‹ Etudes sur Hippocrate au point de vue de la méthode dosimétriqueChapitre 58 sur 130 · DANGERS DE L'INANITION · texte numérisé non relu

DANGERS DE L'INANITION

trop gluant faute de coction, et qu'on soit obligé d'arrêter la douleur en lâchant le ventre, ou par la saignée ou par quelque autre moyen (1).

Il est certain que si l'on tient trop longtemps le malade à la diète, la susceptibilité morbide en augmentera et l'on entretiendra ainsi la disposition aux inflammations et aux résorptions. C'est ce qu'Hippocrato fait également remarquer :

Je crois qu'il est mieux do commencer par donner de la tisane crémée dès les premiers jours, que de tenir les vaisseaux absolument vides, et de donner ensuite la purée le troisième, le cinquième et même le septième jour, lorsque la crise ne se fait

pas plus tôt Je sais qu'il va des médecins qui font tout le contraire : ils prétendent

devoir d'abord commencer par exténuer les malades pendant deux ou trois jours ou même plus, ne donnant ni purée, ni boisson ; ils pensent vraisemblablement que la maladie étant un grand cliangement, il faut lui en opposer un autre aussi grand. Le changement est sans doute ici nécessaire, mais il faut n'en faire que de convenable, surtout en fait de nourriture. Le malade, suivant leur opinion, serait très-incommodé, si aux aliments ordinaires on substiuait la tisane entière, même aussi en prenant la tisane crémée ; il le serait encore quand il n'useraitque de la décoction. Telleest leur opinion. Ils vont trouver leur réfutation dans l'examen où nous allons entrer, des changements trop subits faits au régime des gens en santé, car si ceux qui se portent bien, tels ou tels changements, ou telles ou telles choses, opèrent de trèsgrandes différences, comment ces différences ne seraient-elles pas plus considérables chez les malades, surtout chez ceux qui ont des maladies aiguës (2).

Cette dernière remarque est fort juste, et est surtout appliquable aux blessés. Dans son livre : La Guerre de Crimée, le docteur Baudens fait

(1) Jam primum enim, quihus cibi recrementum interclusum est, si quis, eo non vacualo, sorljitiouem dederit, dolorem, si adest, graviorem reddot, si non adesf, statim iuduxerit, et spiralio crebrior evadet. Quod certe pravum est, cuui pulmonom exsiccet, et pi'îecordia, tum imum ventreni, tum septum trausversum, dolore fatiget. Qiiin etiam, si lateris dolore adhuc continuo, neque ad calida fomenta rémittente, sputoque minime prodeunte, verum citra concoctionem valde glutinoso reddito, nisi quis dolorem, vel ventre emoUito, vel secta vena, solverit.

(2) Si quidera melius esse assero, statim omnino sûrbere incipere potius, quam antea exinanitis vasis, aut tertio, aut quarto, aut quiuto, aut sexto, aut seplimo die, a sorbitione inclioare, nisi quidem intra lioc tempus morljus prias judicatus l'uorit. In liisquo consimiles pr:oi)aratioiies, quales dictie suut, faciendje. De sorbitioue igitur exhibenda sic sentio. Quiu et de potu, qualemcunque tandem ex his, qui describentur, quis sumplurus sit, eadem omnino est ratio. At vero novi medicos, qui contra omnino, quam oporteat, l'aciunt. Etenim volunt omaes, ubi sub initia morborum homiucs inedia prœmacerariut, aut duos, aut très, aut plures etiam dies, ita sorbitionesel poliones exhibere, idque fortassis, quod magnœ corporis rautationi magnam etiam quandam mutatioiiem coutra objicere œquum ipsis videatur. Atqui mulalio quidem non jiarum bene habet, recte tamen ipsa sane transl'erenda veuit. Quin et ciborum exhibitio mutationis rationem etiam magis oblinet. Pluriraum igitur liEdentur, nisi recte mutatio fiât, qui tota ptisana utentur. Lœdentur eliam, (|ui solo succo utentur, et qui solo potu, quanquam ii minime.

Oportet autem et ex hominum adbuc saiiorum victus ratioiie, cpuenam conlerant, addiscere. Etenim si sane in bene valentibus cibi iuter se plurimum ditîerre videntur, cum in aliis cpiibusdam, tum in mutationibus, an non in morbis multum, maximec|ue in acutissimis difl'erent.

observer que les Anglais eurent moins de mortalité que les Français, précisément parce que le régime alimentaire chez les premiers était plus copieux que chez les seconds, où tout était rationné, tandis que chez les Anglais tout était en abondance. On voyait tigurer sur l'ordinaire des malades jusqu'à du vin de Champagne. Il en fut de même dans la guerre de la sécession américaine : tandis que les blessés du Sud mouraient de faim, les blessés du Nord étaient dans l'abondance, aussi la mortalité parmi ces derniers fut-elle des plus faibles.

On a remarqué que parmi les blessés, beaucoup tombaient dans le délire ; c'est qu'il y a le délire des affamés, comme il y a le délire des buveurs, l'un aussi dangereux que l'autre. Une maladie aiguë n'arrive jamais si subitement que tous les besoins de répai'ation ou de réconfortement soient arrêtés. Voyez dans quel état de prostration jette l'inanition, même l'individu le plus fort! Il bâille, preuve que les poumons se paralysent ; il est incapable de faire quoi que ce soit ; à mesure que son estomac se creuse, sa tête se vide ; il éprouve ce qu'on nomme la faim ; la faim mauvaise conseillère : niala suada famés, comme a dit le poète latin, et qui rend l'homme l'égal de la brute. Quand on se couche sans souper, ou bien, qu'ayant dîné tôt, ou n'a pas soin de prendre, avant de se mettre au lit , un biscuit ou toute autre chose de sec, on ne peut trouver son sommeil, et on est obligé de se lever pour satisfaire aux réclamations de l'estomac. Louis XIV, qui était grand mangeur, comme tous ceux de sa race, avait toujours dans sa chambre à coucher un « en cas ", un poulet froid d'ordinaire, qu'il était rare de retrouver intact le lendemain matin.

Ceci est également vrai pour les malades, au début de leur maladie ou à la fin, dans la période de convalescence. Nous nous rappelons d'avoir été appelé, un jour, en consultation pour un enfant, depuis plus de six semaines alité pour une entérite ; le malheureux petit être était exténué et n'avait plus que la peau sur les os, tant il avait été soumis à une diète sévère. Au mouvement des lèvres, nous crûmes reconnaître un besoin physiologique plutôt qu'un état pathologique. Nous fîmes présenter à l'enfant une cuiller avec du bouillon. Ce fut comme le nourrisson qui se jette avec avidité sur le sein. Le problème était résolu ; le médecin traitant se rendit à l'évidence et il ne fut plus question d'entérite. Tant il est vrai qu'on peut pécher par excès de précaution ! Combien de fois ne nous est-il pas arrivé, dans notre service cThôpital, de devoir gronder les sœurs, parce qu'elles ne nourrissaient pas assez leurs malades! Et quand elles nous répondaient : « Mais il ne veut rien prendre! » nous leur faisions voir le contraire en donnant nous-même le bouillon ,

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