AVEC FIÈVRE
La douleur des oreilles avec fièvre continue et violente, est un signe terrible : il menace de délire et de mort. Comme le cas est plein de danger, il faut avoir ici une attention particulière à tous les autres signes, depuis le premier jour. Les jeunes meurent le septième jour et même plus tôt ; les vieillards beaucoup plus tard, car chez ceux-ci la fièvre et le délire sont moins funestes, et la suppuration des oreilles a le temps de s'établir. Ce sont les rechutes qui en tuent le plus. Les jeunes gens meurent avant que la suppuration se fasse; mais s'il leur coule de l'oreille un pus blanc, il y a espérance qu'ils échapperont, pourvu qu'il s'y joigne quelque autre bon signe (2).
(1) In longa febre, salutariter tamen affecto œgro, si iieque ob inflammationem alkiiiam, neque ■ <b ull:im aliam evidentera occasionem, dolor detinet, iu hoc abscessus cum tumore, aut dolore, ad articubim aliiiiiem exspectandiis, maximeqxie in inferioribus locis. Magis tamen, el breviori tempore, Inijusmodi abscessus contiugere soient ils, fjui ti'igesimum aunum non attigerunt.
(2) Auris dolor acutus, cum febre continua et vehemeuti, gravis ; periculum enim delirii, et raortis œgro adfert. Cum igitur hic modus sit lubricus, celeriter a primo die ad omnia signa animum adhibere oportet. Moriuntur autem ex hoc morbo juniores quidem homines septimo die, aut citius, senes vero mullo tardius. Nam et l'ebres, et deliria min'.is eis suboriuntur, auresqueeam ob causam suppuratio prïcoccupat. Verum his quidem ;eta(ibus succedentes morbi reversioues plurimos inter- Gciunt; juniores vero, priusquam auris suppuret, intereunt. Quandoquidem si pus album ex aure fluxerit, juniorem superfuturum spes est, siquidem aliud quoddam ei bonum signum supervenerit.
Quand on songe combien on était peu avancé en anatoniie et en physiologie à l'époque d'Hippocrate, on reste convaincu qu'il y a chez tous les grands génies une. sorte d'intuition qui leur fait présager la science. Nous en avons la preuve dans le présent pronostic. Rien de plus dangereux en etfet que les otites avec fièvre continue et violente, à cause des rapports de l'oreille profonde avec le cervelet et le lobe moyen du cerveau.
Un individu qui se trouvait dans notre service à l'hôpital civil de Gand, pour une otite scrofuleuse, fut pris de fièvre aiguë ; il se mit à délirer el mourut dans le coma, précédé de convulsions. A l'autopsie, nous trouvâmes un abcès du volume d'une noisette dans le pédicule cérébral de la protubérance annulaire, du côté de l'oreille malade.
Nous avons failli nous-même être victime d'un accident de ce genre. Nous avions eu une violente fluxion de l'oreille gauche avec fièvre aiguë et douleurs térébrantes dans la tête. L'otite, quoique combattue par les moyens antiphlogistiques ordinaires (nous ne connaissions pas encore alors la dosimétrie), passa à suppuration, et le pus se fraya jour à travers la membrane du tympan. C'était au fort de l'hiver de 1831, hiver fort rigoureux comme celui que nous traversons en ce moment, 1881. Nous eûmes l'imprudence de sortir lorsque l'oreille coulait encore. Nous étions allé passer l'après-dîner avec des amis, gai et dispos. Le soir, en rentrant, il avait beaucoup neigé, nous nous sentîmes pris de vertiges; tout tournait autour de nous — ou plutôt, c'était nous-même qui avions une tendance à tourner, de sorte que pour regagner notre demeure, nous eûmes besoin de nous tenir le long des murs, comme un homme pris de boisson. Nous nous couchâmes et dormîmes toute la nuit d'un sommeil paisible. Le lendemain, à notre réveil, en nous mettant sur notre séant, nous nous aperçûmes que tout tournait de nouveau autour de nous, et nous étant levé, nous fûmes pris comme d'une sorte de mal de mer, au point de devoir nous l'ecoucher. L'oreille ne coulait plus. Nous nous ressouvînmes alors les expériences de Flourens, par la destruction des canaux de l'oreille interne sur des pigeons. A force de fumigations aromatiques, nous parvînmes à rappeler l'écoulement de l'oreille et tous les troubles de la coordination des mouvements disparurent. Il n'y a pas de doute qu'une métastase avait eu lieu sur le lobule acoustique du cervelet et de là sur le cervelet lui-même.
