V. TRAITEMENT DES FIÈVRES
L’opinion de Van Helmont sur la nature des fièvres différait trop radicalement de celle des Écoles, pour que son traitement ne fût pas l’antithèse de celui auquel elles avaient recours. Le point capital qui sépare les deux traitements a rapport à l’emploi de la saignée générale et des purgatifs.
1. Saignée. Nous nous proposons d’exposer plus loin les idées de Van Helmont au sujet de la saignée générale. Au point de vue de l’action de la saignée et de
(1) Defebribus , XI, 6, p. 771.
(2) Loc. cit., Xf, 14, p. 771.
(3) Loc. cit.
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ses indications spéciales, nous n’avons qu’à renvoyer le lecteur à ce passage de notre travail. Il nous suffira de dire ici que le médecin flamand est l’adversaire le plus décidé de la saignée, et que sous ce rapport les principes qui le guidaient sont ceux qui dirigent aujourd’hui la pratique des médecins anglais et de la plupart des médecins allemands.
Il combat la saignée, parce qu’elle enlève à l’économie le sang qui est le sedes et thésaurus vitœ. Elle ne mitige en rien la fièvre, dit Van Helmont; le plus souvent elle fait du mal, et cette action nuisible se manifeste pendant un temps très-long. Il n’arrive même jamais qu’elle ne nuise pas. Dans les cas où son effet immédiat est avantageux, elle affaiblit considérablement le malade, le dispose aux rechutes et prolonge de beaucoup la durée de la convalescence.
Il en est de même de la médication purgative. Elle aussi a pour 2. Purgatifs, effet principal de deprœdari de viribus vitœ. Nous devons renvoyer encore le lecteur au chapitre que nous consacrerons à la médication purgative, dans la partie qui fait connaître les opinions thérapeutiques de l’auteur.
Nous n’ajouterons que peu de mots : dans son opposition, Yan Helmont nous paraît s’être emporté au delà des justes limites. A coup sûr, à l’époque où il parut, la saignée générale, appliquée sans discernement et sans mesure dans tous les cas de fièvre, pour combattre la calorem prœter naturam,
— essence même de la fièvre, — la saignée générale, disons-nous, a fait beaucoup de mal. Mais faut-il en accuser le remède ou celui qui l’appliquait à tort et à travers? — Yan Helmont; en combattant la généra’ isation de la phlébotomie, a rendu un immense service; nous regrettons de devoir ajouter que, suivant nous, il est allé trop loin. La saignée est, sans contredit, un agent thérapeutique violent, héroïque, si l’on veut ; elle peut faire du mal; elle en fait même beaucoup dans certaines circonstances : cela nous paraît incontestable. Mais dans le choix de nos médicaments, ne sommes-nous pas souvent forcés de faire un léger mal, pour en éviter un plus grand? Une action énergique est exercée sur l’économie par la saignée; suivant Yan Helmont, cette action est pernicieuse. Cependant il peut se rencontrer des cas, où la modification si profonde déterminée par
la déplétion sanguine, viendra combattre efficacement des effets morbides, opposés à ceux que produit la saignée.
Diaphoniques. Quels moyens Van Helmont préconise-t-il donc contre la fièvre? Il nous le dit dès les premières pages de son traité : Febres cieunt sub finem sudores spontaneos. Estque Crisis, quœ per sudores terminatur , longe scduberrima et per consequens etiain remédia sudorifera (i).
Il conseille d’avoir recours à l’administration des agents sudorifiques. Ces médicaments sont les seuls appropriés à la nature de la maladie : Diaphoretica sola esse febrium appropriata atque specifica remedia (2). La nature nous indique, du reste, la marche que nous devons suivre à la
fin de l’affection fébrile : iratus Archeus hostem adoritur, œstuat,
olidmnque tandem sudorem profundit (5). Il est impossible d’être plus affirmatif que Van Helmont l’est à ce sujet. Selon lui, il est évident que la matière occasionnelle fébrile doit être expulsée de l’économie comme étant un corps étranger non vital, et par conséquent hostile à l’archée. Cette matière est retenue præter vota naturœ, locis indebitis, quibus non est ulla sentina corporis (4).
