‹ Études sur l'administration byzantine dans l'exarchat de RavenneChapitre 29 sur 53 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LE CONTRÔLE IMPÉRIAL DANS l'EXARCHAT.

Le prince nommait lui-même le gouverneur d'Italie, et n'épargnait rien pour s'assurer de sa fidélité. Non seulement il le choisissait parmi les grands dignitaires du palais, mais encore il évitait de le laisser trop longtemps en place : un nouvel empereur envoyait i)resque toujours un nouvel exarque dans la péninsule. Maurice, aussitôt monté sur le trône, rappelait le patrice Romanus (590); Phocas remplaça Callinicus (602) ; Héraclius destitua Smaragdus (611) : tous sentaient qu'il fallait un homme sûr dans un gouvernement aussi important. En outre , l'exarque adressait fréquemment des rapports à Constantinople (relationes ou suggesiiones)(\), sur la conduite qu'il tenait et les événements qui se produisaient. Enfin , dans les circonstances graves, l'empereur, par des instructions spéciales (divales jussiones) (2), lui traçait son devoir (3).

En outre , le souvenir du prince était toujours présent dans la péninsule. Dans les actes publics , on jurait per salutem invictissimi principis Bomanorum gubernantis imperium (4); son nom figurait en tête de tous les documents privés ou publics (5) , son effigie était représentée sur les monnaies (6). Dans le sacrifice de la

(1) SS. rer. lang., p. 351. Lib. pontif., 108.

(2) Lib. pontif, 140.

(3) Greg. , Ep., IX, 9; IV, 47. On trouve, dans le Lib. Pontif., 131, un exemple d'une jussio impériale, où, dans le texte latin, s'est conservée en maint endroit la forme authentique de l'exemplaire grec (Duchesne, 339, n. 7).

(4) Marini, 80, 86, 93.

(5) Lib. pontif., 176.

(6) Ibid., 176. Paul Diac, VI, 34. Il y avait des ateliers monétaires à Ravenne (Marini, 120, Moneta. auri) et à Rome fDucange , De inf. aevi numismat., 175-176, 188. Muratori, Ant. li., II, 572-580).

l'exarchat de ravenne.

messe, on priait pour sa félicité (1); enfin tout nouvel empereur envoyait à Rome sa statue ; et l'image impériale, reçue en grande cérémonie par le clergé et le peuple romain (2), était placée dans l'oratoire de Saint-Césaire, situé dans le sacrum palaliuni (3). Quand le souverain venait à Rome, le pape, le clergé et la population tout entière allaient au-devant de lui, à six milles de la ville (4) , et le ramenaient au palais impérial. Un minutieux cérémonial , emprunté aux traditions de la cour byzantine , réglait la marche du cortège souverain et les honneurs qui devaient être rendus au prince. Au milieu de la population prosternée sur son passage , au bruit des acclamations et des instruments de musique, il visitait processionnellement les grandes basiliques de Rome, Saint-Pierre et Sainte-Marie-Majeure, Saint- Paul et Saint-Jean de Latran, et y déposait de pieuses offrandes, puis il montait en grande pompe au Gapitole {Capitolium aureum), et, dans une cérémonie solennelle, y recevait les hommages de ses sujets (5).

Ce n'est pas tout. Certaines affaires étaient spécialement réservées au jugement de l'empereur. Pendant longtemps il eut seul le droit de confirmer l'élection pontificale (6), et le nouvel élu payait même une certaine somme pour obtenir cette confirmation (7). Même quand le prince eut abandonné cet important privilège à l'exarque , on continua à demander pour la forme le consentement

(1) Paul Diac, VI, 34. Cf. Ord. rom. I, p. 17 et 19 : les prières sont faites pour le roi des Francs; mais c'est une addition évidente {Mus. II., II, 2).

(2) Lib. ponlif., 176. Pair, lat., LXXVII, 1349. Jean Diac., V. Greg., IV, 20. Pair, lat., LXXXIX, 518.

