CHAPITRE PREMIER
Jean -Baptiste Yan Helmont, seigneur de Mérode, de Royenborch, d’Oorschot, de Pellines, etc., naquit à Bruxelles, en 1577 ; il était le plus jeune des enfants de son père. Par sa mère, Marie de Stassart, il appartenait à une des plus illustres familles belges ; et plus tard son mariage avec Marguerite Yan Ranst lé fit entrer dans la famille de Mérode.
Son père mourut en 1580 et les soins de son éducation première furent confiés entièrement à sa mère. En 1594, à lage de 17 ans, il termina ses études philosophiques à lTJniversité de Louvain. Il n’était pas encore fixé sur le choix de la carrière à embrasser; aussi ses premières éludes s’en sont-elles fortement ressenties. Complètement abandonné à lui-même, il aborda successivement toutes les branches scientifiqùes.
Il raconte lui-mêmè les principaux épisodes de sa vie d’étudiant, dans le chapitre vStudia aulhüris, de son Orlus medicinæ (p. 14). La première impression, que lui causa la fréquentation des cours de TUniversité de Louvain, ne fut guère favorable. A l’importance exagérée, que l’on accordait à des détails de forme, ne répondait malheureusement point un soin égal pour l’enseignement de la science; ainsi Quocirca videbam nemi mem ad examina admitli , nisi lunica talari, et cuculla larvatum , quasi vestis doctrinam spondcret (î).
0) Ort. biedic., Stud. auth., 1, p. 14.
Études
universitaires.
BIOGRAPHIE DE J. B. VAN HELMONT
Après avoir suivi les cours pendant quelque temps, il ne tarda pas à se convaincre qu’il n’en retirerait point de grandes connaissances ; et laissant de côté l’étude de la philosophie scholastique, il s’adonna avec la plus grande ardeur à celle de la physique, de l’astrologie et de la théorie des planètes. Mais il comprit bientôt que pour se rendre compte des phénomènes qu’il observait, il ne pouvait pas se passer de la connaissance de la logique, de l’algèbre et de la géométrie; et consacrant à ces branches une partie du temps qu’il aurait dû, d’après les règlements de l’Université, réserver à d’autres travaux, il parvint en peu de temps à se les rendre familières : Hanc doclrinam socialem feceram genio meo (1).
Le hasard ayant fait tomber entre ses mains YArs cyclognomicci de Cornélius Gemma, il reprit ses travaux astronomiques, en choisissant Nicolas Copernic pour guide; mais ce ne fut pas pour longtemps, car bientôt il renonça à l’astronomie, qui parum cerlitudinis ac vèrilatis pollicereiur , mania vero plurima (2),
Refuse le titre de Après avoir terminé son temps d'études à l’Université de Louvain,
Magisler Artiurn.
persuadé qu’il ne possédait aucune connaissance réelle et solide, Van Helmont refusa le litre de magisler arlium ; il considérait comme une dérision de proclamer magisler seplem arlium , celui qui n’était pas même disciple : tiolens, ut mecum morionem professores agerent, magislrum seplem arlium declararenl, qui nondum essem discipulus (3).
Il quitta donc les bancs de l’école, décidé à chercher ailleurs la vérité et la science. Il refusa à cette époque une place de chanoine, qu’on lui offrait à la condition qu’il s’adonnerait à l’étude de la théologie. Deterrebal me S. Bernardus , quod peccala populi comederem { 4). 11 était encore tout à fait indécis sur la carrière qu’il devait suivre, abandonnant à Dieu le soin de lui indiquer la voie ubi maxime ipsi placerem.
Leçons des jésuites. En celte même année, les Jésuites avaient ouvert à Louvain des cours
de philosophie malgré l’opposition du Roi, des grands et de l’Université de
(1) Loc. cil., 4, p. 14.
(2) Loc. cit., S, p. 14.
(3) Loc. cit., 3, p. 14.
(4) Loc. cit., 6, p. 14.
