‹ Etudes sur Hippocrate au point de vue de la méthode dosimétriqueChapitre 31 sur 130 · VINGT ET UNIEME FAIT · texte numérisé non relu

VINGT ET UNIEME FAIT

Jugulation de la fièvre syncopale gastralgique.

Le malade est d'une bonne constitution, menant une vie régulière et très-occupée. Il a pris la tièvre en Afrique (Algérie), il y a une quinzaine d'années.

La fièvre reparaît à certaines époques, avec un frisson de courte durée, syncope, vomissements, pendant plusieurs jours, et se terminant par l'œdème, alternativement d'une jambe à l'autre. Du P"' au 9 juillet (1872), le malade prit, contre la gastralgie, sous-nitrate de bismuth, boisson gazeuse avec glace. Rétablissement j usqu'au 28 du même mois.

Le 29, accès plus fort. Je prescris : potion au sulfate de quinine, 2 grammes, à prendre par cuillerées, d'heure en heure, avant et après la fiè\Te.

Jusqu'au 31 juillet, insuccès, mêmes syncopes, vomissements, dégoût d'aliments, faiblesse et œdème.

Le \" août, la lièvre doit prendre à minuit. Je prescris : arséniate de quinine, 1 granule d'heure en heure, et successivement de demi-heure en demi-heure.

Le 2 août, l'accès a été si faible que le malade se croit guéri.

Continuation avec l'ai'séniate de quinine, 1 granule toutes les heures.

Le 4 août, plus de fiè\Te; beaucoup d'appétit, mais l'œdème de la jambe gauche force le malade à garder le lit. Je fais entourer le membre d'une couche d'ouate cardée, avec une bande compressive.

La guérison est complète. Le malade a repris ses occupations.

D'' Bruyer, à Saint-Ouen (Seine).

Réflexions. — Il s'est agi, dans l'observation qu'on vient de lire, d'une de ces fièvres palustres diathésiques dont les malades conservent longtemps les effets après avoir été soustraits à la cause.

Faut-il dans ces cas employer le quinquina en substance? Avant la découverte de la quinine, on donnait l'écorce de l'arbre du Pérou, soit en décoction, soit en électuaire, et afin d'eu augmenter la force, on y ajoutait, ou bien des acides minéraux, ou bien du sel ammoniaque (hydrochlorate). Cette médication était difficile à supporter, au point que les malades se demandaient en se rencontrant : " Comment portez-vous votre quinquina? » — « Fort'mal ! « pouvaient-ils répondre tous, car il en résultait des gastro-entérites interminables. C'était le bon temps pour les médecins et les pharmaciens : non-seulement la drogue était lourde, mais elle était chère. Aussi l'invention de Caventou et Pelletier a été un véritable bienfait pour l'humanité, et l'eût été bien davantage, si on n'avait abusé de l'alcaloïde salutaire.

Généralement les doses qu'on employait étaient trop fortes. Et (circonstance dont les disciples de Hahnemann tirèrent un merveilleux parti) déterminaient une fièvre artificielle analogue à la fièvre naturelle. De là, la fameuse loi : Similia similibus curantur. On crut avoir démoli la loi d'Hippocrate, tandis qu'on n'avait fait que la confirmer.

Disons à l'honneur des horaœopathes que, tout en se disant hahneraanniens, ils ont restés allopathes au fond, puisque pas un d'eux n'oserait, dans une fièvre pernicieuse, se dispenser de donner la quinine à dose tangible. Sous ce rapport, ils sont plutôt dosimétristes, c'est-à-dire qu'ils fractionnent leurs doses et les donnent à des intervalles d'autant plus rapprocliés, que le cas est plus urgent. Pardonnons-leur leurs mythes, puisqu'ils les emploient purement propler forma?».. S'ils n'agissent pas matériellement, ils opèrent moralement sur l'imagination de leurs malades ; bien entendu de ceux qui ne le sont pas sérieusement, les femmes nerveuses par exemple.

Pour en revenir à la quinine, nous dirons que la question des doses est loin d'être fixée. Dans les cas simples, on donne d'ordinaire 1 gramme en 4 doses, à prendre deux heures avant l'heure présumée. de l'accès. Dans les fièvres pernicieuses on eu donne jusqu'à 4 et 5 grammes. Mais on sait combien la quinine agit sur la tète et le canal intestinal. Aussi beaucoup de ces fièvres sont rebelles à la quinine, par cette surexcitation même du système nerveux et les troubles gastro-intestiuaux.

L'expérience nous a démontré qu'en associant la quinine à la strychnine, on double, triple et même quadruple l'efi'et de la première, et que, par conséquent, on peut en abaisser la dose d'autant.

Il faut, en outre, agir non-seulement dans l'apyrexie, mais durant l'accès de chaleur, afin d'eu diminuer riiitoasité et par conséquent le danger. Voici comment nous procédons : pcndanl l'apyrexie, selon ({ue

celle-ci est plus ou moins longue, nous donnons l'arséniate de quinine et le sull'ate de strychnine : 1 granule de chaque, et ensemble, toutes les demi-heures jusqu'au moment de l'accès.

Pendant la période de froid, où toute absorption est suspendue, nous nous contentons de faire prendre une potion laudanisée : 3 à 4 gouttes dans une cuillerée de vin de cannelle chaud, tous les quarts d'heure, jusqu'à ce que la chaleur soit bien établie. Si celle-ci s'élève rapidement au-dessus de la moyenne physiologique, si la peau est sèche, mordicante, les urines nulles, nous donnons aconitine et digitaline : 1 granule de chaque (ensemble) tous les quarts d'heure, jusqu'à ce que la période de sueur arrive. Celle-ci étant abondante et générale, nous nous contentons de faire prendre au malade quelques cuillerées de grog ou d'un punch léger.

L'apyrexie étant complète, nous faisons changer le malade de linge et, si c'est possible, de lit, afin de le rafraîchir et qu'il puisse se livrer au sommeil. A sou réveil, nous lui faisons donner un bouillon et un peu de bordeaux ou de porto.

Le lendemain de la fièvre, en prévision de son retour, on reprend l'usage de la quinine et de la strychnine, jusqu'à ce que l'heure de l'accès présumé soit passée. Il est rare que cet accès ait lieu, du moins avec la même intensité. Nous parlons d'expérience. Au début de notre carrière médicale, c'est-à-dire il y a cinquante ans, les fièvres intermittentes étaient plus nombreuses et plus persistantes qu'aujourd'hui : cela tient sans doute à l'amélioration de l'hygiène, tant publique que privée ; mais cela dépend surtout de ce qu'on abuse moins du quinquina et de la quinine.

Il ne faut pas perdre de vue, en effet, que la fièvre est une énorme fatigue. C'est comme si on venait de faire dix lieues de chemin ; or, la meilleure manière de se défatiguer, c'est de se réconforter.

Voilà pourquoi il ne faut pas abuser de la diète dans les maladies aiguës. C'était, comme on le verra dans le cours de ces Études, l'opinion d'Hippocrate.

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