CONCLUSION DES FAITS QUI PRÉCÈDENT
En mettant en regard les deux séries de faits que nous venons de rapporter, ceux empruntés à Hippocrate et ceux extraits du Répertoire universel de médecine dosimétrique, il est facile de saisir la distance qui existe entre la médecine expectante et la médecine agissante.
Dans la première, le médecin assiste à une lutte entre le malade et la maladie, lutte inégale puisqu'elle se termine, le plus souvent, par la mort.
Se figurc-t-on ce que doit souffrir un malheureux malade rivé, en quelque sorte, par la fièvre, à son lit de douleur !
Combien la position du médecin expectant ne serait-elle pas également pénible, si, d'une part l'habitude, de l'autre, la tradition de l'École ne lui faisaient une sorte d'impassibilité ?
Mais il traite " selon l'art y, et cela lui suffit ; la fin ne le regarde pas, puisqu'il a employé les moyens.
Au contraire, il puise dans la longueur de la maladie un nouvel élément de renommée. — Ce n'est pas, il est vrai, comme avec le docteur Sangrado,si plaisamment dépeint par Le Sage, et avec lequel les notaires devaient se hâter s'ils voulaient arriver à temps pour dresser le testament de leurs clients.
On ne saurait plus contester la possibilité de juguler les maladies aiguës à leur début. Les jours critiques qu'Hippocrate avait été obligé d'admettre, bien qu'il en eût reconnu l'inexactitude — qui oserait encore s'y fier ?
Il est évident que la fièvre, quelqu'en soit le rhythme ou la marche : continue, rémittente, ou intermittente, peut être coupée.
Et ici nous citerons l'opinion du professeur Liebermeister, de Tubingue.
« Les expériences des pathologistes modernes ont démontré que l'élévation de la température animale constitue le symptôme le plus important, pathognomonique, en quelque sorte, de la fièvre.
Elles ont prouvé aussi que l'élévation de température est due à une exagération des décompositions chimiques qui se produisent continuellement dans la trame de nos tissus ; à une usure augmentée des matériaux qui composent notre organisme. Or, cette oxydation exagérée finit par entraîner des conséquences fatales pour la continuation de l'existence.
D'abord elle amène rapidement la consomption, par l'afl'aiblissement de l'organisme, parce que la digestion se trouvant ordinairement abolie ou profondément troublée dans la majorité des mouvements fébriles, il manque de matériaux pour réparer les pertes que le corps subit continuellement et à un si haut degré.
Cette conséquence est surtout à redouter dans les cas chroniques, tel que la phthisie pulmonaire quand elle prend une forme galopante.
Cette élévation de température exerce une action délétère sur les tissus, lesquels étant altérés dans leur composition chimique et dans leur organisation intime, ne peuvent plus remplir leurs fonctions. On observe, en eô'et, sur les cadavres d'individus qui sont morts par suite de la violence de la fièvre, des dégénérescences parenchymateuses, dont l'étendue et le progrès se montrent constamment en rapport avec l'élévation, plus ou moins considérable, de la température qu'on a observée pendant la vie. Elles sont particulièrement prononcées dans les maladies infectieuses, évidemment parce que dans ces maladies il y a une augmentation plus forte de la température : 40, 41, 42° c.
Parmi les troubles fonctionnels résultant des changements matériels que l'élévation de la tempéi'ature normale détermine dans les tissus, deux groupes de symptômes se dessinent particulièrement et contribuent à
l'issue funeste de la maladie : 1° les troubles de la circulation, qui se révèlent par les contractions du cœur plus nombreuses mais plus faibles. Toutes les statistiques nous font voir, en effet, la fréquence et la faiblesse du pouls en rapport direct avec l'élévation de la température normale, sauf quelques cas exceptionnels où le système nerveux intervient d'une façon particulière ; 2° les troubles du cerveau, se caractérisant par un abattement profond, le délire et le coma.
Ces symptômes, en eifet, se manifestent chaque fois que la fièvre atteint une certaine intensité ou quand, avec une intensité moyenne, elle a une durée plus longue. Ainsi on les observe, tout aussi bien dans l'érésipèle, la pneumonie, que dans la variole. Ils ne sont si intenses dans le typhus que parce que dans cette maladie la fièvre a sa plus grande intensité et longue durée.
Quand la température atteint un degré extrême : 42° c, ou quand une température de 40° c. dui-e pendant un temps plus ou moins long, toutes les fonctions cérébrales sont abolies et la paralysie de la circulation et de la respiration amènent la moii du malade.
L'élément essentiel qu'il faut donc combattre, quand il s'agit d'une fièvre plus ou moins grave, c'est l'élément chaleur, ou mieux encore la cause de cette chaleur excessive, pour attaquer le mal à la racine. "
On ne saurait s'expliquer plus clairement sur l'élément essentiel de la fièvre, c'est-à-dire la faiblesse, et, partant, la nécessité d'employer, dès le début des affections aiguës, les alcaloïdes, tels que la strychnine, l'aconitine, la vératrine, qui ont pour effet de relever les organes de leur torpeur et de dissiper la paralysie des vaisseaux.
