demi éthérée de

Scbiller ne j>roduiraii-elle pas de meilleurs rësuU uts que laustère vérité de Goethe ? L'homme tient encore da caractère de Penfiint ; si on lui dit ^'il est bon et vertueut , il tâchera de se montrer bon et vertueux; A on lui dit qi/il a Tante vicieuse, il court grand risque de retomber plus avant dans ses dé&uts.

Cest peut-être ici le cas de parler aussi de la moralité de Werther. On a dit que ce roman doit exalter les passions, déplacer les saines idées pour les remettre sous un fiiux point de vue et jeter dans Tesprit du lecteur une exagération qui lui rend la vie ordinaire, la vie sociale impossible. Tai vu en Allemagne des pères de famille cacher avec soin Werther dans le fond de leur bibliothèque povw le dérober à leurs enfans, et j'ai connu un jeune homme à qui sa mère avait fiât solennellement promeure de ne jamais le lire. En y réfléchissant avec plus de sang-froid , on pourrait voir cependant que cet ouvrage, en apparence si dangereux, porte avec lui un haut ensagnement Cest cet état de maladie morale dans lequel tombe celui qui repousse les usages, les idées reçues, les lois de la société; c'est la huBse voie où ses exagérations le jettent , et l'abime où sa fièvre de cœur le précipite. . Quant à la moralité de Wilhelm Meister, nous avons vu comment l'auteur lui-même la comprenait et l'avait développée.

Du reste, de telles (juestions sont peut-être plus qu'inutiles dans des ouvrages de ce genre. L'architecte élève son monument; le peintre dispose sa toile et nuance ses couleurs sans songer à autre chose qu'à son œuvre d'art U peut bien en être de même du romancier» et dans ce cas Gœihe a résolu assez hautement la question à son avantage. (9)

FAUST

(l^ CHRONIQUE.)

Daram dûss der-Menseh tint Setîe Mai^ êànm siogt er mkgr die Naimr^ ta ergrundtn amtk pmp michi itt der Natur ist^ sondera ta itfabrea ami ergraaden die Hôilea^ dea Tea/et aad seia Reiek : miso maeh ergriîadei der Measck dea Hiaaaêl aaê eeia Wesea^ aaailich G oit aad seia Reich.

Pabactuus-

Gcprres a placé, au commencement de son excellent ouvrage sur les anciens Livres da peuple {Volksbueher) y une allégorie qui exprime très-biei» k manière dont il envisage }e moyen âge, et celle* dont chacun doit Tenvisager pour trouver dans celte étude quelque jouissance.

L'auteur est seul, égaré an milieu de la campagne auprès d'un rnisseaUr U entend les vagues de ce ruisseau qui murmurent , et il voudrait comprendre leur l^gage. Les vagues s'enflenc, grondent^ et il le» suit avec inquiétude sans savoir ce qu'elles veulent lui dire; le bruit redouble. Tonde bouiHonne et lui s'avance toujours avec plus de perplexité , honteux et chagrin de ne pouvoir ex|4iquer cette voix d^uit des élémens de b nature. Il arrive auprès tf ud herw. mite à la chevelure blanche ^ au front vénérable^ et

là le ruisseau s'apaise , s'étend mollement comme une nappe de cristal , et tout autour respirent la paix et le silence.

Que demandes -tu, dit lliermite ?

Je cherche à deviner l'énigme obscure de la vie.

L'hermite l'emmène avec lui dans le flanc d'un rocher. Une porte d'airain s'ouvre, et sous une voûte de cristal, à la lueur d'une I^mpç» apparaissent les héros du moy^i âge, les Charlemagne, les Barherousse y les Lionel et les Henri au cœur de lion.

Non , il ne faut pas l'étudier pour en rire, ce heao et poétique moyen âge; il faut le prendre avec foi» avec amour, et la porte d'airain qui nous en sépare êe brise, et à la lueur de cette lampe, qui a pâli dans le cours des sièdest nous allons revoir tout ce que ces temps de naïve croyance et de chevalerie ont enfiinté. Salut h vous, valeureux hommes do roi Arthur; salut à vous, nobles pairs de Charlemagne» qui aves si bien guerroyé pour le Christ contre les Saxons et contre les Sarrasins; salut à toi, douce et pauvre Geneviève, dont la calomnie et les persécutions n'ont pu vaincre la constance et la piété; salut à toi, Montevilla, le voyageur, qui a si bien peint les portes du paradis et les fruits merveilleux de l'Asie ; et à toi, Fortunatus, dont chacun pourrait envier le sort; et à tm ausn, joyeux Eulen^egel, convive assidu des .rieuses assemblées , l'ami du puissant sei* gneur, et le compagnon du paysan et de l'ouvrier.

Reprenez ces vieux livres informes et mal imprn méf , déroules jces pages termes par la poussière : lii est toute cette ^oque qui s'en va loin de nous, tout ce moyen âge avec sa simplicité, sa science cou- (ose , sa religion et son amour. L'histoire anciennet parant de ses lambeaux les conceptions des temps modernes; la Bible et Homère; la fraîche mythologie de l'Orient et les graves rêveries du Nord ; les contes de l'Arabie et les vers des Minnesanger; les diables

et les enchanteurs; les fées et les gnomes; le sultan de Babylone et l'empereur d'Allemagne » tout cela mêlé , confonda , arrivant à la fois , se disputant le terrain» nouant et dénouant le drame, tout cela si nefae de couleurs et plein de vie, si vrai dans ses anachronismes et son mépris de toute géographie, voilà ce que l'on peut rechercher, lire^ étudier, et, j'ose le dire , admirer dans ces livres, dont une pièce de vers, une tradition orale, un fragment d'ouvrages anciens, fiit quelquefois le premier fondement, et que les imprimeries de Cologpe, Nuremberg, Francfort, Paris, Troyes, Lyon, nous ont léguées avec leurs formes sans prétention et leurs grossières gra-» vures sur bois.

