XII. DOCTRINE DE BROUSSAIS
La dernière théorie que nous ayons à signaler ici est la doctrine de l’irritation de Broussais. Elle est encore présente à l’esprit de la génération médicale actuelle; aussi nous bornons-nous à en indiquer les traits principaux, les seuls qui puissent nous intéresser au point de vue du sujet que nous traitons.
Selon Broussais, tous les phénomènes de la vie dérivent de Y irritabilité : c’est la faculté dont jouissent tous les corps vivants de sentir et de se mouvoir. Cette faculté est mise en jeu par l’action des irritants.
L’irritation existe h différents degrés suivant les conditions du sujet; ainsi lage, le sexe, le tempérament, etc., sont autant d’éléments qui la modifient. Pour que l’irritabilité se manifeste (en d’autres termes, pour que la vie existe), il faut qu’elle soit mise en jeu par l’action des irritants. La vie ne se maintient donc que par une réaction. Suivant que l’irritant est plus ou moins actif, il détermine la santé ou l’irritation, s’il est trop énergique, — la débilité dans le cas contraire.
L’irritation est le point de départ de la maladie dans la doctrine de Broussais. Dans ses ouvrages on ne trouve pas de définition nette et précise de ce terme; il est vrai que la signification du mot ressort assez clairement de l’ensemble de ses travaux. L’irritation est l’état de l’organe qui constitue le premier degré de la maladie. Il n’y a pas encore de lésion anatomique; mais une certaine disposition fonctionnelle de la partie, en vertu de laquelle le travail de nutrition intime est gêné dans sa marche. Par suite de ce trouble, il ne tarde pas à se produire un engorgement à l’endroit irrité; et les symptômes de l’inflammation succèdent bientôt à cet engorgement.
L’irritation de la partie est donc le point de départ de la maladie. En quoi d ifFère-l— elle de Yépine de Van Helmont? Nous ne parvenons pas à saisir de différence entre ces deux termes. Qu’on n’oublie pas que Van
(i) Auber, loc. cit., p. 257.
Helmont ne se servait de l’épine que comme une image pouvant rendre sa pensée plus saisissable : Quoties ergo non vitale , in agrum vilalem est insertum, indignatur Archeus, et excandescit, ut istud peregrinum è sui anatomiâ excludat. Quod in limine hujus tractalus, per Spinam digilo infixam edocui (1).
Broussais, pas plus que Van Helmont, n’a su définir en termes précis ce premier état de la maladie auquel il a donné le nom d 'irritation : terme vague, plus scientifique que le mot épine , mais qui répond identiquement à la même idée.
Un autre point capital de la doctrine de Broussais, est la grande importance qu’elle attribue à l’irritation de l’estomac dans la production des maladies. « C’est l’estomac qui fait souffrir, qui engorge, qui désorganise, » en même temps qu’il convulse et fait délirer (2). »
Il nous suffira de rappeler ces lignes et de les rapprocher des opinions du médecin flamand, pour prouver que Broussais n’a fait que reproduire sous ce rapport l’opinion de Van Helmont. Notre auteur plaçait le siège primitif des fièvres — leur nid, comme il se plaisait à l’appeler dans son style imagé — dans l’estomac, et rapportait tous les phénomènes morbides à l’état de cet organe. A deux siècles de distance, nous voyons reparaître l’opinion de Van Helmont sous le patronage d’un des plus grands esprits médicaux du xix® siècle.