‹ Etudes sur J. B. Van HelmontChapitre 7 sur 116 · DERNIÈRES ANNÉES DE VAN HELMONT · texte numérisé non relu

DERNIÈRES ANNÉES DE VAN HELMONT

Une épreuve plus terrible encore que toutes ces poursuites judiciaires Mort de deux était réservée à Yan Helmont. La peste sévit en Belgique, tandis qu’il était ses sis encore retenu prisonnier. Il eut la douleur de ne pas pouvoir suivre les

(i) Loc. cit., p. 55.

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impulsions de son cœur généreux, et dut rester chez lui, alors que le fléau sévissait partout au dehors.

Son dévouement pour

les pestiférés.

11 ne lui restait plus que les consolations de sa famille; ce dernier bonheur devait, comme les autres, lui être cruellement ravi. La peste n’épargna pas sa maison : deux de ses fils furent atteints par la maladie, Le séjour de la campagne leur était nécessaire pour se guérir; mais ils refusèrent l’un et l’autre de quitter la ville, parce que leur père, retenu prisonnier chez lui, ne pouvait les accompagner. Cumque prœpotenlum hoslium meorum technis, slruclisque doits, domi meœ, suh cautione fide jussoria detinerer, noluitque uterque, me deserendo ,rus adiré (1). Ils succombèrent tous deux aux suites d’un bain, qu’ils avaient pris à l’insu de YanHelmonl,et le malheureux père n’eut pas même la consolation de pouvoir les traiter; ils furent soignés par des religieuses, qui refusèrent d’employer d’autres médicaments que ceux qu’elles prescrivaient elles-mêmes. Uterque ohiit apud moniales , jurantes, se mea remedia admissuras ; sed postquam filios meos recepissenl, recusarunt remedia aliéna (1). »

Quel supplice pour un homme comme Van Ilelmont! Ce n’était point assez d’avoir été calomnié par ses confrères, d’avoir été détenu et de n’avoir pu sortir de prison que sous le serment de rester renfermé chez lui; il lui était réservé encore de passer par le plus douloureux de tous les chagrins qu’un père puisse éprouver : celui de voir mourir ses enfants loin de lui, de ne pas pouvoir, lui médecin, leur prêter les secours de son talent, et de devoir les abandonner aux soins de confrères, dont la pratique lui paraissait éminemment funeste. Il se résigna cependant à la volonté de Dieu, lui laissant le soin de sa vengeance : Relinquo Domino meo vindictam, quem suppléer ohlestor, hostibus meisparcat, et lumen pœnitentiœ largialur (5).

A peine était-il rendu à la liberté, qu’oubliant les injustices des hommes et les souffrances qu’ils lui avaient fait éprouver, Van Helmont se mit à secourir les pestiférés avec ce dévouement, cette noble abnégation, que les persécutions de ses ennemis n’avaient pu altérer. « N’obéissant qu’au

(1) Tum. Pestis, p. 875.

(2) Tum. Pestis , p. 875.

(3) Tum. Pestis, p. 875.

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» généreux élan de son noble cœur, Van Helmont se dévoue : il part, il » vole vers les points du pays qui souffraient le plus du fléau, non pour » s’instruire, mais pour accomplir un devoir, pour prodiguer à ses com- » patriotes, à ses semblables les soins et les secours, dont il devait la con- » naissance à ses longues et ardentes études. Au milieu de cette calamité » publique, il apparaît comme un ange consolateur, descendu des régions » célestes. Sa lâche était pénible et dangereuse, mais sublime : il sut la » remplir de la manière la plus honorable; car ni la fatigue, ni les priva- » tions, ni la malpropreté, ni les dangers auxquels il exposait conlinuelle- » ment sa vie, ne purent ralentir son zèle. (1). »

L’âge et les persécutions n’avaient en rien, comme on le voit par ce dernier trait, ralenti l’ardeur au travail qui animait Van Helinont. Il le prouva bientôt par une publication d’une importance capitale.

