‹ Etudes sur Hippocrate au point de vue de la méthode dosimétriqueChapitre 97 sur 130 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Dans ce livre, Hippocrate résume tout ce qui est relatif aux purgatifs. Si, depuis lui, on a abusé de ces évacuants, ce n'est sans doute pas faute d'avertissements de la part du père de la médecine.

Mais la médication était si commode, si expéditive, qu'on s'en est donné à cœur joie. C'est à qui inventerait sou purgatif. Au fond, c'était toujours la même chose; il n'y avait que l'étiquette de changée. Le tout était de bien emboucher la trompette de la réclame — comme font les quatrièmes pages des journaux d'aujourd'hui.

L'emploi des purgatifs est subordonné à des règles, surtout s'il faut purger par haut ou par bas. Il est vrai que le Sedlitz Chanteaud a singulièrement restreint ces évacuations violentes, puisque les amas ne peuvent plus se former (ou, du moins, moins fréquemment).

I. Purgez les femmes grosses, s'il y a orgasme; mais depuis le quatrième mois seulement jusqu'au septième, rarement hors de ce temps. Craignez pour un fœtus trop jeune ou trop avancé (2).

La grossesse apporte toute une révolution dans l'économie de la femme. C'est, d'abord, un état d'orgasme dû à l'imprégnation et à la suppression

(1) At senibus spirandi difficultates, deslillatioues, tussiin inferentes, stranguriae, urinœ difficultates, articulorum, et renum dolores, vertigines, apopleïise, mali corporis habitus, totius corporis, pruritus, vigiliee, alvi, oculorum et uarium humiditates, visus hebetudines, gravedines, auditus graves.

(2) Uterum gerentibus medicamenta purgantia sunt exhibenda, si humor impetu fertur ad escretionem, quarto mense, et ad septimum usque, his tamen minus. In minoribus autem, et grandioribus fetibus subtimide se gerere oportet.

des règles qui en est la conséquence. A partir du quatrième mois, le fœtus a pris racine, et sa solidarité avec la mère devient de plus en plus intime; il faut donc entretenir la fraîcheur du sang : voilà pourquoi Hippocrate parle de purger.

Le Sedlitz Clianteaud, eu tant que purgatif rafraîchissant, convient à la femme grosse, depuis le quatrième jusqu'au septième mois. A partir de cette époque, son état d'anémie et même de chloro-anémie se manifeste et il faut recourir aux préparations ferrugineuses, notamment à l'arséniate de fer.

Aux approches de l'accouchement : on y préparera la femme au moyen de l'arséniate de strychnine. C'est ce que nous avons nommé l'entraînement puerpéral. Si on craint pour une parturition orageuse, on aura recours à l'aconitine et à la digitaline. Enfin, au moment de l'accouchement, surtout chez les primipares, on donnera l'hyosciamine pour venir en aide à la dilatation du col utérin.

II. Dans les purgations, il faut mettre hors du corps les humeurs dont l'excrétion spontanée soulage ; mais arrêtez l'évacuation de celles dont l'excrétion incommode (1).

C'est-à-dire qu'il ne faut pas ériger les purgations en système, pas plus que les saignées. Molière et Le Sage ont été, sous ce rappoi't,les grands i^éformateurs des médecins, en les présentant sous leur aspect lugubre.

III. Le signe qu'on purge des humeurs qui doivent être évacuées, c'est que le malade s'en trouve mieux, et qu'il supporte facilement l'ellét du purgatif. Dans le cas contraire, il en est incommodé (2).

IV. Dans l'été, purgez de préférence par le haut; dans l'hiver, par le bas (3).

V. Au temps de la canicule et peu auparavant, les purgations molestent (4).

VI. Purgez par le haut les gens maigres, ceux qui vomissent facilement, préférant l'été à l'hiver (5) .

VII. Purgez par le bas ceux qui vomissent difficilement, ceux qui ont de l'embonpoint, préférant l'hiver à l'été (G).

VIII. Dans les phthisies, redoutez les purgations par le haut (7).

(1) In medicamentorum purgantium usu, qualia etiam sponte pi'odeunlia utilia sunt, talia e corpore educere couvenit, quse vero contrario modo prodeunt, cohibere.