On a tant haussé les épaules sur cette littérature du moyen âge : elle était pourtant extrêmement riche et variée; fraîche comme un matin de print^npt et étiacelante comme des perles de rosée. Elle ne s'était pas encore usée en théories, elle n'avait pas

«ncore plîé sous le faix de Fexpérietice; elle ecnn* m encan sa carrière; le passé ne lui* donnait -qu'un léger bagage , et Favenir ne la préoecupait pas. Elle s'en allait gaîment le long de son chemin et s'amu^ sait conune' un enfent avec tout ce qu'elle rencontrait; ici avectme fleur, arec le chant d'un oiseau, avec une montagne^ où le soir elle croyait voir dans sa curieuse imagination apparaître des esprits; là avec un vieux château devant lequel elle ouvrait de grands yeux , et une forêt au milieu de laquelle il lui sem* blait entendre toutes sortes de bruits étranges. Puis elle avait quelquefois des rencontres charmantes et des occasions de s'instruire merveilleuses. Un jour elle entendait parler d'un chevalier qui pourfendait les mécréans , et délivrait des attaques dès infidèles le saint sépulcre. Une autre fois il lui arrivait un pèlerin qui avait visité la ville de Jérusalem et la crèche de Bethléem , et qui racontait des prodiges des lieux où il avait passé. Aujourd'hui elle pouvait recueiUir les lais d'amour de Thibault de Champa^ gne, ou les récits héroïques de Wolfram d'Eschenbach, et demain peut-être elle allait ouir les grands miracles opérés par la vertu de 5. Denis ou de S. Bernard. Et la bonne fille écoutait tout cela avec une pieuse crédulité , et se faisait un devoir de rapporter ce qu'elle avait entendu pour l'édifîcatioi^ des fidties et l'effroi des méchans. Nous avons été enfans, nous avons été bercés avec des contes de fées, des his-^

toires de nourrices, et notre littérature a eu comm* nous son enfance curieuse y riante , naîye et pleine de joies innocentes et de doux souvenirs. Aujourd'hui nous voilà devenus grands; aujourd'hui il nous faut des travaux sérieux et un but déterminé* Hélas ! qui de nous ne regrette pas quelquefois le temps où il pouvait jouer des heures entières *$ur la verte pelouse du village, et se &ire redire tous les soirs avec un nouveau plaisir la touchante histoire df Toiseau bleu et celle du petit Poucet ou du Chaperon rouge. Peut-être en est^il de même de notre littérature, qui doit aujourd'hui &ire la grande dame, et qui, dans les salons où on la conduit cérémonieusement sous les habits dorés dont on la pare, jette un. regard de tristesse vers ce temps de liberté où elle pouvait s'égarer tout à son aise dans la forêt, rêver des heures entières sous le porche d'un vieux château ou l'ogive d'une cathédrale.

B31e avait à elle beaucoup d'espace, et si Colomb ne lui avait pas encore découvert l'Amérique, elle pouvait bien y suppléer avec le monde imaginaire qu'elle se créait Sa poésie tournait, il est vrai, presque toujours dans les mêmes cercles : le roi Arthur et la table ronde, Charlemagne et ses pairs, le saint Graal (^o) et les pieuses expéditions. Mais ces trois cercles pouvaient s'étendre, se modifier et varier à rinfini. Ensuite venaient les histoires bibliques , le»

tradition» locales, les récits de voyage toujours trèspoétic{U6s et très-amusaiis; le livre des s^t sages ^ les livres de médecine, nécromancie, divination» astrologie, et enfin les contes de sorcellerie, parmi lesquels nous voyons surgir de toute sa hauteur la figure du grand enchanteur et maudit nécromancier Faust, et avant lui encore celle de l'enchanteur Virgile.

Les bibliographes font remonter très -haut Tori^ gine de cette chronique. Goerres ne la connaissait que d'après le livre imprimé en 1 55a à Amsterdam , sous le titre de : Een schone Historié van f^irgilius^ van zijn Leuen^ Dooly ende van zijn ^^fonderlicke JVerken^ di hy deede hy Nigromantien ende hy dai hehulpe des Duyvek. Mais il ne fait pas difficulté de la reporter beaucoup plus haut, et en ajoutant qu'elle renferme plusieurs choses empruntées au Livre des sept sages ^ il en recule indéfiniment la source première; car le Livre des sept sages Ait traduit du grec en latin au 'douzième siècle ; le grec était traduit du persan, et le piersan provenait d» l'indien , qui provenait je ne sais d'où.

Le professeur Fr. Val. Schmidt, dans ses Documens pour l'histoire de la poésie romantique, parle de la Chronique de Virgile comme ayant été écrite au treizième siècle par un auteur dont on ignore le nom ) dans le IM^er de mirabilibus Romœ. Gervasius Tilburiensis , qui écrivit en i a 1 5 ses Oiia im-

(59) piriaUof raconie plusieurs choses qu'il avait emenda dire pux Iialieus sur les ouvrages merveilleux de Virgile. Helinandus, qui mourut en 1227, rapporte aussi plusieurs ' documens curieux à ce sujet. Par exemple, que devant une des portes de Naples, Virgule avait placé une mouche en hronze qui devait chasser toutes les mouches de la ville. On lui auribuait aussi la construction d'un édifice enchanté» appelé le Sauveur de Rome, et qui passait pour une des sept merveilles du monde. Cétait un cercle de statues ponant chacune sur la poitrine le nom du peuple qu'elle représentait, et ayaift au cou une sonnettft Des prêtres étaient là chareés de veiller jour et nuit , et si une nation songeait à se soulever contre Home, la statue de cette nation s'agitait aussitôt et Êdsait retentir sa sonnette. Alors les prêtres s'en allaient donner cet avis aux ministres de l'em*

pereur, et l'on envoyait aussitôt une armée pour prévenir la révolte.

Âlexaiidre Fïeckam, bénédictin anglais, qui vivait au commencement du treizième siècle, a fait aussi mention de Virgile dans son ouvrage intitulé : De naturis remm. Et dans les Gesia romanorum 9 ch. 57, on trpuve le passage suivant : Titus, empereur d^ Rome , rendit une loi d'après laquelle l'anniver^ saîre de naissance de son fils aine devait être sanctifié, et toute espèce de travail interdit ce jour^la. Après la publication de ceue loi , il fit venir auprès

de lui Virgileet lui dit : J'ai peur que Ton ne com^ mette encore en secret et sans que je le sache, beaU' coup dlnfractions à Fédit que je viens de rendre. Ainsi je te prie d'employer ton savoir à me pro-^ curer un instrument à Taide duquel je pubse découviir les coupables. Maître, répondit Virgile, ta volonté sera accomplie. Et alors il éleva au milieu de la ville une statue, qui disait chaque jour à Fempereur quel mépris on avait fait de sa loi, et quels étaient les infracteurs.

La tradition de Virgile, grossie de mainte anec- . dote de sorcier , recueillie de part et d'autre , se ré^ pandit promptement en Europe. Nous avons vu qu'en i552 elle était traduite en hollandais. En i5io il en parut une édition en Angleterre avec ce titre : This boke treateth of the lyfe of Kirgilius , and of his deihj and many maivayles^ tkat he dilin hi$ lyfe tyme hy %^^hiichcrafl and nicromancy^thorougk the help ofihe de^ylls ofhelL II en existe aussi deux vieilles éditions françaises imprimées à Paris, l'une in-4*° l'autre in*8.°, mais sans date.