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Louvain, malgré même la défense du Pape Clément VIII. Toutes ces oppositions n’empêchaient pas les élèves d’affluer à leurs leçons de pédagogie et de géographie. Van Helmont s’y rendit aussi et fréquenta surtout les cours que le fameux Martinus del Rio (ancien juge en Espagne) professait sur la magie. C’est probablement à celte époque qu’il faut remonter, pour parvenir à se rendre compte de la tendance au mysticisme qui se développa de plus en plus en Van Helmont à mesure qu’il avança dans la vie. Cependant, dès le premier abord, sa raison lui fit rejeter les doctrines de la cabale, dans lesquelles il ne trouvait que stipulas inanes rapsodiaque pauperrima, judicio priva (i).
La lecture des œuvres de Sénèque et d’Epictèle lui plut immensément ( impensè ); il crut avoir trouvé enfin succum veritalis in morali philosophia; aussi cbercha-t-il le moyen de mettre en pratique les principes préconisés parles philosophes stoïciens. La vie que menaient les capucins, lui paraissait réaliser le type du stoïcisme chrétien; mais il n’osa pas cependant s’engager dans cet ordre : pro tanta austerilate, obslabat valeludo lenerior (2).
Son esprit fut entretenu dans cette disposition de philosophie mystique par la lecture de Thomas à Kempis et de Taulerus. Peut-être se serait-il perdu complètement dans ce dédale de spéculations, sans l’influence profonde qu’un songe exerça sur son imagination. Tout en poursuivant ses idées abstraites, il tomba un jour dans un profond sommeil et eut un rêve, que nous lui laisserons le soin de décrire : Videbar faclus Bullainanis, cujus diameler à terra in cœlum usque vergeret : supernè enim immineret sarcophagus, infernè verô, loco lerrœ , abyssus erat obscurilatis. Horrui immensum, simulque excidi extra omnem rerum meique notitiam (3). Sans ajouter une foi complète aux rêves, il était loin cependant de leur refuser toute importance; les leçons de Martin del Rio, en apportant à son esprit ardent de nombreux éléments de surnaturel, avaient laissé une profonde impression sur le jeune gentilhomme. Son éducation première, émi-
(1) Loc. cit., 6.
(2) Loc. cit.
(3) Loc. cit., 8, p, 13.
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nemment religieuse, l’avait préparé, du reste, à la croyance au merveilleux.
Il réfléchit longtemps à la signification, que l’on devait accorder à ce rêve; après de longues méditations, il en arriva à cette conclusion que l’intelligence n’est donnée aux hommes que comme un moyen d’agir; il s’aperçut avec terreur que la voie dans laquelle il s’était engagé jusque-là, constituait une véritable impasse, où son intelligence devrait nécessairement rester inactive; il s’éloigna avec horreur de ces études de métaphysique abstraite et sa haute raison lui fit rejeter ce stoïcisme passif, qui l’aurait maintenu pendant toute sa vie inanem et lumidam bullam, inter abyssam inferni et morlis imminenlis necessitatem.
Aboi de^ eiude j| c|1.erc|ia à donner à son activité un aliment plus substantiel que celui
Pences naturelles. . , . r . , . , , ,
que pouvaient lui lourmr des théories creuses et des méditations purement contemplatives. 11 s’adressa d’abord à l’histoire naturelle, espérant que l’étude des sciences, qui la constituaient, lui permettrait d’arriver à des connaissances réelles et pratiques. Il parcourut avidement les ouvrages deMatlhioli et de Dioscoride et se livra avec passion à l’étude de la botanique. Mais il fut bien vite découragé, en constatant que depuis Dioscoride, celte partie de la science n’avait guère progressé. Elle était, du reste, engagée dans un ordre de recherches qui ne pouvaient pas satisfaire l’esprit de Van Helmont. Tout occupée de la description des plantes au point de vue de leurs caractères extérieurs, la botanique reléguait au second plan l’étude des propriétés thérapeutiques dont jouissent ces plantes. Le médecin flamand, au contraire, tout en se joignant aux écoles de son temps dans l’admiration qu’elles vouaient aux fleurs, ces pentacula divini amoris , recherchait surtout et avant tout dans l’étude du règne végétal des éléments qui pussent servir à guérir les maladies. Or, c’est une face de la question, au sujet de laquelle il ne trouva nulle part de renseignements précis. Aussi le voyons-nous bientôt quitter l’étude de la botanique, telle qu’on l’enseignait alors, pour se consacrer à l’étude de cette branche en suivant une voie tout opposée à celle dans laquelle les herborisateurs voulaient l’engager.