PRONOSTICS CONCERNANT LE MAL DE TÊTE ET LES HÉMORRHAGIES ET ABCÈS CRITIQUES.
Le mal de tête violent et continu dans la fièvre, pour peu qu'il s'y joigne d'autres signes funestes, est mortel pour l'ordinaire; mais s'il dure au delà de vingt jours, sans qu'il s'3' joigne d'autres mauvais signes, il faut s'attendre à une hémorrhagie du nez, ou à un abcès, s'il se fait sentir une douleur aux tempes et au front. L'hémorrhagie est plus ordinaire dans l'âge au-dessous de 30 ans (1).
Il y a entre les différentes parties de la tête des rapports nerveux et vasculaires, rapports que l'anatomie fait connaître, mais qu'indiquent également la marche ou la direction des symptômes. Sous ce rapport on peut dire que les fosses nasales sont en quelque sorte les déversoirs du cerveau.
Les anciens croyaient que les vapeurs se condensant à la base de cet organe, étaient recueillies dans la fosse pituitaire et de là se déversaient sur la membrane nasale sous forme de pituite. Cette explication était ingénieuse, d'autant qu'on voit le mal de tête se dissiper par le coulement du nez. — Telle a été la raison d'être de l'usage du tabac à priser. — Dans le même ordre d'idées, on peut prévoir l'épistaxis quand de fortes douleurs de tête ont précédé et qu'il se fait un sentiment de lourdeur au bas du front. Si cet état co'incide avec une forte fièvre, le médecin attentif ne négligera pas de faire appliquer des sangsues aux narines et préviendra ainsi l'encéphalite. Mais il est bien entendu que ce n'est là qu'un moyen accessoire, et qu'il faut combattre la fièvre par les alcaloïdes défervescents, tels que l'aconitine, la vératrine, et, pour peu qu'il y ait rémittence, l'hj-dro-ferro-cyanate de quinine.
Jusqu'à la dosimétrie, on croyait qu'un traitement, pour être logique, devait se borner à un même ordi'e de moyens, car on admettait dans la maladie une sorte de spécificité. Ainsi, dans les inflammations, on saignait, on purgeait, on passait des lavements, sauf à recommencer si la maladie ne s'arrêtait pas. C'était le : saignare, purgare, chjsteriiim.
(I) Capilis dolores véhémentes, ac continentes cum febre, aliquo quidem ex signis lethalibus accedente, admodum exitiales. Quod si sine signis ejusmodi dolor vigesimum diem superet, et febris detineat, sanguinis ex naribus eruptionem, aut alium quemdam abscessum ad inferiores sedes suspeclari oportet. Verum quoad dolor recens fuerit, eodemmodo sanguinis ex naribus eruplionem, aut suppurationem exspectare convenit; cum alias, tum si dolor circa tempora, et frontem affuerit. At sanguinis eruptio magis exspectanda venit in bis, qui nondum quintum et trigesimum annum attigerunt.
donare et le resaignare, repurgare, reclysterium donare de Molière. C'est encore le cas pour nos allopathes qui ne voient dans la médecine qu'une évacuation, c'est-à-dire une médication « à leur hauteur y. Mais dans tout cela on ne tenait pas compte de l'état vital et on laissait les malades s'épuiser dans la fièvre ; puis, quand celle-ci se localisait et emportait le malade, on avait la conscience en repos en se disant qu'on avait traité selon l'art. Nullement, puisqu'on n'avait pas combattu l'élément fébrile lui-même, mais ses eiFets. C'est ainsi que dans le cas dont il s'agit ici, c'est-à-dire les mouvements fluxionnaires à la suite de violents maux de tête, la nature se tirait quelquefois d'affaire par des abcès circonvoisins, qui n'étaient pas également sans danger.
Les douleurs avec fièvre qui occupent les lombes ou les parties inférieures deviennent très-fàcheuses quand elles quittent les parties inférieures. Il faut considérer les autres signes; et s'il en parait quelques autre de mauvais, l'état du malade est désespéré. Mais si dans cet état où la maladie monte vers le diaphragme, si les autres signes ne sont pas mauvais, il y a tout lieu de croire qu'il se fera une suppuration interne (1).