Virgile avait fait encore, au dire de ses biographes, une excursion en Angleterre et visité le roi Arthur, auquel, s'il faut en croire Hans Sachs, il joua un tour de son métier. Cest toujours cette histoire d'épreuve de fidélité conjugale que l'on retrouve dans l'Ariosie et dans les nouvellistes du moyen âge, et dont on ne fait que varier la forme. (*») •

Un jour le roi Arthur était triste et refluait toute eapèee de consolation; Virgile s'en vint lui offrir ses secotu^y mais le joi lui dit : Ton art magique est inutile, tu ne peux rien &ire pour moi jCependant il finit par lui révéler la oause de son cha- * giia.. Alors Virgile bâtit un pont magnifique sur la Tamise; au milieu il élève une tour, et à cette tour était attachée une petite cloche. Le roi arrive avec toutes les dames et les seigneurs de sa pour ; Vir^e tire la cloche, et tous ceux qui se trouvaient sur le pont tombent à droite et à gauche; car celuilà seul aurait pu rester debout qui eût été vraiment pur en pensée et en action. Et quand le roi Arthui* se vit en si nombreuse compagnie, il se mit à rire et flit consolé.

On dit aussi que Virg^e avait fiât une statue ap* pdée limage de la vérité. Ceux qui , dans des cas importans, avaient prêté serment, devaient mettre leur main dans la bouche de cette statue; si elle les' mordait, c'est qu'ils avaient mend; si au contraire elle ne bougeait pas , on pouvait croire à la vérité de leurs paroles.

A ces promesses de l'enchanteur Virgile , Gœrres en ajoute encore d'autres qui ne sont pas moins curieuses. Par exemple, il s'était élevé un jardin où chaque jour Ton pouvait voir s'épanouir de nouvelles fleurs, mûrir de nouveaux fruits; où sans tesse l'oiseau chantait, où. le balancement des ar-r

br«s t le munuure des ruisdeaQX formaient une harmonie perpétuelle. Il devint amoureux de la fiUe du sultan de Babylone, et toutes les puks îl Tenlevaît à ia demeure de son père et la transportait dans son beau jardin. Cependant le sultan s'aperçut que sa fiUe ne couchait pas toujours très-^régdlièrement i la maison, et il lui fit subir un intérrogatoire auquel la l»eif -aimée de Virgile répondit par des larmes et par l'aveu de ses promenades nocturnes. Alors le père liii donna une liqueur narcotique y en lui commandant de la faire boJré a Virgile 5 et quand l'enchameur fut profondément endormi , le sultan le fit arrêter et le condamna à mort Le jour de l'exécution est venu, toute la ville se rassemble pour voir le supplice du magicien; mais quand on arrive auprès de l'écha&ud, TEuphrate déborde 9 inonde la place; le sultan et la fouk réunie autour de lui se jettent à la nage. Pendant ce temps, Virgile se construit un pont aérien et em* mène sa bien-aimée*

De là il* vient en Italie, ouvre la montagne dé Pausilippe, jette lesfondemensdeNaples, et il élevé dans cette nouvelle ville une tour, au-dessus de laquelle on voyait pendre une pomme attachée à une chaîne de fer. Si l'on secouait cette pomme , il en résultait un tremblement de terre, et, si on l'en^ levait, k ville devait tomber. Il bâtit aussi des écoles et enseigna la nécromancie; et après avoir vécii

un gnnd nombre d'années , l'idée lui vint de vouloir se rajeunir. Il appelle un de ses serviteurs dans lequel il avait grande confiance , et lui commande de le couper par morç^ux, et de placer ces morceaux dans une tonne, avec la tële en haut , les pieds ea Jbas , le coeur au milieu , selon la conformation de l'homme ; puis , de porter celte tonne sous une lampe qui devait brûler éternellement, et trois semaines après il devait se réveiller jeune homme. Le sernteur fit ce que son maître lui avait commandé; maïs au bout de sept jours , l'empereur n'entendant plus parler de Virgile, voulut savoir ce qu'il éuit devenu. On s'adressa aux gens de sa maison , qui ne surent que répondre: On fit une perquisition, W corps de ?ii^e bxi trouvé haché par morceaux : on l'enterra sans attendre sa résurrection , et le fidèle serviteur mourut sur l'échalaud , comme convaincu d'avoir assassiné son maître.

Nous avons rapporté cette histoire de Virgile « parce qu'elle nous semble être en parenté avec celle de Faust Le peuple du moyen Âge aimût beaucoup ces contes de magie et d'enchantemens, qui avaient pour lui, grâce à sa crédulité, tout le charme du merveilleux et tout le pouvoir de la réalité. Quelquefois un type primitif passait d'une nation à l'autre, en se modifiant d'après le caractère, les moeurs et la culture de cette nation. Ainsi Virgile, Merlin, Makgys et le bohémien Zito, peuvent bien être

(64) sortis de la même souche et avoir pris là TemprûnU du Midi , ici celle de TEst, ailleurs celle du Nord. Souvent aussi des hommes apparaissaient avec une science tout-à-fait hors de Ja portée du vulgaire, et produisaient des œuvres qui , pour ces temps ^'ignorance, étaient de véritables prodiges. Alors le peuple 9 pour s'expliquer plutôt ce qu'il ne comprenait pas, peut-être aussi pour se venger de la supériorité' de ces ^vans , ne balançait pas à en faire des magiciens , des hommes liés par quelque pacte au diable. Et c'est ainsi que l'évêque Théophile^Comélius Agrippa, Philippe-Bombast de Hohenheim, connu sous le nom de Paracebe, ont dû %ibir eux-mêmes cette accusation de sorcellerie

