‹ Etudes sur Hippocrate au point de vue de la méthode dosimétriqueChapitre 88 sur 130 · LIVRE I". — Section · texte numérisé non relu

LIVRE I". — Section

Les aphorismes d'Hippocrate résument, en sentences facilement retenables, ce qu'il a développé dans ses traités des Pronostics, du Régime, des Eaux, de l'Air et des Lieux, des Epidémies. Nous pourrions donc nous dispenser d'y revenir. Cependant comme on s'est servi de son couvert pour s'autoriser dans certaines abstentions, force nous est d'en dire un mot ici.

Nous ne prendrons que les aphorismes les plus saillants, ceux sur lesquels on s'est principalement appuyé.

I. L'art esl, long ; la vie est courte; l'occasion passe vite ; l'épreuve est trompeuse; le jugement est difficile. Non-seulement le médecin doit faire ce qu'il faut, mais le malade aussi; et les serviteurs, et tous les entours (1).

C'est cet aphorisme qui a donné lieu aux incertitudes du médecin, à son scepticisme.

La vie est courte : moins pour ce qu'on fait que pour ce qu'on a à faire. Chaque génération transmet son héritage à la génération qui suit, et c'est à cette dernière, non à manger cet héritage en herbe, mais à le développer, afin que les générations futures en voient le complément.

(1) Vita brevis, ars longa, occasio prseceps, eipcrientia fallax, judicium difficile. Ncque vero satis est, ad ea, qiiae facto opus sunt, prsesto esse, sed et aegnuu> et eoB, qui prsesegtes sunt, et res externas, ad id probe comparâtes esse oportet.

Le progrès est donc inhérent à l'homme. C'est ce qui le distingue des animaux, restant toujours au même point. Il est vrai que le cercle de leurs attributions est limité à leurs besoins, par leur instinct, qui ne les trompe jamais, tandis que l'homme, la plupart du temps, se laisse guider par ses illusions.

Ce n'est donc pas le nombre des années qu'il faut voir, mais la manière dont on les a employées. Sous ce rapport, il y a peu d'hommes réellement progressifs. Ils piétinnent sur place, ne voyant pas que de cette manière ils forment sous eux une sorte de sable mouvant où ils finissent par disparaître; tandis que s'ils s'étaient attachés à un progrès, quelque mince qu'il fïit, leur mémoire leur eût survécu.

« L'art est long » : oui, puisque depuis Hippocrate jusqu'à nos jours, il s'est écoulé près de deux mille ans. Mais sur cette longue route que d'obstacles, venus plutôt des hommes que de l'art lui-même! Ceux qui se trouvent en tête, en s'arrêtant, empêchent ceux qui sont en arrière d'avancer. Il se forme ainsi des obstructions, comme au fameux pont de la Bérésina. Les plus ardents se jettent à l'eau et s'y noient.

N'est-ce pas là l'histoire de tous ceux qui ont voulu faire progresser la médecine en dépit des hommes de leur temps ? Vésale crée l'anatomie de l'homme, et les sectateurs de Galien le déclarent fou [vesanus .'), un monstre abominable qu'il faut faire disparaître de la surface de la terre (Sylvius). Aussi, il vécut loin de son pays, et mourut, ignoré, à l'hôpital de Zante. (Voir nos Études sur André Vésale.) — Harvey découvre la circulation du sang : ce fut un crime bien plus grand, car si l'anatomie se fait à l'amphithéâtre, la physiologie, au lit des malades, donne de constants démentis à ceux qui en méconnaissent les lois.

Aujourd'hui, l'art médical est-il fait? Que trop peut-être, car c'est une " inutile histoire naturelle ", un musée anatomo-pathologique où s'étalent, non des merveilles de la nature, mais des monstruosités de la science.

Au lieu de s'avancer dans cette voie, nous devons, au contraire, nous appliquer à en effacer la tradition. Sous ce rapport, la médecine doit imiter la chirurgie qui va constamment se simplifiant. Voyez les fractures : les cals défectueux n'ont-ils pas disparu., grâce aux appareils amovoinamovibles?

L'art n'a été long à se faire que par rapport aux hommes qui le mettent en pratique, et non par rapport à lui-même. Les sauvages, par leur simple bon sens, ont inventé l'appar.eil immobilisateur, précisément parce qu'ils se laissent conduire par la nature et non- par les règles ou le magisler dixit. De même, pour se guérir de la fièvre, ils extraient les principes

actifs des végétaux, comme nous faisons, mais après des siècles de tâtonnements.