Le dernier ouvrage qu’il avait fait paraître datait de 1624 et avait pour p,lb1^«ondu litre : Supplemenlum de spadanis fontïbus. En 1642, il publia à Cologne desfievlesson magnifique traité De febrium doclrina inaudita. C’est le principal de ses ouvrages, qui ait été publié de son vivant. Son génie avait atteint alors toute sa maturité; ses idées y sont exprimées sous une forme plus claire que dans ses ouvrages précédents; elles y paraissent dégagées des nuages que la lecture de Paracelse avait rendus trop familiers au style de ses premiers travaux. A nos yeux, c’est l’ouvrage de médecine pratique le plus important qu’il ait publié. Il y expose, sous une forme très-concise et très- nette, les idées de pathologie et de thérapeutique générales, qui découlent de ses doctrines physiologiques. A ceux qui nient l’esprit pratique du médecin flamand et qui l’accusent d’avoir été impuissant à créer après avoir renversé l’édifice de Galien, nous opposons le Traité de Febribus comme la meilleure réponse; et nous sommes convaincu que la lecture attentive de cette œuvre capitale suffirait pour détruire tous les préjugés qui existent encore au sujet de Van Helmont.

C’est de tous ses ouvrages celui qui est le mieux rédigé et qui dénote le plus grand travail. Aussi eut-il un grand retentissement; et malgré les persécutions et les calomnies de ses confrères, Van Helmont reçut les féli-

(1) Losende Selteinhoff, in Belges illustres, t. III, p. 224.

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citations d’un grand nombre de médecins étrangers. Il fut plus heureux encore : il parvint à ébranler assez fortement les opinions régnantes, pour que l’on soit venu lui demander des détails sur ses opinions. C’est ce qu’il nous apprend lui-même dans le passage suivant : Occasione libri mei de fehv'ibas, ad me è dwersis Europœ sinubus, scripserunl magnœ notæ Viri, pelenles élucidât unie m, circa remedia ibidem iradi/a. Fatenlur quidem, se agnoscere, in audaciâ meœ promissionis, vera subesse febrium quarumcuvque remedia : sed dolere nimiam scripti mei ohscuritatem (1).

Il publia, en 1644, une édition [dus complète de ce Traité, et y ajouta la monographie du calcul, l’histoire de la peste et une réfutation succincte des opinions galéniennes.

Derniers moments Mais le terme de sa carrière approchait. Usée par les excès de travail et Van Heimont. par les chagrins de toute sorte, la constitution de Van Helmont avait fini par s’affaiblir. Malgré cela, il voulut persévérer dans le même genre de vio et il continua à travailler avec le plus grand zèle à son ouvrage principal, dans lequel il devait résumer tous ses travaux. Nous voulons parler de XOrtus Medicinœ. Mais le temps ne lui permit pas de l’achever, et il dut confier le soin d’y mettre la dernière main au seul fils qui lui restait encore, à François Mercure Van Helmont.

Van Helmont succomba à une pleurésie, qui dura sept semaines et qu’il contracta en faisant une marche forcée par un brouillard froid et fétide. Rentré chez lui le 18 novembre 1644, à l’heure de midi, il écrivit une lettre d’une quinzaine de lignes; la respiration lui manqua tout à coup, au point qu’il fut forcé de se lever et de s’approcher d’une fenêtre ouverte, afin de pouvoir respirer ; cette circonstance exaspéra la pleurésie. Il ne quitta plus sa chambre à partir de ce moment.

Mais, quoique retenu sur son lit de souffrance, il s’occupait encore continuellement des questions médicales, dans l’étude desquelles il avait déployé tant d’ardeur. A la fin même de sa carrière, son esprit agité ne lui accordait pas encore de repos. Après une vie consacrée tout entière à la poursuite de vérités scientifiques, il arriva au terme fatal, sans pouvoir se (i) De Lit/i., VIII, 1. p. 704.