Cela tenait aux croyances de l'époque. Il n'y avait pour le peuple que deux puissances dans le monde , le ciel etFenfer. Toutes les deux le préoccupaient sans cesse, putes les" deux semblaient agir chaque jour directement sur les moindres circonstances de sa vie. Si un homme faisait une bonne œuvre, c'était la vierge Marie ou son bon ange qui l'avait soutenu; s'il conunettait une faute, c'était Satan avec ses ruses infernales qui l'avait entraîné. Dans l'absence de toute véritable science morale, physique, astronomique, judiciaire, tout devait se résoudre pour lui par ces deux immuables principes : Dieu et le diable. Il appelait Dieu comme interinédiaire dans ses juge* mens, dans, ses affaires de fiunille, dans ses tour-

nois, dans ses jours de fttes et ses heures de travaux. La figure de Dieu ne lui était pas inconnue , il h voyait dans toutes les cathédrales avec une longue barbe et des cheveux flottans , et la Vierge portait une robe allemande ou française, selon qu'on la peignait pour l'Allemagne ou pour la France. De même il savait très-bien que le diable avait des cornes et une grande queue, une bouche effroyable, qui vomissait la flamme et la fumée ; et tout ce qui arrivait de mauvais dans le monde, il pouvait le mettre sans difficulté sur le compte d'un aussi hideux personnage. Ainsi vivant sans cesse entre ces deux puissances, les rencontrant chaque jour sur son chemin, dans ses loisirs, dans ses prières, les connaissant toutes deux particulièrement, on conçoit qu il rattachât à l'une ou à l'autre tout ce qui pouvait l'étonner. Il n'y avait pour lui que deux manières d'opérer des choses extraordinaires, ou par le Ciel ou par le diable. Celui qui , après avoir jeûné, prié, s'être 'flagellé le corps, s'être couvert la tête de cendre , guérissait les malades et faisait revivre les morts, était un homme de Dieu, un saint. Celui qui, au contraire, pouvait troubler Tordre de la nature, conjurer les élémehs, et que Ton ne voyait jamais entrer dans les églises, s'agenouiller devant la croix, saluer avec respect les prêtres et les moines, celui-là était un compagnon du diable , un sorcier. Et de là vient que le moyen

âge a fourni tant de saints au calendrier, et tant de sorciers aux faiseurs de légendes. On prenait le nom de Thomme suspect , on grossissait son aventure , on y en ajoutait encore quelques autres tirées des anciennes chroniques, et on renvoyait absî sur le Blocksberg, rejoindre pour la nuit du sabbaUi ses prédécesseurs. Ensuite. son etfroyable figure prenait place dans les livres populaires « et les vieilles femmes n'entendaient plus parler de lui sans faire le signe de la croix. Il y avait ainâ d'un côté une myriade de saints, dont chacuû avait son emploi déterminé pour toutes les occasions de la vie, pour les maux de dents et les maux d'yeux, poiu* les chutes de cheval, pour les choses perdues que Ton désirait retrouver, pour les accouchemens, voyages sur terre et sur mer, entreprises de commerce, etc. Les soldats avaient leur saint , les chasseurs aussi leur saint; chaque corporation, chaque tribu, chaque métier nie marchait qu'avec la bannière de son saint. Et d'un autre côté vous retrouviez le même nombre de diables, démons^ esprits mauvais pour tous les vices et toutes les passions , tous les penchans au mal , toutes les rencontres dangereuses. La mytholo^e des anciens était plus riante, mais ne pouvait pas être plus riche. L'homme , au lieu d'écouter la voix de sa conscience, croyait tpujours entendre , comme le Féroce chasseur de Bûrger, un chevalier' blanc qui lui montrait le chemin vérita-

( 6? ) ble^ nuis di65cUe, un chevalier noir qui flattait set passions.

Ces remarques peuvent, en grande partie, s'appliqner ii Fau^t , dont la chronique est aussi pro* venue de ee même amour du merveilleux , de cette même agglomération d'idées prises dans l'esprit sa^ perstïdeux, non -seulement de plusieurs hommes , mais de plusieurs peuples.

Basée d'abord sur un fond vrai , elle n'aura pas eu de peine à rallier autour d'elle quelques-unes des histoires de sorcellerie qui coaraient le monde, et si, eomme Conrad Gessner le prétend, Faust fai* sait partie des scholastiei vagarUes , il donnait par là même lieu à ce que les écrivains de son temps loi' prêtassent toutes les aventures étranges qu'ils pouvaient ima^ner ou recueillir; car ces seholasiid vagantes n'étaient autres que des étudians sans emploi, qui s'adjoignaient à des astrologues, des cornée dîens et des chanteurs , et s'en dilaient de ville en ville exercer leur industrie. On les trouvait dans tomes les grandes foires et les grandes fttes, et la- Chronique de limhourg rapporte qu'au mois de Mii 1397 5 à la diète de l'Empire, qui eut lieu à Francfort 9 on comptait dans cette ville 5 182 prin-^ ces, comtes, barons, chevaliers, et 4^0 diseurs de bonne aventure , musiciens et écoliers errans.

Que Faust soit un personnage réel, qui existait au commencement du 16/ siècle,, c'est ce dont il

serait diâScile de douter, après les témoignages de quelques hommes notables^ qui devaient être ses contemporains.

Le Gelehrie CrilicuSj livre rempli de recherches bibliographiques très-précîeuses, a consacré une des cent questions' qu'il veut résoudre à la chronique de Faust, et nous empruntons à cet ouvragé <]uelques notices sur l'existence du magicien allemandL(>^)

L'un des plus anciens auteurs qui parlent de Faust y est le théologien . Plazius , qui a^rit l'ouvrage : De speclris et hmuribas. Ensuite vient Jean . Mànlius qui , dans ses Coiiectaneis locorum commn^ niurrij pag.^ 38, dit que Fàiist était né à Kundling, petite ville de Souabe, qu'il étudia à Cracovîe, que de là il se mit en voyage, et découvrit maint seéret merveilleux.

André Homoffino, Vdxxxxsmàe&Promptuariaexemplorumj ajoute que Faust vint à Wittèmberg, mais qu'il se sauva de cette ville en apprenant que le^duc voulait le faire arrêter.

Jean Wierus regarde Faust comme un impostfnxr.

Conrad Gessner, dans son Onomastko^ pkce Faust, à côté de Paracebe et des autres hommes exercés dans la pratique de la magie.

Philippe. Camerarius dit qu'il n'existe peut-être pas un homiïie dans la classe du peuple qui n'ait souvent entendu parler de Faust

Martin Delrlo., dans ses Disquisiiionibus magicis.

traite Faust et Agrippa* comme deux fripons^ ha-^ bûués de payer leur écot dans les auberges avec de l'argent qui, au premier abord , semblait être de bon aloi, et qui ensuite se changeait en co(ne ou en morceaux de fer.

Mezgerus, au contraire, praid le parti de Faust, et dédare 4pie c'était un homme probe et religieux.

Enfin Mélanchtdn, Luther^ et l'abbé Tritheim ont ausâ dans leor correspondance parlé de Faust; maïs Tun des lémoigùages les plus précieux à enregistrer, est celui que le D/ Siieglitz, de Leipzig, rapporte dans la notice intéressante qu'il a publiée dernièrement sur la vieille tradition de Faust.