Que de grands médecins (ou réputés tels) n'ont pu encore s'élever à la hauteur des sauvages !

" L'expérience trompe " : oui, avec l'ancienne médecine. Comment, en effet, reconnaître dans ce remous auquel on a donné le nom d'allopathie, ce qui appartient à la maladie et ce qui est le fait de la médecine?

Avec la dosimétrie, au contraire, plus d'incertitude, on agit comme avec une balance de précision, c'est-à-dire en ajoutant des demi-milligrammes, des milligrammes, des centigrammes jusqu'à équilibre stable, et non avec des doses maxima et minima.

C'est cette précision même qui fait que jamais on ne saurait nuire : primo non nocere, et non en faisant de l'abstention, le plus dangereux des systèmes.

Le traitement d'une maladie aiguë est une stratégie ; il s'agit d'aller vite et droit au but. Sans cela, l'ennemi se fortifie, et on ne peut le déloger; sinon en brûlant la place.

Principiis obsta, sero medicina paralur Cum mala per longas invaluere moras,

comme a dit Ovide.

De même, le père de la médecine a dit : « Le médecin doit faire ce qu'il faut », c'est-à-dire ce que la nature et l'art lui indiquent, mais non abandonner la première à ses propres forces, ou le malade à la maladie, c'est-à-dire le plus souvent à la mort.

Les faits cités plus haut sont là pour le dire.

Si Hippocrate ajoute que le malade et ceux qui l'assistent, doivent suivre exactement les prescriptions du médecin, c'est à la condition que celui-ci sache mériter leur confiance. On peut s'aider de son propre désespoir, mais non de celui des autres.

II. Une diète tenue et sévère est toujours dangereuse dans les maladies chroniques. Elle l'est aussi dans certains cas de maladies aiguës. Comment l'inanition ne serait-elle pas nuisible? la réplétion l'est (1).

L'inanition a tué plus de malades que l'art n'est parvenu à en guérir. Le traitement par la faim ressemble à ce supplice de la torture par lequel on arrachait des aveux aux coupables comme aux innocents : c'est-à-

'{l)Tenu!s et exacta victus ratio, cum in morhis Inngis semper, tum in acutis, uhi non admitlitiir, parum tula pst. Ac rursus vicius, (jui ad sum'mam pervenit tenuitatem, gravis, siquidem ad extremum perduclae plenitudines graves sunt.

dire qu'on fait mourir les malades à petit feu. Le corps se consume comme un bois trop sec.

III. Quand la maladie est violente, avec des symptômes terribles dès les premiers jours, on doit user du régime le plus austère. Si le mal est moindre et admet nne diète moins sévère, on se relâche sur le régime à proportion que la maladie est moins forte (1).

Il résulte de cet aphorisme que, plus vite on abattra une maladie aiguë, plus vite on pourra nourrir le malade, c'est-à-dire abréger la convalescence.

IV. Il faut savoir juger le malade. Pourra-t-il, avec une diète tenue, sufiBre contre la force du mal ; ou sera-t-il obligé de céder le premier, et n'y suffira-t-il point faute d'une nourriture suffisante; ou bien la maladie cédera-t-elle, et s'affaiblira-t-elle la première (2).

Question de vie ou de mort, comme on voit. Be or not to be. Dans la guerre américaine de la sécession, comme dans celle de Crimée, et également dans la guerre franco-allemande de 1870-71, la mortalité fut grande ou faible, selon que le régime des malades fut plus ou moins substantiel. Plus les individus sont forts, plus ils ont besoin de nourriture ; ce sont ceux qui, dans la diète absolue, succombent les premiers. C'est donc une erreur de croire que par l'inanition on diminuera l'intensité de la maladie. C'est le contraire qui a lieu.

V. Quand le mal est d'abord dans sa vigueur, il faut d'abord une diète tenue. Quand le fort du mal doit venir dans la suite, on diminue peu à peu la nourriture avant et durant l'époque de sa violence : on nourrit davantage au commencement, afin que le malade y suffise (3).

C'est-à-dire qu'il faut faire comme lorsqu'une place forte doit être attaquée : la ravitailler. Mais une fois qu'elle est bloquée, on ménagera les vivres. C'est ce qu'on fait pour les malades au moyen des alcaloïdes défervescents, c'est-à-dire diminuant la combustion fébrile.

VI. Dans les maladies qui ont des périodes de rehausements, ne donnez point

(1) Cum ergo morbus est peracutus, extremos protinus obtinet labores, et extrême tenuissima ïictus ratione necessario utendum. Cum vero non est, sed pleniorera victum adhibere concessum est, tam a tenui victu se subducere oportet, quam morbus ab extremis recesserit.