Il est inutile de recourir aux vomitifs et aux purgatifs; ils ne peuvent expulser la matière occasionnelle fébrile, parce qu’elle ne réside ni dans l’estomac, ni dans les intestins. Dans tout l’arsenal thérapeutique, il n’y a qu’une seule arme qui détruise la cause occasionnelle des fièvres. Ce sont les sudorifiques : aussi constituent-ils la médecine universelle de cette classe d’états morbides. Estque universalis febrium medicina, diaphoretica quidem (s).
Van Helmont, parmi les diaphorétiques, donne la préférence au Prcecipitatus diaphoreticus de Paracelse, comme étant le plus convenable. Par l’emploi de cet agent, on guérit toutes les fièvres unica poiione , hecticam autem intra lunœ cursum (e). Le hasard avait fait connaître à Paracelse les
(1) De/ebr., II, 9 et 10, p. 742.
(2) Loc. cit., IX, 18, p. 767.
(3) Loc. cit., IX, 16, p. 767.
(4) Loc. cit.,X IV, 2, p. 775.
(5) Loc. cit., XIY, 7. p, 775.
(6) Loc. cit., XIV, 8, p. 775.
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vertus antifébriles de cette préparation; car il n’avait aucune idée précise soit sur la nature de la fièvre, soit sur les indications qui en dérivent (t).
Ceci posé, suivons Van Helmont dans l’examen critique qu’il fait des agents thérapeutiques employés par les Écoles, indépendamment de ceux dont nous venons de nous occuper.
Les Écoles, dans le traitement des fièvres, faisaient un très-grand usage 4. Eaux distillées des eaux distillées. Elles en employaient les diverses espèces connues : les eaux distillées réfrigérantes (de chicorée, laitue, pourpier, plantain), les eaux distillées altérantes (capillaire, chardon bénit, scorzonère), et les eaux cordiales.
Van Helmont combat cette pratique à un double point de vue : il trouve d’abord le mode d’administration mauvais, parce que les eaux distillées ne contiennent que les parties les moins actives des plantes; suivant son expression pittoresque, elles en renferment la sueur, et non le sang : non sunt révéra nisi herbarum sudores, non autem sanguis illarum (2).
Mais l’auteur va plus loin; son observation ne lui a pas permis de retrouver dans ces agents toutes les propriétés thérapeutiques que leur reconnaissent les Écoles. Pour lui, ces médicaments sont inertes, et leur défaut capital est qu’ils font perdre du temps et laissent passer ainsi l’occasion propice, sans en tirer parti : intérim bene agendi occasio elabitur (3).
Les Écoles avaient encore recours aux décoctions aqueuses d’un grand 5. Décoctions
1 # 0 racines.
nombre de racines. Van Helmont s’oppose à l’emploi de ces médicaments : le mucilage et la gomme qu’ils renferment, empâtent l’estomac déjà malade; ils déterminent des nausées et des éructations, et sont évacués par les selles, sans avoir produit d’effet.
(1) Cette préparation renferme du calomel, comme le prouve sa formule que nous transcrivons ici telle qu’elle se trouve consignée dans le livre : De morte rerum et dans la Chirurgia magna de Paracelse :
« R. Pulverem Joannis de vîgo propria manu paratum. Hic pulvis , affuso clmiento ignis,
» de Vitriolo Veneris extracti , cum aqua Regia cohobandus est quinies, sub finem augendo » ignern : nam fixalur plané. El est pulvis valdè corrosivus. Qui dein cohobetur decies cum » aqud vitœ optimè deflegmata,et vicibus singulis renovata, donec omnem corrosionem sccurn » abstulerit. Et tum iste pulvis, instar sacchari,dulcis est. » ( Defebr ., XIV, 9, p. 775.)
(2 ) Defebr., VIII, 1, p. 764.
(3) Loc.cit., VIII, 2, p. 764.
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s. Pierres précieu- Une autre catégorie d’agents fortement recommandés par les Écoles
ses, perles , . 1 2 3 4
et coraiis. leur était fournie par les pierres précieuses, les perles et le corail. Mais ces agents sont sans efficacité aucune, puisqu’ils traversent le tube digestif sans subir d’altération : ils ne sont pas modifiés par le feu; à plus forte raison, dit Van Helmont, ils ne le seront pas par les forces digestives. Autant vaudrait avaler du sable ou du verre pulvérisé : non plus proficiunt levigatœ gemmœ , quàm si silices aut vitrum pulverata assamantur (i).