(3) Lib. ponlif., 158. Sur la distinction entre le palais de Latran et le sacrum palalium : ibid., 104, 158. Sur la chapelle de Saint-Césaire au Palatin : Duchesne, 377, n. 12, et Bull, crit., VI, 417.

(4) Lib. ponlif., 135.

(5) On a combiné, avec le récit de la réception faite à l'empereur Constant ponlif., 135), plusieurs détails empruntés à la Grapliia aureae urbis liomae (Ozanam , ;. L, 180-182. Urlichs, Cod. top., 124). Quoique ce document se rapporte au treizième siècle, toute la partie relative au cérémonial impérial semble difficilement applicable à l'époque d'Otton III (Urlichs, 124). Tous les détails donnés par le texte sur le costume impérial, sur le cérémonial de l'entrée à Rome, sur la visite au Capitole, sur les eunuques, semblent empruntés à des sources byzantines (p. 173-18.3), et la mention qui y est faite de la seconde capitale de l'empire doit faire croire que le cérémonial grec qui a servi de source à la Graphia datait de l'époque de la domination byzantine en Italie (cf. Ozanam, 90-93).

(6) Paul Diac, III, 20. Lib. ponlif., 108, 112.

(7) Ibid., 146.

LE CONTRÔLE IMPÉRIAL DANS l'eXARCHAT.

de rcmporcur (1). Dans toutes les nintières qui touchaient h la religion , le prince était prompt h intervenir ; il décidait devant (|uel tribunal devait ôlre portée la cause d'un évêciue (2) , il obligeait les prélats h venir à Constantinople ad comilatum (3). Il réprimandait directement le pape lorsqu'il était mécontent de son attitude (4) ; enfin il se réservait le droit de modifier la hiérarchie ecclésiastique; il déclarait par un privilège l'Eglise de Ravenne indépendante du siège de Rome (5), et conférait de sa main le pallium h l'archevêque (6).

Deux mesures plus efficaces encore limitaient l'autorité de l'exarque : 1" le droit d'appel à l'empereur; 2° les tournées d'inspection des missi impériaux.

L'appel à l'empereur se pratiquait sous une double forme : celle de Vappellatio (exxXyitoç) ou recours contre la sentence du jvdex ordinarius (7) , celle de la supplical/o (Seviuii;) par laquelle les parties demandaient à l'empereur de juger l'affaire en première instance (8). L'une et l'autre forme se rencontrent dans l'Italie byzantine. De toute sentence de l'exarque on peut appeler à l'empereur (9). Quand l'exarque Smaragdus persécutait le patriarche Hélie de Grade, ce prélat, soutenu par les évêques d'Istrie, porta l'affaire devant le prince , et Maurice donna tort à l'exarque (10). C'était Vappellatio. Quand le pape Grégoire, soutenu par l'exarque Romanus, cita à Rome les évêques d'Istrie, ceux-ci adressèrent à l'empereur un libellus, où ils le suppliaient d'évoquer l'affaire devant lui (11); ils ne voulaient pas, disaient-ils, comparaître devant un homme qui était juge en sa propre cause. C'était la supplicalio. En règle générale, toutes les fois qu'un conflit éclatait entre des évêques et un judex saecularis , l'affaire était jugée à Constantinople (12). Enfin les provinciaux avaient même le droit de porter plainte à l'empereur contre la tyrannie des gou-

(1) Lib. Diurn., p 103.

(2) Greg., Ep., IX, 59.

(3) Ihid., IX, 58.

(4) /bld., V, 40. Baronius, VIII, 14. Cf. Greg., IX, 66, où l'empereur accueille les plaintes des sujets contre leurs évêques.

(5) SS. rer. lang.. 350.

(6) Agnell., 110.

(7) Nov. 75, 104. Bethmann-Hollweg, III, 88-90.

(8) Ibid., 91-94. Cf. Zachariao, Gr. rôm. Recht, 332 et suiv.

