‹ Etudes sur Hippocrate au point de vue de la méthode dosimétriqueChapitre 114 sur 130 · TRAITEMENT DE LA FIEVRE PUERPERALE · texte numérisé non relu

TRAITEMENT DE LA FIEVRE PUERPERALE

Vous me demandez mon avis sur le traitement de la fièvre puerpérale. C'est me mettre dans un très-grand embarras.

Je devrais vous demander à mon tour : Qu'entendez-vous d'abord par la fièvre puerpérale? Y a-t-il une fièvre puerpérale?

La question vous paraît peut-être singulière ; mais si vous vouliez lire le compterendu de la discussion académique, déjà ancienne, sur ce retour à l'ontologie — comme aurait ditBroussais — vous verriez d'un côté quelques rares médecins admettant encore une fièvre puerpérale, et les autres — et parmi eux les plus éminents — repoussant l'idée de l'existence même d'une pareille maladie.

Ces derniers reconnaissent, il est vrai, une péritonite, une métro-péritonite partielle ou généralisée,- franche ou septique; une phlébite, une lymphangite, une infection putride, une infection purulente puerpérale, etc. ; mais pour eux, la fièvre puerpérale, telle que l'entendent encore les derniers survivants de l'Ecole dite " de la Maternité », cette fièvre-là s'en est en allée, depuis longtemps, enrichir la collection des fièvres essentielles, au cabinet des Antiques. Or, vous avouerez qu'il doit être difficile de tracer, fût-ce par à peu près (car pour moi le malade prime toujours la maladie), le traitement d'une aflection dont l'existence est aujourd'hui complètement niée, en tant qu'entité pathologique.

Au fond, les partisans et les adversaires d'une fièvre puerpérale sont, sur le terrain pratique, moins éloignés de s'entendre que leurs dissidences théoriques le laisseraient supposer. Tous connaissent, en effet, ïinutilité presque absolue de leurs

médications contre ce qu'ils appellent diversement la fièvre, le typhus, ïinfoxication, \2l septicémie, Vinfection puerpérale; s'ils sont divisés sur la pathogénie, ils sont d'accord sur la mortalité.

Comment pourraient- ils ne pas l'être? Les chiifres de nos hôpitaux sont là pour prouver, hélas ! que les morts vont toujours plus vite, et que depuis quinze années surtout, si les décès semblent diminuer par instants, dans quelques services hospitaliers, c'est pour augmenter dans certains autres. Il serait fort intéressant de comparer ces chifTres de dix ans en dix ans. C'est une statistique faite pour tenter un esprit jeune, travailleur et zélé.

Tout séparés qu'ils sont sur la question d'origine, de filiation, de contagion, d'épidémicité et bien d'autres, les médecins, au moins pour le pronostic, se rencontrent encore sur le terrain plus solide des affections curables de l'état puerpéral, et personne de nous n'ignore les services rendus par les saignées locales, les émoUients, l'ipéca, les narcotiques, l'alcool, le mercure même, et parfois, dans des cas tout à fait rares et spéciaux, le sulfate de quinine. N'allez pas croire que j'entende parler de ce dernier comme d'un remède efficace dans l'infection puerpérale ; j'ai donné tant de fois le sulfate de quinine à haute dose vers cette époque où florissait le regrettable Beau, qu'il ne peut m'être resté aucune illusion à l'égard de ce médicament si merveilleux en d'autres cas, parfaitement inutile dans celui qui nous occupe. Pendant près de vingt ans, j'ai pu suivre les malades de la clinique sans rencontrer un seul exemple des accidents fébriles intermittents de l'état puerpéral, auxquels — je l'avouerai — je no croyais guère, n'ayant garde de les confondre avec les frissons irréguliers de l'infection.

iVIais il fallut bien un jour se rendre à l'évidence des faits. Alors que le docteur Charrier remplissait les fonctions de chef de clinique à la Faculté, pendant que je suppléais P. Dubois dans une période de temps dont la durée ne s'étendit pas au delà de deux mois, nous fûmes frappés, lui et moi, de l'apparition de frissons suivis de chaleurs, de sueurs et accompagnés de fièvre chez quelques-unes des femmes du service, entre les cinquième et quinzième jours de l'accouchement. Ces malades furent mises en surveillance attentive, et une fois l'absence de toutes douleurs abdominales ou autres, de toutes lésions génitales bien et dûment constatée, nous acquîmes la certitude du retour périodique : tous les jours pour les unes, tous les deux jours pour les autres, du même ensemble de phénomènes, vers la même heure. Je prescrivis le sulfate de quinine : les accès cessèrent très-rapidement et toutes les femmes guérirent.