.tudie le droit. Toujours balloté par son esprit inquiet entre les diverses carrières qui s’ouvraient devant lui, Van Helmont se mit à étudier les mœurs et les lois des peuples; il crut un moment que sa vocation l’appelait à devenir juris-
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consulte. Mais ici encore il ne conserva pas longtemps ses illusions ; il constata bientôt que le droit ne se base que sur des traditions humaines, et par là même peu sûres, instables et manquant de vérité. 11 lui parut que ce serait mener une vie inutile que de la passer à examiner les décisions humaines, et il laissa là l’étude du droit, comme il avait abandonné déjà celle des autres branches des connaissances humaines.
La tendance naturelle de son esprit le ramena à l’étude des sciences Rev,en^s1 ctutle naturelles, à laquelle il s’abandonna bientôt exclusivement, prout anima 3C appliquées serva advenit suis inclinationibus (1). Mais celte fois, il s’attacha surtout à étudier ces sciences dans leurs rapports avec la médecine. Il parcourut les Institutes de Fuchs et de Fernel ; mais après y avoir étudié toute la science médicale, il ne put s’empêcher de sourire : subrisi mecum (2).
Est-ce donc ainsi, dit-il, que se transmet la science médicale, sans principes et sans maître ?
Dans l’espoir de trouver mieux, il lut deux fois les œuvres de Galien, et une fois tout Hippocrate, dont il apprit même les aphorismes par cœur.
II étudia Avicenne, et environ six cents auteurs grecs, arabes et modernes.
Il annota leurs ouvrages dans tous les passages importants. Son travail achevé, il parcourut ses notes; mais cet immense labeur n’avait servi, dit-il, qu’à lui faire voir sa pauvreté scientifique et à lui faire regretter le temps et la fatigue qu’il avait dépensés. en pure perte dans l’étude de ces ouvrages. Dans tous ces travaux — eandem cum inslilulionibus canli lenam canenles — il n’avait trouvé rien de solide, "rien qui lui permit d’entrevoir la science de la vérité, ou la vérité de la science : nitiil quod scientiam veritatis , aut veritatem scienliœ sponderet (5).
Il résolut alors de travailler par lui-même., A l’époque où il s’occupait d’herborisations, il s’était procuré chez un marchand toutes les plantes simples qui pouvaient lui servir; il compléta sa collection, en y ajoutant toutes les plantes utiles qu’il avait trouvées dans sa patrie. Il utilisa ce
(1) Loc. cit., 14, p. 15.
(2) Loc. cit., 14, p. 16.
(3) Loc. cit., 15, p. 16.
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riche herbier en cherchant à connaître les propriétés de tous les végétaux qui le composaient.
II crut un moment qu’il lui serait utile de suivre les visites d’un médecin praticien, et il réalisa cette pensée avec l’ardeur qu’il mettait à toutes ses entreprises; mais il le regretta bientôt. Il avait, à la vérité, appris à disserter problématiquement sur toutes les maladies; mais il ne savait pas même guérir la gale ou un mal de dents. Il s’aperçut aussi que les fièvres et les maladies légères ne se guérissent nec certo, nec scienie r, nec iulà ; quant aux maladies graves , plerumque incurabilium in ccitalocjum des titui (1).
à Embrasser Étonné de ne rencontrer partout, dans la médecine, qu’ignorance et désilcarrière médicale, lusion, il crut que l’art de guérir était une invention pleine de mensonges.
