LA DOSIMETRIE DANS LA PRATIQUE RURALE
Le Répertoire est allé porter dans bien des points du monde un enseignement nouveau. Il a semé des conseOs ; il a dit : « Appliquez les données de la science avec votre propre bon sens; cherchez et vous trouverez. Si peu que vous fassiez dans cette voie, vous ferez plus qu'avec tous les formulaires réunis." La semence a poussé, peu à peu, des fleurs et déjà quelques fruits. On commence à trouver le médicament simple un instrument plus commode; maniant mieux un outil, l'ouvrier fait de meilleur ouvrage, c'est déjà une satisfaction. Mais, les grosses difficultés, sera-t-on de taille à les résoudre? Pourquoi pas? Quelquefois dès maintenant, plus souvent plus tard. ■ Il y a quelques mois, une épidémie de méningite chez de très-petits enfants, passa comme un coup de vent dans notre localité (Longjumeau). Trois cliétifs nourrissons, impossibles à soigner, furent tout d'abord enlevés dans l'espace, chacun de vingtquatre heures. Un quatrième enfant, dans des conditions de traitement très-défavorat)les aussi, lutta trois à quatre jours. Nous attendions avec une extrême anxiété la cinquième victime, résolu à aller, jusqu'à la limite du possible pour la disputer au fléau. Le soir même, à neuf heures, une charmante petite fiJle de onze mois, fut saisie de convulsions violentes, après divers malaises remarqués dans la journée. Malgré les soins attentifs dont étaient capables les personnes de l'entourage, nous ne voulûmes nous en rapporter qu'à nous-même, disposé que nous étions, la main sur le pouls et le thermomètre sous l'aisselle de l'enfant, à pousser jusqu'à l'extrême, l'action médicamenteuse. Nous trouvâmes l'enfant dans un sommeil fébrile et agité. La première période d'excitation avait cessé ; le calme s'était rétabli, et maintenant une nouvelle exacerbation se préparait, au milieu du sommeil même, par l'élévation de la température, qui atteignait déjà 41° c.
Nous donnâmes 1 granule d'hydro-ferro-cyanate de quinine, que nous répétâmes toutes les dix minutes. En même temps, application sur la tête de compresses froides, retrempées aussitôt qu'elles se réchaufi'aient, c'est-à-dire toutes les quatre ou cinq minutes. Lavement purgatif. Au bout d'une demi-heure, la température atteignit 42" c. ; l'enfant fut prise de nouvelles convulsions, qui furent plus violentes encore que la première fois : tout le corps était secoué dans des mouvements cloniques, alternant par instants avec des contractures toniques. Les pupilles étaient contractées, le pouls, assez fort, battait avec rapidité. Par instants, quand cessait la contracture, l'enfant poussait des cris exprimant, à la 'fois, la douleur et l'angoisse. Cette scène dura huit à dix minutes ; après quoi, les pupilles restèi'ent contractées, le pouls à 150, la température élevée, l'agitation violente et les cris fréquents. Des frictions avec de l'alcool camphré furent faites sur tout le corps pendant quelques minutes, et recommencées toutes les demi-heures. Au bout d'une heure, quelques convulsions reparurent, par instants modérées et passagères. Une
demi-heure plus tard, l'agitation sembla diminuer ; la température était descendue à 40° c. Peu à peu les phénomènes morbides diminuèrent ; une heure encore, et le calme s'établit. Le thermomètre marquait 39° c, le pouls battait 120 ; la pupille contractée devant une lumière, s'élargissait dans l'obscurité. L'enfant reprit une certaine gaieté. Cet accès avait duré trois heures environ ; 21 granules d'hydroferro-cyanate de quinine avaient été donnés. Ils furent dès lors espacés de demiheure en demi-heure ; les compresses froides furent continuées.