En trente-deux ans, trois cas semblables seulement se sont offerts à moi, dans ma pratique de ville. Le sulfate de quinine a encore réussi; mais contre l'infection, il a toujours échoué.

Nous voilà bien loin du traitement de la fièvre puerpérale. C'est qu'en effet vous avez certainement dans l'esprit, sousle nom de fièvre puerpérale, ces redoutables accidents septiques, tantôt presque foudroyants, comme dans les grandes épidémies de nos hôpitaux ; tantôt plus bénins d'aspect, mais en réalité aussi mortels, succédant à un état local d'apparence débonnaire ; vous avez dans l'esprit cette maladie caractérisée quelquefois par une intoxication rapide de toute l'économie, parfois aussi par un empoisonnement lent, à petites doses, dont le résultat nest ni moins sûr, ni moins fatal.

Vous m'auriez demandé mon avis sur la question pathogénique , je me serais permis de vous rappeler que j'avais le premier, je crois, montré des globules purulents dans les lochies, quatre à six heures après l'accouchement en temps d'épidémie ; et ce fait, au moins très-peu soupçonné, jusque-là, avait été contrôlé par un homme dont personne ne niera la compétence, mon collègue et ami Ch. Robin. Mais vous me demandez mon avis sur le traitement de la fièvre puerpérale — d'autres seront, je l'espère, plus savants et plus habiles. Mon avis le voici humblement : Le seul traitement de la fièvre puerpérale, c est pour les femmes de ne pas l'avoir; pour le médecin, de ne pas la donner.

Sous cette réponse, grosse de naïveté apparente, vous devinerez, j'en suis sûr, que je viens d'indiquer la grande question d'isolement de fojers épidémiques et contagieux, de transport par le médecin, d'hygiène, de prophylaxie enfin, questions toujours résolues et toujours agitées.

Quant aux accidents locaux de la puerpéralité, c'est une autre afi'aire : intelligemment traités, on en a guéri beaucoup, même à l'hôpital ; malheureusement, il ne dépend pas du médecin que ces accidents restent locaux. Là est tout le danger. Mais je m'arrête; ceci n'est plus la question.

Professeur Pajot (Paris). {Lettre av. docteur Verrier.)

Que d'aveux d'impuissance, que de découragement, que de contradictions dans le document que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur! Nous en avons souligné les points principaux. Ainsi l'éminent praticien commence par renvoyer les fièvres essentielles au cabinet des Antiques; et, plus loin, il est obligé d'aA^ouer qu'il a traité et guéri par la quinine les lièvres d'accès indépendantes de toute lésion locale. Il peut avoir raison dans ce sens, comme il le dit lui-même : que les accidents locaux une fois établis, il ne dépend pas du médecin qu'ils restent locaux. Il faut donc les prévenir dès le début, en empêchant la fièvre d'accouchement, qui plus tard dégénérera en fièvre sep tique. Il ne suffit pas seulement d'employer les moyens antiseptiques, parmi lesquels nous placerons en première ligue les injections de chloral borate, mais de soutenir les forces de l'accouchée par l'arséniate de strychnine ; de produire la défervescence par l'aconitine, la digitaline, dans quelques cas par l'ergotine ; de dissiper le spasme et l'agitation par l'hyosciamine, l'atropine; et enfin de combattre les moindres frissons par l'arséniate ou l'hydro-ferrocyanate de quinine. Voilà comment on préviendra ces effroyables mortalités dont l'auteur de la lettre se plaint à juste titre; et non en proclamant l'inutilité absolue de toutes les médications contre ce qu'on appelle fièvre ou intoxication puerpérale. C'est là un blasphème contre lequel on ne saurait assez s'élever. De même que contre cette amère ironie : que le seul traitement de la fièvre puerpérale, c'est pour les femmes de ne pas l'avoir.'

Nous protestons formellement contre de semblables propositions, et nous disons qu'il était grandement temps que la dosimétrie vînt mettre un terme au règne de la mort en médecine.

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