Les Romains n’avaient-ils pas été heureux, disait-il, en s’en passant pendant plus de 500 ans? Il se laissa aller à ces idées et ne tarda pas à se désespérer et à croire qu’il ne rencontrerait jamais la vérité. « Bone Dens, s’écrie-t-il, quousque eris mortalibus suecensus ? qui hciclenus ne unam veritalem , medendo luis scholis reclusisli ? quousque populo te confilenti , veritalem denegabis9 hisce diebus plusquam prœleritis necessariam ? » Il va jusqu’au blasphème, quand il s’écrie : « An lihi placet holocaustum Moloch (2) 9 » Mais le sentiment religieux reprit bientôt le dessus ; et la foi profonde que sa mère avait développée en lui, le ramena bientôt à des idées plus calmes et plus résignées. Nous le retrouvons bientôt , en effet , au pied des autels , suppliant le Seigneur de lui enseigner sa voie : Ba , Domine , da scienliam creaturœ , ut crealuram luam intime noscal , se primum , cœlera prœler se, pr opter mandalum luum cliaritatis , ullimo in te, omnia et super omnia (5).
Exténué de fatigue, après un de ces paroxysmes de sentiment religieux, il tomba dans un profond sommeil, que vint troubler le rêve suivant : « Je vis, dit-il, toutes les choses sous leur aspect réel, en d’autres
(0 Luc. cil., 17, p. 16.
(2) Stucl. Auth., 18, p. 16.
(3) Loc. cit.
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termes, semblables au chaos le plus informe, ce qui me causa une émotion pénible. Puis je perçus la conception d’une parole, qui signifiait ces mots : « Tout ce que tu regardes n’est rien, tout ce que tu fais est moins que rien » à côté delà puissance du Très-Haut. Celui-ci connaît la destinée de toutes » les choses ; quant à toi, pense à ton salut. » Enfin, ajoute-t-il, de la conception de cette parole émanait l’ordre de me faire médecin , et la promesse que l’archange Raphaël viendrait quelquefois m’assister de ses conseils (1). »
Dès lors, il n’hésita plus; il se décida à embrasser la carrière médicale ; il eut encore des moments d’indécision, comme nous le verrons bientôt, mais il ne renonça plus jamais, à partir de ce jour, à l’étude de la science, qu’il était appelé à réformer complètement.
Après avoir continué quelque temps encore ses études médicales, il fut promu, en 1599, au grade de docteur en médecine à l’Université de Louvain, comme il le dit lui-même dans le chapitre Promissa authoris : Post decennium autem... à promotione in arte medendi, habita Lovanii, tandem anno 1609, me Gilvordiam subduxi evulgo (2).
En présence de l’affirmation de Van Helmônt lui-même à ce sujet, nous avons été étonné de trouver dans l’ouvrage d’un de ses biographes les lignes suivantes, que nous transcrivons seulement à titre de note :
« Quelques auteurs ajoutent que Van Ilelmont fut reçu Docteur en Mé- » decine dans l’Université de Louvain, en 1599, c’est-à-dire à l’âge de 22 » ans. Mais les fastes académiques de Valere André ne marquent point de » promotion au doctorat en cette année ; et de là il est bien évident qu’il » fut reçu simplement à la licence. D’ailleurs, ceux qui connaissent les » usages de cette Université, savent qu’on n’y donne qu’assez rarement le » bonnet de docteur, et à un petit nombre de sujets qu’on destine à rem- » plir les premières chaires. Le reste des écoliers se borne ordinairement » au degré de licencié, qui dans le droit, ainsi que dans la médecine, les » rend habiles à l’exercice de leur profession (5). »
(1) Stud. Auth ., 19, p. 16.
(2) Prom. Auth., col. tcrt., 7, p. 11.
(3) Eloy. l)ict. hist. de la méd. anc. et mod. (Mous, Hoyois, 1778), t. II, p. 479.
Sa promotion doctorat.
Début dans i pratique.
M BIOGRAPHIE DE J. B. VAN HELMONT
Nous terminons ici la première partie de la vie de Yan Helmont, celle qu’il passa à l’Université de Louvain.