Cetémoignage est emprunté à l'ouvrage que Phil. Begardi publia à Worms en iSig^ sous le dtre de : Zeyger der Gesundheii.

■ ff On a encore découvert, dit-il, un homme fameux. Je voudrais n'avoir pas prononcé son nom, mais il ne peut cependant pas rester secret; car c'est le même qui, il y a quelques années, s'en alla h travers un si grand nombre de principautés et de royaumes, et se rendit de toutes parts si céld^re, non-seulement par ses connaissances en médecine, maïs par sa chiromancie, nécromancie, physiognomonie et les visions qu'il représentait dans un miroir. Il n'a pas nié qui il était; il s'est donné pour

1 Gcerrcs^ VoiksHiciir, pag. 212.

( 70 7 un' maître' connu et expérinienté, et a joint' à éxna nom de Fanst, le titre de Philosophas phUosopha- Tum. fi l'on Toulah compter tous ceux qu'il a trom* pésy ce semt une grande tiche. Ses promesses étaient grandes, aussi grandes que celles de Thessalus, et sa renommée aussi grande que celle de Théophraste; mais il a pris beaucoup d'argent et fait très-peu de dios& *

Quelques écrivains ont pourtant confondu Faust arec Faust l'imprimeur; d'autres avec un Faustus Socinua et avec un Jean Sahdilieus, qui prenait le titre de Fausius junior^

Ce qui parait à peu près certain y c'est qne Faust naquit à Kundlingen , qu'il fut élevé à l¥itteniber g , et ne tarda pas à se distinguer par sa science A Erfurt, dit Mœhsen, il s'offirit à reproduire dang l'espace de quelques lieures les comédies de I4aute et de Térence qui ont été perdues. Mais les professeurs ne Toulurent pas le mettre à l'épreuve; cair ils ne pouvûent regarder ime leHe tentative que comme une oeuvre de magie. Il se vantail aussi de pouvoir faire revivre ks œuvres de Platon et d'Arî»tote dans le cas on elles viendraiem à être ccHnplèlement perdues. Une autre fois, dans la méine ville, il reçut la pernûsaion d'ouvrir à Funiversilé nn cours puUîe sur EkMnère» et il représenta ks héros de llliade avec une telle clarté , qu'on e4t pu croire qu'il les avait lui-même connus. Les étudians^ qui

n'î^oraienl pas îusqu'où allail sa science étr^inge^ lui demand<èrent s'il pourrait faire passer deTant eux les principsmx personnages des poèmes d'Homère. Il' y consentit , et les mena dans une chambre obscure «n leur défendant de parler. Là ils virent venir Tan après f autfe , chacun avec ses attributs et son caractère particulier : les demi -dieux, les déesses, les rois et les guerriers dont il est tant parlé dans rUiade et TOdyssée; n^ais quand^rriva le géant Polyphème aveic son œil au milieu du front, sa barbe rouge et une énorme massue à la main, les étudians eurent peur, crièrent, se sauvèrent en tumulte ,r et deux d'entre eux crurent que Poljpbème avait voulu les manger. Le bruit de cette aventure ne tarda pas à se répandre dans la ville, le franciscain Klinge s'en vint trouver Faust pour tâcher de le convertir, et n'ayant pu y parvenir ^ il le dévoua au diable et le fit chasser de la ville.

La plus ancienne histoire de Faust «pue f on con« naisse en Allemagne date de 1 588. Elle parut à Francfort-sur-le^Mein sous ce titre : Histoire du D.' Jean Faîist , le célèbre sorcier et magjicîen , où l'on voit comment il se donna au diable, comment il entreprit un grand nombre d^ choses prodigieuses jusqu'à ce qu'il reçût sa récompense ; extraite en grande partie de ses inanuscriu , et rédigée pour f effroi des impies et l'avenissement des fidèles. Soyez soumis à Dieu y résister au Aable et il s'éloignera de vou».

(70 Çum gratia et prwiUgio. Imprimé chez Jean Spîes (sans nom d'auteuf).

Ce livre est devenu extrêmement rare , et il est presque impossible en Allemagne même de se le procurer.

En . 1 589 il en parut une autre sous le dire de : Histoire du D/ Jean, Faust le sorcier et ms^qien, de s^^ conjurations diaboliques, de -sa vie impie, de ses voyages et aven^pres étranges et de sa fin effroya* ble; revue et augmentée; in-12 , 326 pages sans nom d'auteur ni d'imprimeur. Ce doit être une réimpression de l'ouvrage précédent

L'auteur fait naître Faust dans un village près dléna en 1491 ; il le conduit ensuite à Witteinberg. Là Faust se donne au diable , entreprend de nom* breux et lointains voyages. Cette partie du livre est curieuse par les détails qu'elle donne sur quelquesunes des principales villes de l'Europe, et surtout, de l'Allemagne, sur Prague, Saltzboiirg, Cologne, Milan, Florence, Venise et Rome, où Faust pénètre dans le palais du pape , s'asseoit à la table de sa sainteté, et lui joue plusieurs espiègleries que Mario we n'a pas oubliées dans son drame.

Plusieurs chapitres de cette chronique sont employés aussi en discussipns théologiques ou philosophiques entre Faust qui cherche à s'instruire, et MéphistophelèsN qui professe. Cest là que l'on apprend comment est composé l'enfer, comment a

ct^créé le moilde, <]'où proviennent l'été et l'iiiver, ec (enncaup d'autres choses, non moinfs utiles et ioiéressantes à savoir. Quel<]uefois les questions de Faust ne semblent avoir été si bien choisies par Fauteur que pour lui donner un moyen de développer ses. connaissances en théologie et en physique, et ces connaissances sont curieuses. D'autres fois dles amènent de la part de Méphistophelès une réponse sardonique, dont le bon écrivain ne manque pas de faire remarquer la portée diabolique.

Je crois que ce livre, devenu très -rare, a servi de base à celui que George -Rodolphe Widmann. publia à Hambourg en iSgg, et dont une nouvelle édition parut à Nuremberg sous le titre de.: La vie. crioiindle et fin effroyable du célèbre archi-magi-. cien D.' Jean Faust , revue et augmentée par Pfiffer^ ia-S.**, 128:1 pagesr(^3)

En comparant ces deux ouvk^ges ensemble , il est

Ëicâle de voir que Widmann a ,connu celui de son

devander, et qu'il lui a emprunté beaucoup défaits,

d'anecdotes et d'aventures. Mais en choisissant dans

cette première chronique ce qu'il y avait de saillant,

en élaguant beaucoup de pages monotodes et en

arrangeant le tout avec soin , il a su rendre la sienne

plus agréable à lire et plus intéressante.