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dire qu’il avait atteint le but qu’il s’était toujours proposé. Une triste page à inscrire dans la biographie de la plupart des grands hommes, c’est l’expression du profond découragement qui les saisit vers la fin de la vie. Ils ont entrevu la vérité, mais sans avoir pu ni la saisir ni l’exprimer ; et tous ont dû se répéter à leur lit de mort les paroles navrantes que Van Ilelmont prononçait dans les derniers jours de sa vie : Tandem cum Salomone cognovi, me , frustra adhuc plerumque spiritum meum torsisse, va namque esse scienliam omnium, quœ sub Sole sunt, varias curiositalum indaga/iofies. Et quem Dominas Jésus vocaveril ad sapientiam , ille, et non alius, venlurus est. Imô qui ad fastigium pervenerit, minimum adhuc poterit , nisi Domini favor benignus affulserit. En sic adoleui, factus vir, et nunc quoque senex inutilis, et ingratus Deo, oui ornnis honor (1).

Peu de jours avant sa mort, il appela son fils, et lui remettant les pages de son Ortus Mcdicinœ , dans lesquelles il avait résumé toute sa doctrine, il le chargea de les mettre en ordre et de les publier : Cape omnia mca scripla , tam cruda et incorrecta , quam penilùs expur gata, eaque conjunge ; tuœ curœ nunc ilia committo ; omnia ad arbilrium tuum peragilo . Omnipolenli Domino ila plaçait, qui omnia fortiter aggrcdilur, omniaque benigne dirigit (2).

La veille de sa mort, pressentant sa fin prochaine, il écrivit à un de ses amis de Paris une lettre dont son fils nous a conservé les lignes suivantes : Deo laus et gloria in sempiternum, cui placitum est hoc me mundo evocare ; ac prout conjicio, non ultra viginti quatuor horarum spatium vita suppetet; hodie siquidem primum Febris insultum suslineo prœ imbecillitate vitœ, ejusque defectu, quihus mihi finiendum (5).

Le lendemain 30 décembre 1644, à six heures du soir, Van Helmont succomba à l’âge de 67 ans, cüm plenâ adhuc ratione uterclur, priusque omnia ejus Sacra solemnia et Jusla ipsus postulàsset nactusque esset (4).

(1) Studia aulh., 19, p. 16.

(2) Prœfatio ad Lectorem,

(3) Loc. cit.

U) Loc. cit.

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La mort elle-même ne parvint pas à de'sarmer ses ennemis; et pour donner une dernière preuve de la haine acharnée et impitoyable, qui poursuivait cet homme de génie, il nous suffira de transcrire les lignes suivantes de Guy Patin : « Van Ilelmont étoit un méchant pendard flamand, qui est » mort enragé depuis quelques mois. Il n'a jamais rien fait qui vaille. J’ai » vu tout ce qu’il a fait. Cet homme ne médiloit qu’une médecine, toute » de secrets chimiques et empiriques, et pour la renverser plus vite, il » s’inscrivoit fort contre la saignée, faute de laquelle pourtant il est mort » frénétique (i). »

Nous avons fini la première partie de notre travail, celle consacrée à la biographie de Van Ilelmont. Nous n’ajouterons plus que quelques mots, avant de passer à la seconde partie.

Doué d’un caractère ferme et loyal et d’une intelligence supérieure, le médecin flamand se heurta dès ses premiers pas dans la carrière médicale contre des obstacles de toute sorte, insurmontables dans les idées du temps. Les opinions scientifiques étaient astreintes à admettre aveuglément, comme points de départ dogmatiques, des doctrines déjà anciennes, et qui étaient loin de répondre aux besoins de la science. Le progrès était impossible dans ces conditions : car, avant tout, il faut que l’intelligence soit libre de toute entrave, pour que l’humanité puisse progresser. « xutoç sepy, » lellp était la réponse que recevaient toujours ceux qui, voyant le vide des doctrines galéniennes, hasardaient de timides objections. Aristote et Galien régnaient en souverains dans toutes les branches de notre art. Comme le dit notre auteur dans son langage pittoresque, ils étaient les antesignani de l’armée scientifique. Ne pas les suivre, c’était faire fausse route.