Les douleurs des lombes diffèrent essentiellement par leur siège et leurs terminaisons. Ainsi celles qui ont leur source dans le plexus spermaticorénal, tantôt remontent vers le diaphragme, tantôt descendent dans l'aîne ; c'est ce qu'Hippocrate fait observer. Celles qui ont lieu en arrière de la colonne vertébrale, tendent à former un abcès lombaire; celles, au contraire, qui ont lieu au-devant de la colonne, donnent lieu à un abcès congestif dans la région inguinale ou dans le triangle de Scarpa. Le médecin ne doit donc pas perdre de vue ces différentes circonstances. Règle générale, si l'inflammation est franche, elle se termine avec la suppuration; mais s'il y a une cause générale en jeu, rhumatismale, arthritique ou autre, la lièvre est continue et peut dégénérer en néphrite granuleuse. Il faut donc combattre cette fièvre par les alcalo'ides défervescents et les arséniates reconstituants.
Tous les jours je reçois des demandes de consultations qui me font
CI) At lumborum, et inferioriim partium dolores, qui cum febre affligiinl, si relictis inferioribus ad septum transversum tvanseunt, exitiales suiit admodum. Ad alla igitui- signa animum adhibere oportet. Siriuidem ex pravis sigiiis quippiam apparuerit, omni spo deslitutus est seger.
voir combien la médecine est mal exercée, parce qu'on ne tient pas assez compte de l'état vital ou dynamique.
Pour les suppurations internes qu'on ouvre avec le feu ou le fer, si le pus sort blanc et sans mauvaise odeur, il y aura guérison. S'il est sanieux et bourbeux, la mort est infaillible (1).
Ce pronostic est généralement vrai, parce que le pus de mauvaise nature contient un virus particulier, la scepcine, qui altère et décompose promptement le sang. Ce principe peut se développer en dehors de l'air, ainsi que le démontrent les abcès incarcérés. On sait que dans ces cas, MM. Pasteur etDavaine accusent les microbes d'être cause des phénomènes adynamiques, mais il importe peu, puisque le traitement est le même. Depuis que les pansements antiseptiques de Lister sont mis en usage, on observe peu ou point de septicémies. En même temps on soutient la vitalité par la strychnine et on comhjat la fièvre de résorption, enjoignant à la strychnine l'arséniate de quinine. La dosimétrie prête ainsi la main à la chirurgie ; ou plutôt oq ne fait de bonne chirurgie que par la médecine ; c'est ce que Hippocrate a également compris :
Il faut se défier d'un abcès dès que la fièvre s'étend au delà du 20*= jour. Mais les vieillards y sont plus sujets, même dans les fièvres plus longues. De pareils abcès arrivent si la fièvre est continue ; mais si elle va et vient, ayant un type erratique, elle se change en fièvre quarte, principalement lorsque l'automne est proche. Comme la dégénération en abcès est plus ordinaire dans Tàge au-dessous de 30 ans, il en est ainsi des fièvres quartes dans l'âge au-dessus et dans la vieillesse. Les dépôts arrivent plus souvent en hiver; mais ils sont moins sujets à rentrer (2).
Hippocrate tient compte des influences saisonnières. Il est certain, en efl'et, que les fièvres automnales revêtent souvent le type quarte et donnent lieu à des abcès. Il en est de même de l'hiver, où l'on voit régner des anthrax. Mais ces influences seront combattues par l'hygiène et la thérapeutique.
(1) Cuni vero suppurati uruuiur, quibus purum quidem pus est, et album, et minime fœtidum, ii servantur ; at quibus subcruentum, et cœnosum, moriuntur.
(2) At statim in cousiderationem adhibenda sunt, quse ad abscessum spectant, si ultra vigesimum diem febris delinet; qufe tamen per longiores febres, senioribus minus comiugunt. — Hujusmodi autem abscessum esspectare convenit, si febris continua fuerit; in quartauam vero fîrmari debere, ubi intermiserit, et errabundum in modum prehenderit, et ita ad autumnum deducatur. — Ut vero abscessus oriuntur in his, qui triginta annis minores sunt, ita quartanse potius annum agentibus trigesimum, aut senioribus. — Scire autem convenit, abscessus hj-eme magis contingere, et tardius desinere, et minus intro recurrere.