Et «'est là que nous prendrons les principaux traits de la vie de Faust , comme le peuple du 1 6.^ ftiède se la représentait

Mais vaat àei chose» les plus précieuses de cet ouvrage , ce sont sans contredit les remarques mises à la fin de chaque chapitre. L'auteur -^déclare dans sa pré&ce qu'il n'a point écrit la vie de Faust pour faire naître de mauvaises pensées dans l'esprit de ses lecteurs, mais au contraire pour leur montrer l'abîme effroyable dans lequel se précipitent ceux qui s'éloignent de Dieu, et pour rendre son livre aussi moral que possible, il a grand soin de commenter les actions de Faust l'une après Vautre. Toute la crédulité et toute l'érudiûon naïve d^un homme du 1 6* siècle sont employées à faire ces commentaires. Parle-t-il des démons, il rapporte aussitôt ce que S* Augustin, la Sorbonne de Pariis et les conciles en ont dit S'il en vient au suicidé, il a* grand soin ans» de compuker tous les pères de l'Église pour connaître leur opinion à cet égard. S'il est question des peines de l'enfer, même travail d'érudition pour savoir au juste de quoi elles se composent. Il discute sérieusement les conditions qui entrent dans le pacte du diable avec Faust, et l'existence du diable lui-même, d'où il vient,- sous quelle forme il aime le mieux à se montrer, pourquoi il s'appelle )e prince du monde, quelles sont ses ruses, son* pouvoir, etc. Il emploie dans toutes ces discussions l'autorité de la Bible, Homère et Vir^e, S. Paul, S. Chrysostôme, Platon, Âristote, Luther et Cicéron, peu lui importe. Tout cela est entre-

vaâé d'histoires de magîe non movis intéressantes que celle de Fattst , et d'attaques directes Contre le pape , qoi prouvent que cette chronique est tome différente de la chronique de Faust l^mprimeur, attribuée à la vengeance des moines.

Du reste il ne Êiudrait pas s'attendre à trouver ici une suite d'aventures si étranges et une histcnre si tra^que que le titre du livre pourrait le faire croire.

Faust est très-souvent un homme fort débonnaire, ou tin joyeux compagnon qui tient plus de la gaité tome ronde d'Eiilenspiegel que de la méchanceté du diaMe. Il n'j a tel brave étudiant allemand qui ne puisse hardiment prendre' sur s<m compte quelques-uns de ses plus grands écarts , et tel joueur de gobelets qm ne soit en état de hitter . avantageuse* ment contre bon nombre de ses sorcelleries.' Le pauvre Faust est parfois même si humble et si embarrassé qu'il fait pitié ; au Heu de gouverner son esprit^ Méphistophelès, comme bon'lui semble, il en a peur, et tout ce qu'il en obtient pourrait bien ne pas tenter beaucoup de personnes de se donner pour le même prix au diable.

Quant au caractère de la chronique , il est allemand, tout-à-fait allemand; par les mœurs qu'elle dépeint, par les habitudes, les personnages qu'elle met en scène, par cette vie d'étudiant que Faust mène à Wittemberg, el ces voyages qu'il entreprend

(76) au temps de la foire à Leipzig et à Francfort , et fe ne doute pas un seul instant que toutes les chroniques sur le même sujet, répandues en Angleterre, en Italie, en Hollande^ en France, en Espagne, ne soient provenues d'abord de l'ouvrage allemand qui; porte xm cachet irrécusable d'originalité. ^

Faust est né de parens pauvres dans le comté d'Anhalt Un de ses cousins, qui habitait Witteknberg, le prend auprès de lui et le fait entrer à r^ni* versiié; là il étudie à la fpis la théologie et la médecine, et reçoit plus tard à Ingolstadt le titre de docteur. Tout en se. livrant à ses devoirs classiques^ le goût lui vient pourtant' aussi de.connâàre les sciences secrètes dont il a om raconter tant de merveilles. Il se procure des livres d'astrologie et de nécromancie , et consacre . à cette lecture maiidite tout le temps qu'il peut dérober à la théologie. En

1 En Hollande j elle a produit les gravures au- trait de Rembrandt , celles de Van Sichem , et VHistorie van D.' J. Fausius, die eenen iiitnemenden groote Tooienar ende siverï Constenar (vas, uit de Hooch^ Duyischer oversiens ende mit figures vercîart. Emmerich, iSga. Deïft, 1607*.

En France, l'Histoire prodigieuse et lamentable de Jean Faust, grand et horrible enchanteur, avec sa mort épouTantable. Rouen, i6o4, in-12.

En Angleterre, elle a doniié lieu au Faust de Marlowe; en Espagne, au magicien prodigieux de Galderon; en Italie,. à plusieurs petites poésies de théâtre.

peu de temps il a iaii^de rapides progrès; i^ peut prophétiser l'avenir d'après les lignes de la main ; il peut tracer des cercles magiques et . conjurer les démons, à l'akle dâ miroir. Quelquefois cependant le rentords s'empare encore de lui ; mais il Tétouffe bien vite au milieu d'une spâété de jeunes gens qui ne pensent qu'à mener joyeuse vie, et n'ont plus aucune ' crainte de Dieu, - aucun respect pour les choses saintes. •

Son couôn inêurt, et Faust, courant^sans cesse de ftle en fête , a bientôt dissipé le mince patrimoine qu'il en a hérité. Il a'besoin d'argent et n'a plus rien a vendi^e, et c'est alors qu'il se résout à invoquer le diable. Il 9e rend v^n jour dans'une fbrét voisine de Wittemberg; puis, quand la nuit est venue, il trace ses cerclés de conjuration > et appelle trois fois* à haute voix le- démon. L'orage gronde, la forêt mugit, la terre tremble : Faust, effrayé, vent fuir, mais une apparition gigantesque le retient. C'est Satan lui-même. «

Quelques mots s'échangent entre lui et Faust; Satan ne peut. devenir son serviteur, mais il promet de lui envoyer un de ses démons.

Le lendemain à son réveil^ Faust voit entrer dans sa chambre un petit homme revêtu d'un capuchon de moine; c'est l'esprit infernal dont Satan a parlé, c'est Mépfaistophelès qui s'ofTue à. servir fidèlement pendant vingt-quaire ans le docteur et à satisfaire

(78) tous «es déftirs, pourvu q\ji^\ signe préalablement une obligation au diable.