Il en est des perles comme des autres pierres précieuses : on a beau les additionner d’un peu d’acide acétique, cela ne les rend pas plus assimilables. Elles restent à l’état de poudre — maliens putois qui ante — sans pouvoir entrer dans la composition du sang : non potest fiericruor, ideoque neque subire in renas.
7. vésicatoires. Jusqu’à Van Helmont, on fit un très-grand usage des vésicatoires dans le traitement des fièvres. Les Écoles se proposaient, par l’application de ces agents révulsifs, d’endormir la surexcitation morbide, l’agitation, le délire, etc., qui accompagnent la fièvre et laissent à leur suite l’accablement le plus profond. Aussi se réjouissaient-elles de voir tirer de leur affaissement les malades soumis à l’action des vésicatoires : Soporosos enimprœ dolore tôt ulceruni excitare gaudent. Elles ignoraient que la maladie ne consiste pas dans le sommeil et que celui ci, ainsi que le sopor, n’en constitue que l’effet.
Aussi l’indication à remplir dans ces ca^ n’est- elle pas d’empêcher le sommeil, mais de chercher à détruire la cause du sommeil morbide (2). Or, cette dernière indication est-elle remplie par le vésicatoire? Van Helmont n’hésite pas à répondre négativement. C’est se leurrer d’un vain espoir, dit-il, que de vouloir déraciner un mal, en retirant «à la peau insontem cruorem (3). Les vésicatoires sont toujours summe nocua et à spiritu nequam Moloch excogitata(i). Car l’eau et la sérosité qui s’échappent, ne
(1) Defebr., VIII, 6, p. 763.
(2) Loc . cit., VII, 7, p. 763.
(3) Loc. cit., VII, 2, p. 762.
(4) loc. cil., VII, 5, p. 762.
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sont que du cruor transformé. C’est aux dépens des forces des malades que l’on cherche à triompher de la maladie.
Les Écoles prétendent que le liquide qui s’écoule à la suite de l’application des vésicatoires, n’est que de l’eau qui se trouve en excès dans le corps. Selon Yan Helmont, cette notion est complètement fausse, et il professe à cet égard des opinions qui sont tout à fait d’accord avec les idées admises aujourd’hui. C’est aux dépens du cruor du sang que se fait l’épanchement de sérosité à la surface du vésicatoire. Aussi ces derniers agents sont plus dangereux que les saignées : on arrête celles-ci à volonté, ce qui n’est pas le cas pour le vésicatoire.
Les Écoles faisaient un très-grand usage des lavements, dans le but de 8- Lavements, remplir Tune ou l’autre de ces deux indications :
1) Évacuer le mal.
2) Nourrir le malade.
à) Lavement évacuant. — Le lavement détermine incontestablement un effet évacuant : car tout lavement est un corps irritant porté dans le rectum.
Les larmes, même salines, ne font aucun mal à l’œil, parce qu’elles sont oculo familiaris etcognata. L’eau pure, au contraire, exercera sur cet organe un effet irritant. Il en est de même pour l’urine, par rapport à la vessie ; celle-ci supporte parfaitement le contact du liquide excrémentitiel, même quand il est chargé de matières salines; par contre elle sera vivement irritée, si l’on y injecte par la sonde la décoction la plus émolliente. Ainsi encore les matières fécales n’irritent pas l’intestin, jusqu’à ce qu’elles arrivent au sphincter anal.
En un mot, tous les organes du corps sont appropriés aux fonctions qu’ils doivent remplir; mais ils ne supportent pas sans irritation et autres phénomènes morbides le contact de corps étrangers. Aussi le lavement estil toujours intestino molestus atque ingratus (î); il y détermine une irritation, ayant pour effet final l’appauvrissement du sang. C’est le seul effet que produise le lavement ; car pour ce qui regarde la fièvre, personne
(i) De/ebr., VII, 8, p.763.