(2) Si. quœ purgari decet, piirgenlur, confert, et leviter ferunt, contra vei-o, graviter.

(3) yEstate quidam superiores ventres potius medicamentis purgato, hieiue vero inferiores.

(4) Sub canis ortum, et ante canis o'rtum, molest» sunt per medicamenta purgationes.

(5) Graciles, et facili vomitioue utentes, medicameuto pcr superiora purgarc oportet, rcforniidantes hiemem.

(6) At difficili vomitione utentes, et modice carno.sos, per inferiora, restatem refurniidantes.

(7) Tabesceutes vero, relormidantes per superiora purgationes.

Chez les phtliisiques, il y a généralement hypérémie pulmonaire, de là le danger de provoquer les vomissements. Dans les pleuropneumonies intercurrentes, s'il faut controstimuler, il est préférable de recourir à la vératrine.

IX. Purgez abondamment par le bas les gens travaillés de la bile noire, en suivant toujours la méthode d'employer des moyens contraires au mal (1).

Cet aphorisme a donné lieu à des abus, dans ce sens qu'on a été trop prodigue de purgatifs dans les affections bilieuses. Toutefois, il y a danger à laisser la bile s'accumuler dans la vésicule de fiel, parce qu'elle y prend des caractères d'alcalinité qui peuvent aller jusqu'à la rendre corrosive. C'est le cas, par exemple, dans le vo^nilo negro. LeSedlitz Chanteaud comme lavage, la quassine pour provoquer l'écoulement de la bile dans l'intestin, l'hyosciamine pour empêcher le tord de ce dernier, tels sont les moyens à employer dans ces cas, c'est-à-dire, comme dit Hippocrate, les moyens contraires au mal.

X. Dans les maladies aiguës, s'il y a orgasme, purgez sur-le-champ. Il est, en ce cas, dangereux de différer (2).

Beaucoup de médecins, dans les maladies aiguës, sont contraires aux purgatifs ; mais, comme le dit Hippocrate, il peut y avoir danger à ne pas évacuer immédiatement l'intestin. Voilà pourquoi le Sel Chanteaud est si utile, puisque c'est le seul pui'gatif qui ne détermine point d'hypersécrétion, le seul qui ne donne pas lieu à des tranchées. Il arrive trop souvent qu'on laisse les matières fermentescibles s'accumuler.

Dans notre longue carrière anatomique, nous avons rarement ouvert des cadavres où les intestins ne fussent bondés de fèces très-odorantes, ce qui faisait le désespoir de notre garçon d'amphithéâtre.

XI. Quand l'on a des tranchées dans la région ombilicale et aux lombes, des

douleurs qui ne cèdent ni aux purgatifs, ni autrement, il se forme une hydropisie sèche, une tympanite (3).

La tympanite dont parle ici Hippocrate, est celle qui accompagne la péritonite, et peut-être a-t-il voulu faire voir ainsi le danger des purga-

(1) Atrabile abondantes largius per inferiora, simili ratioue adhibita, contraria purgandi via.

(2) In valde acutis, si suopte impetu ad excretionem liumor l'eratur, medicamento purgante eodem die uteudum. Siquidem in his cuuctari, malum.

(3) Quibus intestina contorquentur, circa umbilicum labores adsunt, et lumborum dolor, qui neque medicamento purgante, neque alia ratione solvitur, in siccum hydropem contirmalur.

tifs. Il est certain que le calomel en rendant les sécrétions intestinales poisseuses, ne fait qu'augmenter les désordres.

XII. Dans les lienteries, il est mal de purger par le haut durant l'hiver (1).

Dans la lienterie , les matières sont mal digérées , il y donc de l'inconvénient et même du danger à les faire revenir par le haut. Le Sel Chanteaud, au contraire, les entraîne facilement par le bas. Mais il faut remédier à la cause, qui est le plus souvent une torpeur intestinale ; la strychnine et l'hyosciamine sont indiquées dans ce cas.

XIII. Quand vous devez donner l'ellébore à des personnes qui vomissent difficilement, humectez auparavant le corps par une nourriture plus abondante et par le repos (2).