L'accalmie dura une heure et demie ; après quoi, tous les accidents reparurent. Les convulsions furent cette fois un peu moins violentes et ne durèrent que deux ou trois minutes. Aussitôt les granules d'hjdro-ferro-cyanate de quinine furent donnés de nouveau toutes les demi-heures. Nous substituâmes aux frictions d'alcool camphré des badigeonnages à la teinture d'iode sur la partie postérieure du cou et le haut du dos. Second lavement purgatif. Cet accès dura deux heures seulement, pendant lesquelles on donna 12 granules ; les badigeonnages furent répétés trois fois; Os faisaient pousser des cris à l'enfant; ce n'étaient plus des cris d'angoisse, mais bien de douleur et de colère ; le révulsif déplaçait donc la concentration qui se faisait du coté du cerveau.
Pendant cette exacerbation, la température était encore montée à 42° c, mais s'était maintenue moins longtemps. Evidemment nous gagnions du terrain. Ce dernier accès n'avait-il pas été inférieur en tout au précédent? Et n'avait-il pas également été précédé d'une sédation plus longue et plus marquée ? Nous comptions, avec je ne sais quel sentiment de certitude, que la nouvelle période de calme serait plus longue encore; nous avions bon espoir et pûmes déjà réconforter les parents.
La sédation se prolongea en eifet, de trois heures et demie à six heures du matin ; après quoi, la température remonta à 41o c, qu'elle dépassa même. Cet accès fut relativement faible, sans convulsions et ne dura qu'une heure.
Nous fîmes administrer un laxatif. Deux heures de calme encore; après quoi, nouvel accès à neuf heures du matin.
Depuis le début du traitement, 57 granules d'hjdro-ferro-cyanate de quinine avaient été administrés dans l'espace de onze heures. Nous avions atteint notre but : nous dominions la maladie qui faiblissait visiblement et pliait bagage devant nous. Il ne restait qu'à pousser nos avantages : pour en finir plus vite, nous en vînmes à l'aconitine et à la vératrine.
Pourquoi pas dès le début, dira-t-on ? Parce qu'H faut ménager ses moyens : garder les forts pour soutenir ou remplacer les faibles, s'il y a lieu ; ne pas prodiguer et dissiper au commencement de la campagne les ressources précieuses qui seront le salut à la fin. L'hydro-ferro-cyanate de quinine, cet agent modeste et calomnié, agit merveilleusement bien sur tous les états nerveux des jeunes enfants. et particulièrement sur les états nerveux liés à une augmentation de calorique. Son action au milligramme n'est pas énergique, sans doute, ou plutôt elle n'est pas violente ; mais do sa faiblesse même sort une qualité admirable : c'est que tout en apportant le calme que l'on en attend, il n'abat jamais le pouls ; il n'épuise jamais le délicat système vaso-moteur où sont les sources de la vie.
Nous n'avions donc encore donné aucun des médicaments qui, dans leur action extrême, peuvent aft'aiblir la vitalité, et déjà nous étions maitre du terrain. La
partie était belle ; nous primes l'aconitine et la vératrine, pour terminer plus vite. Ce nouvel accès fut assez violent : il y eut du trismus, un peu d'opistliotonos, une grande agitation, et la chaleur dépassa 40° c. Nous donnâmes : aconitino et vératrine, 1 granule toutes les demi-heures, ce qui provoqua quelques nausées. Au bout de deux heures et demie, le calme s'établit ; la température marqua 39° c. On continua les granules d'heure en heure. A deux heures, exacerbation, d'une heure et demie. Ce nouvel accès montrait clairement que le mal s'en allait grand train. En eifet, la température dépassa à peine 40° c, et pendant quelques instants seulement; l'enfant n'eut que de l'agitation et de la mauvaise humeur. Quand la sédation s'établit, le thermomètre marqua 38° c; aussi, nous supprimâmes les granules. Deux heures plus tard, il y eut encore un petit mouvement de fièvre qui dura une heure, et pendant lequel on donna 2 derniers granules d'aconitine et de vératrine de chaque. Ce fut la fin. A huit heures du soir, la chaleur dépassait à peine 37° c. ; l'enfant était gaie et semblait n'avoir jamais été malade. Elle avait pris depuis neuf heures du matin, 12 granules d'aconitine et autant de vératrine.