Que cette paralysie soit amenée par la distension physique des capillaires, comme Boerhaave l'avait déjà fait voir, de son temps, au moyen du microscope (voir notre Histoire de tanatomie), nul doute; mais cette paralysie a été précédée d'une action constrictive qui a déterminé les troubles de la circulation capillaire. Ainsi, d'une part, le cœur précipite son action sous l'influence du stimulus morbide, de l'autre, le sang s'engouffre dans la ti-ame des tissus et retourne au cœur après s'être suréchauflfé par suite des changements chimiques dus à cette combustion exagérée. De là, un nouvel élément de fièvre, puisque les poumons ne peuvent plus rafraîchir le sang que les cavités droites du cœur leur envoient ; le sang artériel étant ainsi lui-même plus chaud que dans l'état physiologique, va encore augmenter la chaleur périphérique, et ainsi la fièvre devient générale, comme un incendie qui gage tout un bâtiment.
La conséquence de ce que nous venons de dire, c'est qu'il faut stimuler les vaisseaux, afin que le sang reprenne son cours normal et que l'excès
de calorique se dégage par la transpiration sensible et insensible. En allopathie, pour arriver à ce résultat, on n'a guère que les affaiblissants, tels que la saignée, l'émétique, les purgatifs, les révulsifs, ou bien, comme en chirurgie, le froid continu. Mais comme le fait remarquer avec raison le professeur Liebermeister, ces moyens ne sont que des palliatifs et ne coupent pas le mal à sa racine — quand ils ne l'augmentent pas.
« Deux méthodes, dit-il, ont été reconnues aptes à ce but : l'une qu'on pourrait nommer antithermique, consiste à retirer au moyen de bains froids, d'une durée et d'une température appropriées, l'excès de chaleur qui est si pernicieux pour le malade. Il y a des cas où cette médication est si pi'essante, qu'on ne saurait s'en passer. Mais à côté de cet etFet, la soustraction immédiate du calorique en amène encore un autre plus éloigné, qui consiste à réduire la production de la chaleur en limitant la combustion organique pour un temps plus ou moins prolongé. Ce refroidissement du corps suffisamment répété (jusqu'à douze fois par jour) produit des résultats sûrs et immédiats dans le plus grand nombre des cas. r Nous ferons remarquer combien ce moyen est peu pratique, dans les hôpitaux surtout, où il faudrait affecter une baignoire à chaque malade (indépendamment de la fatigue pour ce dernier; aussi a-t-on été obligé d'y renoncer). En outre, cette soustraction incessante de calorique est une cause de débilitation, puisque la calorification est une fonction et que toute fonction poussée trop loin affaiblit.
Au reste, le professeur de Tubingue en convient : ^ Cependant il y a des cas rebelles où les bains froids restent sans succès, et il y a une foule de malades chez lesquels on ne saurait emplo^'er longtemps le froid. On a recours alors aux antipyrétiques , c'est-à-dire qui combattent l'élément essentiel de la fièvre : la décomposition exagérée des tissus. ^
Ces antipyrétiques sont les alcaloïdes défervescents : aconitine, vératrine, quinine, digitaline. Et certes, la dosimétrie n'eût plus eu de raison d'être, si le professeur allemand avait su régler le mode d'emploi de ces agents, et formuler une loi thérapeutique précise, constante.
Ce n'est donc pas par l'emploi des alcalo'ides que la dosimétrie se recommande à l'attention des médecins, mais par la méthode réglant cet emploi, c'est-à-dire leur administration coup sur coup, à doses proportionnées à la maladie et au malade, tandis que le professeur allemand est tombé dans l'excès allopathique, eu prescrivant des doses relativement énormes. Il est obligé ainsi d'arrêter à chaque instant le traitement qui est un véritable quitte ou double : - La quinine, dit-il, en faisant ici abstraction complète de son action dans les fièvres palu-
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déennes, n'exerce aucune action antipyrétique évidente que dans les cas où elle est administrée à très-haute dose. Quand il s'agit d'un adulte, je donne ordinairement de 1 1/2 à 2 1/2 grammes de sulfate ou de chlorhydrate de quinine (je ne remarque aucune différence entre ces deux sels); mais il est essentiel que cette dose soit prise en entier dans l'espace d'une demi-heure, tout au plus une heure. Cela est vrai à tel point qu'une dose beaucoup plus grande partagée pour être prise en une heure et demie ou en deux heures , a à peine une influence appréciable sur la température. D'autre part, je n'ai jamais répété cette dose prodigieuse avant que quarante-huit heures se soient écoulées, y
C'est-à-dire que c'est véritablement le pavé de l'ours ! Le malade reste comme écrasé sous cette dose énorme, incapable de réagir. Et s'il faut renouveler cette dose prodigieuse, le malade risque de mourir, non du mal, mais du remède.
