‹ Etudes sur Hippocrate au point de vue de la méthode dosimétriqueChapitre 113 sur 130 · A MONSIEUR LE PROFESSEUR BURGGRAEVE, A GAND · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE PROFESSEUR BURGGRAEVE, A GAND

J'aime peu le néologisme, et sans être partisan de la routine, je crois qu'il faut y regarder à deux fois avant d'accepter les innovations, surtout en ce qui concerne la médecine. Cela peut expliquer pourquoi les premières annonces de votre thérapeutique dosimétrique captivèrent peu mon attention, et n'obtinrent de moi qu'un coup d'œil fugitif — comme tant d'autres velléités novatrices, dont un examen approfondi ne laisse apercevoir, en fin de compte, qu'une idée fausse et l'amour-propre de celui qui l'a conçue. Cependant je compris bientôt que votre point de départ s'appuyait sur un fait d'autant plus réel — selon moi — qu'il concordait parfaitement avec un principe que j'ai exposé au Congrès médical de Toulouse, en 1854, et qui, sans revenir aux doctrines iatrochimiques de Paracelse et de de le Boë, tendait à admettre, comme un des points de départ de physiologie normale ou pathologique, l'acidité ou l'alcalinité des éléments organiques. La thérapeutiquepar les alcaloïdes, qui n'est d'ailleurs que la résultante et la synthèse de la pratique médicale actuelle, me parut être la conséquence et un corollaire de cette donnée première et je fus porté à croire qu'elle était fondée. Restait le mode posologique qui, de prime abord, me semblait accuser des allures homœopathiques, avec ses doses pesées à la balance de l'imagination. Mais un examen plus attentif me fit bien voir que vos doses étaient réelles et pondérables, bien plus que la plupart des principes actifs souvent apocryphes des prescriptions pharmaceutiques. Il n'y avait ainsi pas de confusion possible. Le traitement par les alcalins et les alcaloïdes était donc encore orthodoxe, et il ne vous manquait peut-être que l'emploi des acides ou de l'excitation qu'ils représentent, pour présenter, comme base des indications thérapeutiques, les deux termes d'une dichotomie primordiale, servant de point de départ à tous les embranchements pathologiques et à tous les moyens de traitement allopathique capables de les combattre ; à l'exception cependant des spécifiques à action inconnue. Et vous voilà cependant retombé vous-même dans une de ces dichotomies dont les deux termes ont forcément formé la base de toutes les doctrines et de tous les systèmes qui, depuis Hippocrate, ont successivement aspiré à coordonner la science médicale. C'était toujours une opposition du chaud au froid ; du sec à l'humide; de la tension au relâchement; de la force à la faiblesse, traduits, plus tard, par l'excès ou le défaut de tonicité de Brown ; quelque temps après, retournés et exprimés par les mots " irritation et inflammation ' (Broussais) ; mais c'était toujours l'antithèse de deux modes opposés : l'excès ou le défaut d'éléments ; ou, pour mieux dire, des manifestations vitales. Et c'était justice, il faut bien l'avouer : la vie est la résultante d'une sorte de mouvement équilibré dans l'intimité organique ; une sorte de pendule dont les oscillations constituent, par leur régularité et leur pondération, la santé des organes et la régularité des fonctions. Donc, si l'on pouvait saisir dans son principe — nb ovo — l'évolution pathologique, on y verrait certainement le disparate, le trouble, le désaccord des deux principes moteurs de l'activité vitale, dont les

attractions, les répulsions et les combinaisons ne se font plus d'une fagon régulière et harmonique.

C'est évidemment en cela que consiste le premier pas de l'évolution pathologique ; c'est aussi à ce point de cette évolution que s'adressa votre méthode thérapeutique ; quepeut-être, sans s'en rendre compte, la science médicale a adoptée et mise en pratique depuis longtemps. A ces foi'mules longues et compliquées, qui faisaient l'ébahissement du vulgaire, la joie des pharmaciens, et, il faut bien le dire, aussi la réputation usurpée des charlatans qui les signaient, a succédé l'emploi plus modéré, plus scientifique et plus rationnel des principes actifs des végétaux et des minéraux, des bases saliflables, des alcaloïdes pour la plupart pouvant être facilement extraits par une manipulation savante des autres éléments qui encombrent et qui paralysent leur action. Réduits à un très-petit volume, qui rend leur administration trèsfacile, diminue, annihile même le dégoût que l'idée seule du médicament soulève chez les malades ; doués d'une puissance d'action qu'aucune impureté ne vient entraver; pouvant enfin être constamment administrés, même par des mains assez peu expérimentées à des doses exactement et je dirai mathématiquement proportionnées à l'intensité morbide, les médicaments que vous avez nommés dosimétriques, à cause sans doute de leur posologie plus régulière — car ils reposent sur l'emploi des substances adoptées par toute saine matière médicale — ces médicaments, dis-je — me paraissent constituer un véritable progrès pour le traitement des maladies. Je ne doute donc pas que les praticiens ne s'empressent de les adopter, s'ils veulent bien en faire un examen sérieux. Si des faits bien observés, si dos preuves cliniques consciencieusement colligées, peuvent conduire à cette conclusion, il serait peut-être aussi bien intéressant de trouver, pour en venir aux mêmes conclusions, une série d'arguments triés, d'après l'état actuel de la science, dans l'expérimentation physiologique et dans les déductions biologiques qui en découlent.

D'' Combes (Paris).

On voit que l'auteur du beau livre : De l'État de la médecine et des médecins en France, n'a pas repoussé, du premier coup, la dosimétrie. Il savait trop ce qu'il y a de fatuité chez ces prétendus princes de la science, pour tomber dans le même travers. D'abord peu enthousiaste de la doctrine nouvelle, il a voulu l'examiner de plus près et prendre conseil d'une mûre réflexion. Il a vu que tous les systèmes médicaux qui se sont succédé à travers les âges, ont eu pour base la vitalité et, par conséquent, les maladies, pour cause, des troubles vitaux. Il n'y a que les moyens pour prévenir ou rétablir ces troubles qui ont varié. Ainsi les uns ont été trop agissants; les autres trop peu. Les médicaments dosimétriques sont donc le dernier mot de la science médicale, parce qu'ils remplissent le mieux le but de la nature. Toujours il y a excès ou manque de ton, c'est donc à rétablir l'équilibre fonctionnel qu'ils doivent tendre, et non à faire de l'ordre avec le désordre. La maladie en tant c[\\enlité n'existe point; il n'y a que des troubles vitaux dont le médecin peut toù-

jours se rendre maître, quand il est apj^elé à temps et qu'il comprend bien son rôle. Il n'attend pas que la tempête soit déchaînée pour agir : il cargue les voiles, ferme les écoutilles, afin de donner le moins de prise à l'élément en courroux. Ou bien, pilote prudent, fuit sous le vent pour gagner le port prochain. Mais que dirait-on de lui, s'il se mettait en travers pour attendre la tempête? C'est ce que font cependant les médecins expectants.

L'École n'a pas adopté jusqu'ici la méthode nouvelle. Pourquoi ? C'est ce qu'elle ne dit point ; mais ce qu'on peut dire pour elle — et contre elle — c'est qu'il y a là une question d'amour-propre. La Société royale de Londres avait envoyé promener Benjamin Franklin avec son paratonnerre — comme plus tard l'Institut de France Fulton, avec son bateau à vapeur ; mais le télégraphe électrique, les chemins de fer, les steamers sillonnent aujourd'hui le globe.

Page 1