•Cette oblig^on se compose de cinq arûcles^

, 1.'' Faust renonce à Dieu et à ses saints^

:a.^ Il doit devenir l'ennemi des hommes, et sur* tout de ceux qui lui reprjocheraient son nouveau genre de vie;

S."" Il n'obéira plus ni aux prêtres, ni aux reli* gieux , ni aux clercs; •

4.*" Il n'^itrera dans aucune église, n'entendra point de prédi<iation, et ne fera usage d'aucun sa-* crement;

5.* Il jurera de haïr le mariage et dé ne jamais se marier. •

Fau^t trouve les conditions un peu dures, surtout la première, qui l'oblige de renoncer à Dieu, et la cinquième,- qui le force de ne pas se marier. Cependant comme d'une part il a grand besoin d'argent , et que de l'autre le ctiable le presse imé» rieurement par la cupidité, et extérieurement par Méphistophelès , il se fait ouvrir une veine et signe. L'auteur dit que Ton a retrouvé après la mort de Faust cette obligation à Wittemberg , mais que Ton a eu des raison^ particidière^ pour ne pas en donner * lefac simUe, C est dommage.

A peine Faust a-t-il ainsi, le mécréant ^ g^^go^ 1^ faveur du démon, au prix de son ame, vous croyez qu'il va, comme le Faust de Gœtiiei demander à

( 79 ) ' parcourir le inonde, à satisfiiire sa «soif de science. Non pas , ses appétits brutaux sont les premiers qui «e léveillei^t; il veut avoir du vin de France, mais non pas du vin £ilsifié comme on en vend dans les mauvaises auberges de Wittemberg; ensuite deux ou trois bonnes tranches de rôti de veau ' , du jambon et des petits pains blancs. Tout cda est servi aussi promptânent que proprement, et Faust se met à table avec la joie d*un homme qui a bien gagné son diné , et dont l'appétit ^'aiguillonne encore par ' les di$cukés qu'il a rencontrées pour le sati^&ire Ensuite il fiûc meubler sa maison par Méphistophelès, qui est à la fois son somi^elier, son rôtisseur, son valet de chambre et son tapissier. Il veut avoir de beaux rideapx en soie, des gravures, des tableaux, de riches tapîs, tout comme un grand seigueur, et le diable Im apporte tout cda. Janlais on n'a vu une tdle célérité; l'Ariel de Shakespeare n'est pas plus ponctuel , et Puck n*est pas plus prompu Aussi Faust, en se promenant dans son beau salon, contemplant ses beaux meubles, ses riches vètemens et sa table si bien fournie, se frotte les mains et se moque de la canaille déguenillée , qui passe en gre^ lottant sous ses fenêtres et n'a pas l'esprit de se donner au diable.

1 Le rôti de reau est encore aujourd'hui la base essentielle, et scmvent l'alpha et romega d*un bon soupe d'auberge saxonne. ' ^*

Quand tout ^ été disposé avec soin , quand il y a a4sez de place pour donner un banquet y assez de chaises pour les convives, assez de réti de veau au buffet et de vin de France à la cave, Faust, qui n^est pas égoïste et ne veut pas jouir de sa bonne fortune tout seul , appelle ses bons amis les étudians de Wittemberg, et alors vive la joie!. Ce sont des festins où il se casse plus de bouteilles que dans les cuisines d'un roi; ce sont des soupers où Ton ne compte plus les heures, et des verres qui s'entrechoquent à grand bruit, et des chansons impies qui font pleurer les saints, et le jeu, le tumulte et le scandale dont les vagues retentissemens effraient toutes les bonnes âmes de Wittemberg.

Bientôt l'argent que Fau3t reçoit de Méphisiophelès ne suffit plus, et pour s'en procurer il a recours à toutes sortes de ruses infernales. Par exemple, il* fait venir chez lui un juif et lui emprunte quatre-vingts écus, en lui promettant de les rendre dans un mois ou cle se laisser couper le pied. Le jour du paiement arrivé, le' juif accourt, et comme Faust n'a point d'argent à lui donner, il veut, nouveau Shylock , mntiler son débiteur. F^ust se met au lit; le juif tiré son couteau et coupe en effet une jambe d'homme : le sang ooule, il a peur qu'on ne le dénonce à la justice, et pour apaiser Faust, qui pousse de grands cris de douleur, il lui rend, son obligation ; de plus, il lui donne tout l'argent qu'il

porte sur lui, et Faust, ayant si bien joué son rôle, saute gtiment à bas du lit , et boit aux dépens du juif avec un nouveau plaisir.

Une autre fois il vend a un très -haut prix un beau dbeval jeune, vif, fringant, et à la première rivière que ce cheval traverse , son cavalier le sent se fondre entre ses jambes comme un morceau de glace, ce (jui doit être pour le cavalier une sensation fort désagréable.

Puis, de temps à autre, il quitte sa jolie nmson de Y^ittemberg et s'en va voir, aussi ce qui se passe dans les autres villes d'Allemagne. Son voyage ne lui coûte pas cher, et ses moyens de transport sont encore plus rapides qu'une bonne voiture anglaise sur im chemin de fer. Il n'a qu'à étendre son manteau, puis s'asseoir là-dessus avec ses compagnons, et les voîlà qui panent comme l'éclair. Un. matin il arrive à Lâpzig avec une troupe d'étudians , et à l'entrée de la cave d'Auerbach ^ , la même où Goethe devrit le fiûre descendre trois cents ans j^us tard , il apercent des domestiques qui roulaient avec peine un énorme tonneau. Allons^ fiiinéans que vous êtes»

1 On sait que dans quelques villes d^Allemagne, notam^ meut à LeipDg, a Dresde et à Berlin^ le rendez -vo|is dea goaimets et des amateurs de bons vint est encore dans des cares souterraines. Hoffmann en a fait assez de fois mention poor que nous n*a;ons pas besoin de les décrire plus longuement.

s'écrie-t-il(, comment l'un de vous ne se charge-!il pas lui seul de cette besogne? Les valets le regardent d*un air surpris; mais l'hôte, moins patient, se f^che et lui dit : Mauvais plaisant que vous êtes, essayez donc de remuer ce tonneau, et si vons parvenez à le fiire sortir de oette chambre je vous le donne. Faust accepte cette proposition , appelle ses compagnons pour en être témoins , puid se met à cheval sur le tonneau, et le tonneau s'avance lé* gèrement d'une salle à l'autre, comme eût pu le faire un bon coursier de Franconi. Alors ce fut un triomphe tons pareil, et une vie de bombance comme la cave d'Auerbach n'en avait encore point vue. Faust rassemble tous ses amis , puis toutes les connaissances de ses amis, et l'on se met à table, et Ton passe la npit et le jour à boire jusqu'à ce que- le tonneau soit vide, et bien vide; car Faust tenait à ne pas laisser le moindre scrupule au brave aubergiste.