(9) Agnell., 122, 131.

(10) Baronius, VIII, 13.

(12) Greg., Ep., VI, 65; VII, 2. Lib. pontif., 157.

l'exakchat de ravenne.

verneui'S (suggestio) (.1) : on voit les possessores de Sardaigne, écrasés d'impôts , quia diversis oneribus af/liguntur , nommer un député pour demander justice au souverain.

Souvont aussi l'empereur envoyait en Italie des commissaires spéciaux , chargés de régler une affaire déterminée ou de poursuivre une enquête sur l'administration générale de la province : c'étaient autant d'occasions de restreindre l'autorité de l'exarque , ou du moins de contrôler l'usage qu'il en faisait. Presque toujours ces personnages étaient choisis parmi les hauts dignitaires du palais : c'étaient tantôt des spathaires ou des protospathaires (2), tantôt des cubicularii (3), chargés do remplir à Rome une mission de confiance , tantôt des sileniiaires , envoyés par le prince comme agents diplomatiques (4). D'autres officiers impériaux , magislriani (5) , stratores (6), a secrelis (7), étaient chargés par l'empereur de transmettre au pape ou à l'exarque les ordres et les lois impériales. Tous étaient de grands personnages , viri clarissimi (8), ou du moins gloriosi (9).

Pourtant, malgré les honneurs qui leur étaient rendus et la réception officielle qui leur était faite, ces agents impériaux, toujours subordonnés et parfois adjoints à l'exarque (10) , étaient incapables d'exercer sur sa conduite un contrôle efficace : chargés plus souvent de transmettre les ordres que de les exécuter , ils pouvaient avertir l'empereur, non pas demander des comptes au patrice. Tel n'était point le rôle des commissaires enquêteurs. Ces personnages, investis par l'empereur d'une mission spéciale, s'en allaient en tournée dans une ou plusieurs provinces, et, citant devant eux les différents fonctionnaires, ils examinaient sévèrement les comptes de leur administration (11). Nous connaissons, par la correspondance de saint Grégoire, le détail d'une de ces tournées d'inspection. L'ex-consul Léonlius (12), chargé par l'em-

(1) Greg., Ep.,XIV, 2. Cf. Lib. pontif., 103, 108, 110, 146.

(2) Lib. pontif., 183, 161. Paul Diac, VI, 11.

(3) Ibid., 133.

(4) Ibid., 232.

(5) Ibid., 160.

(6) Greg., Ep., III, 65.

(7) Marini, 91. Lib. ponlif., 140.

(8) Greg., Ep., III, 65.

(9) Lib. pontif., 140.

(10) Ibid., 133.

(11) Cf. Rarabaud, 260.

(12) Cf. Greg., Ep., VIII, 35 (août 598).

LE CONTRÔLE IMPÉIUAL DANS l'EXARCHAT.

pereur (1) de vérifier les comptes des provinces de Sicile et d'Italie pour les huit dernières années (2), était venu, en octobre 598, s'établir à Syracuse (3). II emmenait avec lui un certain nombre d'officiers , un domesliciis (4) , des scribones impériaux chargés de porter les ordres (5), enfin des excubitores de la garde impériale (6). Aussitôt arrivé, il fit citer à son tribunal le préfet de Sicile Libertinus (7), l'ancien préfet de Rome Gregorius (8), peut-être aussi l'ancien préfet de Rome Maurilio (9) , enfin des agents de finance servant dans les bureaux du préfet du prétoire (10) et des numerarii employés à Rome (11). Tous ces personnages devaient produire leurs comptes, rationes suas disponere (12). Bon nombre des intéressés demandèrent un asile à l'Eglise et se réfugièrent in septis ecclesiasticis (13) : il fallut que Léontius leur fît porter des promesses de sûreté (14) , et le pape lui-même dut s'employer pour les décider à comparaître. La mission de Léontius dura près de deux ans (15); il mena son enquête avec une grande vigueur, vérifiant avec soin si les dépenses avaient été faites par ordre impérial (16), recherchant les fraudes, les punissant d'amende ou de confiscation , parfois même faisant battre de verges les fonctionnaires coupables (17). Jamais l'exarque n'intervint pour couvrir ses subordonnés. En même temps Léontius, agissant dans les deux provinces avec un pouvoir discrétionnaire,