Pendant quelques jours, l'enfant fut simplement faible, sans qu'aucune fonction fut troublée, cependant il y eut un peu de strabisme ; et soit qu'il se fut fait à la base du cerveau une exsudation plastique , soit qu'une contraction essentielle se maintint dans les muscles de l'œil, ce léger accident ne mit pas moins de plusieurs semaines pour disparaître complètement.
D'' G. GoYARD, à Lonjumeau (actuellement à Paris).
Le lecteur, en comparant les deux exposés qui précèdent, celui du docteur Pajot et celui du docteur Gojard , verra de quel côté a été la foi et de quel côté le scepticisme.
La méningite et la péritonite — en tant que s attaquant à des séreuses
— sont précédées et accompagnées au début de fièvres d'accès et réclament de ce chef, la quinine. L'hydro-ferro-cyanate de quinine est la préparation à laquelle il faut recourir, parce que, comme le fait très-bien observer le docteur Goyard, il ne déprime point le système nerveux vasomoteur, c'est-à-dire les sources de la vie. Et comme il ne s'agit pas do fièvres à intermittences franches, on peut le donner pendant les accès mêmes, jusqu'à modération du pouls et de la chaleur. L'aconitine et la vératrine viennent ensuite à la l'escousse pour peu que la fièvre tende à prendre un caractère continu ; ce qui serait l'indice d'un travail inflammatoire.
Or, c'est ce dernier qu'il faut prévenir à tout prix. Et puis, quel simplicité du traitement dosimétrique comparé au traitement allopathique ! Ouvrez le livre de West, le grand médecin des enfants, et vous ne serez nullement étonné de l'effroi qu'inspire aux parents et au médecin la méningite infantile. Alors même qu'elle n'est pas compliquée de tubercules — qui le plus souvent sont des néoplasmes méningitiques
— il est rare qu'elle ne soit mortelle ; ou si l'enfant guérit, c'est pour
rester privé de ses facultés intellectuelles. Nous entendons parler de la méningite abandonnée à elle-même, car l'allopathie avec ses moyens affaiblissants, ne fait qu'en précipiter la marche.
C'est une bien triste chose, en médecine , que l'expectation , surtout quand l'exemple vient d'en haut. Un grand médecin au chevet d'un malade de haut lieu, fait bien, mais simplement pour le décorum; car, de peur de se compromettre, il ne fait rien — du moins rien d'efficace. " Son siège est fait » ; il faut que la maladie suive son cours naturel . Depuis dix ans quelle est pratiquée par plusieurs milliers de médecins de tous pays, la dosimétrie donne chaque jour des démentis à l'expectation ; de là la résistance qu'elle rencontre en haut lieu. La place est bien gardée. Mais les châteaux féodaux étaient également bien gardés — cela n'a pas empêché le flot populaire de les envahir; et aujourd'hui il n'en reste plus que des ruines attestant leur puissance passée.
Il en sera de même de la vieille médecine ; seulement, ceux qui gardent la forteresse auront soin de la faire sauter, afin qu'il ne reste plus de vestige attestant leur pouvoir tombé. Ou plutôt elle se modifiera dans la pratique, acceptant franchement le progrès. " Les hommes passent; les idées restent. » C'est ce que les faiseurs de l'École n'ont pas compris jusqu'ici : autrement, il y a longtemps qu'ils se seraient faits dosimètres acharnés, car pour eux l'essentiel est de garder leur position. Là est tout le secret de leur opposition à la dosimétrie : « Périsse le malade plutôt que l'Ecole. » Au fait, où en seraient-ils sans le Magister dixit? Ne faut-il pas qu'ils conservent leur prééminence, nous ne dirons pas de savoir, mais de savoir-faire. Mais la dosimétrie égalisera toutes les positions. Elle sera à la médecine, ce que la république est à la politique.