Dans cMt cave historique d'Auerbach nous avons vu les deut pmntin*e8 sur bois destinées à retracer cette circonstance mémorable. La première nous montre Fàustravec^son bonnet d'étudiant, sa longue barbe et sa barrette, arrivant à califourchon sur le tonneau; l'hôte le regarde avec stupé&ction^ les étudians font des gestes de surprise, et le petit chien, nonuné Prestigiar, marche au devant de luL

Au bas sont écrits ces six vers :

Doctm^ Famii xu tUesir FriH Ans Auifiachs Kttter gmtien ist , Auf emem Fass mil Wein guchwmd, Weîches geseken vUl Mutierkmd.

Solches durch seine subtile Kraft hat gethùn, Vnd des Tet^isis Ishn empfiamgen dawn, 15^5.

àom voici la traduction» littérale :

En oe temiM-lày le D/ Faust sortit rapîdenient de U caye d'Auerbacli sur un tonneau plein de viû; beaucoup de personnes furent témoins de ce faît^ qu'il accomplit par la force de son art subtil, dont le diable lui donna plus tard la récompense.

L'aatre r^résente le joyeux docteur assis au bout de la table; autour de lui ses compagnons; les uns <{ui boivent , les autres qui jouent de divers instrumens, et près de lui. le bienheureux tonneau, où le domestique vient encore de puiser pour remplir une grande cruche.

Au bas de ce tableau on lit cette inscription, qui a déjà donné lieu à beaucoup d'interprétations et de commentaires différens :

Vice y hibe, ohgregare, nmmor

Fausti A^tf et hiyus PmMce. AdenU daudù hoc

Asterai ai amph graiu, i5a5.

La couleur de ces tableaux a noirci : celui qui se trouve aii fond de la cave a surtout 'beaucoup souiOTert de Fhunûdité, mais Ton peut cependant

(84) distinguer les [Ay sionomies , qui ne sont pas sans expression , et la naïveté du dessin et les costumes peuvent offrir encore un sujet intéressant d'étude. Leur forme en demi -cercle et mesurée exactement aux compartimens de la muraille , pourrait indiquer qu'ils avaient été peints exprès pour la salle voûtée où ils se trouvent Mais foutes les recherches que l'on a faites pour découvrir le nom du peintre sont demeurées jusqu'à présent infructueuses. *

Cependant l'aventure de la cave d'Auerbach a ranimé l'esprit entreprenant de Faust, et comme il n'espère pas trouver toujours des hôtes qui le paient si largement pour promener leurs tonneaux d'une salle à l'autre, il se résout à aller chercher fortune ailleurs. Justement pendant qu'il en est à débattre avec lui-même de quel côté il fera voile sur son manteau , il entend dire que l'évèque de Saltzbourg a une cave pleine de vins exquis ; et le voilà qui y avec sa troupe joyeuse, se met en route pour Saltzbourg. On arrive le soir auprès de l'évèché/on se tapit contre la muraille, et quand la nuit vient protéger ces nouveaux larrons, ils gravissent le mûr du jardin, entrent dans la cour, descendent l'un après l'autre par le soupirail, ouvrent tous les tonneaux ,

I Le D.' Stieglitz a publié, en 1826 k Leipzig, un traité complet sur ces deux peintures, et Ton trouve aussi dans le Tmgehiati de Leipzig, i833, diverses explications d» quatre vers latins cités plus haut*

et soûi assez francs pour rendre honunage à la gahoterie et au j)on goût de l'évèque. La l^te durait déjà depuis quelques heures, et les bùtreurs allaient se retirer par le chemin qu'ils avairat pris , sauf à revenir une autre fois, lorsque le sommelier de Févèque, qui ^vàit apprécier aussi les trésors de son maître , réfléchit que ce serait pourtant bien à loi de boire encore un coup avant de se coucher. Il s'en va donc à la cave, et n'est pas peu surpiis d'j trouver une si nombreuse société. Il y a de part et d'autre étonnement et frayeur. Lui veut crier; les autres veulent fuir; mais Faust ne se déconcerte pas. Que chacun remplisse sa bouteille , s'écrie-t-il en vrai héros de cave, et partons. Puis il prend par les cheveux le pauvre sommelier, Tentraine rapidement dans la forêt voisine , et l'attache à un arbre. Le biogrsjihe de Faust blâme sévèrement ce dernier trait; car il allait de la ^ du sommelier, et l'on ne saurait dire au juste s'il n'est pas mort abandonné dans le bois.

BeSalttbouvg ie magicieas'en va k Francfort A moitié chemin il entre dans un diâteau , et devant toute la société prend l'arc-en-ciel avec sa main; c'est un des plus beaux traits de sa vie. Puis il est reçu auprès de l'empereur Maximilien , et fiiit apparaiire sous ses yeux le grand Alexandre^ et lui bâtit tme salle où sans cesse on entend le chant des oiseaux, où Vom respire le parfum des fleurs, où tout est splendide et manque.

Puis il retourne à Wittemberg et reprend sa vie bruyante conune par le passé. De temps à autre pourtant il lui yient des remords; il voit ses vingt-ijuatre années s'enfuir, il songe à ses péchés et à ce qui l'attend dans l'autre monde. Alors il se frappe la pmtrine et pense à Eure pénitence, mais le diable arrive aussitôt pour l'en empêcher. Une fois il lut prend envie de lire la Bible, mais M^histophelès le lui défend; à part pourtant les cinq premiers livres de Moise. Mais il ne doit lire ni le livre de Job , ni les psaumes de David , et dans le Nouveau Testament on lui permet la lecture des trois évangéUstest Mathieu, Marc et Luc, pourvu qu'il évite ce que & Jean et S. Paul ont éciit

Une autre fois il se lasse des femmes de mauvûse via qu'il a toujours connues. Il sait une jolie jeune fille qui est servante chez un de ses voisins; il tente de la séduire, mais la jeune fille est sage et résiste à tous ses moyens de séduction. Alors , comme il a conçu pour elle une violente passion, il se propose sérieusement de l'épouser; mais le diable arrive, son contrat à la main : Tu ne te marieras pas» lui dit-il, car le mariage a été institué par Dieu, et nous ne voulons pas des institutions de Dieu. Faust résiste, le diable menace, et comme ces menaces semblent être encore inutiles, tout d'un coup la maison tremble, les murailles et le parquet s'enflamment, et à travers le feu et la fiunée, Satan,

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