(1) Greg., Ep., X , 50 : « pro publica utilitate. »

(2) On voit, en effet, Léontius examiner les comptes nonae ac decimae indictionis (sept. 590-sept. 592). Greg., Ep., XII, 15, 16.

(3) Ibid., X, 50. Jaffé, 1528.

(4) Ibid., X, 51, 56. Ce personnage avait auparavant servi en Italie, sous le préfet Grégoire (X, 56).

(5) Ibid., X, 57, 66; XII, 14, 16. Il faut, dans la lettre X, 50, corriger Marcus en Azimarcus.

(6) Ibid., X, 52.

(7) Ibid., X, 51.

(8) Greg., Ep., X, 54, 55, 56, 57.

(9) Ibid., XII, 17. Du moins en nov.-déc. 598 (Jaffé, 1589), le trouve-t-on en Sicile.

(10) Ibid., X, 52.

(11) Ibid., XII, 15, 16,

(12) Ibid., X, 57. Cf. X, 51 : « ratiociniorum causa. »

(13) Ibid., X, 50.

(14) Ibid., X, 50, 57, 60.

(15) D'oct. 598 (Jaffé, 1528) à sept. 600 (Jaffé, 1794), et peut-être plus tard, s'il faut changer la date de la lettre X, 52.

(16) Greg. , Ep., X, 51 : « quibusdam quae ex prineipali jussione expensa sunt , minime reputantur. »

(17) Ibid., X, 51.

l'exarchat de ravenne.

songeait à modifier les privilèges de la ville de Naples (1) ; il accueillait les plaintes des fonctionnaires qui demandaient à être plus régulièrement payés (2) ; eufiu il jugeait même, par autorisation du pape , les causes épiscopales (3). L'autorité administrative de l'exarque semblait véritablement suspendue : contrôles actes de Léontius , il n'y avait qu'un recours , l'appel à l'empereur (4).

Nous n'avons point d'autre exemple de semblables enquêtes administratives, mais il est certain que l'empereur continua à surveiller d'assez près l'exarque de Ravenne. Quand la révolte d'Olympius eut montré de quoi un gouverneur si puissant pouvait se rendre coupable, une mesure plus importante vint restreindre au profit de l'empereur le pouvoir de l'e'xarque : la Vénétie et la Calabre, qui autrefois dépendaient directement de Ravenne, furent érigés en duchés à la fin du septième siècle; et les gouverneurs de ces deux provinces, ainsi que les ducs de Naples et de Rome, au lieu d'être choisis par l'exarque, furent désormais intitués ou confirmés par l'empereur lui-même (5). C'est la dernière réforme administrative qu'aient faite les Byzantins dans l'exarchat : elle est singulièrement instructive pour l'histoire des rapports de l'exarque avec l'empereur.

(1) Greg., Ep., X, 53.

(2) /bld., XII, 49.

(3) /bld., X, 49, 50.

(4) Ibid., X, 52. Il est intéressant de faire le classement chronologique des lettres relatives à cette affaire : Oct. 598, Greg., Ep., X , 50 , 52 , 47 , 48, 53 (Jaffé, 1528, 1529, 1540, 1558, 1570); nov. 598, X, 54, 55, 56, 57 (Jaffé, 1576, 1577, 1578, 1579); nov.-déc. 598, XII, 16, 14; X, 60 (Jaffé, 1588, 1598, 1602); avril 599, XII, 15 (Jaffé, 1657); juin 600, X, 31 (Jaffé, 1780); sept. 600, X, 51 (Jaffé, 1794).

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