(2) Ail conjectura etiam ex œgro facienda, an cum eo victu satis esse possit, ad morbi vigorem usque, an non prius ille deficiat, neque cum tali victu satis esse possit, vel prior morbus deficiat, et obtundatur.

(3) Quibus igitur statim vigor adest, iis protinus victus tenuis exbibeadus. Quibus vero postea Tigor fuiurus est, iis sub ipsum vigoris tempus, et paulo aate, cibus Bubtrahendus. Antea vero uberior cibus eshibeudus, quo aeger satis esde possit.

d'aliments aux temps qui précèdent les crises ; au lieu de forcer à en prendre, supprimez-en (1).

Ceci suppose toujours que les malades soient abandonnés à leurs propres forces ; mais en les soutenant au moyen des médicaments défervescents, on pourra arriver plus tôt aux aliments compensateurs. C'est là l'avantage de la méthode dosimétrique.

VIL Dans le temps des crises, et après les crises parfaites, ne mouvez rien; ne changez rien, ni par des remèdes, ni par une irritation quelconque. Laissez aller (2).

Ceci équivaut à dire que lorsqu'il n'y a pas nécessité, il faut s'abstenir, afin de ne pas contrarier la nature. Ainsi on ne fera rien contre les épistaxis, les diarrhées, les sueurs critiques.

VIIL Ne jugez point des évacuations par leur quantité. Sont-elles comme elles devraient être; et le malade en est-il soulagé? alors, dussent-elles mener jusquà la défaillance, il faut les laisser aller; pourvu que les forces du malade y suffisent (3).

Les évacuations critiques ne sont pas débilitantes de leur nature et, au contraire, relèvent les forces du malade, mais à la condition qu'on ne les ait point épuisés par un traitement soustracteur, tels que les saignées et les purgations.

IX. Quand on purge à propos, cela se reconnaît à ce que le malade se trouve mieux, et qu'il n'en est pas trop fatigué. II en est tout autrement dans le cas contraire (4).

Si les Sangrados et les Purgons avaient tenu compte de cet aphorisme, ils n'auraient pas envoyé tant de victimes aux sombres Bords.

X. Dans les maux aigus, usez rarement de remèdes, même au commencement, et regardez-y bien, avant d'en prescrire (5).

(1) In exacerbationibus cibum refugere oportet, exhibere enim noxium. Et quaecumque per circuitus ingravescunt, in ipsis accessionibus reformidare opoitet.

(2) Quae judicationem subeunt, aut jam perfecte subierunt, ea ueque moveto, neque medicamentis, neque aliis irritamentis innovato, sed sinito.

(3) Quœ prodeuni, copia minime œslimauda, sed ut, qualia expedit, prodeant, et seger facile ferat. Atque ubi ad animi defectionem usque educere oportet, id etiam faciendum, si seger sufficere queat.

(4) Cum purgantur, quœ purgari decet, confert, et facile tolérant, ubi contra accidit, difficulter.

(5) lu morbis acutis raro, et per initia, medicamentis purgantibus uteadum. idque diligeuti ante adbibita circumspectioue faciendum.

C'est-à-dire les remèdes perturbateurs de la vieille médecine et non les remèdes modérateurs de la dosimétrie. Prenons, pour exemple, les fièvres éruptives : s'il y a des maladies aiguës qui sembleraient devoir être abandonnées à elles-mêmes, ce sont bien, sans doute, la variole, la rougeole, la scarlatine. Eh bien! c'est tout le contraire. Dans une épidémie de rougeole dont le Répertoire universel de médecine dosimélrique a rendu compte, il a été démontré que la plupart des malades pour lesquels on n'a rien fait au début, ont succombé, tandis que ceux auxquels on a donné dès le commencement, les alcaloïdes défervescents : aconitine, vératrine, strychnine, digitaline, etc., ont réchappé. La raison en est fort simple: dans un terrain aride, rien ne peut pousser ; il en est de même dans une peau mordicante.

XI. Y a-t-il des matières à évacuer, videz-les par où le mal se porte, par les organes convenables (1).

La vulgarisation du Sedlitz Chanteaud a pour résultat d'empêcher ces amas de matières qui réclament l'emploi des vomitifs ou des purgatifs. Elle a aussi coupé court à ces soi-disant pilules de santé, dont une publicité elFrénée embouche, chaque jour, la trompette aux quatre coins de l'horizon.

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