Les anciens employaient beaucoup l'ellébore, surtout dans les obstructions abdominales, la mélancolie, l'hj'pocondrie. On connaît l'histoire de Démocrite que les Abdéritains, ses concitoyens, croyaient fou parce qu'il était constamment absorbé dans ses études philosopho-biologiques. Hippocrate, qu'ils avaient fait venir à cet effet, déclara que c'était à eux plutôt à prendre l'ellébore. Si non vero, è bene trovato.

Comme l'ellébore est un narcotico acre, on s'explique pourquoi Hippocrate voulait qu'on humectât préalablement le corps par une nourriture plus abondante et par le repos.

Aujourd'hui, l'ellébore est peu usité. Les pilules Bocher, qui jouissaient d'une grande réputation, sont allées où vont les vieilles... pilules.

XIV. Lorsqu'on a pris l'ellébore, il faut tenir le corps en mouvement, ne se livrer ni au sommeil ni au repos. L'effet qu'on éprouve sur mer montre assez combien l'agitation du corps influe pour le vomissement (3).

Hippocrate parle ici du mal de mer en connaissance de cause, puisqu'il a dû traverser souvent la mer dans des pérégrinations. Il est certain que le meilleur moyen de n'avoir pas ce mal — sinon faiblement — c'est de se coucher le corps parfaitement horizontal. La strychnine et l'hyosciamine, comme calmants, font merveille. On prend I granule de chaque tous les quarts d'heure, jusqu'à calme parfait.

(1) Qui alvi iiitestiuorum levitate iufestautui', eos hiberiio tempore per superiora meJicamento purgare, malum.

(2) Qui, veratro sumto, iiou facile per superiora purgautur, iis anle polionem coi'|>ora copiosiore cibo, et ((uiele, pr:eburaectato.

(3) Ubi quis veratrura potione suraserit, corporuin quiilcui raotioiies magis, quaiii souinum et quietem iuducito. Naiu vel navigatio, turbari motiouo corpora, iudicat.

XV. Les déjections noires comme du sang noir, si elles sont spontanées, soit avec fièvre, soit sans fièvre, sont très-pernicieuses; plus il y a de couleurs mauvaises, plus elles sont fâcheuses. Si elles coulent après l'administration d'un purgatif, c'est un bien ; et plus la couleur en est variée, mieux cela va (1).

Le terme dont se sert ici Hippocrate, « les déjections noires comme du sang ", est une preuve qu'il se rapprochait de la question. Il est certain que dans les états hémorrhagiques, avec ou sans fièvre, il s'agit toujours de sang altéré, quelquefois même avant sa sortie des vaisseaux. On comprend également pourquoi les variations de la couleur sont un bon signe, puisqu'elles prouvent la cessation de l'hémorrhagie et que le liquide se déteint insensiblement.

XVI. Toutes les fois qu'au commencement des maladies on rend spcHitanément de la bile noii'e par haut ou par bas, c'est mortel (2).

Cet aphorisme confirme le précédent. Il ne saurait, en effet, être question que du sang noir décomposé.

XVII. La dyssenterie qui commence par de labUe noire, est mortelle (3).

XVIII. Lorsque, dans la dyssenterie, on rend comme des chairs, c'est mortel (4).

Dans la dyssenterie, la muqueuse du gros intestin est hypertrophiée et son tissu sous-muqueux comme gélatineux ; il se produit aussi des ulcérations ou érosions par plaques qui laissent suinter le sang. C'est un mal qui se prépare donc longtemps à l'avance. Il règne quelquefois épidémiquement, comme nous eu avons vu un exemple en 1812. La muqueuse s'exfolie et se détache en lambeaux « comme des chairs » . Le traitement doit consister dans le lavage intestinal avec le Sedlitz Chanteaud, et des toniques pour soutenir les forces du malade.

(1) Nigrae dejectiones, qualis sanguis niger, spoute procedeutes, et cum febre, et citra febrem, pessimîe, eoque pejores, quo plures earum colores détériores fueriat. A medicamento autem melius, quoque plures colores fuerint, non pravi.

(2) Per quorumvis morborum initia bilem atram supra vel infra prodire, lethale.

(3) Intestinorum difBcultas si ab atra bile ortum duxerit, lethalis.

(4) Intestinorum difEcultate veiato si veluti caruuculœ dejiciantur, lethale.

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