IV. ANATOMO-FATHOLOGISME DE BONET
Nous avons vu invoquer successivement, pour expliquer les phénomènes vitaux, les forces chimiques et les propriétés physiques des tissus de l’économie. Ce démembrement de la doctrine de Van Helmont ne devait pas s’arrêter là : il fallait aussi que l’anatomie pathologique, préconisée par le réformateur flamand, vint réclamer sa part d’influence et que cette part fut prépondérante. Cette tâche fut accomplie parThéophileBonet(1620-1689), lorsqu’il publia en 1679 son Sepulchretum anatomicum.
Uanatomo-pathologisme, c’est-à-dire l’abus de l’anatomie pathologique comme cause pathogénique, n’est, comme l’indique son nom, qu’une doctrine médicale qui rattache toutes les maladies à des lésions des organes. La lésion est dans celte doctrine l’élément primordial, la cause prochaine de toutes les maladies; elle ne doit pas son existence à un état morbide antérieur, mais elle crée un état morbide.
Nous n’avons qu’à renvoyer le lecteur à la partie de notre travail, dans laquelle nous exposons les opinions pathologiques de Van Helmont, pour prouver que manifestement c’était s’écarter de lui que d’admettre de pareilles propositions. En effet, selon Van Helmont, la lésion est toujours secondaire; pour qu’elle ait pu se produire, il faut qu’il y ait eu antérieurement une maladie qui ait troublé la nutrition de la partie lésée.
La doctrine de Bonet n’était pas nouvelle; elle était déjà connue dans l’antiquité. Seulement, à cette époque, c’était surtout à des altérations des humeurs qu’on attribuait les maladies, et on attachait moins d’importance
INFLUENCE EXERCÉE PAR J. B. VAN HELMONT
aux lésions des solides. Mais les écrits de Yan Helmont avaient fait justice de ces prétendues humeurs peccantes, qui n’existaient que dans l’imagination de leurs partisans. Il était à prévoir que dans un délai rapproché les Écoles humorales, forcées de laisser là les humeurs malades, n’auraient pas tardé à se rejeter sur les tissus malades dont l’existence ne pouvait être contestée.
L’anatomo-pathologisme n’est donc qu’une des faces de l’humorisme; il a beau prendre un autre nom : il remonte directement jusqu’au médecin de Pergame qui écrivait : Morhum esse lœsionem slructurœ vel functionis.
Cette doctrine ne tarda pas à se répandre assez généralement, grâce à ses aspects séduisants. Elle fut appuyée, du reste, par des hommes trèséminents dont le nom est entouré aujourd’hui encore du plus profond respect. Meckel (1724-1774) et Mascagni (1752-1815) s’en firent plus tard les ardents défenseurs; et l’influence qu’elle exerça sur les esprits fut si profonde qu’aujourd’hui encore elle compte de nombreux partisans, surtout au sein de l’École médicale allemande.
L’anatomie pathologique rend à coup sûr de très-grand services à la science médicale; nul n’a mieux que Yan Ilelmont fait ressortir son importance, mais il y a loin de là à lui attribuer une part prépondérante. Entre le tissu malade, mais vivant, et le tissu malade tel qu’on le trouve dans les amphithéâtres de dissection; il existe une immense différence : celle qui sépare la vie et la mort. On retrouve une lésion à l’autopsie; est-on en droit de conclure à l’existence de celte lésion comme cause prochaine de la maladie?
Piien dans la nature ne se produit sans cause ; celle-ci peut ne pas être manifeste; mais pour cette raison on n’est pas autorisé à nier son existence. Une lésion interne, médicale, n’est pas plus une cause première que l’est une plaie extérieure. Eile est le produit d’une cause qui a agi sur le tissu; quand elle est produite, elle détermine à coup sûr des effets qui lui sont propres, mais ces effets ne constituent pour ainsi dire que des épiphénomènes ajoutés aux symptômes de la maladie même.
L’anatomo-pathologisme part de la lésion comme élément pathogénique primordial: la pneumonie existe, 'parce que le tissu pulmonaire est engorgé.
Van Helmont croit, au contraire, que la pneumonie existe quand le tissu pulmonaire est engorgé. U y a entre ces deux manières de voir une différence radicale. L’engorgement pulmonaire est pour les anatomo-pathologistes une cause première; selon Van Helmont, au contraire, il ne se produit pas sans raison; il faut qu’il existe une cause qui, apportant un trouble aux phénomènes de la nutrition, ait déterminé cet engorgement au poumon plutôt qu’ailleurs. Quand la pneumonie existe, il reconnaît volontiers qu’elle peut agir à son tour comme cause morbide occasionnelle et déterminer ainsi une maladie. Le seul privilège que Van Helmont accorde à la lésion est celui de pouvoir modifier les caractères cliniques qu’offre toute inflammation franche et qui varient suivant le siège qu’occupe la maladie.