Ce qui est vrai pour la quinine, l'est à plus forte raison pour la vératrine, qui a une énergie bien autrement grrirln. « La vératrine est un antipyrétique qui mérite beaucoup d'attention, quand elle est employée à dose suffisante; on obtient souvent par elle des intermissions, alors que la quinine n'avait pas eu d'effet. Je fais ordinairement prendre des pilules dont chacune renferme 5 milligrammes, toutes les heures une, jusqu'à ce qu'il survienne im état nauséux prononcé, avec vomissements, généralement 4 à (■) pilules suffisent. Le coUapsus qui, à cause de l'abaissement rapide de la température, succède facilement aux vomissements, n'est pas dangereux même pour les individus atteints de typhus. Il sera dissipé rapidement par le vin et d'autres analeptiques. "
Nous demanderons au professeur de Tubingue s'il n'est pas beaucoup
plus simple et rationnel, de donner la vératrine par demi-milligramme,
1 ou 2 granules tous les quarts d'heure, ou toutes les demi-heures,
jusqu'à ce que la fièvre soit tombée? Il est rare qu'on doive aller au delà
de 20 granules, sans que le malade en éprouve aucun inconvénient.
Il en est de même avec l'aconitine.
Quant à la digitale, le docteur Liebermeister l'emploie en poudre ou en pilules : « J'emploie cette forme, dit-il parce que la poudre me paraît être plus fidèle dans ces cas, tandis que l'infusion que l'on administre ordinairement, mérite peut-être la préférence lorsqu'il s'agit d'exercer une action sur les contractions cardiaques. "
Nous ferons remarquer que la digitale du commerce est très-incertaine ou variable dans son action, parce qu'on ne sait point s'il s'agit de la digitale sauvage ou de la digitale cultivée, cette dei^nière n'ayant qu'une action très-faible et la première une action très-énergique, comme du reste
toutes les plantes vireuses, car on se tromperait si on croyait que c'est l'alcaloïde qui, dans ces dernières, est toxique.
Voici un fait que nous livrons à la méditation des praticiens. Nous avions pratiqué l'amputation de la cuisse à un jeune homme trèsnerveux, et afin de lever une constipation spasmodique, nous avions ordonné un lavement avec une pincée de feuilles de belladone, dans une infusion. Au bout d'une demi-heure, c'est-à-dire le temps nécessaire à l'absorption, le malade fut pris d'un violent délire, avec hallucinations ; constriction du gosier, sputations, enfin tous les symptômes de l'empoisonnement par la belladone, et nous eûmes beaucoup de peine à l'en faire revenir. Jamais avec l'atropine nous n'avons eu de pareils accidents.
La digitale vireuse, soit en poudre, soit en infusion, peut produire la mort par s}Ticope. — comme il résulte d'une discussion à la Société de médecine de Paris ; — tandis que la digitaline est le véritable calmant du cœur. Nous pouvons le certifier, puisque nous en prenons tous les soirs 4 granules au demi-milligramme, ainsi que 4 granules d'aconitine et 4 granules d'arséniate de strychnine, contre une maladie de cœur prise à la suite d'un refroidissement subit. Le seul inconvénient, c'est de devoir lâcher l'eau plus souvent; mais c'est là aussi son avantage.
Ainsi, dans les fièvres aiguës et les inflammations, on se trouve généralement bien de ces trois alcaloïdes donnés simultanément. Voici maintenant une statistique qui fera voir combien l'allopathie était impuissante. Nous l'empruntons à M. Liebermeister.
A l'hôpital civil de Bâle, où la fièvre typhoïde est très-fréquente, ou obtenait avec le vieux système de traitement, soit expectatif, soit symptomatique, une mortalité, en moyenne, de 25 à 30 p. c.
Avec le traitement antipyrétique incomplet, c'est-à-dire sans bains froids, cette mortalité est descendue à 16 p. c.
Avec le traitement antipyrétique complet, à 7 p. c.
Or, avec le traitement dosimétrique la mortalité n'est plus que de 2 p. c. Nous entendons dans la période d'acuïté, avant l'établissement des désordres organiques, c'est-à-dire quand le traitement est institué dès le début, ainsi que nous en avons cité des exemples plus haut.
Maintenant on peut se demander pourquoi les médecins n'accepteraient pas des deux mains une méthode qui donne de si beaux résultats? Mais il est plus commode de ne prendre aucune responsabilité en ne faisant rien.
En vain dira-t-on qu'on veille sur les accidents; souvent alors il est trop tard.
Quant à prétendre que les maladies doivent avoir leur cours naturel.
c'est une véritable erreur, puisque dans les maladies aiguës, neuf fois sur dix, la nature est impuissante à opérer une crise salutaire, et qu'on est obligé de l'y aider. Les faits que nous avons cités le prouvent surabondamment.
Hippocrate était désarmé ; nous ne le sommes pas. Nous n'avons donc pas la même excuse que lui pour nous borner simplement à la diététique.
Mais il est temps que nous abordions nos Études.