Paracelse avait déjà essayé de renverser cette barrière, qui s’opposait à tout progrès; mais sa tentative échoua, parce qu’elle ne fut pas appuyée sur des bases assez sérieuses et que son défenseur lui -même fut loin de rester logique avec les principes qu’il prétendait introduire. Car comme le dit Van Ilelmont : Ipso ( Paracelsus ) sœpè inconslans, ad humores lahi » tur et complexiones, nondum sal in suis thesibus fundalus (2).

(1) Lettres de Guy Patin, publ. par Revaille Parise, t. I, p. 353 (16 avril 1643).

(2) Schol. H timor. Pass. Decept., I, 8, p. 790.

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Quelques historiens n’onl voulu voir dans Van Ilelmont que le continuateur de l’œuvre de Paracelse; c’est une erreur et une injustice. Si dans sa jeunesse, le médecin flamand se laissa parfois aller — comme le prouvent les ouvrages publiés par M. Broeckx — à des rêveries dignes du xvie siècle, on doit reconnaître avec l’hislorien anversois que cette période ne dura pas longtemps. Le génie de Van Helmont ne pouvait pas plus se contenter des théories spéculatives de Paracelse que des théories humorales de Galien. Aussi trouvons-nous à chaque page de ses œuvres la réfutation des opinions admises par le premier. Le médecin flamand se refuse à attribuer à l’influence des astres la production des maladies ; il rejette les doctrines du médecin suisse sur les fièvres (i)# sur la lèpre (2), sur l’apoplexie (3), etc.; et là lecture de YOrtus Medicinœ fournit la preuve la plus évidente qu’il n’existe pas le moindre rapport entre le système de Van Helmont et celui de Paracelse; le premier succède au second dans l’ordre chronologique; mais, loin d’en procéder, il en est la négation la plus catégorique au point de vue de la médecine.

Nous venons de dire que les dogmes scientifiques d’Aristote et de Galien empêchaient au moyen âge toute tentative de progrès. Van Ilelmont fut le premier, qui s’éleva avec succès contre cette foi absolue dans la parole du maître. Personne n’a senti plus profondément que lui combien cette soumission aveugle à des principes insuffisants devait faire rétrograder la science. A chaque page de ses écrits, on retrouve ce cri de la conscience d’un homme de science honnête : Nunquam in alicujus viri verba pro° tervim jurasse, et auctorilates semper poslposuisse rationibus (4).

Cette phrase résume tout le caractère, toute la vie du médecin flamand. Il a consacré son existence entière à combattre ces gens : euntes quà itum , non quà eundum erat, semper antecedentium gregem sequenles, cœcisque mentis judiciis sibi mutuà subseribentes (s). Aussi ne trouvons-nous rien de surprenant dans la persécution acharnée dont il fut la

(1 )Defreb. 111,19, p. 748.

(2) De Hthictsi , IX, 21, p. 712.

(3) De lithiasi, IX, 43, p. 718.

(4) Broeckx, Dominent, wtpi »uttnsi p. 12,

(5) De febr. XV, 2, p. 777

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victime. Il ne lui était pas possible de poursuivre son œuvre, sans froisser l’amour-propre de ceux qui, goûtant les charmes du repos scientifique à l’ombre de l’autorité des grands noms de l’antiquité, avaient peur de toute innovation, qui les aurait troublés dans ce repos. Nous regrettons seulelement que, dans les attaques qu’il dirigea contre les galénistes, il se soit servi des termes de grossier mépris, en usage dans les discussions de cette époque, mais dont il aurait dû laisser le monopole à ses adversaires des Écoles.

Van Helmont ne ménagea pas l’erreur : c’est le secret de la haine que lui vouèrent ses contemporains, et que ne put calmer toute une vie de dévouement et d’abnégation. Il travailla sans relâche, jour et nuit; il se dévoua tout entier à l’œuvre qu’il avait entreprise; aussi , quand arrivé au terme de sa carrière, il jeta un regard désespéré sur l’incertitude de la science et déplora l’ignorance des médecins, c’est sans orgueil qu’il a pu s’écrier : Per me non stat ampliùs , si mor taies creduli fehrihus pereant (1).

(i) De/'ebr., XIV, 6, p. 77i5.

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